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Full text of "Li ars d'amour, de vertu et de boneurté"

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^ 


ACADÉMIE  ROYALE  DE  BELGIQUE. 


ACADÉMIE  ROYALE  DE  BELGIQUE. 


Bmélk*.  —  Comptoir  univwwl  d'ûfeprioMrie  cl  4%  &br«tri«,  Y.  Dkvavx  et  Camp. 


Li  m  mm, 


DE  VERTU 


ET    DE    BONEURTÉ 


PAH 


JEHAN    LE    BEL 


fiUié  pHr  U  preaièit  feti  d'après  on  ■iiiuril  de  la  BiblMthèqne  rajal«  de  Braiellr» 


PAR 


Swmm  PETIT 


d«   1«    Bibliothèque   roytie. 


; 


TOME  PREMIER. 


BRUXELLES 

COMPTOIR   UNIVERSEL    d'iMPRIMERIE    ET   DE   LIBRAIRIE 
Victor     DBVAUIL     et     G>« 

Rue  St-Jean,  26 
1867 


I     r  T      —  .    —      ^  -•  '   • 


3 17  i  60 


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I 


LI  ARS  D'AMOUR, 


DK 


VERTU  ET  DE  BONEURTÉ. 


LI  PREMIERS  LIVRES  DE  LA  PREMIÈRE  PARTIE. 


CHAPITRE  PREMIER. 

Cl  comence  li  ars  d'amours  et  devise  au  commencement  quel 
doivent  estre  li  corage  ki  doîent  amistë  aquerre. 

I  A  VOUS  je,  je  vous,  moi  vous  et  vous  mi,  pardurablement 

v)  à  remanoir  *,  ensi  comme  la  frailetés  de  la  matère  le  requert, 

_^  et  ce  dî-je  pour  ce  :  car,  ensi  comme  il  apert  par  les  dis 

^  ki  après  s'ensiewent,  la  souvraine  unitës,  ki  est  en  amisté, 

puet  mavaisement  estre  entre  nous,  par  la  dëfaute  de  la 


*  Cette  phrase  d'une  concision  presque  antique  réclame  un  commen- 
taire. Il  faut  Tinterprëter  ainsi  :  Autant  que  le  permet  la  fragilité  de 
^"  notre  nature,  cetera  un  lien  étemel  que  celui  qui  nous  unit,  tous  à 
|B      moi  et  moi  à  vous, 

g 

"     -^    LI  Afts  d'aiouii.  —  I.  i 

*•      SE 

S   o 


C  LI  ARS 

matère.  Et  pour  ce  k'ele  soit  au  plus  que  iestre  i  puet, 
si  vous  pri-je  ke  vous  faciès  ensi  ke  Aristotles  pria  à 
Alixandre,  ki  dist  :  «  0  enfes  de  Machédoine,  veste-toi  et 
arme  des  armes  d*omme  ;  »  c'est  à  dire  que  il  presist 
corage  fort  et  vigereus  et  estable.  Et  li  premiers  commen- 
cemens  de  ce  est  pooirs  de  contrester  as  meschiés  et  avec 
lui-meime  demorer,  et  lui  pener  pour  ce  ataindre  et  voloir. 
Car  grans  commencemeus  est  d*estre  bons,  li  voloirs  de 
bons  devenir;  et  ki  son  corage  n'a  estable  et  fort,  ains  l'a 
changait  ore  dià  ore  là ,  à  ceste  souvraine  unité  ne  puet 
avenir  :  car  nule  part  n*est ,  ki  tout  partout  vient  estre. 
Il  avient  à  pèlerins  k'il  ont  moult  d'osteus  etpau  d'amistés  ; 
et  ensi  avient-il  à  chiaus  qui  corage  ne  sont  estable.  Rien 
ne  prouâte  la  viande,  ki  tantost  k'ele  est  mangie  est  hors 
mise  ;  nule  riens  tant  santë  n'empeeche  comme  usance  de 
divers  buverages  et  de  mangîers  ;  la  plaie  vient  griément 
à  garison  ù  plentés  de  diverses  médicines  sunt  esprovées  ; 
malvaisement  reprent  li  arbres  ki  sovent  est  plantés.  Riens 
n'est  tant  profitable,  ki  en  un  trespas  vaille  granment.  En 
tel  manière  avient-il  à  chiaus  ki  n'ont  les  corages  ne  fermes 
ne  estables,  kî  par  lor  tricherie  faillent  au  souvrain  bien  ki 
par  le  souvraine  unité  d'amisté  puet  estre  aquis.  Il  sunt 
aucun  ki  se  déduisent  en  avoir  plenté  d'amis  et  d'amies  et 
boin  lôr  samfole.  D'anoiant  bounenk  ^  vient  voloirs  plenté 
de  viandes  assaier,  lesqueles  quant  eles  sunt  diverses,  point 

*  Ce  mot  qui  8«  retrouve  plus  loin  avec  une  autre  orthographe, 
hounench,  signifie  estomac,  comme  on  le  verra  auch.  V  du  III*  lixTe. 
Aucun  lexique  ne  le  mentionne.  Le  ma.  de  Paris  (611)  a  ri^euni  la 
langue  de  Tauteur  et  donne  cette  phrase  en  altérant  au  moins  la 
signification  du  mot  Imonench  :  «  De  néant  apétit  rient  vouloir  de 
planté  de  viandes  essaier,  lesquelles  quant  elles  sont  diverses  ne  nour- 
rissent  point,  mes  déf^asteni,  » 


D'AMOUR.  7 

ne  nourissent,  uns  cunchient  :  ensi  li  cuer  divers,  ki  nule 
part  ne  sont  ferme,  jà  à  celé  souvraîne  unitëneparvenront.Et 
pour  ce  ke,  au  mieus  ke  nos  poons,  i  puissons  parvenir,  vos 
pri-je  ke  tous  vos  vestes  des  armes  d'orne  et  armes  ;  car  ce 
ke  je  voel  em  mi,desir-je  en  vous.  Et  pour  ce  ke  vous  saciës 
€om  avant  et  quoi  je  doi  désirer,  et  se  uns  autres  venoit  en 
mon  lieu,  ki  vous  devroit  requen*e,  ai-je  fait  cest  traitiet 
ki  Taprent;  car  il  ensegne  queles  sunt  les  racines  et  li 
fondement  sor  quoi  les  diverses  manières  d'amours  sunt 
fondées  ;  et  après ,  queles  les  amours  et  les  amistes  sunt, 
comment  eles  doivent  estre  faites  et  gardées  et  comment 
depechies  ;  et  par  quoi  et  par  queles  condicions  sunt ,  et 
briément  toute  la  nature  de  toutes  les  amistés.  Et  pour  ce 
aussi  l'ai-je  fait  que,  se  Diex  m'avoit  tant  de  sens  preste  ke 
je  vous  puisse  aprendre  chose  que  vous  ne  seûssiés,  je  m'en 
esjoïroie  mervilleusement. 

CHAPITRE  IL 

Cis  capitlea  oommende  le  bien  qui  est  en  amour. 

Ki  tout  saroit  et  nului  n'apresist,  ce  ne  seroit  mie  grans 
esplois,  car  sans  compaignon  n'est  nule  joïeuse  possession. 
En  savoir  repus  et  en  trésor  nient  ve'àble ,  quel  profit  a 
en  ces  deus  ?  Mieux  vaut  cis  ki  son  savoir  révèle,  que  cil  ki 
le  choile;  ki  est  cis  corages  ki  à  nul  autre  bien  n'entent, 
fors  que  au  sien?  Se  aucuns  iert  ostés  de  la  corn- 
paîgnie  de  gens ,  et  seus  en  aucun  lieu  eûst  toutes  autres 
choses ,  si  li  plairoit-il  moult  pau  :  car  nature  d'omme 
ayme  compaignie  et  het  estre  seule.  Molt  est  aussi  grans 
déduis  et  grans  solas  quant  li  amant  sunt  sachant ,  car 
amours  en  est  plus  honeste  et  mieux  gardée;  et  mains  i 


8  LI  AliS 

trueve-on  à  reprendre ,  plus  est  aussi  dëlitable ,  car  mieux 
sèvent  aussi  en  quoi  on  se  doit  esjoïr  \  et  ce  que  tristece 
poroit  faire  eschiever  et  mètre  puer.  S'aucuns  estoit  ou 
chiel  montes  et  la  nature  del  monde  et  du  ciel  et  le  biauté 
des  estoiles  euïst  regardé,  en  grant  douceur  li  venroit 
tele  merveille»  laquele  seroit  trës-plaisans,  se  il  avoit  à  qui 
il  le  peûst  raconter'.  Estre  seul  fait  moût  à  cremir  et  à 
escliiuwer  ;  car  adont  conchoit-on  malvais  consaus  ;  adorât 
construit  l'on  à  lui  et  à  autre  les  périls  qui  sont  à  venir  ; 
adont ordène-on  les  malvaises  convoitises;  adont,  ce  ke pour 
honte  ou  pour  paour  estoit  celé,  li  cuers  à  lui-meimes  le  gehist. 
Adont  agusist  avarisse,  luxure  enâame,  ire  enbrase,;et  plus 
n'a  de  bien  en  estre  seul,  que  ce  ke  on  ne  crient  point  Ten- 
cuseur.  Estre  seul  est  commencemens  d*iestre  huiseus, 
laquele  donne  liu  as  temptations,  et  pour  ce  doit-on  tous  jours 
aucun  bien  faire,  par  quoi  li  dyables  et  les  temptations  ne 
truevent  les  gens  huiseus  ;  la  cure  et  li  soins  ke  les  gens  ont, 
fait  ciesser  les  péchiës,  néis  encore  les  grans.  Et  aussi  li 
amant  ne  pueent  mie  tous  jours  estre  ensamble  ;  si  afîert 
bien  que  li  uns  ait  del  autre  aucune  ensegne,  ki  del  ami 
face  sovenir,  jà  soit  ce  ke  par  raison  il  le  doit  sovent  avoir 
en  mëmore.  Et  pour  ce,  combien  ke  vous  m*aiiés  eut  en 
méraore  en  devant,  il  vous  doit  dès  ore  en  avant  plus 
sovenir  de  mi  quant  vous  lires  ce  livre ,  ki  est  ensi  comme 
men  ymage,  moi  représentant  à  vous.  Car  se  les  ymages  des 
amis  absens  sunt  délitables ,  moult  plus  doivent  estre  les 
letres,  et  vraies  ensëgnes  sunt  des  amis  :  et  est  apielés 
cis  livres  li  ars  d'amours ,  car  par  ce  ke  dit  i  est,  on  set  'a 
nature  d'amour  et  d'amisté.  Et  aussi  on  i  puet  trover  res- 

»  Var  :  Desduire.  (Ms.  Croy). 

*  Cfr.  CiCKRo,  Laelius,  de  Amiciiia,  xxni,  88. 


D^AMOUR.  9 

pouses  à  toutes  les  demandes  queles  qa*eles  sont,  ki  bien  i 
prent  garde.  Et  s*il  i  a  aucune  chose  dite,  ki  puistestre 
entendue  en  deus  manières,  si  le  tournes  à  la  milleur  enten- 
lion.  Car  li  entendement  des  paroles  doivent  estre  pris 
selonc  le  milleur  sens ,  en  ensivant  ce  ki  est  devant  dit  et 
ce  ki  après  ensieut.  Et  se  vous  i  trouvés  chose  ki  à  dire  ne 
face,  si  le  metés  ançois  sus  ma  non-sachance  ke  la  volunté 
dou  dire,  et  me  le  perdonés.  Car  de  ma  principal  entention 
n'est  fors  de  dire  ce  ke  raisons  porte,  en  disant  la  vérité  de 
ceste  matère ,  selonc  ce  ke  il  me  sanle  et  ke  d'autrui  en  ai 
apris  ;  et  se  vous  aucune  chose  i  trovés ,  ke  vous  tantost 
n'entendes,  si  ne  laissiés  mie  pour  ce  le  lire  et  relire;  car  li 
léchons  une  fois  liute  et  dix  fois  répétée  et  recordée  est  à 
derrains  plus  plaisans.  Ne  li  traitiés  de  si  très-noble  matère, 
con  ceste  est,  ne  doit  mie  estre  si  plains  que  cascuns 
plastriers  et  rudes  le  puist  entendre,  mais  tel  doit  estre  ce 
que  on  lor  met  avant,  ke  véiant  soient  aveugle  et  oïant  riens 
n'entendent.  Car  la  semence  de  bonne  parole  qui  en  teles 
rudes  gens  est  semée,  est  perdue  ;  et  à  chiaus  est  li  saveur  de 
la  lechon  savereuse ,  ki  le  miel  par  souvent  maschier,  si  con 
li  eesfait,de  paroles  oscures,  par  elesbien  entendre  et  espin- 
chier,  en  traient  les  bones  paroles;  lesqueles  Saveur  font,  sont 
ensi  comme  espesses,  lesquales,  con  plus  sunt  trieulées  et  en 
menues  piéches  depechiées,  et  plus  grant  odeur  rendent. 
Ensi  des  paroles  con  plus  sunt  tornées  et  remuées,  et  en 
diverses  parties  et  menues  débrisies  et  avisées,  tant  rendent 
eles  plus  grant  odeur  de  bone  sentence.  Ne  quérés  mie  ce  ke 
nus  avoir  ne  puet,  si  corne  richeces  et  savoir,  sans  paine  ; 
dont  il  convient  le  corage  et  l'entendement  user  et  exerciter 
par  estude,  ens  es  choses  come  savoir  ;  laquele  chose,  sans 
paine  et  sans  travail  estre  ne  puet;  car  ki  savoir  veut,  sovent 
li  convient  lire  et  demander,  et  retenir  ce  que  on  list  et 


10  LI  ARS 

demande  :  sovent  demander  et  puis  retenir  et  cou  remirer 
sovent  par  espir  et  ice  user,  autrui  aprendant,  fait  bien 
surmonter  sour  le  mestre  enfant. 

Pour  qui  est  fait  et  ki  le  âst 
Par  ces  vers  ci  le  tous  descrist. 
Très-bien  pores  sayoir  les  noms  ; 
Mais  le  sein  a  à  reculons 
Mis  pour  pis  traire  le  bersel. 
Or  le  ferés,  car  il  m'est  biel. 
Avenant  le  sournon  ares 
A  sein  sans  chief  se  Tigoustés  ; 
Se  vous  savés  dire  en  tjhois. 
Mettre  en  francois  les  nous  au  rois  : 

Se  le  sornom  savoir  volés, 

Au  contraire  d'amors  joîndés. 
Ekeve,  en  retournant. 
Et  tertu  :  lior  va  avant  '. 

*  Voici  la  version  du  Ma.  de  Croy  : 

Pour  oui  est  fais  et  ki  le  fist 
Par  ches  vers  chi  le  vous  descrist. 
Trebien  porreis  savoir  les  noms  ; 
Mais  le  sein  a  à  reculons 
Mis  pour  pis  traire  le  bersel. 
Or.  le  ferés;  car  il  m*est  bel. 
Avenant  le  sournon  ares 
A  sein  seins  cief  se  Tajoustés. 
Se  vous  savés  dire  en  tyois. 
Mettre  en  franchois  les  nous  au  rois. 

Se  le  sornon  savoir  volés, 

Au  contraire  d'amours  joindés. 
Ekeve,  en  retournant» 
Et  tertu.  Or  va  avant. 


D  AMOUR.  1 1 


CHAPITRE  ni. 

eu  c«pîtl«8  reat  l6  raisoa  pour  quoi  eu  traitiëi  est  lût  et  mouttrt 
eombiea  amours  est  nécessaire  en  tous  estast. 

Pour  ce  ke  nous  ne  devons  mie  seulement  rendre  grasces 
à  chiaus  ki  ont  bien  dit  des  choses  et  vérité,  mais  ausi  à 
chiaus  qui  en  ont  parlé  malvaisement ,  car  il  ont  nostr^ 
entendement  aguisiet,  en  quérant  la  vérité  dont  il  parloient 
fausement.  Car  se  lor  faus  dit  ne  fusent,  ki  à  cascun  apa* 
roient  fans ,  souvent  nous  en  fussiens  tenu  d*enquerre  la 
racine  de  vérité  des  choses  que  aucun  par  paroles  nient 
Boufissans,  nient  toute  la  vérité  déclairant,  ont  en  aucune 
manière  touchiet.  Et  pour  cou  ren-ge  grasces  as  uns  et  as 
autres  :  à  bien  disans,de  lor  bons  dis,  et  à  mal  disans  de  ce  que 
penser  me  font  à  la  vérité  d*amours  et  d'amistés,  et  de  lor  ma- 
nëre  dont  il  ont  parlé  fausement  et  nient  soufissaument  ;  et 
avec  les  autres  choses  ki  devant  sont  dites,  se  ne  fust  lagrans 
diversités  ki  est  entre  les  parlans  de  ceste  chose,  je  ne  me 
fusse  mie  entremis  de  fèré  cest  traitiet;  mais  ce  que  je  voi, 
ke  les  sentences  en  sont  si  diverses  de  pluseurs,  me  muet  à 
ce  que  je  die  ce  k*il  m'en  samble,  selonc  ce  que  je  en  ai  apris 
des  anciens.  Et  bien  est  amours  et  amistés  tel  chose  que 
bien  afiert  à  parler  d'elles  ;  car  amistés  est  vertus  u  nient 
sans  vertu,  ele  doit  estre  mise  devant  toute  chose  humaine. 
Car  riens  n'est  à  nature  si  avenans,  ne  si  convenable  a? 
choses  contraires.  Moût  est  aussi  nécessaire  à  la  vie 
humaine,  car  nul  u  pou  ellisent  à  vivre  ^  sans  amis ,  encore 

*  Var  :  A  avitre,  (Ms,  Croy.) 


I 


12  LI  ARS 

aieut-il  tous  autres  biens  ;  car  as  riches  et  as  poissaus  sont 
ami  nécessaire ,  car  par  les  amis  sont  les  richeces  gardées 
et  deiSendues.  Qaels  est  ausi  li  proâs  de  fortune  sans  amis? 
Si  comme  nus  :  ke  plus  est  fortune  grans,  tant  est  mains 
seûre  et  plus  manacie ,  et  plus  a-on  mestier  d*amis  :  as 
besoigneus  et  à  mal  fortuné,  lor  plus  grans  refuges,  lor 
plus  grans  solas,  lor  sanlent  ami.  Et  as  jovenes  sunt  ami 
nécessaire,  pour  Ijb  nourissement  et  pour  le  doctrine  et  Ten- 
sëgnement  de  bien  faire  et  des  maus  laissier;  as  viens, 
pour  aus  ki  défallent  ne  aidier  ne  se  pueent,  pour  serrir  et 
pour  aiwe.  Et  à  ciaus  ki  sont  sovrain  de  pooir  et  d'entende- 
ment et  plus  sachant,  pour  les  bonnes  œvres.  Car  li  sages  ne 
doit  mie  estre  sans  amis,  pour  ce  que  si  grans  vertus  ne  li 
faille.  Et  d'autre  part,  nos  véons  ke  les  viles  et  les  cités  sunt 
sauvées  par  amis  et  par  anemisté  destruites  ;  car  c'est  for- 
terèce  de  vile  nient  venkable  amour  des  cjtains,  et  li  gover- 
neur  d'elles  quîërent  plus  amisté  que  justice;  car  à  la  fois 
laissent-il  à  faire  justice,  pour  ce  que  haine  ne  naisse  entre 
les  cytains,  laquele  il  voelent  ester  à  lor  povoirs.  Et  se  tout 
estiens  ami,  nos  n'averiens  que  faire  de  justice;  mais  se 
tout  estiens  juste,  si  avriens-nous  à  faire  d'amis  etd'amisté: 
car  con  ami  soit,  ensi  comme  il  apert  parce  k'il  s'ensieut, 
autres  je,  c'est  à  dire  que  mes  amis  doit  estre  uns  autres 
teus  con  je,  c'est  que  mes  œvres  et  mes  volentés  soient 
samblans  as  sienes.  Et  quant  ensi  est,  li  bien  temporel  sunt 
commun  et  doivent  estre.  Et  con  justice  rendre  doit  à 
cascun  çou  que  sien  est ,  quant  tôt  est  comun ,  bien  est 
rendu  à  cascun  çou  qu'il  doit  avoir.  Bt  «n  ce  faisant  est-on 
juste.  Mais  ki  justes  est  en  rendant  à  cascun  ce  ke  sien  est, 
n'est-il  mie  par  aventure  amis  ;  et  si  a  mestier  d'amis  pour 
service  ou  pour  aucune  des  choses  devant  dites.  Et  ami  sunt 
chfi  que  avS  justes  sanle  plus  grans  biens.  Quele  maisons  u 


D'AMOUR.  l.'^ 

quele  cités  est  tant  fors,  ki  par  anemisté  ne  puet  estre  des- 
tmteîPar  amiste  sont  sauvées  et  par  anemisté  vont  à  nient. 
Qués  biens  dont  amistés  estre  puet,  poés  par  ce  apercevoir, 
et  quel  profit  ele  puet  porter.  Et  parce  ke  amis  et  amours  et 
amistés  sunt  si  nécessaire ,  bien  devons  et  bien  aflert  c*on 
en  parole  et  que  on  monstre  lequel  on  doit  tenir  pour  ami 
et  quel  non  ;  et  quele  est  bonne  amours  et  quele  non  ;  et 
d*amisté  que  ce  est  et  coment  on  le  doit  commencier,  et 
comment  on  en  doit  user,  et  comment  on  i  doit  persévérer  et 
manoir. 

CHAPITRE  IV. 

Cia  capitles  nous  devise  dont  U  langages  nous  vient. 

Pour  ce  que  nous  n'avons  mie  les  langages  par  nature, 
mes  par  apresure,parla  volenté  de  ciaus  ki  donnèrent  nons, 
encor  aîons-nous  de  parler  pooîr  par  nature  et  de  trover 
nons  ki  senefient  les  choses  selonc  no  plaisir  ;  et  par  l'usage 
ke  on  a  de  ces  nons,  on  entent  ce  à  quoi  il  sunt  mis  à 
senefiier;  ensi  que  par  cest  non  Aome^  nous  entendons  cors 
humain.  Nous  kî  volons  parler  des  choses,  devons  prendre 
les  nons  selonc  ce  c'en  en  use  communément  ;  car  li  usages 
est  ce  que  par  tel  non  nous  fait  tele  chose  entendre.  Et  pour 
oe,  en  enquérant  d'amour  et  d'amisté,  userons  au  com- 
mencement de  ces  nons,  selonc  ce  c'en  en  parole  commu- 
nément. 


ii  LI  ARS 


CHAPITRE  V. 

Cit  capitlas  devûe  quel  responao  on  doit  respondr»  au  demandant 
d^aucune  chose,  ke  ce  est,  et  de  quoi  descent  à  rendre  le  cause  de 
destincter  les  nons  équivoques. 

Pour  ce  que  amistiës  vient  d'amours  et  amours  naist  de 
choses  amables ,  à  conoistre  amours  et  amisté  convient 
conoistre  les  choses  amables  et  les  manières  ;  car  selonc  ce 
k'eles  sunt  diverses  et  les  amours,  quant  selonc  eles  sunt 
faites,  et  si  les  amours  sunt  diverses  et  les  amistës ,  car 
d'amours  vienent.  Et  pour  ce,  au  premier  devisons  les 
manières  des  choses  amables ,  si  ke  par  ce  nous  puissons 
savoir  les  manières  d'amour  et  d'amisté.  Car  qui  sans 
deviser  les  choses  amables  et  amours  et  amistés,  ù  vieut 
d'elles  parler,  sachiés  mesprendre  le  covient;  car  à  la 
demande  que  on  fet  d'aucune  chose  ke  che  est,  on  doit  tele 
chose  respondre  ki  vraie  soit  de  celi  et  de  nule  autre  et  ke 
par  tele  response  celé  chose  soit  conneûe,  et  ait  diversité  à 
toutes  autres  choses  ;  et  quant  la  response  est,  la  chose  dont 
on  respont  soit,  et  en  quel  li  response  est,  la  chose  doit 
estre.  Et  ki  parfaitement  en  respont,  il  doit  rendre  les 
causes  des  propriétés  ki  apèrent  de  celé  chose  et  doit  ester 
toutes  les  doutances  de  li.  Et  aussi  qui  bien  i  respont,  il 
rent  en  aucune  manière  le  cause  pourquoi  la  chose  est.  Car 
kidemanderoit  que  tonnoiles  est?  et  on  respondist  :  tomioiles 
est  sons  engenrés  es  nues,  par  le  cop  d'une  sèche  vapour 
eslevée  de  tiere  et  d'iaue  et  atraite  par  le  vertu  dou  soleil  et 
des  estoiles,  ki  fiert  au  ventre  de  la  nue  euwiche  et  en 
férant  esprent  :  ci  respont-on  tel  chose  qui  vraie  est  dou 


D'AMOUR.  15 

tonnoile  et  de  nule  autre  ;  et  en  ce  a  li  tonnoiles  différence 
envers  toutes  autres  ;  et  en  çou  rent-on  le  cause  dou  ton- 
noile. Et  toutes  les  fois  que  ceste  response  est,  tonnoiles 
est;  et  ausi  toutes  les  fois  que  tonnoiles  est,che  est  que  ceste 
response  en  porte.  Et  ensi  est-il  de  toutes  autres  demandes, 
quant  on  demande  d'une  chose  que  c*est.  Et  pour  ce,  kl  bien 
vient  respondre  à  la  demande  c*on  fet  d'amours ,  quant  on 
demande  que  amours  est,  il  covient  respondre  tele  chose  ki 
vraie  soit  d'amours  et  de  nule  autre,  et  ke  amours  ait,  par 
celle  response,  différence  envers  toutes  autres  choses  ;  et 
quanconques  amours  est,  tele  response  soit  et  ce  que  amours 
est  soit  tel  chose,  et  che  ke  tele  chose  est  soit  amours.  Tele 
response  ne  puet-on  doner  des  nons  équivoques ,  c'est  à 
dire  des  noms  ki  senefient  pluseurs  choses  ywèlement,  quant 
on  demande  simplement  que  c'est;  mais  se  cis  nons  est 
déterminés  pour  un  des  sens ,  dont  poroit-il  bien  avoir  une 
response,  selonc  ce  sens  déterminé.  Ausi  ke  se  on  deman- 
doit  que  c'est  chiens,  et  on  respondist  que  chiens  est  une  beste 
à  quatre  pies ,  glatissans ,  on  poroit  dire  al  encontre  que 
non  est;  car  uns  chiens  de  mer  est  uns  chiens  et  si  n'est  mie 
glatissans;  et  pour  ce  doit-on  demander  de  teus  nons  ki 
pluseurs  choses  senefient,  douquel  sens  on  entent  à  demander 
et  de  celui  respondre,  si  con  dit  est  chi  devant.  Et  pour  che 
que  amours  est  nons  équivokes  ^  pluseurs  choses  senefians, 
ne  puet-on  bien  respondre  à  la  demande  c'en  fait  ke  l'amours 
est,  par  une  response  ;  mes  li  demandés  puet  demander  de 
quele  amours  li  demandans  entent;  et  quant  ele  est  déter- 
minée, si  respont  selonc  ce  k'ele  est.  Et  pour  ce  k'amistés 
d'amours  vient,  jà  soit  che  que  ne  mie  de  cascune,  si  come 
il  apparra  chi  après,  et  amors  viegne  des  choses  amables, 

*  Var  :  Ou  près  équivokes.  (Ms.  Crov.) 


16  LI  ARS 

à  premiers  si  devisens  des'  choses  amables,  quantes 
manières  en  sont,  si  ke  par  ce  nous  sachiens  quantes 
manières  sont  d*amours  et  par  cestes  quantes  d*amistë,  et 
queles  amours  font  amistë  et  queles  non . 

CHAPITRE  VI, 

Cîa  capitles  destincte  les  chosea  amables. 

Au  premiers  disons  que  choses  sont  amables  en  deus 
manières  ;  les  unes  sunt  amables  par  nature,  les  autres  par 
expérience ,  c'est  par  esprueve.  Amables  par  nature  sunt 
celes  ki  par  ensègnement  de  nature,  sans  autre  connissance, 
se  rendent  amables,  si  comme  la  chose  d*une  espesse , 
c'est  d'une  nature,  est  amables  as  choses  de  celé  meime 
espeisse.  Par  expérience  sunt  amables  les  choses  ki,  par 
le  connissanced'eles,  se  rendent  amables  et  nient  par 
eles.  Car  se  les  connissances  qu'on  a  d'eles  n'estoient,  pas 
ne  seroient  amées.  Choses  amables  par  nature  sunt  en  deus 
manières  ;  car  les  unes  sunt  amables  par  naturel  samblance 
qu'eles  ont  as  autres,  et  qui  plus  sont  samblans  plus  sont 
amables  à  lor  samblans,  ensi  que  uns  bons  est  à  un  home  et 
une  feme  à  une  feme,  par  semblance  de  nature  ;  et  une  beste 
à  une  autre  beste  sanlans  à  li  :  si  corne  esprohons  à 
esprohons,  et  coulons  à  coulons.  Les  autres  sont  amables 
par  nature,  ki  amables  se  rendent  pour  le  garde  etleconnis- 
sance'de  lor  espesse;  si  ke  nature  les  fet  amables  pour  la 
continuance  et  le  garde  de  lor  nature,  si  comme  maries  et 
femièles  de  toutes  choses  sunt  amables  les  uns  as  autres, 

»  Var  ;  D&visons  les,  (Ma.  Croj.) 
•  Var  :  Coniinmnrhe.  (Ms.  Croy.) 


D'AMOUR.  17 

pour  la  continuance  et  la  garde  de  lor  espesse  et  de  lor 
nature.  Les  autres  choses  ki  sunt  amables  par  expérience , 
les  unes  sunt  amables  por  profit ,  les  autres  por  délit  sen- 
sible, les  autres  pour  bien  honneste  ;  et  ces  deus  manières  de 
choses  amables ,  c'est  à  savoir  pour  proufit  u  pour  bien 
honneste,  ne  sunt  point  deyisées  :  mais  celé  ki  est  pour 
délit  sensible  est  devisée  selonc  les  cink  sens  del  homme. 
Car  l'une  si  est  amable  pour  le  sentir  en  touchant  ;  li  autre 
pour  le  yéir,  si  comme  celé  ki  délite  à  la  veûe  ;  li  autre  pour 
oîr,  si  comme  celé  ki  délite  à  l'oye  ;  lî  autre  pour  goust,  si 
comme  celé  ki  délite  le^oust  ;  li  autre  pour  flairier,  si  comme 
celle  qui  délite  en  flairant.  Et  ensi,  par  che  que  dit  est,  apert 
en  quantes  manières  les  choses  sunt  amables. 

CHAPITRE  VII. 

Cis  capitles  devise  les  manières  d'amours ,  selonc  les  choses  amables 

et  done  le  cause  d'amour  en  général. 

Et  pour  ce,  si  con  dit  est,  que  amours  vient  de  choses 
amables ,  selonc  les  diverses  manières  des  choses  amables 
sunt  les  amours  ;  car  il  est  une  amours  naturel ,  qui  est  et 
vient  par  sanlance,  et  que  plus  est  samblans ,  tant  est  plus 
grande  :  si  k'il  a  entre  home  et  homme  et  femme  et  femme,  et 
chien  et  chien,  et  coulon  et  coulon,  et  ensi  de  toutes  manières 
de  samblances.  Car  nous  véons  que  uns  Juïs  ayme  un  Juïs 
et  plus  c'un  crestiien,  pour  la  samblance  de  la  loi  ;  et  uns 
crestiiens  un  autre,  et  uns  fèvre  un  fèvre,  et  plus  k'un  car- 
pentier  ;  et  s'il  avient  k'il  s'entrehachent,  c'est  par  aventure, 
pour  ce  que  li  uns  toit  al  autre  son  gaaing  et  son  proufit,  que 
cascuns  ayme  plus  à  lui  ke  à  autre  :  et  plus  est  uns  bons  uns 


18  LI  ARS 

à  lui-meimes, k*à  nul  autre  sanlant  à  lui.  Car  il  est  à  lui  uns 
en  substance  et  à  autrui  est  uns  par  samblance.  Dont  pour 
le  bien  ke  chascuns  désire  pour  lui-meimes ,  dont  il  doute 
par  autrui  estre  empechiés ,  si  uaist  entre^  chiaus  haine  ;  si 
que  cis  est  grevables  et  malfaisans  al  autre  ;  lequel  mal 
chascun  eschiewe ,  et  est  che  ki  haine  engenre  ;  dont  amours 
est  primeraine  ké  haine;  car  nule  chose  on  ne  het,  fors  pour 
ce  k'ele  est  contraire  à  le  chose  covignable  amëe;  et  selonc 
ce  puet-on  dire  ke  toute  haine  d'amours  "vient  et  naist.  Dont 
pour  ce  que  les  gens  sunt  plus  leurs  propres  biens  ke  les 
autrui  amant,  encore  soit  uns  ffeyres  un  autre  fèvre  plus 
k*un  carpentier  amans,  tant  con  par  le  sanlance  dou  mes- 
tier,  si  puet-il  estre  celui  haians  par  aventure,  quant  cis  li 
est  son  propre  bien  empeechans,  lequel  il  aime  plus  ke  le 
bien  de  celui  à  qui  il  est  sanlans  :  et  la  mère  ausi  si  aime 
son  enfant  plus  k'un  autre,  car  plus  samblans  li  est,  quant 
il  est  meimes  de  sa  char,  et  une  geline  ses  pouchins.  Et 
samblanche  entre  chose  samblans  puetestre  endeus  manières 
prise;  la  première,  si  est  selonc  ce  ke  les  choses  ki  sont 
samblans  ont  une  meisme  chose  en  estre  présent,  ensi  ke  doi 
choses  blanches  sunt  samblans  en  blancheur  que  eles  ont. 
Une  autre  manière,  selonc  ce  que  une  chose  apoissance  d'avoir 
ou  d'estre  ce  ke  une  autre  a  en  présent;  ensi  comme  uns* 
enfes  a  pooir  d*estre  bons  parfais,  et  en  ce  a-il  samblanche 
à  parfait  home,ou  selonc  ce  k'en  toute  poissance  est  samblans 
à  estre  parfais.  La  primeraine  manière,  si  comme  il  aparra 
ci-après,  si  fait  Tamour  amablè,  c'est  l'amour  honneste,  si 
come  li  doi,  ki  samblantont  en  blancheur,  sont  un  en  celi. 
Et  pour  ce  li  désirs  et  li  affections  del  un  des  amans  tent  en 
l'autre  ;  si  ke  en  che  ki  est  un  à  li  par  semblance  et  li  vieut 
bien  comme  à  soi-meime.  La  secoîide  manière  si  fait  l'amour 
de  concupiscence  et  de  désirier,8i  comme  l'amour  proufltable 


D'AMOUR.  19 

u  dëlitable.  Car  à  cascune  chosd  ki  est  en  puissance  d'iestre 
chose  parfaite,  est  en  li  appëtis  et  désirs  d'iestre  parfait,  et 
en  rachièvement  de  ce  se  délite.  Selonc  l'autre  manière  des 
choses  amables ,  ki  sont  amables  pour  le  garde  et  couti- 
nuance  de  Tespesse ,  est  une  amours  c'on  apièle  plus  commu- 
nément que  nule  autre  :  amour  naturele  ;  et  ceste  amours  si 
est  entre  masle  et  femele  de  cascune  espesse  ;  et  est  apielée 
natarelé,  pour  ce  ke  nature,  sans  nul  autre  ensegnement,  les 
ensegne  à  avoir  ensamble  compaignie  tele  dont  il  puissent 
sauver  et  continuer  lor  espesse  et  celé  nature  dont  il  sont. 
Aasi  selmc  les  autres  manières  des  choses  amables,  ki  sont 
amables  par  expérience ,  dont  Tune  est  amable  pour  prouôt, 
est  amours  ki  est  apielée  amours  prouâtable  :  ausi  comme 
li  sires  ayme  son  vallet,  tant  corne  il  lui  puet  servir  et  come 
il  a  prouât  de  lui  ;  et  li  vallés  son  signour ,  tant  come  il  lui 
bien  fait  :  et  cascuns  ayme  son  vallet  tant  come  preut  en 
a.  Et  aussi  selonc  les  choses  délitables  et  amables  sont 
amors  selonc  cott  k'eles  sunt.  Car  on  dist  ke  uns  hons 
ayme  bien  bon  vin  et  bones  viandes ,  et  ceste  amours  est 
selonc  goust,  et  aussi  selonc  les  autres  sens  ;  et  ce  apert 
c'on  ayme  ces  choses  :  car  s'on  ne  les  amoit,  on  ne  se 
metroit  mio  en  si  grant  peine  d'elles  aquerre,  come  on  fait 
aucune  fois  ;  mais  li  désirs  c'on  a  d'elles  à  avoir  monstre 
bien  ke  on  les  aime..  Car  ^  en  général  à  parler,  la  première 
mnancedel  appétit  ou  dou  désirier,  ki  est  faite  par  la  chose 
<lé^rée ,  ki  en  aucune  manière  est  faite  en  l'entcntion  dou 
désvrant,est  apelée  amours  ;  laquele  ne  samble  autre  chose 
c'une  plaisance  de  la  chose  désirée  à  le  désirant  ;  laquele 
plaisance  fait  ausi  c'une  constrainte  dou  désirier ,  dont  il 
s'en  sieut  li  movemens  à  le  chose  désirée ,  laquele  est  li 
commencemens  dou  movement.  Et  telè  amours,  en  général 
et  communément,  puet-on  apieler  amour  naturele  ;  en  tant 


20  LI  ARS 

que  cascune  chose  par  nature  se  muet  à  ce  ke  semblant  et 
covignable  li  est  et  naturel;  mais  en  especial  est  prise 
amours  naturele  por  Tamour  ki  est  entre  malle  et  femele  et 
de  feme  à  home,  si  corne  ci-après  i^arra. 

CHAPITRE  VIII. 

En  cest  capitie  est  enquis  li  premiers  membres  de  la  diffioition 

d^amor. 

Quant  uns  nons  est  dis  de  pluseurs  choses  ou  pluseurs 
choses  seneâe,  s*il  n'est  simplement  ëquiyokes,  il  covient 
ke  ce  soit  par  aucune  nature  commune  ou  par  aucun  sanlant 
ke  ces  choses  aient  entre  eles.  Et  come  amours,  si  come 
dit  est,  soit  uns  nons  ki  est  dis  de  pluseurs  choses  et  bien 
apert  s'il  n'est  simplement  équivokes,  il  covient  ke  ce  soit 
par  aucune  nature  u  par  aucun  sanlant  ke  ces  choses,  dont 
dit  est»  ont  ensanle  ;  si  enquérons  à  premiers  s'il  est  en  ces 
amours  nule  chose  commune  ki  puet  estre  dite  de  cascune 
et  quele  ele  est,  si  ke  nous  sachiens  k'amours  est  en  com- 
mun, sans  spéciâier  de  nule.  Et  puis  si  descendrons  à  dire 
ke  cascune  est  par  li  et  de  la  nature  de  cascune.  Nous 
vëons  que  en  toutes  les  manières  ki  sunt  d'amours,  ke  la 
chose  amans  a  dësir  d'avoir  compaignie  et  usance  de  la  chose 
amable,  et  ceci  samble  comun  en  toute  amour,  dont  on 
puet  dire  en  commun  k'amours  est  apétis  u  désirs  d'avoir 
usance  et  corapaignie  de  la  chose  amée.  Et  ce  apert  en 
enquérant  en  toutes  les  manières  d'amours. 


D'AMOUR.  21 


CHAPITRE  IX. 

Cis  capitlea  devise  les  manières' d'amours  sor  lesqueles  amist^s 
est  fondée  et  dist  quels  chose  amours  est  selonc  cascune  manière. 

Corne  de  nostre  entention  soit  à  parler  d*amiste  et  des 
amours  dont  amistés  vient,  si  laissons  à  parler  de  celles  ki 
ne  sont  mie  fondement  d*amisté  ;  car  de  celés  n'avons  mie 
granment  à  faire;  si  come  sunt  les  amours  as  choses  et 
entre  les  choses  sans  entendement,  si  come  nous  mouster- 
rons  ci-aprës,  quant  nous  dirons  k'amistés  est.  Celé  amours 
sour  quoi  amistés  est  fondée,  ki  n'est  fors  entre  les  choses 
ki  ont  entendement,  est  en  trois  manières  :  Tune  si  est^ 
pour  prouflt,  l'autre  pour  délit,  et  l'autre  pour  bien 
honeste.  Et  con  dit  soit  par  devant  k'amours  en  comun  est 
désirs  d'avoir  compaignie  et  usanche  de  la  chose  c'en  aime, 
ces  trois  manières  d'amours  ki  sont  en  ces  ki  ont  entende- 
ment, ajoustent  à  celi  bienvoellance  ;  car  cascuns  de  ces 
amis  vieut  à  son  ami  et  à  che  k'il  ayme  bien,-  u  pour  son 
prouflt  u  pour  le  prouflt  de  celui  k'il  aime.  Et  ensi  puet-on 
dire,  selonc  ces  manières  d'amours,  k'amours  est  désirs 
d'avoir  compaignie  et  usance  de  ce  c'on  aime  et  à  ce  bien 
voloîr  ;  à  cesti  chi  s'ajouste  amours  pour  prouflt,  le  bien- 
voellance pour  son  propre  prouflt  et  nient  pour  le  prouflt  de 
son  ami,  se  ce  n'est  en  tant  ke  il  quide  ke  par  ce  prouflt  li 
doie  biens  venir.  Dont  celé  amours  si  est  désirs  d'avoir 
compaignie  et  usanche  de  la  chose  c'on  ajme  et  le  bien 
voloir  pour  le  sien-meime  prouflt.  Et  li  amours  pour  délit 
ajottste  à  la  bienvoellance  délit  :  dont  celé  amours  est  désirs 
d'avoir  compaignie  et  usance  ^e  la  chose  c'on  ayme  et  le 


LI   ABS   D  AMOUR.    ^   I. 


22  LI  AHS 

bien  voloir  pour  le  délit  c*oii  bëe  de  li  à  avoir.  Li  amours 
pour  bien  honneste  ajouste  à  bien  voloir,  ke  ce  soit  pour 
celi  c*on  ayme  ;  dont  celé  amours  si  est  désirs  d'avoir  corn* 
paignie  et  usanche  de  son  ami  et  lui  bien  voloir  pour  lui- 
meime.  Car  jà  soit  ce  chose  que  li  amis  voelle  bien  ke  bien 
li  viègne  de  son  ami ,  et  drois  soit  ke  biens  li  viègne ,  ne 
Taime-il  mie  pour  ce  principalment  ;  jà  soit  che  chose  que 
de  celé  amisté  doie  biens  venir.  Car  ceste  amors  ne  sieut 
mie  à  prouât,  mes  li  profls  ensieut  ceste  amour;  dont  il 
Taime  pour  le  bien  et  pour  Tonneste  k'il  set  en  lui.  Et  pour 
ce  k*amours  est  ordenée  à  amisté  et  partie  en  est,  et  pau 
che  samble  a  de  différence  entre  ces  deus,  si  disons  com- 
ment amours  est  partie  d*amisté  et  k'ele  ajouste  sor  amour: 
et  ensi  parra  la  différence  d'eles. 


CHAPITRE  X. 

Cifl  capitlds  monstre  quës  choBes  amiatës  ajouste  sor  amour  et  en 
che  apert  la  différence  entre  amor  et  amisté. 

Nous  ne  disons  mie  se  li  amans  désire  à  avoir  compaignie 
de  ce  k'il  ayme,  et  bien  li  voelle,  ke  pour  ce  i  ait  amisté , 
mais  bienvoellance  u  amour;  car  il  covient  à  ce  k'amistés 
soit,  ke  li  autres  ki  amés  est  voelle  autre  tel.  Et  ne  mie  ce 
seulement  fait  amisté.  Car  entre  tous  ciaus  ki  se  voelent 
bien,  ne  disons  mie  kil  i  ait  amisté;  jà  soit  ce  chose 
k'amor  i  puist  avoir  et  que  li  uns  face  pour  l'autre  :  mais 
nous  disons  k'il  sunt  bien  voellant  ensamble;  car  maint 
voelent  bien  à  autrui  pour  bien  k'il  ont  oiit  dire  d'eus,  u 
pour  ce  k'il  cuident  chiaus  proufitables  u  délitables,  entre 
lesqués  il  n'a  mie  amisté.  Et  pour  ce  covient41  à  ce  k'arois- 


DAMOUR.  23 

tés  soit  ke  li  uns  sache  del  autre  le  bien  ki  li  yieut  et  ke 
pour  li  feroit  et  ke  pour  li  a  fait.  Et  ainsi  amistë  aj ouste 
sour  amour  l'entrechangableté  de  bienvoellance  et  perche- 
vance.  Et  ceste  perchevance  n'est  mie  à  entendre  ke  cas- 
cuns  le  sache,  mais  ke  entre  les  amis  ne  soit  celée.  Et  ke 
percheyance  et  connissance  soient  nécessaire  u  cause  d'a- 
mour, en  aucune  manière  apert.  Car,  ensi  ke  ci-après 
aparra,  biens  si  est  cause  d'amour  par  manière  de  ce  ki 
muet.  Car  biens  si  est  ce  ki  muet  l'appétit  en  tant  k'il  est 
compris  et  conneus;  par  quoi  il  covient  à  amour  connissance 
du  bien  ki  est  amés,  quant  biens  ne  puet  estre  amés  s'il 
n'est  conneus  ;  dont  ensi  ke  chi  après  aparra,  li  virs  cor- 
poreus  est  cause  d'aucune  amour  sensible;  et  li  contempla- 
tions et  li  virs  spiritueus  d'amours  spirituele  ;  dont  connis- 
sance si  est  cause  d'amour  par  le  raison  ke  biens  l'est,  car 
bien  ne  puet  estre  amés  s'il  n'est  conneus.  Dont  poons  dire 
k'amistés  est  désirs  d'avoir  compaignie  et  usanche  de  ce 
c'on  ajme  par  entrecbangable  bienvoellance  piercheue.  Et 
ceste  amistés  si  puet  estre  u  pour  proufit  u  pour  délit  u  por 
bien  honeste;  et  ensi  apert  k'amistés  est,  et  ke  elle  ne  puet 
estre  sans  amour,  jà  soit  ce  chose  k'amours  puist  estre  sans 
li  et  k'ele  soit  en  raamant  celui  ki  ayme.  Et  de  ce  vient 
amis  et  ne  mie  d'amerv  Car  amis  n'est  mie  cis  ki  aime,  s'il 
n'est  ausi  amés,  mais  bienvoellans  :  laquele  bienvoellance 
n'est  mie  amistés,  encore  li  soit  ele  moût  prochaine ,  quant 
sans  li  amistés  estre  ne  puet.  Il  covient  par  force  à  ce  k'il 
i  ait  amisté,  ke  li  amans  s'entrevoellent  bien  ançois  et  ke 
06  fâchent.  Mais  on  puet  bienvoloir  à  aucun  sans  avoir 
amisté  à  lui.  Car  nous  avons  bienvoellance  as  nient  conneus, 
as  queus  nous  n'avons  point  d'amisté,  et  puet  estre  celée;  et 
faisons  moût  tost  bien  à  aucun  et  bien  leur  volons.  Et  amis- 
tés, si  comme  il  apert  ci-après,  ne  doit  mie  estre  si  tost  faite. 


24  U  AKS 


CHAPITRE  XI. 

Ci*  eapitlM  met  différence  entre  amor  et  bienvoellanoe. 

Et  n'est  mie  aussi  bienyoellance  amours  ;  car  amours  si 
est  en  un  estendement  de  cuer  selonc  l'appétit  et  le  désir 
sensible  soufrant,  si  k'ausi  comme  par  force  meus  à  la 
chose  fortement  désirée,  s'estent  en  la  chose  désirée ,  et 
bienyoellance  est  en  simple  moyement  de  yolenté.  Amours 
ausi  est  faite  par  acoustumance,  car  c'est  uns  movemens 
fors  de  corage,  ki  ne  se  muet  mie  trop  forment  tantost  à  ce 
k'il  désire  ;  mais  petit  et  petit  croist  en  avant.  Mais  bien- 
yoellance ki  est  simple  movemens,  puet  estre  faite  soudai- 
nement :  si  con  nous  véons  quant  aucuns  se  combat,  que 
nous  sommes  bien  voellant  al  un  et  voiriemes  k'il  vainke- 
sistplus  que  li  autres.  Et  cis  movemens  de  la  volenté  dou 
bien  voellant  est  moult  foibles,  si  con  cis  ki  n'est  mie  mis  à 
œvre;  quant  pour  celui  qui  il  bien  voet,  riens  ne  feroit 
k'à  grevance  li  tournast,  ne  de  se  maus  ne  feroit  force, 
qu'il  covient  à  amors.  Dont  on  dist  de  bienyoellance,  ke 
c'est  une  huiseuse  ^  amours ,  car  nule  œvre  amable  ne  li 
est  ajointe  ;  mais  tant  puet  estre  bienyoellance  acoustumée 
en  bien  voloir,  que  li  corages  est  fermes  en  bien  faire  à 
autrui,  par  quoi  li  voloirs  n'est  mie  huiseus,  si  k'amours  en 
naist  et  amistés  après.  Et  ensi  est  bienyoellance  commen- 
cemens  d'amistés  etméementde  la  vraie,  car  tele  bien- 
yoellance est  pour  le  bien  u  le  vertu  c'en  set  u  on  croit  en 
lui,  u  pour  aucune  autre  chose,  dont  les  gens  sont  dignes 

«  Var  :  Unisense,  (Ms,  Croy.) 


D'AMOUR.  25 

d*iestre  loet.  Eus  es  autres  amistés  n*est  mie  tousjours 
bienvoellance  comencemens  d*amistë,  et  che  apert  plus 
en  le  dëlitable ,  en  laquele  cascuns  des  amis  yeut  à  lui  de 
Tautre  aucun  solas  et  déduit,  ki  est  aucune  fie  maus  à  celui 
dont  on  le  prent  et  ensi  se  part  bienvoellance  de  celui  ki  le 
bien  a  rechut,  liquës  au  m£ns,  se  justement  ouvroit,  devroit 
pour  le  bienfait  rechut  estre  bienyoellans  :  et  en  che  est  la 
différence  entre  amour  et  bienvoellance. 


CHAPITRE  XIL 


Cis  Cttpitles  moastra  ke  cîb  nons  amis  vient  d'amisU  et  lùeiàt 

d*amours. 


Et  ke  amis  viegne  d'amis  té  et  nient  d*amours ,  ce  nous 
monstre  bien  Senèkes,  ki  dist  :  «  ki  amis  est  tousjours  aime  ; 
mais  ki  aime  il  n*est  mie  tousjours  amis..*  »  Par  ce  iq^iertke 
amis  n*est  fors  quant  amis  té  i  a;  et  tant  com'ele  (lure  amis 
est,  dont  tant  corne  amis  est,  il  aime.  Car  s*amis  n*est  fors 
quant  amistés  est  et  amistés  n'est  fors  quant  amours  est, 
amis  n'ert  fors  quant  amours  iert.  Et  quant  amours  est,  on 
ayme  ;  dont  amis  tousjours  ajme  ;  mais  ki  ayme  il  n*est  mie 
tousjours  amis,  car  il  ne  covient  mie,  ke  à  che  qu'amours 
soit,  k'amistés  soit.  Et  pour  ce  ke  amours  est  dite  d'amer, 
et  amers  et  amors  sont  si  ensanle  ke  quant  li  uns  est,  li 
autres  est,  si  que  quant  amers  est  amours  est,  et  quant 
amours  est  amers  est,  et  amis  si  est  dis  d'amisté, 
et  amour  puest  estre  sans  amisté  ,  dont  le  pora  ausi 
estre  amers  ;  et  puiske  amis  n'est  fors  quant  amistés  est,  et 

'  Seneca,  EpUtol  XXXV. 


26  LI  ARS  D*AMOUR. 

amers  puet  estre  sans  amistë,  a  laquele  amisté  amis  s'en- 
sieut,  dont  ausi  le  pora  estre  amours  ;  amer  porra-il  sans 
estre  amis  ;  et  pour  ce,  ki  ayme  il  n*est  mie  tousjours  amis  ; 
et  pour  ce  k'amistés  est  ce  ke  dit  est,  apert  ke  les  amours  ki 
sont  entre  les  choses  et  as  choses  sans  entendement,  ne 
sont  mie  fondement  d*amisté,  car  entre  celés  n'est  mie 
raamance.  Selonc  ces  trois  choses,  por  bien  honeste,et  pour 
proufîtable  et  délitable,  sont  trois  manières  d'amistës,  si 
con  dit  est.  Dont  l'une  est  soveraine  et  vraie  et  parfaite 
selonc  li  ;  si  con  cele  ki  est  pour  bien  honeste.  Et  les 
autres  deus  ont  raison  de  estre  dites  amistés,  selonc  ce  que 
eles  on  samblance  à  cesti.  Et  de  ces  deus,  cele  ki  plus  sam- 
blans  i  est  doit  mieus  estre  dite  par  raison  amistés,  si  corne 
il  aparra  en  disant  lor  dëfautes.  Et  pour  ce  ke  nous  mieus 
puissons  savoir  pour  coi  et  sour  quoi  et  selonc  quoi  eles  sont 
nient  parfaites  et  nient  vraies ,  si  parlons  de  la  vraie  et  de 
la  parfaite  premièrement  :  c'est  de  celi  ki  est  pour  bien 
honeste,  à  laquele  samblance  les  autres  sont  dites  amistés  K 


*  Yar  :  Camus  Mis  sensibles  devant  tels  amours  n'afiert  à  mètre, 
(Mb.  Croy). 


LI  SECONS  LIVRES  DE  LA  PREMIÈRE  PARTIE. 


CHAPITRE  PREMIER. 

Cis   capiUet  moastre  la  cause  del  amist^  selooc  ce  k'ela  est  en 

l'amet. 

SeloBc  ce  que  dit  est,  tele  amistés  ki  est  pour  bien  honeste 
ajouste  sour  amistié  dite  communément  bienyoellance  del 
ami  pour  Tami  meimes,  et  ne  mie  pour  lui,  se  ce  n'est  en 
tant  k*à  tele  amistë  doit  bien  siewir.  Dont  nous  poons  dire 
bien  ke  tele  amistés  est  entrechangable  bienyoellance,  nient 
celée  pour  celui  c'en  aime  :  c*est  pour  le  bien  et  Toneste 
c*on  set  en  son  ami.  Et  tele  entrechangable  bienyoellance 
n*est  mie  sans  désir'  d'ayoir  compaignie  et  usance  de  ce 
c'en  aime.  Et  entendre  poons  le  cause  del  amisté  en  deus 
manières,  u  selonc  ce  que  la  cause  est  en  l'amant  u  en  l'a- 
meit.  De  la  première  nous  tairons  tant  k'al  ore  et  apriès  le 
dirons  :  mais  la  seconde,  selonc  cou  k'ele  est  en  l'amet,  en- 
querrons  ore.  Et  le  cause  de  ceste  amisté,  tant  come  por  le 
cause  ki  est  en  l'amet,  si  est  ceste  :  con  toutes  choses  y iègneni 
et  soient  créées  dou  soyerain  signour,  ki  bons  est  sour  tous  et 
de  qui  tous  biens  est  et  yient,  c'est  Dex ,  et  cause  soit  de 
toutes  choses  et  del  estre  de  cascune,  c'est  à  dire  de  che  ke 
cascune  est;  il  covîent  ke  tant  ke  la  chose  a  d'estre^  ke 


28  ^     LI  ARS 

tant  ele  ait  de  bien  et  tant  de  vérité  et  le  reverse  ausi  ;  car  li 
estres  vient  de  Dieu,  et  de  Dieu,  ki  souvrainement  est  bons, 
ne  puet  se  bien  non  venir.  Et  pour  ce,  li  estres  de  cascune 
chose,  en  ce  k'ele  est,  est  bons  ;  et  pour  ce  ke  apétis  u  désirs 
natures  n'est  fors  k'à  ce  ki  est  u  ki  puet  estre  —  car  s'il 
estoit  à  ce  que  estre  ne  puet,  li  governères  de  nature 
seroit  errans  et  défaillans,  quant  ce  que  il  governe  ne  por- 
roit  ataindre  à  son  désirriér  et  à  sa  droite  fin  —  et  ausi  cis 
apétis  seroit  en  vain.  Et  c'est  encontre  l'opinion  de  tous  les 
philosofes.  Car  dont  seroit  li  govemëres  défaillans;  et  pour 
ce  li  désirs  n'est  fors  à  ce  ki  est  u  ki  estre  puet.  Et  dit  est 
que  li  estres  de  cascune  chose  est  bons  ;  et  de  ce  vient  que  li 
apétis  natures  n  est  fors  au  bien  ki  estre  puet  u  ki  est.  Car, 
en  la  connissance  dou  gouverneur,  ne  puet  erreur  avoir  ne 
dechevance.  Et  ensi  apert,  que  ce  ke  li  natures  apétis  désire, 
est  bien  simplement.  Naturel  apétit  apielé-je  enclinance 
naturel ,  ke  cascune  chose  a  à  ce  à  quoi  ele  s'encline  de  sa 
nature  :  si  con  maries  a  naturel  enclinance  à  la  femele  et 
la  femele  au  marie,  et  pesant  chose  descendre  et  légière 
à  monter  :  si  con  tierre  et  feus ,  dont  l'un  tent  en  haut  et 
l'au^  en  bas.  Et  ensi  dist-on  apétit  naturel ,  enclinance 
naturele  en  toutes  choses,  jà  soit-ce  chose  k'apétis,  propre- 

m 

ment  à  parler,  ne  soit  fors  en  choses  ki  ont  vis  et  connis- 
sance, et  aucun  des  cink  sens ,  ki  sont  :  sentir ,  flairier , 
veoir,  gouster  et  oïr,  et  celé  enclinance  ki  faite  est  par  sam- 
blance  et  plaisance  de  la  chose  désirant  à  celi  à  qui  ele 
tent,  est  en  commun  dite  amours. 


D'AMOUR.  29 


CHAPITRE  II. 


Cifl  capitldB  devise  qualités  manières  sunt  de  apétis. 


Savoir  devons  ke  selonc  trois  manières  est  prins  apétis 
u  dësiriers  ;  car  il  est  uns  appétis  ki  n'ensieut  mie  le  com- 
préhendement  u  le  connissance  de  k  chose  désirant  u  apé- 
tant,  mais  d'une  autre.  Ensi  dist-on  que  les  choses  natu- 
reles  apètent  u  désirent  ce  ke  lor  est  covignable ,  selonc  lor 
nature,  ne  mie  pour  ceke  che  i  comprengnent  et  connoissent, 
mais  pour  le  compréhendement  u  le  connissance  de  Testa- 
blisseuru  dou  gouverneur  de  nature;  ensi  con  pesant  chose 
à  descendre  et  légière  à  monter.  Uns  autres  apétis  est  en- 
sivans  le  connissance,  mais  c'est  par  nécessité ,  ne  mie  par 
jugement  franc  et  délivre  :  et  tex  est  li  appétis  sensibles  ens 
es  bestes  mues,  liqués  par  les  choses  désirées  est  ensi  con 
par  nécessité  meus  à  elles  poursivir.  Mais  tex  appétis  ens 
es  gens  a  aucune  chose  de  franchise,  en  tant  qu'il  obéist  à  rai- 
son, si  con  plusplainement  aparra  ci-après.  Uns  autres  est  ki 
ensieut  la  comiissance  de  celui  ki  désire  selonc  jugement 
franc  et  délivre,  et  tex  est  apielés  apétis  raisonables  u  d'en- 
tendement, lequel  on  nomme  volentet;  liqués  appétis  est 
proprement  apelés  apétis ,  pour  le  parfaite  connissance  k'il 
a  des  choses  et  de  le  fin,  et  des  choses  ki  à  le  fin  sunt  orde- 
nées.  Fin  dist-on  ce  pourquoi  cascune  chose  œuvre  et  k'à 
derrains  entent  à  avoir.  Geste  fin  puet  estre  conneute  en 
deus  manières,  parfétement  u  nient  parfaitement.  Parfaite 
connissance  de  le  fin  si  est  quant  ne  mie  seulement  on  com- 
prent  et  connoist  la  chose  ki  est  fins,  ains  connoist-on  la 


30  LI  ARS 

raison  de  le  fin,  et  le  proportion,  mesure  et  ordène  et 
regart  de  le  fin  à  choses  qui  sunt  ordenées  à  celé  fin  :  et 
celé  connissance  ont  sans  plus  les  choses  ki  ont  raison  et 
entendement  en  eles.  Nient  parfëte  connissance  de  le  fin  si 
est,  quant  seulement  on  comprent  et  connoist  le  fin,  sans  ce 
c*on  ne  conoist  la  raison  de  le  fin ,  ne  des  choses  ki  sunt 
pour  le  fin  ;  et  ke  on  ne  connoist  Tordene,  ne  le  regart  ki  à 
la  fin  est  ;  et  tele  connissance  trueve-on  es  bestes  mues  ;  et 
tex  apétis  ki  est  en  choses  ki  entendement  ont  et  connis- 
sance, si  corne  en  hoibme  et  en  feme,  est  sanblans  au 
naturel.  Car  ensi  con  li  natureus  ne  désire  fors  bien  sim- 
plement ;  li  autres  ne  dësire  fors  bien  tel  u  ce  ke  bien  li 
sanle  et  ce  ke  je  voel  ^  dire  ce  que  bon  li  sanle ,  pour  ce 
le  di-je,  ke  selonc  cesti  apétit  puet  avoir  dëcevance.  Car  en 
la  connissance  dou  gouverneur  de  cest  apëtit  puet  avoir 
erreur.  Car  al  omme  est  donnes  entendemens  k*il  doit  estre 
gouvernères  de  cest  appétit;  par  lequel  il  doit  ellire  ce  que 
bon  li  est,  et  ce  que  mal  11  est  fuir.  Et  pour  ce  k'il  puet 
avoir  en  tele  élection  erreur,  n'eslist  mie  tousjours  ce  que 
est  simplement  biens,  mais  ce  ke  bon  li  sanble;  et  tôt  cou 
k*il  ellist,  ellist-il  sour  l'espeisse  et  sour  le  sanlance  de  bien. 
Et  ensi  apert  ke  tôt  apétit  désirent  ce  ke  biens  est  simple- 
ment u  ce  que  bien  lor  samble. 


CHAPITRE  III. 

Cis  capitles  moustre  ke  biens  est  cause  d'amour  et  que  tôt  ouTrier 
par  amours  œvrent  et  ke  amors  honeste  est  li  plus  noble. 

Et  puiske   biens   est  ce  que  li    appétis  désire    et  ki 
*  Var.  Ce  ka  je  di  k*il  désire.  (Ms.  Croy.) 


D^AMOUR.  31 

Tappëtit  muet  et  amours  s'enporte  une  naturele  ptaisence 
del  amant  al  amet  pour  la  naturele  samblance  ki  est 
adtr'aos ,  et  à  cascun  est  bon  ce  que  li  est  naturel  et  ame- 
surable ,  il  s'ensieut  que  biens  soit  propre  cause  (Tamour, 
soit  biens  vrais  u  apparans.  Et  con  toute  chose  œvre  pour 
aucune  an  et  li  ans  à  cascun  soit  li  biens  désirés  et  amés, 
chose  apierte  si  est  ke  quelconques  ovriers  soit  ki  œvre, 
quelconques  œvre  il  œvre  »  il  œvre  pour  aucune  amour  ;  et 
ensi  con  biens  est  cause  d*amour  par  le  naturel  enclinance  ke 
cascune  chose  a  au  sien  bien  et  ce  ki  li  est  covignable;  ensi 
est  maus  cause  de  haine,  par  le  dessamblance  et  le  desco- 
vignableté  que  li  maus  a  à  che  qui  il  mal  fet.  Car  ensi  corne 
tôt  ce  ki  est  covignable,  en  tant  c*on  le  connoist  u  tient  pour 
covignable,  a  raison  et  samblant  de  bien  et  ensi  soit  cause 
d*amour,  ensi  toute  chose  dessamblans  et  contraire,  en  tant 
ke  tàle  est,  a  samblant  et  raison  de  mal  et  est  cause  de 
haine.  Et  pour  cou  ke  cascune  chose  selonc  son  apétit  dé- 
sire ce  ki  bon  est  simplement  u  ce  ke  bon  li  samble,  selonc 
ce  que  la  chose  désirée  a  plus  de  bien  et  mieudre  est,  tant 
est  li  désirs  de  cèle  chose  mieudres  et  plus  nobles  et  plus 
vertueus  et  plus  parfés.  Car  tant  con  la  chose  a  de  bien,  tant 
arole  de  perfection  ;  et  tant  con  ele  a  de  perfection ,  tant 
a-ele  de  bien.  Et  pour  itant  celé  amours  ki  est  pour  bien 
honneste,  si  est  la  meilleurs,  et  la  plus  noble,  et  là  plus  ver- 
tueuse, et  la  plus  parfaite ,  car  ele  est  pour  le  bien  et  pour 
Fonneste  c'en  sent  en  celui  c*on  aime  ;  et  n'est  mie  pour 
profit  u  pour  délit  c'en  bée  de  li  à  avoir  ;  et  pour  ce  k*eu 
tele  amisté  est  amés  principaument  li  biens  et  pour  le  bien, 
cis  en  qui  il  est,  est  principaus  ceste  amistés,  quant  ele 
n'est  pour  chose  ki  soit  hors  de  celi  c'on  ayme,  si  con  il  est 
eus  es  autres  amistés  ;  car  li  proufit  et  li  délit  pourquoi  les 
amours  sont, ne  sont  mie  eus  es  amés,  mais  ens  es  amans. 


32  LI  ARS 

Mais  en  ceste  est  li  biens  en  i*amet  pourquoi  li  amans  l'aime; 
et  jà  soit-ce  chose  que  des  amés  viegne  prouâs  et  délis,  ne 
cuident  il  ne  sunt  mie  es  amés,  ensi  con  li  biens  est  en  celui 
ki  amës  est,  selonc  le  vraie  amour.  Et  la  cause  de  ceste 
amisté  si.est  li  biens  ki  est  es  amës  :  car  quant  uns  hous  par 
usance  de  raison  aperchoit  le  bien  ki  est  en  un  autre,  liqués 
biens  est  désirables  selonc  lui  et  a  pooir  de  movoir  l'apétit 
et  la  Yolenté  et  le  corage  à  lui  désirer  et  amer,  et  ausi  après 
celui  en  qui  cis  biens  est;  la  connissance  dont  de  tex  biens 
si  est  movans  la  volenté  à  celui  en  qui  tex  biens  est  désirer 
et  amer.  Et  li  movemens  d'amours  si  puet  estre  en  deus  ma- 
nières ;  en  movement  del  amour  del  bien  que  cascuns  yieut  i 
sonami,  si  con  sciences,  poissances,  honours  et  tex  choses; 
et  cis  Cait  l'amor  de  concupiscence,  c'est  de  désirer  ;  l'autre  si 
est  selonc  le  movement  ke  cascuns  a  à  celi  à  qui  il  vient  tex 
biens  :  et  cis  movemens  fait  l'amour  amable  et  en  naist  ceste 
amours.  Car  nous  poons  estre  meut  au  bien  ke  nous  dési- 
rons à  nous  u  à  autre,  dont  esse  amours  de  concupiscence 
et  de  désirier  ;  et  poons  estre  meut  à  celui  qui  nous  tel  bien 
volons  ;  et  cis  movemens  fait  l'amour  amable  ;  et  quant  li 
amés  aperchoit  autel  del  amant,  si  le  reaime,  et  ensi  est 
ceste  amistés  faite  de  deus  amours.  Et  apert  par  ce  ki  est 
dit,  ke  ceste  amours  ki  est  pour  bien  honeste  est  plus  noble 
et  plus  vertueuse  et  plus  parfaite  ke  nul  autre,  quant  par  la 
noblece  de  le  chose  amée,  li  amours  reçoit  noblece.  Et  en 
ceste  est  plus  noble  chose  amée  k'en  nul  autre  amisté, 
c'est  à  savoir  biens  honnestes,  ke  biens  est  simplement, 
et  n'est  mie  seulement  selonc  nostre  aparance. 


D'AMOUR.  :i:i 


CHAPITRE  IV. 

Cis  capitlea  devÎBe  comment  ceste  amistës  honeste  naist. 

Dit  que  biens  honnestes  est  la  chose  amable ,  dont  li 
amours  honeste  Tient,  de  laquele  amistés  honeste  naist,  ki 
est  soyraine,  et  après  quele  samblance  les  autres  sunt 
nommées,  après  afiert  à  dire  comment  ceste  amistés  doit 
naistre;  ettouchiet  en  est  un  petit  par-devant;  mais  ore  le 
disons  plus  plainement,  pour  ce  ke  biens  simplement  u  biens 
apparans  a  pooir  de  movoir  l'apétit  et  la  volentë,  et  le  mueye 
et  nient  autre  chose.  Quant  aucune  personne  voit  et  connoist 
par  expérience  le  bien  ki  est  en  aucun,  il  est  meus  par  sa 
connissance  de  ce  bien  à  che  bien  à  amer,  ki  muet  son 
apétit  à  ce  k'il  le  désire,  et  après,  pour  ce  bien  k'il  aime 
principalment  aime-il  celui  en  qui  cis  biens  est  ;  et  li  vieut 
bien,  ne  mie  pour  le  profit  k'il  quide  de  li  avoir,  mais  pour 
le  profit  del  amet.  Et  si  désire  aussi  li  amis  le  compaignie 
de  son  ami  et  vivre  avec  lui  ;  dont  cil  ki  ne  vivent  ensamble, 
encor  rechoive  li  uns  bien  del  autre  et  bien  li  voelle, 
samblent  mieus  bienvoellant  ke  ami ,  car  à  amisté  covient 
vivre  ensamble,  et  ce  apert  en  amisté  pour  proufit  ;  dont  li 
ami  voelent  bien  vivre  et  demorer  ensamble,  car  par  ce 
porte  li  uns  al  autre  plus  de  profit  et  en  tel  profit  ke  li  uns 
porte  al  autre  ont-il  déduit  et  soûlas.  Et  comme  nature 
aime  déduit  et  soûlas  et  hace  tristece,  et  en  vivre  ensamble 
et  demorer  on  ait  solas,  li  ami  par  nature  le  désirent.  Et 
quant  li  ami  par  nature  li  désirent  à  vivre  ensamble  et 
demorer,  li  vivres  et  li  demorers  ensamble  samblent  estre 
nécessaire  al  amisté.  Et  ensi  apert  k'avoec  le  bien  voloir  et 


34  LI  ARS 

le  bien  faire  al  ami,  coTÎent  il  vivre  ensamble  et  demorer, 
s'il  i  doit  avoir  amistë  parfète  longuement.  Et  ensi  désire  li 
amis  à  estre  avec  son  ami ,  et  amable  sunt  une  chose 
ensamble  ellisant  par  concorde  ;  et  bien  faire  doit-on  à  son 
ami  et  lui  bien  voloir,  encore  ne  soit  mie  ceste  amistes  pour 
profit,  jà  soit-ce  chose  k*il  ensiewe  à  ceste  amistë  ;  nule  riens 
n'est  plus  digne  kede  bien  rendre  à  vertueus,  bienvoellant  ; 
ke  devons-nous  faire,  quant  on  bien  nos  a  fet.  Et  pour  bien 
rechevoir,  nos  somes  meut  et  encité  faire  de  nous  si  con  li 
bon  champ,  ki  plus  rendent  k'il  ne  rechoivent;  si  nos  en 
chiaus  ke  nous  espérons  à  nous  proufltables,  nous  ne  dou- 
tons mie  offices  et  bien  à  faire,  quel  dont  estre  devons  a 
chiaus  ki  jà  nos  ont  vain  ?  Et  regarder  devons  ke  de  tele 
largèce  nos  usons,  k'as  amis  prouât  face  et  nului  ne  nuise. 
Riens  n'est  plus  joïeuse  k'entrechangables  œvres  et  offices 
de  vertueus  ;  li  fruis  d'eugien  et  de  vertu  et  de  toute  apa- 
reillie  largëce  trës-durement  est  connus  quant  il  est  as 
proismes  départis  ;  li  esprueve  del  amisté  est  la  moustrance 
dou  fait.  Et  bienfice  en  donnant  reçoit,  ki  donne  à  digne  et 
à  vaillant  :  et  deus  fies  donne  ki  tost  donne  ^ 

CHAPITRE  V. 

Cis  capitles  devise  les  signes  d^amistë. 

Pour  ce  que  li  bienfais  ne  puet  estre  si  bien  fais  sans 
compaignie,  engrandist-ele  Tamisté  et  le  conforme ,  et  li 
signe  d'amisté  sunt  tel,  k'amis  volontiers  l'autre  ot  et 
entent  et  volontiers  de  lui  parole,  et  tousjours  de  lui  pense  et 
le  sert  sans  anuianche,  cors  et  avoir  pour  lui  met,  son  cou- 

•  Cfr.  Sbneca,  de  BeneficiU^  II,  1,  et  Publ.  Syri  Senteniiae,  72 
et  320. 


D'AMOUR.  35 

roos  escfaive,  conreciet  le  rapaie;  li  amis  s'esjoïst  de  la 
bonne  aventure  son  ami  ;  il  se  dieut  de  la  maie  aventure  ;  il 
8*esjoïst  de  sa  présence,  il  se  dieut  del  absence;  il  het 
u  aime  ce  ke  ses  amis  ;  il  s'efforce  de  lui  plaire  ;  il  crient 
à  lui  desplaire  ;  il  trait  autres  al  amour  son  ami  ; 
choses  de  son  ami  données  envis  aleuwe  ;  à  ses  consaus 
s'assent  et  lui  rueve  fiablement  :  à  sen  pooir  et  hon- 
neur pour  richeces  l'avance  et  li  désirs*  ke  cis  a  d'estre 
avec  son  ami  est  pour  le  bien  et  l'onneste  ki  est  en  l'amé  S 
que  li  amis  désire  à  connoistre  et  avoir  usance;  car  li  per- 
fections del  désirier  u  del  apétit  est  en  user  de  la  chose 
désirée  ;  si  ke  nous  véons  ke  s'aucuns  désire  à  boire  u  à  man- 
gier,  li  perfections  de  cel  désirier  si  est  k'il  boive  et  k'il 
mangue,  et  ensi  ait  usance  de  ce  k'il  désire;  et  pour  ce  que 
li  amans  avoir  ne  puet  si  vraie  connissance  dou  bien  ki  est 
en  Tami,  ne  usance,  ki  est  li  perfections  de  son  désirier,  con 
par  le  compaignie  et  li  estre  ensanle  et  le  privanche  de  li, 
désire  li  amans  à  estre  avec  son  ami.  Et  ne  mie  sans  plus 
nous  devons  au  cors  ellire  lieu  sain  et  covignable,  mais 
ausi  bien  à  bones  meurs.  Et  quant  li  amés  aperchoit  ausi 
bien  en  l'amant  et  li  connoist  s'il  est  amis,  autre  tel  désirra- 
il  con  li  autres  ;  et  adont  est  amistés  entr'iaus  deus,  quant 
li  uns  ayme  l'autre  et  si  con  dit  est  chà  devant.  Et  ensi 
apert  ke  li  amis  désire  à  estre  amés ,  et  si  requert  l'amor 
del  autre,  pour  ce  k'amours  puist  venir  à  ce  à  quoi  ele  est 
ordenée;  et  c'est  à  savoir  ke  d'amours  viegne  amistés, 
laquele  iestre  ne  puet,  se  li  uns  ne  set  la  volonté  del  autre. 
Et  encore  il  covient  conpaignie  et  privance  et  vivre  ensanle 
et  demorer  ;  car  puiske  li  amis  se  doit  pener  de  faire  le 
plaisir  son  ami  et  ce  ke  boin  li  est  à  son  pooir,  s'il  n'est 
privés  de  celui  par  coi  il  sache  son  plaisir,  sovent  pora  fere 

*  Var  :  Con  pour  le  cause  ki  est  en  amet;si  est  le  hien  (M>.  Croy.) 


36  LI  ARS 


chose  ki  li  desplaira.  Et  pour  cou  est-il  ensi  ordeuet  de 
nature,  pour  çou  que  li  uns  ne  mefface  vers  Tautre,  ke  li 
amistés  ne  doit  mie  estre  celée,  mais  conneute,  par  coi  li 
uns  fac$  vi^rs  l'autre  tout  çou  k*il  doit,  sans  mesproison. 


CHAPITRE  VI. 

Cis  capitles  moustre  ke  ceste  amistés  requert  lonctans 

ains  qu'ele  soit  faite. 

Geste  amistés  ausi  ki  est  pour  bien  Iionneste  ne  doit  mie 
si  tost  iestre  faite,  mes,  si  corne  uns  poëstes  dist  :  on  doit 
molt  avoir  mangiet  de  sel  avoec  celui  c'on  tient  pour  ami  *. 
Par  çou  moustre-il  que  amis  ne  doit  mie  estre  tost  fais , 
ne  ne  doit-on  mie  un  home  tantost  tenir  pour  anii,  encore 
voie-on  bien  en  lui  et  ke  bien  face,  jusques  adont  c'on  l'ait 
bien  conneu  qu'il  soit  dignes  d'iestre  amés.  Et  çou  c'on  doit 
avoir  molt  mangiet  de  sel  avec  celui  c'on  tient  pour  ami, 
pour  ce  dist-on  que  sels  est  uns  viande ,  dont  on  mangue 
pou  en  grant  tans  :  ausi  en  grant  tans  doit-on  esprover  celui 
c'on  tient  à  *  ami,  et  la  pourvéance  del  amisté  encontre  les 
visces  et  les  meschiés  que  à  venir  pueent  estre,  ke  on  ne 
commence  mie  trop  tost  à  amer  ne  nient  digne.  Moût  doit- 
on  bien  connoistre  celui  c'on  tient  pour  ami  :  car  amis  doit 
estre  autre  si  ke  je  meisme  ^  en  un  autre,  et  voloirs  et  pen- 
sers  doivent  estre  tout  un  et  li  fait  ausi;  si  ne  doit  entre 
aus  deus  avoir  diflerence,  fors  tant  que  uns  cuers  et  une 
âme  est  en  deus  cors.  Dont  afiîert  bien  que  on  s'avise  et 

*  Cfr.  CicERo,  Zalius,  de  Âmicitia,  XIX,  67. 

•  Var  :  Pour.  (Ms.  Croy.) 

'  Var:  Autres  je,  c*estjemeismes.(MBCroj,) 


D'AMOUR.  37 

esprueve  qui  on  met  en  tel  lieu.  Et  unités  del  amant  et 
Tamet  ^  puet  estre  prise  en  deus  manières,  l'une  tant  con 
pour  le  cors  del  amant  et  l'amet,  si  que  quant  li  amés  est 
en  présent  avec  l'amant  ;  l'autre  si  est  selouc  l'affection  et 
le  Yolontë  que  li  amans  a  al  amet.  Et  ceste  unités  si  vient 
par  connissance  c'on  a  devant  eût.  Car  li  movemens  del 
appétit  sieut  connissance.  Quand  aucuns  ajme  aucune  cose, 
si  con  par  concupiscence,  il  conprent  et  connoist  tel  chose, 
si  con  celé  ki  apertient  à  son  bien,  si  come  il  li  sanle.  Et ensi 
quant  aucuns  ayme  aucun  d'amour  amable»  ki  autant  vaut 
con  l'amours  honeste,  il  vient  à  celui  bien»  si  come  à  soi- 
meisme,  dont  cis  amans  conprent  l'amet,  si  come  autre  liii , 
en  tant  que  bien  li  voet  si  come  à  soi-meismes.  Et  de  ce  vient 
c'on  dist  :  amis  est  autres  je. 


CHAPITRE  VII. 

9 

Cis  capitles  monstre  cornent  li  amant  sunt  un  ensamble. 

Et  comment  li  amans  est  en  Tameit  et  li  amés  en  l'amant, 
et  un  sunt,  poés-vous  ensi  entendre.  Nous  demandons  as 
gens  aucune  fie,  quant  durement  les  véons  penser,  ù  il 
estôient  quant  il  si  fort  pensoient  ;  ausi  ke  nous  entendis^ 
siens  que  il  fussent  là  ù  il  pensoient.  Et  sovent  respondent 
qu'il  estôient  au  lieu  dont  il  pensoient,  car  li  désirs  d'aucune 
cose  désirant  s'estent  et  allonge  par  l'affection  qu'il  a  jus- 
ques  à  la  chose  désirée  et  dedens  li  se  melle  par  le  désir  k'il 
a  à  parvenir  à  li.  Ne  n'est  mie  contons  li  amans  de  la  chose 

*  Vbt:  al  ameit,  (Ms.  Croy.)    • 

U  AES  l»*AMOim.  —  I.  3 


38  LI  ARS 

amëe  superflciaument  et  en  quelconques  manière  à  con- 
noistre  et  comprendre  ;  ains  se  paine  de  toutes  les  choses  ki 
apartiennent  al  ami  dedens  lui  enquerre,  et  ensi  en  lui  en- 
trer,  jusques  as  choses  entérines.  En  autre  manière,  selone 
le  yiertu  appétitive  u  désirant ,  est  li  amans  d'amour ,  de 
concupiscence  u  délitable  en  la  cose  amëe,  et  li  amans 
d'amour  amable  u  honeste  en  son  ami.  Car  selone  concupis- 
cence u  selone  délit,  li  amans  ne  se  repose  mie  en  quelcon- 
ques estraigne  manière  et  aparant  d'avoir  l'amant  u  de  lui 
user  ;  ains  qert  l'amet  parfaitement  avoir,  si  qu'il  entent  es 
choses  entérines  al  amet  à  parvenir.  Mes  en  l'amour  amable 
li  amans  est  en  l'amet,  en  tant  qu'il  tient  et  quide  les  biens 
et  les  maus  de  son  ami  sicome  siens,  et  sa  volonté  à  lavolenté 
de  son  ami  conforme,  ausi  qu'il  en  l'amet  suefrece  les  biens 
et  les  maus.  Dont  propre  chose  si  est  as  amis  une  meisme 
chose  voloir,  et  es  choses  meismes  esjoïr  et  avoir  tristece. 
Si  que  par  les  choses  del  amet,  ke  li  amans  tient  si  con  pour 
sienes,  li  amans  samble  ce  estre  en  l'amet,  si  con  ce  ki  est 
un  fet  à  lui  et  à  la  chose  désirée,  par  la  samblance  de  li,  que 
li  cuers  désirans  à  li  à  avoir  a  embrachiet ,  est  en  aucune 
manière  par  la  plaisance  de  li  ou  désirant  et  en  sen  désirier; 
si  con  nous  véons  d'aucuns  amans,  ki  sont  si  souspris  aucune 
fois  de  penser  à  leur  amies,  k'avis  lor  est  k'il  les  aient.  En 
tant  ausi  que  la  cose  amée  est  demorans  en  la  connissance 
et  ou  comprendement  del  amant ,  si  est  la  chose  amée  en 
l'amant.  Et  ensi  est  li  amans  en  la  chose  amée,  si  ke  ce  ke 
en  li  par  désirier  s'estent,  et  la  chose  amée  en  l'amant,  si 
que  ce  par  désirier  ou  désir  dou  désirant  est  recheut  ;  et 
ensi  deviennent  ces  dois  choses  une,  et  méement  une  sont, 
quant  li  désirans  est  désirés  et  li  désirés  désirans  selone  une 
meisme  manière  et  çou  est  quant  amistés  est  faite,  dont  il 
sont  un.  Car  ce  ki  est  amant  est  amet  et  ce  ki  est  amet  est 


D*AMOUR.  39 

unant.  Et  est  li  uns  dedens  l'autre,  si  con  ce  en  qui  il  s*e8^ 
tant,  et  ce  ke  est  recheut  et  pour  ce  est  c*on  dit  ke  c'est  uns 
autres  je.  Et  sanle  que  jà  quant  on  ayme,  ke  ce  soit  une 
amistës,  car  li  amans  est  en  l'amet  et  li  amés  est  en  l'amant  ; 
mais  ce  n'est  mie  si  parfaitement  que  c*est  quant  amistés  est 
faite.  Et  pour  ce  amours  et  li  amans  désire  ce  k'amistés 
d'amours  viegne. 


CHAPITRE  VIII. 

Cis  capitles  moustre  c*oa  se  doit  souTrainement  fier  en  son  ami  et 
deyise  liquel  sont  coTÎgnable  à  estre  ami  de  ceate  amistë. 

Ne  ne  se  doit-on  mie  douter  de  son  ami  ;  mes  on  doit  tous 
ses  fais,  tous  ses  dis  et  toutes  ses  privances  meller  avec  lui, 
puis  c'en  le  tient  pour  ami.  Car  on  doit  devant  Tamistië 
jugier  et  après  croire  ^  Mais  il  sont  une  geut  ki  les  con- 
sciences de  lor  amis  redoutent,  si  ke  nul  de  lor  sacrés  ne 
lor  osent  dire.  Et  sont  aucun  autre  ke  de  canque  devant  lor 
vient  descuevrent  à  cascun  k'il  encontrent.  Et  cascuns  de 
ces  dois  est  visces,  dont  li  uns  est  plus  seurs  et  11  autres 
plus  courtois.  Nului  croire  est  seurté,  car  dont  ne  puet-on 
estre  racuset,  et  tous  croire  est  courtesie.  Cil  ki  pour  amis 
doit  estre  tenus ,  doit  bien  estre  esprovës,  car  tout  cil  ki 
ami  samblent  ne  le  sunt  mie.  Toute  gent  ne  sont  mie  covi- 
gnauble  à  iestre  ami  del  amiste  qui  est  por  bien  honnieste  ; 
car  ceste  amistés  si  doit  iestre  estable  et  durans  sans 
rompre.  Et  li  ami  ausi  ne  doivent  jà  ciesser  d'amer.  Et  pour 
çou,  cil  ki  ne  sont  estable ,  ne  ferme  ne  persévérant  en  lor 
propos  ne  sunt  able  ne  apareilliet  à  estre  ami  de  ceste 

'  Sknsca,  BpiiUl.  III. 


40  LI  ARS 

amistë,  ne  cil  ki  sont  conpaignaule  ausi  ;  ne  H  nient  astable 
ausi,  si  con  sunt  enfant  et  pluiseur  femes.  Enfant,  pour  çon 
k'il  ne  connoissent  le  bien,  car  il  sont  sans  espmeve,  ne  ne 
sevent  k*il  aâert  à  faire.  Si  ayment  pour  délit  plus  que  pour 
el  ;  car  ce  sentent-il  et  voient  tousjours  ;  et  pour  cou  le  pour- 
sivent-il  volentiers  ;  mais  le  bien  et  ce  qui  afiert  à  faire  » 
pour  çou  k'il  n*estmie  si  prësens,  nequert-il  mie  ne  ne  pour- 
sivent,  mais  ce  ki  délite.  Et  li  désirs  à  ces  délis  si  naist  avec 
nous  et  pour  çou  est  fort  de  ciaus  à  redouter  et  à  eskiver  ; 
et  il  nous  detienent  si  soutilment  ke  nous  ne  nous  aperche- 
vons. 

Tout  autresi  con  li  sages  serpens  ki,  par  petit  pas,  ausi  con 
pour  nul  mal  faire,  trait  viers  Tomme ,  et  puis  quant  pries 
est,  si  le  mort  sus  '  :  ensi  nous  font  li  délit.,  Car  à  premiers 
quant  aucune  chose  délitable  nos  vient  devant,  nous  le 
rechevons  ausi  con  celi  qui  nous  quidons  bien  oster,  et  ne 
nous  samble  mie  qu'ele  nous  puist  auques  grever.  Et  après 
vient  uns  autres  et  puis  li  autres.  Et  ensi  en  serpentant 
jusqu'adont  que  cil  délit  sont  si  près  et  si  fort  et  si  enra- 
chiné  k*il  mordent  ausi  come  li  serpens.  Tout  ensi  ke  nous 
véons  en  celui  ki  a  mauvaises  mains ,  ki  se  grate  à  pre- 
miers tout  bièlement,  ausi  come  ce  ne  li  puist  nul  mal  faire, 
et  plus  fort  après  pour  le  délit  k'il  i  sent,  si  fait  tant  fort  ' 
k*à  derrains  s'escorche  ;  tout  ausi  nous  mainent  li  délit  li 
uns  après  Tautre  jusques  à  la  mort.  Trois  coses  sont  ki 
divers  assausnos  font;  li  mondes,  la  chars  etli  maufés.  Et 
savoir  devons  que  de  tant  d*ars  nos  ennemis  nous  flert,  de 
tantes  tentations  nos  sommes  durement  constraint.  Sou- 
vent avient  par  petit  mors  de  serpent  ke  grant  coors 

4 

*  Var  :  Si  le  cuert^wn,  (Ms.  Croy). 

*  Var  :  Et  plus  fort,  à  tant.  (Ms.  Cr-oy).    ■ 


D'AMOUR.  41 

est  mors  :  de  petit  chien  est  sovent  tenus  grans  senglers  et 
maintenus.  De  petite  estinciele  naist  de  feu  grans  nouièle. 
Petis  eomencemens  fait  sovent  grans  tormens.  Commence- 
mens  petis  griève:  sages  Tocoison  eskieve.Ei  à  lion  escape, 
araigne  à  mort  le  tape. 


CHAPITRE  IX. 

Cis  capitiea  devise  les  manières  des  Jouenes  gens  solonc 

les  conditions  de  leur  aage. 

Et  pour  ce  ke  parlet  avons  des  jouenes  et  des  vieus,  or 
disons  aucune  cose  de  lor  manières,  ësqueles  tant  con  de 
lor  eages  il  sunt  plus  enclinet  de  lor  propriétés.  Or  disons 
premièrement  ke  li  jouene  sont  plain  de  concupiscence, 
c'est  de  désirier  des  délis  corporeus  et  poissant  de  cex 
acomplir  plus  k*autre  eage.  Et  maiement  désirent  et 
covoitent  les  délis  de  luxure ,  et  tost  sunt  muable  d'une 
volenté  à  une  autre,  et  d'une  œvre  à  une  autre  et  sunt  tos 
d'une  saoule,  et  aigrement  le  désirent  et  apiertement  se 
délaissent,  et  lor  volentés  sont  molt  aguës  et  ne  mie 
grandes, car  eles  ne  durent  mie  longuement:  ensi  qu'il  avient 
as  malades,  ki  voelent  et  désirent  ore  de  ceste  viande  ore 
d'une  autre,  ore  essaier  de  cest  boivre  or  d'un  autre,  et  ai- 
grement le  désirent  et  en  poi  de  tens  et  tost  en  sont  soolé. 
Il  sont  ausi  corageus  et  d'agûe  ire  et  able  à  mètre  à  œvre,. 
si  ke  cil  ki  ne  pueent  mie  bien  contrester  à  lor  movemens , 
si  con  li  foibles  ne  puet  contrester  au  fort.  Et  ce  k'il  sunt 
corageus  est  pour  ce  qu'il  ayment  honneur;  et  quant  il  sous- 
tienent  les  maus  par  lor  sanlans  à  tort,  il  les  despitent  ;  et 


42  U  ARS 

des  honeurs  querent-il  plus  celi  ki  est  en  victore  :  car  il 
désirent  autrui  à  sourmonter  et  victore  si  est  une  manière  de 
sourmonter  ;  et  plus  désirent  ces  deus,  c'est  honeur  et  sour- 
monter, k'îl  ne  facent  riches  *,  et  c'est  pour  çou  k'il  n'ont 
mie  esprové  povreté  ne  défaute.  Et  pour  çou  qu'il  n'ont  mie 
grant  esprueve,  ne  n'ont  mie  molt  essaiet,  ne  sunt  il  mie  de 
meurs  ne  de  fais  mauvais,  car  il  ont  poi  veu  de  mauvaistés, 
si  ne  les  sevent  mètre  à  œvre.  Et  sont  ausi  de  légiers  meurs 
et  manières  et  de  légier  les  puet-on  enorter,  par  coi  il  croient 
tost  et  able  sunt  à  croire  ;  li  raisons  si  est  car  il  sunt  sans 
esprueve  et  si  ont  esté  poi  déchiut  ;  li  jouene  ausi ,  pour  ce 
k'il  sont  chaut  de  lor  nature ,  li  caurre  ki  est  en  lor  mem- 
bres, si  s'en  muet  au  hors  issir  ;  si  en  deviennent  hardi  et  de 
grant  confort  et  d'espoir  ;  p^r  coi  il  sunt  en  boine  espérance 
de  lor  entreprises  achiver,  et  boine  espérance  ont  ausi  pour 
ce  k'il  sont  sans  esprueve  ne  n'ont  mie  sovent  esté  rebouté , 
ne  desdit  de  lor  voloîrs  ;  si  vivent  le  plus  en  espoir  et  mains  * 
selonc  mémore.  Car  espoirs  si  est  de  ce  ki  est  à  venir,  et 
mémore  de  ce  ki  passet  est.  Or  est  selonc  l'ordene  de  nature 
ens  es  jouenes  à^  venir  plus  de  tens  ke  passés ,  car  poi  ont 
vescut,  et  molt  pueent  vivre;  dont  il  se  recordent  ke  poi 
ont  fait  et  espoirent  molt  à  faire,  pour  le  loue  tans  ki  leur 
samble  ki  encore  puet  venir  ;  dont  il  vivent  en  espoir  et 
pour  çou  k'il  espoirent  légièrement  sont  il  légièrement 
déchiut.  Il  sont  ausi  vighereus  pour  çou  k'il  sont  corageus 
et  de  bonne  espérance  ;  car  par  çou  k'il  sont  corageus  il  ne 
criement  nient  ;  car  li  corageus  est  ausi  corne  uns  iriés  et 
eourechiés,  et  cil  ne  doute  riens  en  ce  point  et  la  boine  espé* 
rancelor  fait  entreprendre,  car  ele  lor  fait  cuidier  que  ce  bien 

•  Var  :  k'il  ne  t&cent  richèces»  (Ma.  Croy.) 

•  Var  :  mieui.  (M«.  Croy.) 


DXMOUR.  43 

k'il  espoirent  poront  ataindre.  Il  sunt  ausi  honteus^  car  il 
espoirent  et  désirent  les  honeurs  et  les  biens  honerables 
plus  que  les  proufitables,  et  pourçou  k'il  ayment  honeur, 
si  le  criement-il  à  pierdre,  dont  il  devienent  honteus  et 
vergondeus.  Magnanimes  samblent  et  sont  ausi  de  grant 
corage;  car  il  n'ont  mie  fait  molt  grant  despens,  dont  il 
soient  ^  abaissië  ne  apovrit,  et  n'ont  mie  esprovë  quex 
choses  sunt  nécessaires  à  ce  que  on  puist  aucune  chose 
aquerre  ;  si  le  quident  légiërement  avoir  et  aquerre.  Et  pour 
çou  k'il  sunt  de  boine  espérance  se  tienent-il  digne  de  grant 
chose,  si  que  d'onneur  et  de  grant  despeus,  lesquels 
choses  apartienent  à  grant  corage.  Plus  ausi  il  eslisent  à 
yivre  en  honeur  et  en  glore  k'il  ne  fâchent  en  richeces  :  il 
sont  ausi  plus  amiable  et  plus  amant  lor  compaignons  et 
méement  ciaus  de  lor  eage  ;  et  c'est  pour  ce  k'il  s'esjoïssent 
à  vivre  ensamble»  et  poi  connoissent  lor  proufit  :  mes  lor 
délit  connoissent  mieus ,  par  laquel  cose  il  eslisent  mieux 
tex  amis  que  autres.  Et  toutes  ces  choses  font  ensi  con  trop 
et  pàcent  en  trop  faire  et  plus  que  il  ne  devroient  ;  mais  en 
boire  et  en  manger  est  çou  ù  il  pèchent  mains,  parce  que 
il  durement  sont  chaut;  si  lor  convient  plus  prendre  ke 
autres  de  grant  eage  ;  mais  en  toutes  autres  choses  font-il 
trop  et  plus  que  il  ne  doivent ,  et  c'est  pour  çou  que  il  ne 
vivent  mie  selonc  raison,  mes  selonc  concupiscence  et 
désirrier.  Il  quident  ausi  tout  savoir  et  afferment  tôt  à 
estre  ensi  ciertainement  con  il  dient  ;  et  c'est  pour  çou 
k'il  font  des  choses  trop.  Il  font  ausi  as  gens  tors  et  injures, 
ne  mie  pour  mauvestié ,  mais  pour  çou  k'il  voelent  les 
autres  sourmonter,  et  c'est  pour  ce  k'il  plus  ayment  honeur 
et  autrui  sourmonter ,  k'il  ne  facent  proufit.  lisent  ausi 

*  Var  :  mauU  abaissië.  (M».  Cror.) 


1 


44  Ll  ARS 

merciable  :  car  il  quident  bonnes  toutes  les  gens  et  miea- 
dres  k*il  ne  soient.  Car  par  lor  innocense,  il  voelent  autrvî 
conscience  mesurer,  et  selonc  ce  k'il  se  sentent  ignocent 
et  sans  mal,  quident-il  que  li  autre  le  soient  et  ce  lor 
avient  por  ce  k'il  n*ont  mie  molt  de  raison  en  ans  ne  d'en- 
tendement ne  d'esproeve.  Il  sunt  ausi  amant  jeus,  festes  et 
ris  et  à  ces  choses  se  metent  yolentiers  et  bien  le  sevent 
faire. 


CHAPITRE  X. 

Citt  capitles  devise  les  maaièrea  des  anciens. 

Li  Yielg  si  ont  près  manières  contraires  as  joueues;  car 
pour  çou  k'il  ont  molt  vescu  et  en  molt  de  choses  ont  esté 
déchut  et  péchiet,  et  regardent  ke  moût  d'œvres  sont  mal- 
Taises,  n'afferment  ne  ne  dient  riens  de  ciertain;  mains 
aient  sovent  des  choses  k'il  ne  sachent  et  che  est  pour  çou 
k'il  quident  poi  savoir,  et  parolent  le  plus  par  si  et  par 
ayenture,  sans  rien  de  certain  affermer.  Il  sont  ausi  U  viel 
entrepréteur  des  choses  en  le  pieur  partie,  dont  il  sont  sous- 
peceneus  et  souspecenent  tousjours  le  pieur,  pour  çou  k'il 
ne  croient  nuli,  pour  l'esprueve  des  choses  k'il  ont  en  iaus. 
Il  n'aiment  mie  moût  ausi  ne  ne  héent,  et  c'est  pour  l'es- 
prueve et  le  nient  créance  k'il  ont;  il  sunt  nient  créant,  car 
rien  ne  croient  s'il  n'est  si  ciertain  c'on  ne  le  puist  veoir  en 
nule  manière.  Et  pour  çou  ayment-il  ensi  k'il  puissent 
tousjours  hsur  et  ensi  béent-il  k'il  puissent  tousjours  amer. 
U  sunt  ausi  de  povre  corage  ;  car  ensi  k'il  sont  défaillant 
en  nature  et  en  lor  vie  et  leur  humeur,  ensi  sunt-il  défail- 


D'AMOUR.  45 

lant  en  leur  cuers  dedens  et  en  lor  quidiers  et  en  lor  désirs 
enviers  ce  k'il  ont  esté.  Et  de  ce  est-ce  que  nule  grant  cose 
ne  coYoitent,  ensi  con  grans  signeries  et  grans  fais  à  faire» 
pour  leurpovres  corages.  Mais  sans  plus  désirent  cou  qui  est 
nécessaire  au  vivre  et  que  ce  ne  lor  faille.  Et  de  ce  vient  k'il 
sont  aver  :  car  ensi  k'il  voientk'il  sont  défallant  en  nature, 
ensi  croient^il  que  tous  li  mondes  soit  en  iaus  défallans  :  et 
lor  samblent  que  deniers  soient  leur  vies  et  lor  souste- 
nances,  si  que  sans  ce  ne  puissent  vivre;  et  ausi  sont  aver 
pour  Tesprueve;  car  esprové  ont  que  forte  chose  est 
d'aquerre,  qu'il  pueent  mauvaisement  faire,  et  légier  est  de 
mètre  fors.  Il  sont  ausi  cremeteus  et  paoureus,  et  li  raisons 
pour  coi,  si  est  por  la  froideur  qu'il  ont  et  le  défaute  de 
nature  et  de  chaurreté,  dont  il  sunt  cremeteus.  Car  cremeur 
si  est  une  manière  de  froiture,  dont  li  froit  sont  disposet  à 
cremir.  Il  sont  amant  à  vivre  et  plus  encores  désirent  à 
vivre  ou  derrain  jour  qu'il  ne  facent  ou  moïende  leur  aage, 
et  li  raisons  pour  coi,  si  est  pour  çou  que  désirriers  si  est  à 
ce  c'en  ayme  et  c'en  n'a  mie;  et  pour  çou  que  plus  faut  as 
viens  de  vie  ke  as  jouenes,  désirent-il  plus  à  vivre  que  li 
jouene.  Et  toutes  ces  raisons  sont  prises  pour  çou  ke  vie  et 
nature  défaut  en  viens.  Il  aiment  ausi  trop  lor  choses  et 
plus  k*il  ne  doivent  ;  et  li  raisons  si  est  pour  çou  k'il  sont 
de  povre  corage  ;  car  c'est  une  manière  de  povre  corage, 
ses  choses  amer  plus  c'en  ne  doie.  Il  vivent  ausi  plus  en 
quérant  proufit;  et  plus  le  quièrent  k'il  ne  facent  bien  hon- 
neste  ;  et  c'est  pour  çou  k'il  ayment  plus  lor  avoir  k'il  ne 
devroîent ,  dont  il  covoitent  *  çou  ki  proufite  et  d'autres 
biens  font  poi  de  force.  Il  ne  sont  mie  viergondeus  ne  hon- 
teus  ;  car  poi  font  force  as  biens  et  as  honeurs  par  lesqueles 

*  Var  :  qnèrent,  (Ms.  Gi-oy.) 


46  LI  ARS 

on  se  hontist  et  viergondist.  Il  sont  ausi  de  povre  espérance, 
pour  çou  ke  maintes  fois  ont  esprouvë  que  li  plus  des 
choses  sont  malvaises  ;  car  pluiseurs  choses  aviënent  sou- 
vent au  pis  et  pour  çou  prendent-il  les  choses  au  pis,  et  à 
grant  paine  croient-il  ke  eles  soient  boines  et  ausi  legiëre- 
ment  ne  croient  mie.  Il  sont  ausi  de  petit  espérance  pour 
cremeur.  Car  tout  ausi  que  hat^emens  fait  avoir  bonne 
espérance,  tôt  ausi  le  fait  paours  malvaise.  De  povre  espoir 
sunt  ausi,  pour  çou  k'il  vivent  en  mémore  plus  k'en  espoir. 
Li  espoirs  si  est  de  ce  ki  est  à  venir  et  mémoire  de  ce  ki  est 
passé.  Or  est  assésplus  de  lor  tans  passet  ke  ne  soit  à  venir  ; 
dont  il  ont  plus  de  déduit  en  le  mémore,  de  recorder  çou 
k'il  ont  veut  et  oiit,  k*il  niaient  en  espoir  de  ce  ki  est  à 
venir.  Et  por  les  choses  ki  passées  sont,  k*il  ont  veùes , 
adevinent-il  aucune  fois  ce  ki  est  à  venir.  Il  sunt  ausi  d'aigre 
ire,  encore  ne  soit-ele  forte  et  de  foibles  concupiscences  et 
désiriers  corporeus  :  ôar  il  ne  vivent  mie  selonc  ces  délis 
corporeus,  mais  selonc  avarisse.  Car  jà  soit-ce  chose  que 
tout  autre  visce  enviellissent  avoec  les  gens,  avarisse  seu- 
lement rajouenist.  Et  pour  çou  samblent  li  vieil  atempret, 
pour  ce  ke  lor  désirier  défaillent.  Il  vivent  ausi  plus  en  par- 
lant de  proufit  que  il  ne  facent  à^  meurs  ne  de  viertut  ;  car 
plus  aiment  le  proufit,  et  s'il  avient  c'aucun  viel  aient  fors 
désiriers,  c'est  plus  pour  acoustumance  ke  pour  inclination 
de  nature.  Il  font  ausi  des  tors,  ne  mie  pour  ce  por  coi  li 
jouene  les  font;  car  il  ne  les  font  mie  pour  aus  essauchier, 
mais  pour  autrui  grever.  Il  sont  ausi  miséricort,  ne  mie 
ensi  come  li  jouene,  ki  le  sont  pour  l'amour  humaine  k'il 
ont  as  gens  ;  mais  viel  le  sunt  pour  foivlece  de  cuer  et  las- 
queté,  pour  nature  ki  en  aus  défaut.  Et  si  sunt  conplaignant 
etdolousant  et  ne  suntjeuant  ne  amant  rire  ne  risées  ;  car 
conplaindre  est  contraire  à  rire  et  as  risées. 


D'AMOUR. 


CHAPITRE  XI. 

eu  capitlet  devise  la  manière  de  ciaus  ki  auut  ou  moSen  eage 

c*0D  apièle  estât. 

Et  pour  ce  ke  nos  avons  parlé  de  ces  deus  eages  des  yieus 
et  des  jouenes,  si  parlons  ausi  du  tierc  ki  est  entre  ces 
deus,  ki  est  ausi  corne  moïens.  Car  puiske  entre  deus 
movemens  contraires  il  covient  aucun  moiien  avoir  ù  on  se 
repose,  et  jovence  soit  movemens  à  devenir  plus  grant  et 
viellece  plus  petite,  il  covient  un  moïen  eage  ,  ki  soit  ausi 
con  repos  là  ù  on  n*engrange  ne  n*apetice.  En  cest  moiien 
eage  deveront  estre  les  meurs  des  jouenes  et  des  vieus  ausi 
recopees  et  engrangies,  jusques  ke  eles  soient  au  moiien 
entre  les  meurs  des  jouenes  et  des  vieus  ;  et  ce  puet  on 
moustrer.  Car  cil  ki  sont  en  estât  de  moiien  eage,  le  plus 
ne  sont  mie  trop  hardi,  si  con  li  jouene,  ne  ausi  trop  couart 
si  corne  li  viel;  mes  et  bien  et  moïenement  se  maintiènent 
en  hardement  et  en  cremeur.  Et  pour  cou  k*il  ne  sont  mie 
outre  mesure  hardi,  ne  croient-il  mie  toutes  les  gens  de 
cank'il  dient,  mes  moïenement,  et  jugent  selonc  vérité.  Il 
ne  vivent  mie  ausi  sans  plus  pour  proufit  ne  por  honneste, 
mais  pour  ces  deus  par  coi  il  ne  sont  trop  large  ne  trop  aver, 
ains  se  maintiènent  moiienement.  Et  ensement  est-il  en 
désiriers  des  déliscorporeus  et  del  ire  :  car  il  sont  corageus 
tant  con  par  Tire  et  atempret  tant  con  par  les  désiriers  et 
cil  doi  si  fallent  à  iestre  à  une  fois  ens  es  jovenes  et  en  es 
vieus:  car  se  lijoene  sont  corageus,  ne  sont-il  mie  atempret, 
et  si  le  vielg  sont  atempret,  si  sont-il  de  povre  corage.  Et 
généralement  dire  poons  que  tout  ce  ki  est  de  bien  ens  es 


48  LI  AliS 

jouenes  et  eus  es  viex,  est  eu  celui  ki  est  ou  moiien  estât. 
Car  ce  ki  n*est  proufitable,  ne  ne  fait  à  loer  par  superha- 
bundance  u  défaute,  n'affiert  mie  à  cest  eage  ' ,  mes  as 
autres.  Etcis  eages  moiiens  puet  estre  pris,  selonc  ce  c*on 
communément  le  puet  prendre ,  entre  xxx  et  xxxv  ans  : 
jusques  adont  puet-on  croistre  u  adont  iestre  en  estât  :  et 
de  là  en  avant  commence  à  venir  viellece  et  les  gens  à  dé- 
falir .  Et  pour  ce  que  ces  manières  sont  diverses ,  et  les 
gens  d*une  manière  vivent  miens  ensamble  que  diverses,  si 
se  covient  ki  avoec  les  gens  vivre  voet ,  conformer  à  ior 
manières.  Car  autrement  covient  vivre  avoec  les  joenes  et  les 
viex  et  ciaus  d*estat,  s'il  doivent  estre  ami  longuement  et 
compaignaMe  ensamble.  Et  pour  ce  ke  li  enfant  ayment 
pour  délit  le  plus,  ensi  con  li  délit  vont  et  viennent  et  se 
changent,  ensi  vont  et  changent  Ior  amours  ;  et  pour  ce  ne 
sont-il  mie  able  à  ceste  amisté  ;  car  trop  sont  changable, 
selonc  la  changableté  des  délis  k*il  quièrent  souverainement. 


CHAPITRE  XII. 

Cia  capitles  moustre  que   femmes  kemunement,  ne  "vielg, 
ne  crueus  ne  sont  mie  able  à  ceste  amisté. 

Femes  ausi,  encore  aient-eles  grant  movemsnt  et  grant 
volenté  de  bien  amer,  et  establement  manoir,  n'ont-eles  mie 
pooir  de  demorer  longuement  eu  cel  propos  ;  carcon  feme  de 
sa  complexion  soit  flegmatique,  laquele  est  samblans  à  euue, 
et  ausi  con  li  euue  est  movans  et  escoulourians,  est  feme 
par  nature;  dont  Ior  pensée,  pour  Ior  nient  estableté  de 

*  Vûr  :  cor  âge.  (Ms.  Croj.) 


P' AMOUR.  49 

nature,  sunt  molt  movans  et  tout  ausi  hastivement  s'en 
revont  pour  la  changabletë  et  le  muabletë  de  lor  nature,  et 
pour  ce  ne  sont  eles  mie  ables  à  ceste  amistië,  tant  con  de 
lor  nature.  Et  non  pour  quant  par  acoustumance  des 
œyres  contraires  à  lor  nature  poront  eles  aprochier  â  ceste 
amistë.  Car  tout  ausi  que  se  boin  sommes  de  nostre 
nature ,  par  maintenir  maies  œuvres  devenrons  malvais , 
tout  ensi  se  de  nostre  nature  sommes  enclins  à  aucun  mal, 
par  acoustumance  poons  bon  devenir  et  réfréner  nos  natu- 
reus  inclinations,  et  ensi  poons  muer  l'enclinaiice naturel. 
Car  acoustumance  est  ausi  con  une  autre  nature.  Et  vielles 
gens  ausi, ne  félon,  ne  cruel  ne  sont  mie  able  à  ceste  amisté; 
car  ensi  con  dit  est  par*devant,  à  amisté  covient  vivre  en- 
sanle;  liquels  vivres  doit  faire  joie  et  déduit,  liquexest  li 
propriétés  de  conversation  ;  et  avoec  les  viens  et  les  félons 
ne  puet-on  avoir  joie  ne  déduit;  car  en  ce  ne  se  déduisent-il 
mies,  mais  en  el,  si  come  en  boivre  et  en  mangier  u  en  ava- 
risse  u  en  mélancolie ,  et  félon  en  lor  félonie ,  et  en  lor 
cruauté  et  en  autrui  grever.  Et  pour  cou  cil  ki  point  ne 
portent  de  déduit  ne  de  joie  que  li  uns  amis  doit  porter  al 
autre,  né  sunt  mie  able  à  iestre  ami ,  selonc  ceste  amisté. 
Car  joie  et  déduit  samblent  estre  les  choses  amables  le  plus 
et  faisans  amour,  pour  laquel  chose  li  jouene  devienent  tost 
ami,  pour  cou  k'il  quiërent  joie  et  déduit,  et  li  vieil  nient. 
Cil  ne  samblent  mie  ami  ki  ensamble  ne  sont  joïeus  :  et  pour 
cou  viel  et  cruel  ne  samblent  mie  ami,  mais  bien  voellant 
aucune  fois  ;  car  il  s'entrevoelent  bien  et  secourt  li  uns 
Tantre  aucune  fois  à  son  besoing  ;  dont  il  ne  sont  mie  ami, 
pour  ce  k'il  ne  s'esjoïssent,  et  joeennenciel  et  femes  plu- 
seurs,  pour  çou  k'il  mie  ne  sont  ferme ,  ne  estable ,  ne 
demoranten  lor  propos  et  ches  deus  choses  covient-il  avoir  à 
ciausqui  doient  estre  able  al  amisté  ki  est  pour  bien  honeste. 


50  LI  ARS 


CHAPITRE  XIII. 

Cis  capitles  devise  liquel  sont  able  à  estre  ami  et  motistre 
qiïe  cascune  amistës  est  de  propres  œvres  engenrées. 

Dit  ai  ke  vieus,  ne  enfant,  ne  femes  pluiseurs,  ne  félon 
ne  sont  mie  able  ne  apareilliet  à  ceste  amisté  ;  et  entendre 
devons  des  viens,  ki  ont  les  manières  des  vies,  cou  pou  k'il 
aient  de  eage,  et  les  enfans  et  les  jouenes  ki  les  manières 
ont  et  les  coustumes  des  enfans  et  des  jouenes  et  de  femes, 
cui  œvres  ensivent  lor'  nature.  Après  covient  dire  ki  able 
i  sunt  et  comment  on  doit  ami  faire  et  pour  coi  et  les  ma- 
nières des  faus  amis  et  se  on  puet  avoir  pluiseurs  amis  u 
non.  Cil  puent  iestre  dit  able  à  iestre  ami  et  à  amisté  quele 
qu'ele  soit,  ki  en  iaus  ont  les  choses  amables  sur  coi  celé 
amistés  est  fondée  :  et  ce  que  je  di  :  sour  quoi  celé  amistés 
est  fondée,  di-je  pour  ce,  ke  ne  mie  cascuns  ki  a  cose  amable 
en  lui  est  amables  à  cascun.  Car  cils  ki  a  en  lui  chose 
amable,  dont  amisté  pour  délit  vient,  n'est  mie  ables  pour 
ce  à  iestre  amis  à  celui  ki  aime  por  proulSt,  ne  cils  ausi  al 
autre  ;  et  ensi  del  amour  honeste  :   dont-il  covient  à  ce  ke 
li  uns  soit  ables  à  iestre  amis  al  autre,  ke  les  choses 
amables  ki  en  aus  sunt,  soient  en  aus  samblans  et  ke  li 
uns  vers  l'autre  puisse  faire  ce  ke  cil  volroit  ke  li  autres 
fesist  à   lui,  ci  comme  cel  ki  est  délitables  et  ables  à 
estre  amis  à  celui  ki  ayme  par  délit.  Et  ensi  apert  ke  li  uns 
amis  ne  fait  mie  vers  l'autre,  cbe  ki  apertient  al  autre 
amisté ,  tant  con  pour  celi  à  garder  et  pour  faire  cou  ki 
apertient  principalment  à  tele  amisté  ;  jà  soit-che  chose 
ke  les  œvres  del  une  amisté  s*ensivent  as  autres ,   si  con 


D'AMOUR.  51 

proufls  et  délis  s'ensivent  Tamisté  honeste.  Ne  Fœvre 
del  une  amistë  n*engenre  mie  Tautre  principalment ,  car  il 
n*i  a  point  de  samblance,  laquele  est  cause  de  toute  amiste. 
Et  ce  que  je  di  ke  li  uns  amis  ne  fait  mie  al  autre  ce  que 
apertient  al  autre  amisté  et  al  autre  ami  principaument,  et 
ke  rœvre  del  une  amistë  n'engenre  mie  l'autre,  tant  con 
deli  est ,  di-Je  pour  ce  ke  cascune  des  amistés  a  se  propre 
fin  ;  et  por  ce  covient-il  que  les  œvres  soient  propres  et 
cascune  de  ces  fin  doit  par  les  œuvres  propres  de  cascune 
ausi  iestre  engenrëe.  PuiskMl  coyient  k'entre  Tengenrant 
et  Tengenreit  ait  samblance,  ensi  k'il  apert  en  toute  engen- 
rure  et  entre  les  œvres  d'une  amisté  et  le  fin  del  autre,  ki 
par  les  œvres  doit  estre  engenrée ,  il  n'ait  point  de  sam- 
blance ,  les  œvres  del  une  amisté  n'engenront  nient  le  fin 
del  autre ,  tant  con  de  eles  est.  Et  le  fin  del  amisté,  di-je, 
pour  che  pour  quoi  on  ayme,  est  con  bien  honeste,  u  délit, 
u  proufit.  Et  puiske  l'une  œvre  d'amisté,  tant  con  de  li  est, 
n'engenre  mie  l'autre ,  il  covient  ke  li  ami  *  ki  sunt  ami  en 
Tune  des  amistés,  si  come  en  l'amour  proufitable,  facent  lor 
amis  les  œvres  de  tele  amisté,  si  con  proufit  ;  et  si  lor  font 
autres,  ce  n'est  mie  selonc  ce  k'il  s'entreaiment  de  ceste 
amour,  mais  selonc  celi  dont  les  œvres  font. 


CHAPITRE  XIV. 

Ci  demande-on  se  li  une  amistés  engenre  Tautre 
et  li  une  œTre  Tautre. 

De  ce  que  dit  est  se  douteroit  aucuns  se  l'une  amistés 
engenre  l'autre  et  les  œvres  del  une  l'autre,  et  il  samble 
que  oïl  ;  car  nous  véons  que  aucuns  pour  ce  k'il  avoir 


52  LI  ARS 

puissent  délit  d^aucuns  autres,  lor  doneiit  et  siervent  et  ensi 
font  les  œvres  d'autre  amistë ,  et  par  ces  dons  sont  sovent 
reamé ,  si  corne  il  ayment.  Et  si  yoit-on  ke  cil  ki  devant 
estoient  ami  pour  proufit,  devienent  vrai  ami  et  ensi  de  la 
proufitable  naist  la  vraie.  A  ce  di-je,  ke  bien  avient,  ke  se 
aucun  s'entraiment  selonc  une  amour  «  que  en  celi  usant 
devienent  bien  ami ,  selonc  une  autre  ;  mais  ce  n*est  mie 
por  ce  ke  del  une  amisté  naisse  li  autre  ;  mais  pour  ce  que 
en  usant  selonc  Tune  on  est  en  compaignie,  et  par  le  corn* 
paignieon  connoist  les  voloirs  et  les  manières  des  gens« 
lesqueles  conneus  rendent  sovent  les  gens  amables  selonc 
Tamisté,  selonc  lequele  ces  manières  et  cil  voloir  sunt 
et  ces  connissances  :  ensi  con  cil  ki  sunt  ami  pour 
profit  devienent  vrai  ami,  quant  li  uns  a  conneut  le  bien 
et  l'onneste  del  autre;  et  ne  mie  pour  proufit  k*il  a 
eût,  il  devienent  vrai  ami,  mais  pour  le  connissance  dou 
bien  ki  est  en  Tameit,  douquel  li  biens  k'il  rechut  a  est  ausi 
con  tiesmoignages.  Et  se  cil  ki  pour  délit  ayme,  aucune  fois 
aquiert  ami  tel  par  don,  ausi  come  uns  bons  ki  pour  délit 
ayme  une  feme  li  donne  et  le  trait  à  son  amour  et  à  ce  ke 
il  en  a  ses  délis,  cil  don  ne  font  mie  ceste  amisté,  fors  pour 
tant  que  ele  ki  rechut  a  tex  dons,  croient  que  cil  don  soient 
par  boine  volonté,  que  cis  ait  envers  li  ;  dont  ele  l'en  ayme, 
ausi  come  en  vraie  amour  ;  et  cis  qui  désirs  ne  ciesse,  si  le 
tourne  à  ce  k'il  quiert ,  c'est  à  délit.  Et  se  cis  pour  le  don 
que  il  donne,  de  celi  acomplist  ses  délis,  celé  ne  li  fait  mie 
par  amour,  mais  ensi  come  par  marchiet  faisant  :  tant  pour 
tant;  pour  le  don,  délit  ^Et  ensi  les  unes  amistés  n'engen- 
rent  mie  les  autres,  ne  les  unes  œvres  les  autres.  Mais 
bien  sont  voie  à  eles ,  en  tant  que  cestes  maintenant ,  on 

'  Nous  adoptons  pour  c«tte  phrase  la  leçon  du  Ms.  Crov. 


D'AMOUR.  53 

ap^choit  sovent  les  autres  ki  engenrent  lor  propres 
amistës.  Se  uns  menestreus  m^esbanoie  u  de  harpe  u  de 
vièle  et  je  m*i  déduise  et  pour  çou  je  li  donne  dou  mien, 
ne  serons  nous  mie  ami.  Car  en  amiste  doit  estre  rendue 
une^meisme  chose  selonc  espesse,  8*on  puet  et  mëement 
quant  ele  est  entre  iwés,  si  con  por  prouât  proufit  et  pour 
délit  délit  ;  et  rendre  ensi  pour  déduit  proufit ,  ce  samble 
miex  marcheandisek*amours. 


CHAPITRE  XV. 


Cis  capitles  conclus!  de  ce  que  dit  est,  liquel  sunt  able 

à  iestre  yrai  ami. 


Et  puisque  cist  sont  able  à  iestre  ami ,  ki  ont  en  aus  les 
choses  amables  sour  quoi  l'amistés  est  fondée ,  cil  dont  sont 
able  à  la  vraie  amisté  ki  en  eaus  ont  bien  et  honeste ,  et 
ferme  et  estable  sunt,  portant  déduit  et  soûlas  et  vertueus  ; 
lesqueles  choses  sont  fondemens  et  nécessaire  en  ceste 
amiçté,  si  con  dit  est;  car  toute  chose  amable  est  déli- 
table  ;  et  à  ciaus  ki  bien  ayment ,  les  choses  selonc  nature 
sont  délitables.  Et  selonc  cestes  sont  les  œvres  de  vertu, 
lesqueles  n'ont  que  faire  de  délit;  ausi  corne  aucune  chose 
venant  sour  eles  :  car  eles  meismes  ont  délit  eu  eles 
meismes.  Et  pour  ce  ke  selonc  ceste  amisté,  li  amant  sont 
vertueus,  sont  lor  œvres  raisonables  et  faites  par  raison. 
Et  se  ces  œvres  estoient  faites  autrement,  li  faisant  défaur- 
roient  de  vertu.  Car  vertus  et  raisons  sont  si  ensamble, 
ke  là  ù  raisons  faut,  vertus  faut,  et  pour  çou  ke  lor  œvres 

LI  Ans  D*AMOUK.   —   1.  4 


54  LI  AKS 


sont  raisonables,  etioramistës,  se  viertueuses  sunt,  seront 
selonc  raison.  Et  pour  cou  que  cil  amant  sunt  \iertueu8, 
ordenant  lor  œvres  selonc  raison,  n'avient-il  mie  k'il 
s'entre  aiment  plus  k*il  ne  doivent;  que  quant  cil  qui  plus 
ayraent  k'il  ne  doivent  raison  passent. 


CHAPITRE  XVI. 


En  cest  capitle  est  une  demande  faite  :  se  on  puet  plus  am^ 

c'on  ne  doie? 


Se  on  puet  plus  amer  c*on  ne  doie  et  se  raison  en  amour 
doit  avoir,  demanderoit  aucuns  :  et  il  samble  ke  non,  car 
puis  que  amis  est  autres  je,  et  mi  voloir  et  li  sien  doivent 
estre  tout  uns,  riens,  si  corne  il  samble,  ne  doit  refuser 
que  il  voelle  ;  et  puisk'il  est  je,  si  con  moi-meismes ,  le  doi 
amer.  Et  puiske  ensivir  doi  ses  voloirs ,  je  ne  puis  pour  li 
chose  faire  ki  soit  trop,  ne  amer  plus  ke  raison,  quant  je  le 
doi  amer  si  con  moi-meismes.  A  respondre  à  ceste  demande 
covient  premiers  savoir,  ke  li  amours  ki  est  pour  bien 
honeste ,  est  fondée  sour  le  bien  et  Tonneste  c*on  set  en 
celui  c*on  ayme.  Et  ensi  con  cis  ki  trait  à  bersiel  conoist  le 
signe  et  s*en  prent  garde  et  Ta  tousjours  devant  Tuelg  et  se 
paine  de  près  traire ,  et  que  plus  trait  priés ,  tant  est  mieu- 
dres  archiers  ;  ausi  doit  estre  al  amant  ce  sor  coi  l'amistés 
est  fondée  ;  bersans  un  signe  après  coi  li  amans  doit 
traire,  et  cest  signe  *  doit-il  tousjours  devant  le  œil  avoir 
et  que  plus  près  entrait,  tant  atrait-il  plus  al  amisté  dont 

*  Var  :  Sain.  (Ms.  Croy.) 


D'AMOUR.  55 

cis  bersans  est  fondemens  ;  et  con  plus  eslonge  cest  fonde- 
ment, tant  eslonge-il  plus  Tamisté  ki  sour  li  est  fondée.  Et 
puisque  biens   et  honestes   sont   fondemens   del   amisté 
honeste  ,  ki  cose  fait  ki  à  bien  ne  honeste  ne  tourne  ,  il 
s*eslonge  del  amisté  honeste,  quant  les  œvres  de   ceste 
amisté  doient  estre  les  saiètes  d'ataindre  le  bersel  et  le 
fondement  de  cele  amisté  ;  et  pour  cou  ne  doit  on  mie  faire 
pour  son  ami  chose  ki  soit  encontre  bien  honeste  ;  et  s*il 
en  requéroit,  si  Ten  doit-on  hors  mettre ,  au  mieus  c'en 
puét;nejà  ne  doit-on  issir  de  la  droite  voie;  car  c'est  la 
première  lois  d*amisté  requerre  al  ami  honeste  chose,  et  ce 
meisme  pour  lui  faire,  et   nient  querre  à  son  ami  chose 
déshoneste,  et  celi  requise  refuser.  Car  pau  a  d'escusance 
li  pechiés  quant  il  est  fais  pour  l'ami,  quant  li  amant  doient 
estre  vertueus  ;  et  cil  ki  mal  et  déshoneste  fait  pour  son 
ami,  aime  plus  k'il  ne  doit  et  raison  passe  ;  car  c'est  contre 
les  œvres  de  ceste  amisté  ;  et  puet  ceste  amistés  iestre  par- 
faite et  la  prière  déshoneste  del  ami  refuser.  Car  con  vertus 
soit  conseilleur  d'amisté,  fort  est  manoir  amisté  là  ù  faut 
vertus.  Mais   se  nous  volons  droiturièrement  avoir  nos 
voloirs  de  nos  amis  et  lor  volons  ausi  faire,  garder  devons 
que  sans  visce  soient  ;  et  adont  vous  sachiés  de  toutes  mal- 
vaises  covoitises  et  de  tous  visces  desloyés ,  quant  iestes  à 
cou  venus  que  vous  à  Dieu  ne  rouvés  chose  que  vous  en 
apert  devant  toutes  gens  ne  puissîés  proyer.  Con  grant 
merveille  est  de  proiier  à  Dieu  cou  c'on  ne  volroit  mie  que 
les  gens  seûssent,  si  vives  avoec  les  gens  ausi  que  Diex  vos 
voie,  si  parlés,  as  gens  ensi  que  Diex  vous  oïst.   Dont 
contre  sairement  ne  droit,  ne  doit  faire  amis  pour  autre,  ne 
se  juges  iert  à  son  ami  ;  car  de  doi,  vertus  d'ami  doit  estre 
plus  amée.  En  trop  grand  erreur  sont  cil  ki  cuident  que  tôt 
pechiet  et  tout  délit  doient  estre  par  amours  accompli. 


56  LI  ARS 

quant  amistés  est  donnée  de  nature,  aidable  de  yertu,  ue 
mie  compaigne  as  visces  \  par  quoi  a  che  à  quoi  vertus  ne 
force  seule  ne  porroit  parvenir ,  conjointe  avoec  un  autre 
i  peûist  ataindre  ;  et  H  amant  de  ceste  amisté  n'aiment  fors 
pour  le  bien  ki  est  es  amës.  Dont  Tamistés  est  entre  les 
bons  et  les  sages  ;  et  ciaus  puet-on  pour  boins  et  sages  tenir, 
ki  tant  corne  homme  pueent  aquerre,  nature  de  bien  vivre 
aquièrent. 

Et  ensi  apert  que  li  voloirs  des  amis  ne  doivent  estre  un, 
fors  tant  con  il  voelent  bien  et  honeste  ke  ceste  amistés 
requiert.  Et  pour  ce  ne  puet  estre  ceste  amistés  entre  mal- 
vais ;  car  li  amistés  des  mauvais  n'est  assamblée  fors  que 
pour  ocoison  deshoneste  ;  car  li  uns  mauvais  requiert  son 
pareil  et  griés  chose  seroit  à  lui  vivre  avoec  un  bon.  Li  bons 
corages  jà  à  malvais,  là  ù  il  puist,  service  ne  fera.  Et  pour 
ce  <}oit  estre  bien  esprouvés  en  bonté  et  en  honeste,  cil  c'on 
tient  pour  ami  ;  par  coi  il  soit  tex  qu'il  ne  quière  chose  ki 
n^  soit  à  faire  envers  sou  ami  et  k*il  ne  doie ,  car  grief  chose 
est,  puis  c'en  le  tient  pour  ami,  lui  refuser  sa  proiière;  et 
miex  vaurroit  encore  dont  le  refuser  ke  le  faire.  La  jointure 
de  corages  bienvoellans  est  trës-grans  linages  '.  On  «e  doit 
ime  fois  pourvéir  de  ses  anemis  et  mil  de  ses  amis.  Cartels 
puet  estre  ou  sambler  par  adventure  amis,  qui  devenra 
anemis  et  ensi  plus  porra  nuire.  Et  pour  ce  li  jugement  se 
tel  doit  estre  amé  u  non,  doit  estre  ançois  que  l'amisté  soit 
faite,  car  on  ne  doit  mie  faire,  si  con  aucun  font,  ke  quant 
on  fait  amis,  voellent  jugier  s'il  affiërent  à  amer  u  non  ;  et 
quant  jugiet  ont  k'à  faire  ailiert,  si  n'aiment  mie;  et  pour  ce 
doit-on  jugier  et  essaier  devant  l'amer  ;  car  li  ami  s'enfuient 
sovent  de  la  ù  on  les  esprueve.  Est  assiés,  de  tous  vos  bien- 

•  Cfr.  CicKRo,  lalius,  de  Amiciiia,  XXII,  83. 

*  On  lit  images  dans  le  ms.  0b4'S  :  nous  empruntons  le  mot  linaçes 
au  ms.  Croy. 


D'AMOUR.  57 

voellans,  un  seul  ami  conseilleur,  ki  vous  soit  miroirs  et 
examplaires  de  toutes  vos  œvres  et  de  vos  fais  tiesmoins  ; 
car  grant  partie  de  pechiës  sont  sovent  tolut  par  tiesmoi- 
guage.  Ouvrés  ensi  que  tousjours  le  croies  présent  pour 
vous  reprendre  se  mal  faites;  dont  resongnier  devés  le 
malfaire  pour  lui  ;  car  Taoumement  d*amistié  ront  \  ki  en 
oste  vergoigne  ;  si  avoec  vous  vives  et  avoec  lui  que  rien  ne 
fàehiés  ke  devant  vostre  anemi  faire  n'oseriés  ;  car  se  le 
tiesmoignage  vostre  anemi  resoigniés,  vous  estes  fols  ;  se  le 
vostre  et  de  vostre  ami,  desprisiés.  Legierement  n*afflert 
amis  à  croire  devant  l'esprueve  ;  car  il  sunt  aucun  ami 
selonc  aucun  tans,  ki  nient  ne  demeurent  au  jour  quant  on 
en  a  mestier.  Il  sunt  ausi  aucun  aîni  à  table  compaignon, 
et  on  ne  les  trueve  mie  au  jour  de  nécesité  :  tous  amis 
avoec  vous  se  délite  en  vos  prospérités  et  en  tens  de  tribula- 
tion  vous  sera  contraires.  Il  se  faint  ausi  de  doloir  aVèc  vous, 
pour  son  ventre  remplir;  amis,  s*il  vous  remaint  fiables,  il 
vous  sera  glaive  et  escus  ;  amis  fiables  est  forte  defiense,  et 
ki  le  trueve,  il  trueve  grant  trésor.  A  fiable  ami  ne  puet- 
on  riens  comparer;  ne  ors  ne  argens,  ne  vaut  contre  la 
bonté  de  la  force  del  ami.  Amis  fiables  est  médecineraens 
de  vie  et  d^immortalité,  et  cil  ki  criement  Dieu,  il  le  true- 
vent;  car  selonc  Dieu  doit  estre  cis  fais.  Avec  ciaus  aies 
conversation,  bienvoellance  et  amour  ki  meilleur  vous 
fâchent;  et  chiaus  rechevés  en  vostre  compaignie,  ke  vous 
puissiés  milleurs  faire  ;  ces  choses  sont  ensamble  faites,  et 
quant  on  aprent  autrui,  si  aprent-on  lui-meismes.  Gent 
juste  et  viertueus  vous  soient  compaignon  à  table  et  en  le 
cremeur  de  Dieu  soit  vostre  gloire.  Ensi  con  plus  méfiait, 
ki  entre  les  bons  n*est  mie  boins,  ensi  est  cil  de  plus 
grandes  mérites,  ki  entre  les  mauvais  puet  bons  demorer. 

*  On  lit  :  tout,  du  verbe  tollir,  enlever,  dans  le  ma.  Croy. 


58  LI  ARS 


CHAPITRE  XVII. 


En  cest  oapitle  est  une  questions  déterminée  se  tout  doient 

et  Yoelent  avoir  amis'. 


Dit  k'amistës  est  et  quex  li  fondemens  et  ki  les  gens  muet 
à  amer,  tant  con  pour  le  cause  ki  est  en  Tameit,  et  ke  à  amisté 
covient  vivre  ensamble  etke  li  amis  le  désire;  et  tele  amour 
porte  proufit  et  dëduit  ;  et  quel  ausi  sunt  able  à  ceste  amisté 
et  quel  non,  et  ke  ceste  amistés  est  selonc  raison  et  vier- 
tueuse ,  après  poroit-on  demander  se  tout  doient  et  voelent 
avoir  amis?  et  il  samble  que  non.  Car  li  sages  et  li  viertueus 
en  qui  nus  biens  ne  faut,  ki  parfais  est,  selonc  les  sciences 
et  les  vertus,  non  mie  chis  à  qui  grans  plentés  d'avoir  est 
arivés,  ke  11  peules  juge  à  boneureus,  mais  cis  en  qui  corage 
tous  biens  est  enlevés  et  entailliés,  les  merveilles  dou  siècle 
marcissans,  ke  à  paines  voit  home  à  cui  se  voelge  ajoindre 
pour  compaignie,  ki  sans  plus  se  tient  homme,  pour  la 
partie  ki  en  lui  est,  dont  il  est  hom  apielés,  c*est  por  l'enten- 
dement. Car  par  celi  a  li  bons  différence  as  bestes  mues,  ki 
de  nature  maistresse  use,  et  à  la  loi  de  celi  doit  estre  gover* 
nés  :  et  ensi  vit  con  celé  l'a  ordenet,  qui  biens  nule  forche 
ne  toit,  ki  mal  en  bien  retorne  ;  lequel  nule  force  ne  muet, 
nule  ne  tourble  ;  lequel  la  fortune  des  entrenuisant  dart  point 
et  nient  est  navrés.  Ensi  tex  sages  n'a  que  faire  d'amis,  car 
il  meismes  est  souiisans  à  lui,  ne  nul  riens  ne  li  faut  en  tel 
point.  A  ce  di-je  que  li  sages  vertueus,  parfais  selonc  sciences 
et  vertus,   voiremeut  a  toute  souffisance  en  lui,  en  tel 
manière  ke  ne  li  faut  riens,  et  si  se  soufist  et  de  riens  n'a 
disiete  ;  et  che  que  je  di  ki  se  soufist  et  de  riens  n'a  disiete 

*  Cfr.  Senkca,  Epist,  IX,  passim. 


D'AMOUR.  59 

c  est  à  dire  qu*il  se  soufist  et  de  rien  n*a  disiete  '  à  vivre 
boneureusement  ;  car  à  ce  soufist  caers  sains  en  bien  esli- 
sant,  drois  en  bien  faisant  et  sachans,  despisans  fortune. 
Mais  tant  con  pourTumaine  vie  a-il  à  faire  de  moût  de  choses» 
et  li  fols  n*a  de  riens  à  faire ,  mais  de  tout  a  disiete ,  car  il 
ne  set  de  riens  user  à  son  droit.  Li  fols  n*a  rien  appareilliet  ; 
ausi  li  tramble  li  chiés  con  li  membre,  se  péril  s*ensivent  et 
encontrent;  de  toutes  choses  a  paour.  Folie  est  nient  appa- 
reillie  à  bonnes  œvres  et  des  choses  aidables  ele  s*espoeute. 
Cis  est  molt  fols  ki  de  ses  choses  se  crient  et  à  tous  move- 
mens  s*espoente  ;  lequel  cascune  vois  espoentable  degiete, 
lequel  li  movement  tres-ligier  espruevent,  cremeteus  font 
celui  les  chertés  de  ses  maus  ;  et  li  sages  de  moût  de  choses 
a  à  faire,  si  con  de  mains  et  de  pies  et  d'autre  chose  ;  et  se 
n*a  disiete  de  riens  ;  car  disiete  senefie  nécessité,  et  avoir  à 
faire  covignableté ,  avoec  un  poi  de  privance  de  la  chose 
qu'il  ne  covient  nient  par  nécessité,  mais  pour  le  bien  estre  ; 
si  con  à  vivre  n*est  mie  nécessités  d'avoir  viesture,  quant 
on  puet  vivre  sans  li  ;  mais  afaire  en  a-on ,  car  covignable 
chose  est  et  bien  afiërans  :  et  ensi  li  sages  n'a  de  riens 
disiete,  quand  disiete  senefie  nécessité.  Nule  riens  est  néces- 
saire au  sage  ;  car  se  il  pert  u  mains,  u  pies  u  iols  ',  li  rema- 
naus  li  samblera  assés.  Et  si  iert  aussi  liés  en  uns  cors 
mehaigniet,  con  il  fut  en  l'entier.  Cil  ne  désire  riens  ki  li 
griève  et  ki  li  faut ,  dont  grevance  li  viègne ,  tristece  ne 
dolours  desrainable  ;  mais  mieus  volroit  ke  riens  ne  li  fau- 
sist;  car  de  ywel  corage  porte  ses  anémies  :  dont  on  a  sou- 
vent sour  tel  gent  envie  ki  samblent  estre  bien  confermet. 
Li  sages,  pour  cou  que  pou  ayme  les  choses  mondaines  et 

'  Une  partie  de  cette  phrase  est  empruntée  au  ms.  Croj. 
•  Var  :  ie%9.  (Ms.  Croy.) 


60  LI  ARS 

terriennes,  est-il  poH  tourblés  de  la  perte  d*elles  :  car  on  ne 
piert  onques  sans  dolour,  fors  ce  que  on  maintenoit  et  avoit 
sans  amour.  Li  sages  a  toutes  aversites  est  garnis  et  enten- 
tis.  Nient  s'espoente,  se  povretës,  pleurs,  malvais  renons, 
li  fâchent  assa«t  ;  il  estera  son  piet  nient  espoentés  ;  entre 
ciaus  seurement  ira.  Sextius  ^ ,  uns  philosof^es  ki  le  sage 
preudome  voloit  loer,  le  comparoit  i  Dieu  et  voloit  dire  : 
que  Diex  ne  pooit  plus  que  li  sages  prendons.  Pluiseurs 
choses  a  Diex,  ce  dist,  que  il  preste  as  gens:  mais  entre  deus 
bons  n*est  chius  mie  li  mieudres  ki  plus  est  plentiveus.  Nient 
plus  que  entriaus  deus,  ki  ont  science  de  goyemer  une 
meisme  cité,  chieus  est  mieudres  ki  est  plus  riches.  Dieus 
passe  le  preudomme  de  tans ,  car  plus  longuement  a  esté 
bons  ;  mais  li  sages  ne  samble  mie  meures,  pour  cou  ke  se 
vie  est  enclose  de  plus  court  terme  ;  ausi  con  de  deus  sages, 
cils  ne  samble  mie  auques  mieudres  ki  plus  longuement  vit, 
que  cis  qui  vie  et  vertus  est  par  mains  de  tans  terminé  ;  ausi 
Diex  ne  vaint  point  le  sage  en  bonté,  encore  le  vaint41  par 
eage.  La  vertus  n'est  mie  plus  grande,  que  plus  est  longue. 
Diex  a  tout,  mais  il  a  donet  as  gens  aucune  chose  à  avoir  et 
à  Dieu  apartient  cis  usages  qu'il  a  donnet  pooir  et  donne  as 
gens  de  user  de  ces  choses  k'il  donne  et  cause  en  est.  Li 
sages  despite  tout  cou  que  Diex  despite  ;  che  que  Diex  ne 
puet,  si  con  les  maus,  li  sages  ne  vieut.  Créons  dont  Sex- 
tion  *  le  philosophe ,  très-bièle  voie  monstrant  :  par  chi 
va-on  as  ciels  selonc  largece,  selonc  atemprance,  hardement 
et  au<a*es  vertus  ovrer.  Dieus  n'est  mie  anoiables  ne  anieus  ; 
il  reçoit  tout  et  as  monstans  il  tent  la  main.  Près  de  nous 

'  Quintius  SextiuA,  qui  fat  un  des  maftres  dd  Séneque.  —  Cfr. 
Sbnrca,  Spùtol.  LXXIII. 

*  C'est  le  même  Sextius  que  d-dessus,  dont  le  nom  est  défiguré  par 
l'auteur  du  manuscrit.  —  Cfr.  loc.  cit. 


D'AMOUR.  01 

est  Diex  ;  dedens  nous  est  et  dedens  nous  se  siet  uns  saius 
espirs,  c'est  li  entendemens  goyemëres  de  biens  et  des 
maus.  Cils,  selonc  ce  ke  nous  le  menons,  il  nos  maine.  Les 
gens  s'émerveillent  de  ce  que  li  bons  ya  à  Diu  :  mais  que 
plus  est  mervilleus,  Diex  va  as  gens  et  vient  en  aus.  Si 
preudons  ^  sans  Dieu  n'est  mie  ;  nule  bone  pensée  ne  bonne 
volentés  ne  puet  estre  sans  li  ;  semences  divines  en  bumain 
cors  sunt  esparses;  lesquels,  se  bons  cultivères  ahane,  sam* 
Mans  à  la  racine  dont  eles  sunt  venues  renaisteront  :  se 
mauvais,  nient  autre  chose  que  boe  et  palle  pour  le  grain. 
Nous  avons  en  nos  vaissiaus  de  terre  trésor  très-précieus. 
Gonbien  ke  Sextius  ait  loé  le  preudomme,  ne  doit-on  tenir  ke 
nule  bonté  de  créature  ait  conparison  a  la  bonté  de  nostre 
Créateur  :  car  n'est  entendemens  ki  puist  ataindre  à  com- 
prendre •  le  bonté  de  nostre  Créatour. 


CHAPITRE  XVIII. 

Ois  capitles  devise  et  expose  aacans  dis  devant  del  sage  et  après 
met  aucun  notable  notant  k  la  matére. 


Ensi  li  sages  est  contens  de  lui-meismes  et  à  soi  souâst  ; 
et  si  ne  veut  mie  estre  sans  ami,  mais  qu'il  peust  estre 
senuech  ;  et  cis  estre  senuech  tex  est  que  se  il  le  pert,  sans 
tristece  et  sans  doleur  le  passe;  tristece  tele  ki  n'ist  mie  hors 
de  raison,  en  tel  manière  k'il  s'en  repente ,  et  repentir  se 
doie  de  çou  k'il  a  tel  doloyr  et  tristece  menée  ;  mais  bien 
i  a  grande  compassion,  et  li  poise,  et  miex  volroit  qu'il  ne  li 
fust  mie  falis.  Dont  il  passe  la  pierte  de  son  ami  sans  tris- 

'  Leçon  du  ms.  Ci*oj.  Le  ms.  0,543  porte  :  li  pardons, 

*  Les  mots  :  à  comprendre  ne  se  trouvent  que  dans  le  ms.  Croy. 


62  LI  ARS 

tece  et  dolour  desrainable;  et  ce  avient  pour  cou  k*il  est 
despitans  fortune,  laquele  tousjoors  manache  ne  onques 
n*est  en  uns  estât.  Ele  garde  sen  establitë  en  estre  nient 
estable.  Teleest  quant  blandistque  tousjours  manache.  Ne 
mie  seulement  ele  est  aveugle,  mais  le  plus  sovent  ciaus  ke 
embrachiés  a,  fait  non  véans  ;  car  celui  qui  plus  ayme  fait 
non  sachant.  Li  sages  par  fortune  ne  se  governe  mie,  car 
che  ki  en  mains  li  est  mis,  sovent  est  mal  govemés.  Cil  ki 
sont  par  fortune  essauchiet,  sovent  s'en  liëvent  par  orguel 
et  despit.  Rien  n*est  mains  proufitable  que  non  sachans  for- 
tunés ;  dont  on  a  sovent  sour  tex  gens  envie;  mais  nulepaine 
de  malisce  n*est  plus  grande  que  celé  ki  desplaist  à  lui  et  as 
siens  et  het  tous  ciaus  ki  par  soudaine  et  grande  poissance 
en  usent,  nient  sagement  ;  ce  meisme  feroient  s*il  pooir  en 
avoient.  Li  visces  de  moût  de  gens,  pour  cou  k*il  ne  sont  mis 
à  œvre,  se  tapissent,  nient  mains  hardi  se  tans  et  lieu  en 
avoient  ;  mais  souvent  li  estrument  dou  moustrer  lor  fail- 
lent  ;  dont  lor  voloir  sunt  covert  ;  et  se  lor  voloir  connoistre 
volons,  douons  lor  pooir  tant  come  il  voiront.  Car  li  princes 
et  la  signorie,  et  li  pooirs  de  bien  et  de  mal  faire  moustrent 
home.  Tout  visce  sunt  en  apert  plus  souef  et  mains  redoutet. 
Les  maladies  adont  s*enclinent  à  garison,  quant  eles  aperte- 
ment  et  vîghereusement  apèrent  et  lor  vertu  moustrent. 
Âvarisse  et  covoitise  et  autres  maus  de  la  pensée  humaine, 
sachiés  estre  très-périlleuses  et  mauvaises  quant  par  faintise 
et  fainte  bonté  ^  sont  couvert  :  nous  ne  sommes  mie  sans 
plus  cunchiet  de  visces,  mais  empuniet  et  deus  fois  muert 
ki  par  ses  armes  meismes  se  destruit.  Pourquoi  nos  tient  si 
tostceste  folie?  premiers  pour  cou  que  nous  ne  le  déboutons 
mie  fortement  et  ne  nos  efforchons  mîe  à  no  santé  :  après 

*  Nous  adoptons  ici  le  texto  du  ms.  Croy. 


n\\Moi:R.  G3 

pour  cou  ke  nous  ne  créons  mie  bien  ce  ke  li  ancien  ont 
creût  et  trovet  ;  ne  de  overt  cuer  lor  dis  ne  bevons  et  legie- 
rement  a  ce  que  grant  chose  nos  samble,  nous  ahierdons. 
Et  ce  meement  de  vertus  aquerre  nos  ei^)éche,  que  nous  nos 
créons  trop  tos  et  nos  plaisons,  se  nos  trovons  kl  nos  tiègne 
pour  boneureus,  pour  sages,  pour  sains  ;  nos  ne  les  connis- 
sons  :  nos  ne  sommes  mie  de  petite  loenge  content  ;  quankes 
H  blandisseur  sans  cremeur  nous  metent  de  bien  sus,  aussi 
que  se  ce  fust  voirs  preudons  et  nos  quidons  très-bons  et 
sages,  seloiic  lor  dis  pour  lor  mançoignes,  corne  nous 
sachons  que  il  mentent  le  plus  soyent. 


CHAPITRE  XIX. 


Ci8  capitles  moustre  que  li  sages  despite  fortune ,  ce  que  fortune 

est  chaîans. 


Li  sages,  ki  la  nature  de  fortune  connoist  chaïable,  legie- 
rement  passe  et  sans  dolour  desrainable  ses  aventures  ;  car 
folie  est,  de  ce  c*on  ne  puet  amender,  doloir  :  car  on  i 
fait  d*un  damage  deus.  Portés  et  ne  blasmés  mie  ce  que 
amender  ne  poés  :  n*est  mie  vostre  ce  que  preste  vous  est, 
ki  tantost  puet  estre  mis  en  autrui  mains.  N*est  mie  vostre 
ce  dont  fortune  vous  a  fait  manbours  ;  et  pour  ce  li  sages, 
quand  piert  son  ami ,  sans  dolour  le  passe  desrainable,  et 
miex  volroit  encor  donques  k*il  ne  li  fust  mie  falis.  Et  li 
recors  de  tex  amis  doit  estre  trop  bons  et  trop  joïeus,  par 
le  recort  de  lor  bienfais  ;  si  les  eut  ensi  corne  perdables,  si 
les  doit  perdre  ausi  corne  tousjours  les  aie  :  faisons  dont  ce 
que  raisons  aporte  ;  laissons  les  biens  de  fortune  malvaise- 


64  LI  ARS 

ment  à  enterpreter  et  à  jugier  ;  ele  nos  a  tolus  nos  amis  ; 
ele  les  avoit  donés,  et  pour  ce  doit-on  de  la  présence  de  ses 
amis  gloi^ment  user;  car  combien  faire  le  poons,  est  chose 
nient  certaine  :  et  con  amlstés  ait  et  contiëgne  pluseurs  et 
grans  proufls,  entre  les  autres  en  est  uns,  ke  li  amours  del 
ami  par  boine  espérance  relust  en  après  ;  ele  ne  lait  les 
corages  de  cheïr  ne  afibiblir  ;  ki  son  ami  regarde,  aussi  con 
l'examplaire  de  lui-meisme  doit  connoistre;  et  pour  ce  li 
ami  absent  sont  présent,  et  besoigneus  il  sont  abondant,  et 
foîble  sont  hartiet;  et,  que  plus  fort  est,  mort  vivent  ^  Car  li 
bontés  et  li  recors  d*iaus,  ki  ens  amans  sont  transmuet, 
morir  ne  pueent.  Et  jà  soit-ce  chose  que  li  recors  des  bien- 
fais  des  amis  soit  moult  honestes,  déduisans  et  solachans, 
totes  voies  li  solas  ki  vient  des  bienfais  que  li  ami  font  en 
présent  et  c*on  lor  voit  faire,  sont  plus  parfait  et  solachant 
ke  li  recort  ;  car  plus  est  parfait  et  ensi  plus  délitable,  ce 
que  présent  est  que  ce  c'on  recorde  ;  quant  li  recors  n'ait 
bien  en  li,  fors  por  le  bien  k*il  avoit  eu  présent  fait.  Ne  jà 
sans  ami  li  sages  ne  sera  :  s*il  en  a  uns  perdu,  tantost  uns 
autre  en  refait,  s'il  le  trueve.  Car  en  son  pooir  a  ce  dont 
faire  le  puet;  ensi  con  cil  ki  uneymagene  a  perdue,  tantost 
refait  une  autre,  ensi  li  ouvriers  faisières  des  amistéd,  se, 
chose  aparellie  et  trueve,  en  remetra  tantost  uns  autre  ou 
lieu  du  perdut  ^.  Car  covignable  chose  est  et  avenans  à  lai, 
d'avoir  ami  et  de  vivre  en  compaignie,  pour  moût  de  raisons 
qui  dites  sont  par-devant  et  autres  ki  s'ensivent. 

'  Cfr.  CicKRo,  Laliu8,de  Amicitia,  Vil,  23. 
*  Cfr.  Sknkca,  Epistol,  IX. 


D'AMOUR.  05 


CHAPITRE  XX. 

En  cest  capîtle  est  meule  une  doutiuioe,  ae  ça  doit  légièrement  passer 
le  pîerte  de  son  ami»  et  si  ^jouste  aucuns  notables  pour  lesquez  U 
propos  est  plus  plains. 

Mais  de  ce  ke  dit  est,  c'on  doit  la  pierte  de  son  ami  passer 
legierement  et,  lui  perdut,  tantost  uns  autre  faire,  ne  sam- 
ble  mie  loiautës  ne  vraie  amours,  quant  la  perte  de  celui  que 
tant  dévoie  amer  con  moi-meisme  passe  si  legierement  :  à 
ce  di-je,  que  corne  à  )a  boneureuse  vie  du  sage  souâsse  cuers 
sains  et  drois,  sages  despisans  fortune  ;  et  ce  li  porte  déduit 
et  joie,  et  en  ce  soit  souvrainement  et  che  Teskive  de  tous 
dieus  et  de  toutes  tristeces,  encore  li  soient  richeces  et  ami 
et  assës  d*autres  choses  à  oumement  et  estrument  de  sa 
bonne  eureuse  vie.  Ne  nient  phis  ne  font  ces  choses  estranges 
chiaus  bons  eureus,  ke  li  viestement  et  li  aoumement  ne 
font  les  gens.  Qu^est  plus  niche  chose  ke  de  loer  es  gens 
choses  estranges?  Qu*est  plus  foie  chose  que  de  hii  esmer- 
viller  de  ce  que  tantost  puet  estre  donné  à  autrui  ?  Li  frains 
d*or  ne  fait  mie  le  cheval  milleur  ;  nus  ne  se  doit  glorifier, 
fors  de  ce  ke  sien  est,  ne  esjoiir.  En  gens  loer  devons  ce  que 
leur  est,  si  come  on  fait  la  vigne  quant  on  he  sa  plante.  Quel 
chose  dont  est  à  gens  propre,  k'il  de  corage  soient  en  raison 
pariait  ;  car  li  bons  sr  est  beste  raisonable.  Dont  richeces  et 
li  bien  de  fortune  ne  sont  fors  estrument  de  bonne  eureuse 
vie,  ensi  con  la  ligue  '  et  li  martiaus.et  autres  manières  de 
choses  sunt  de  carpentier.  Et  qui  à  che  se  met,  ke  ces 
richeces  ki  sunt  pour  user,  il  convoite  pour  eles,  si  con  en 
eles  voir  mechn  sa  fin ,  il  est  dui*ement  déchus ,  car  les 

*  Var  :  kwiffie.  (Ms.  Cror.) 


m  LI  AKS 

richeces  en  donnant  et  en  nietant  hors  de  ses  mains  plus 
resplendissent.  Li  sages  aoume  tous  biens  et  atempre  tous 
bénéfices  ;  et  à  lui-meisme  les  recommende  et  en  la  continue 
ramembrance  de  eaus  se  délite;  quoi  k*il  aviègne,  legiere- 
ment  Tenterprëte  et  legierement  le  lait  passer,  car  nus  ne 
puet  estre  acceptables,  c'est  à  dire  plaisans,  s'il  ne  despite 
les  choses  pour  lesqueles  li  mondes  foursenne.  Nule  chose 
n*est  de  corage  plus  acceptable,  plus  honeste  ;  ke  vaut  force 
et  richece  se  on  vit  malvaisement  en  Tostel,  c*est  ou  corage? 
Socrates  soloit  dire  de  sa  feme  ki  estoit  tencheresse,  que 
par  li  aprenoit-il  les  choses  de  dehors,  ki  mauvaises  estoient, 
plus  legierement  à  soufrir.  Dont  il  apert  que  li  sages  ne  se 
fourjoïst  des  biens  ne  des  maus  n'a  trop  de  tristece.  Nule 
plus  grans  consolations  ^  en  le  perte  des  choses  n*est,  ke 
celui  tans  à  recorder,  auquel  nous  n'eûins  mie  les  choses 
que  nous  avons  perdues.  Et  li  plus  maleureus  estas  de  che- 
tiveté,  si  est  recorder  ke  on  a  esté  boneureus.  Et  pour  che 
li  sages  riens  ne  tient  chose  de  value  parfaite,  fors  celes  ki 
sunt  selonc  vertu,  ensi  que  uns  sages  dont  on  raconte,  ke  si 
corne  il  s'en  aloit  d'une  siene  vile  que  si  anemi  avoient  arse, 
et  femmes  et  enfans  ocis ,  encontra  un  autre  sage,  et  cis  li 
demanda  dont  il  venoit;et  il  li  dist  k'il  venoit  de  sa  vile,  et  li 
autres  savoit  bien  k'il  i  avoit  grant  bataille  eue,  et  si  li 
demanda  comment  il  li  estoit;  et  il  li  dist  :  a  je  n'ai  riens 
perdu  ;  tout  mi  bien  sont  avec  mi  '.  »  Et  che  le  mist  en  dou- 
tance  s'il  avoit  vaincu  u  non.  Tout  si  bien  èrent  avec  sens  et 
vertus  et  ne  tenoit  mie  à  bien  cou  c'en  tolir  li  pooit;  et  en 
ches  biens  k'il  avoit  c'en  ne  li  pooit  tolir,  estoit  toute  s'es- 

*  I^  mot  :  consolations  manque  dana  le  ma.  9,543. 

*  Seneca,  EpisL  IX.  —  Il  s'agit  ici  de  Stilpon  :  ce  trait  est  aussi 
rspportë  de  Bias,  à  peu  près  dans  les  mdmes  termes,  par  Cickhon, 
Paradoxa,  I,  I,  8,  et  par  Valkre-Maximk,  L.  VII,  II,  10, 


D'AMOUR.  07 

përance  et  sa  joie  et  ses  déduis.  Car  celui  ki  viertueus  est 
ne  faut  riens  à  vivre  boneureusement  ;  car  vertu  seulement 
donne  joie  pardurable  et  seurtet,  se  riens  li  est  contraire. 
Li  fondemens  de  bon  corage  s'est  c'en  ne  s*esjoïst  mie  des 
choses  vaines.  A  trës-grant  chose  est  venus  ki  set  de  quoi 
esjoiir  se  doit  ;  ki  se  bonne  éurtë  n'a  mise  en  autrui  pois- 
sance.  Metes  desous  vostre  pië  ces  choses  ki  par  dehors 
resplendissent*  ke  d'autrui  vous  sunt  promises  :  à  vrai  bien 
entendes  et  dou  vostre  vous  esjoïssiés,  ke  c'est  du  vostre, 
de  vous  et  de  vo  milleur  partie*  c'est  de  vostre  entendement 
et  de  ce  ke  par  lui  doit  estre  goviemet.  Car  li  corages  des 
bons  si  est  seurs.  Quex  il  est  et  dont  il  vient,  poroit-on 
demander?  De  bonne  consience,  de  bonnes  meurs,  d'ho- 
nestes  consaus*  de  droituriëres  œvres  et  de  content  de  for- 
tune. Li  sages  n'a  nient  le  nient  establete  des  gens,  et  si  a 
le  seurté  de  Dieu.  Nous  devons  restraindre  no  corage  à  estre 
ententif  en  lui-meisme  et  nient  choses  estraignes  apieler. 
Toutes  choses  soient  par  defors  en  bruit,  mais  que  dedens 
nous  ait  pais  et  acorde.  Quant  covoitise  et  cremeurs  ne  teu- 
cent  mie,  avarisse  ne  luxure  n'escaufent  point*  ne  li  une 
l'autre  ne  constraint  :  ke  profite  li  pais  et  li  coie  noise  dou 
pais,  se  li  voloir  et  li  désirier  frémissent?N'est  nus  plaisans 
repos,  fors  chis  que  raisons  a  fait.  Cis  est  bons  repos  et 
vrais  en  cui  bon  corage  se  desploient.  Et  puiske  sens  et 
vertus  sont  che  ki  le  sage  font  vivre  boneureusement,  et  en 
déduit  et  en  joie,  tant  come  il  a  ces  choses  ne  doit  avoir  duel 
ne  tristece;  eit  ce  iert  tousjours;  car  ce  sont  bien  qu'on  ne 
li  puet  tolir;  dont  il  apert  k'ës  choses  c'en  li  puet  tolir 
n'est  pas  sa  joie  ne  ses  déduis  sovrainement.  Et  jà  soit-che 
chose  qu'il  ait  es  chose  c'en  tolir  li  puet  aucun  solas,  ensi 
come  en  son  de  musike  et  en  conversation  u  en  autre  tel  chose, 
pour  cou  k'il  les  set  vaines  et  changables,  n'a-il  mie  tel  joie 


68  LI  ARS 

ke  li  perte  aukes  li  fait  de  tristece  ;  car  n'est  plus  legiere 
pierte  de  choses  que  quant  on  l'a,  poi  est  desirié  et  prisié. 
Car  en  la  chose  en  laquele  on  n*a  gaires  de  joie,  ou  de  déduit, 
quant  on  Ta,  n'a-on  gaires  de  duel  ne  de  tristece  s'on  le  pert. 
Car  ù  li  avoir  le  chose  fait  joie,  la  perte  fait  duel  et  tristece. 
Et  puisque  li  sages  philosophe  ki  est  amans  sapience,  a  sa 
joie  et  son  déduit  en  ce  c'en  ne  lipuettolir,  n'ara  joie  ne  tris- 
tece desrainable  ;  et  pour  çou  s'il  pert  son  ami,  n'en  a-il  le  duel 
ne  tristece  desrainable  ;  encor  vol^ist-il  bien  qu'il  ne  le  l'ëûst 
pas  perdu  ;  et  celi  perdu,  tantost  fera  un  autre.  Il  ne  pleure 
trop  son  ami,  car  en  sage  home  très-lais  remèdes  est  de 
pleurs  tassement  de  plorer.  Mieus  vaut  laissier  le  plorer,  ke 
estre  de  lui  laisaiés,  Nule  chose  n'est  de  dolour  plus  haïe, 
et  U  sage  philosophe  toujours  l'eskiuwent.  Philosophie  est 
amours  de  sapience,  de  vertu  et  de  vérité.  Ceste  nous  doit 
garder  ce  ke  philosophie  nos  permet,  est  nous  faire  pers 
à  Dieu.  Pour  çou  somes  né  et  venimes  en  terre  :  à  ce 
devons  donner  foi.  Ceste  doit  estre  aourée^  par  quoi  à  Dieu 
soions  obéissant  et  à  fortune  desdaignamment.  Ceste  aprent 
par  quoi  Dieu  ensiuwons  et  fortune  legierement  portons  ; 
et  li  commencemens  de  sapience,  si  est  cremeur  de  Dieu. 
Servons  â  philosophie  ;  il  covient  k'il  nous  esscience  vraie 
franchise.  Tous  empêchemens  ele  oste  et  fait  entendre  as 
bonnes  meurs,  asqueles  nus  ne  parvient  ensonniiés  de 
choses  vaines.  Philosophie  n'est  mie  communs  ouvrages  de 
peule  ;  ele  n'est  mie  en  paroles,  mais  en  choses  et  en  œvres  : 
ele  fourme  et  favarche  le  bon  corage  :  ele  ordene  le  vie, 
governe  les  œvres ,  les  choses  démonstre  à  faire  et  à  lais- 
sier :  sans  cesti,  nus  n'est  seurs,.  Philosophie  aprent  à  faire, 
nient  à  dire,  et  che  requert  ke  cascuns  vive  selonc  sa  loi  ; 
par  coi  les  paroles  de  sa  vie  ne  se  descordept.  Li  grans 
offisces  de  sage  si  est  ke  les  paroles,  des  fais  ne  soient 


D'AMOUR.  69 

descordans  ^  Trop  est  laide  chose  c'on  reprent  un  home  ki 
dist  paroles  de  philosophie,  et  si  ne  fait  mie  les  fais.  Chiaus 
doit-on  croire  ki  par  boine  vie  autrui  aprendent ,  ke  quant 
ont  dit  k'aâert  à  faire,  il  le  pruevent  par  fait.  Aucun 
aprendent  trop  bien  cou  c*on  doit  faire ,  ne  jà  en  ce  c*on 
faire  doit  trouvé  ne  seront.  Et  tel  sovent  si  sont 
blasmë  et  creût  petit,  car  qui  vie  est  reprouvée  et 
pour  malvaise  tenue,  il  covient  que  sa  parole  et  ses  prê- 
chemens  soient  despités.  Ke  c'est  sapience  iestre  tousjours 
ywel  •  en  voloir  et  en  non-voloir ,  ne  puet  à  nului  plaire 
tousjours  ce  ki  n'est  droiturier.  Philosophie  douce  et  save- 
reuse  a  force  à  toutes  les  aventures  de  fortune  rebouter  ; 
nus  dars  n'a  en  li  pooir  '.  Ele  est  garnie  et  seure,  ele  governe 
son  règne.  Ele  commande,  ele  donne  le  tans,  ne  le  prent 
mie;  n'est  mie  chose'' changable,  mes  ferme  et  ordenée.  Ki 
sages  est,  à  tous  meschiés  a  remède  :  povres  serai-je,  aroi 
pluiseurs  compaignons  ;  essilliés  serai,  là  me  tenrai  seur,  ù 
je  serai  envoyés.  A  nul  lieu  ne  devons  mètre  no  corage:  je  ne 
suis  mie  neis  en  un  angle;  mes  païs  est  tous  li  mondes. 
Nule  contrée  n'est  essil,  mes  autres  païs;  li  païs  des  gens 
est,  quel  part  k'il  puissent  bien  vivre  *.  Et  cis  biens  est  es 
gens,  ne  mie  ens  es  lieus  :  ki  fors  est  de  son  païs,  s'il  sages 
est,  c'est  pèlerinages ,  se  fols,  dont  est-il  essilliés.  Li  pre- 
miers païs  ù  vous  serés,  vous  plaira,  se  vous  tout  le  monde 
tenés  àvostre.  Loiiés  serai  et  mis  eu  prison  :  et  ke  me 

*  Cfr.  Sbkkca,  Spiii.  lxxv. 

*  Cfr.  Sbnbca,  Bpiit.  xx.  C*68t  cette  fin  que  Z^non  propose  à  la 
pbiloeophie  août  le  nom  de'0/ioloyte. 

'  Cfr.  Senbca,  Epist,  un  et  Lxxxn. 

*  Mot  de  Teucer,  dtë  par  Cic^ron  et  qai  paraît  tire  d*ane  tragédie  de 
Pacuviua  :  on  le  trouve  fonnnlë  d*ane  manière  pins  concise  dana  ce  dicton 
connu  :  Ubi  hene  ibi  patria.  Cfr.  Cicbro,  Tuicul,^  v,  zxxvii,  108  et 
poitim. 

U  Aaa  a*ABO0R.  —  i.  5 


'0  Lî  ARS 


griève?  sans  buies  ne  sui  ù  ke  je  soie.  Malades  serai  :  u  je 
vainkeraî  le  mal  u  il  mi,  u  jelairai  le  malu  il  me  laira  ;  tous- 
dîs  ne  serons  mie  ensamble.  Je  morraî;  dont  lairai-jouà 
estre  malades  ;  plus  ne  serai  pris ,  ne  mais  ne  morrai . 


CHAPITRE  XXI. 

Cis  capitles  rent  raison  pour  coi  li  sages  vient  avoir  ami. 

Et  pour  coi  dont,  puiske  li  sages  philosophes  par  lui- 
meisme  se  soufist  et  n*a  duel  de  la  perte  de  son  ami,  ne 
riens  ne  li  aide  à  sa  bonne  eurense  vie ,  si  con  il  samble , 
avoir  vieut  ami,  ne  estre  ne  vieut  senon?  Est-ce  pour  cou 
k*il  ait  ki  delës  lui  soit  s*il  est  malades,  et  s'il  est  pris  k'il 
le  délivre,  et  k*il  ait  ki  le  secoure  en  sa  mësaise  et  ki  pour 
lui  à  sauver  se  met  en  péril  de  mort?  N'en  il.  Mais  ami  vieut 
avoir,  pour  çou  k'il  puisse  d'amours  user,  eteles  maintenir, 
par  coi  si  grans  vertus  ne  faille.  Car  ausi  come  al  home  est 
une  doucheurs  ennëe,  as  autres  choses  conmunes,  par  chou 
k'il  est  de  sa  nature  compaignables,  li  est  donnée  une  poin- 
ture ki  à  amisté  l'apareille  et  fait  désirer;  laquele  samble 
mieus  jointure  de  corage,  selonc  aucun  sens  de  bien  voloir, 
ke  pensée\  combien  celé  chose  li  puet  porter  de  proufit; 
et  plus  samble  ke  elle  soit  ens  es  gens  par  naturel  aliance 
faite  par  les  signes  de  boines  meurs  ke  pour  povreté  u  pour 
défaute.  Et  quant  aucun  sont  joint  ensamble  par  la  sam- 
blance  des  boines  meurs,  il  sont  ausi  come  miroir  et  lumière 
de  bien  et  de  vertu  ;  laquele  vertu  est  amable  sour  toute 
riens  et  plus  atrait  à  amer;  et  che  apert,  quant  nous  ciaus 
ke  onques  ne  veïmes,  pour  le  bien  et  les  vertus  ke  nous 

*  Cfr,  Senkca,  Epist.  ix. 


D'AMOUR.  71 

avons  oiit  dire  d'eans,  nous  amons.  Et  si  grans  chose  est 
vertus»  ke  nous  ciaus  ke  nous  haïons  loons,  quant  nous  les 
véons  bien  faire  et  viertueusement  ovrer,  et  bon  gvet  lor  en 
savons;  et  en  aucune  manière  mains  les  en  haons.  Et 
puisk*ele  est  si  grans  chose,  ke  noi^s  le  désirons  en  ciaus 
que  nous  onques  ne  veïmes,  et  que  plus  est,  nos  enemis  par 
ce  loons,  quele  merveille  dont  s*ele  muet  le  corage  de  ciaus 
ki  sont  ensamble  et  ki  les  vertus  de  lor  amis  aperchoivent? 
Et  vieut  lî  sages  ausi  avoir  ami,  pour  ce  k*il  ait  qui  il  soit 
delés  en  ses  maladies  et  qui  il  délivre,  se  pris  est,  des 
mains  de  ses  enemis,  et  cui  il  serve  en  ses  mésaises,  et  pour 
cui  il  se  mete  en  péril  de  mort  *  ;  le  paine  que  les  gens  suefrent 
demande  s*aucuns  en  ester  cois  et  sans  griétet,  aime  vraie- 
ment;  et  en  ces  choses  faisant  aquert-il  viertut,  laquele  le 
fait  vivre  bien  eureusement?  Car  amistés  si  doit  estre  sans 
boisdie  véritable  et  raisonable  :  et  c'est  la  cause  d'amistet, 
tant  corne  pour  le  cause  ki  est  ens  el  amant.  Comment  puet 
estre  pourfltable  vie,  ki  par  entrechangable  bienvoellance 
d'amis,  n'est  en  repos?  K'est  plus  douche  chose,  ke  d'avoir 
à  qui  on  ose  parler  ensi  con  à  soi-meismes  ?  Quex  grans 
proufis  seroit  d'avoir  les  biens  de  fortune,  s'on  ne  les  avoit 
à  cui  partir  et  ki  autant  s'en  esjoïst  ke  cil  meismes  ?  Ki 
poroit  les  choses  contraires  porter,  ki  sovent  aviènent,  sans 
celui  ki  en  portast  ausi  grant  fais,  con  cil?  Amistés  fait  les 
biens  de  fortune  plus  resplendissans  et  les  aversités  partis- 
sans  al  ami  plus  legiëres.  Amistés  contient  molt  de  bonnes 
choses:  quel  part  c'en  se  tourne  est  ele  apareillie  pour 
aidier.  De  nul  lieu  n'est  fourclose;  ja  moleste  ne  tenceresse 
ne  sera  :  de  feu  ne  d'iawe  n'avons  ne  n'arons  mestier  en 


*  Gfr.  Sbnrca,  Epiit.  ix,  et  le  passage  cite  an  commencement  de  ce 
chapitre. 


A 


72  LI  ARS 

tant  de  lieus  con  d*amistë  ^  Et  pour  ce,  li  sages,  quant  il  a 
perdut  un  ami,  si  fait  il  tantost  un  autre,  par  coi  il  ne  soit 
huiseus,  en  nient  selonc  ceste  vertu  ouvrant.  Li  sages  ses 
œvres  partout  doit  estendre,  par  coi  là  ù  malvaise  chose 
avient,  là  soit  li  remèdes  apareilliés,  et  ù  la  volenté  dou 
governant  responge.  Li  sages,  ne  dart  aguisiét,  ne  paroles 
manechans  ne  muevent  ne  ne  destourbent.  Et  adont  nous 
nos  sachons  bien  ordenés ,  quant  à  nous  nule  clameurs  ne 
noise  ne  parvenra;  ne  se  fortune  blandist,  ne  se  ele  manache, 
ne  se  ele,  par  vaine  vois,  chose  promet.  Et  s'ensi  avient 
k'il  ne  trueve  nului    qui  soit  dignes   d'iestre  amés,  ne 
piert-il  pas  la  vertu  quant  faire  le  veut,  s'il  le  trouve  et  en 
soi  a  par  coi  faire  le  puet.  Et  se  point  ne  le  trouve,  il  n'en 
a  jà  duel  ne  tristece  desrainable,  raison  passant.  Car  li 
remanans  k'il  en  lui  a,  par  sa  fermeté  et  son  establetë,  li  est 
soufissance,  jà  soit-ce  chose  que  bien  le  voloist.  Et  ne  mie 
pour  avoir  son  propre  proufit,  li  sages  quiert  avoir  ami  ;  car 
a  amiste  tout  sa  signourie,  ki  à  proufit  l'apareille.  Kî  se 
regarde  c'aucuns  pour  proufit  à  amistë  viegne,  malvaise- 
ment  pense:  car  ensi  come  ele  est  conmenchie,  ele  faurra; 
ki  ami  apareille  contre  les  loiiens  aporte  aie,  quant  la 
chainne  iert  rompue,  et  li  amours  iert  départie  :  et  tele  est 
li  amours  que  li  communs  peules  amours  apièle  et  k'il  quiert. 
Mais  kî  pris  est  amis ,  pour  ce  k'il  proufite,  ausî  longue- 
ment plaira  con  il  iert  proufi tables.  Le  fin  covient  au  com- 
mencement iestresamblant,  etpour  cou  ki  amis  est  à  autrui, 
pour  proufit  k'il  avoir  en  quide ,  aucuns  proufis  li  plaira 
encontre  amisté.  Kiconques  pense  à  plus  avoir  k'il  rechiut 
n'ait,  il  a  jà  oublié  ce  k'il  a  rechiut  *.  Foie  est  l'avarisse  des 


*  CiCRRo,  Zo^Zm,  deAmicitia,  vi,  22. 

*  Cfr.  Srnrca,  Epist.  ix. 


D'AMOUR.  73 

gens  morteas,  ki  le  propriété  et  la  possession  des  choses 
départ,  ne  ne  tient  riens  à  sien ,  chose  ki  commune  soit. 
Mais  li  sages  ne  juge  plus  à  sien,  fors  ce  dont  il  a  l'usage  avec 
les  autres  gens  :  les  choses  ausi  dou  monde  ne  seroient  mie 
si  communes,  se  eles  en  aucune  manière  n'apartenoient  au 
commun,  lesquels  philosophie  aprent  bien  à  donner  et  à 
rechevoir.  Tele  con  est  l'amours  dou  commun  peuple,  n'est 
pas  l'amours  dou  sage  :  car  ceste  si  est  ensi  corne  marchean- 
dise,  et  l'autre  si  est  pour  H  élisable;  pour  cou  k'il  ait  envers 
cui  il  puist  viertueu sèment  ovrer  ;  pour  ce  quant  li  uns  fatit, 
si  fet-il  tantost  l'autre.  Et  vos  demandés  coment  il  rara  fait 
si  tost  ami,  quex  est  li  commencemens  de  tost  faire?  A  ce 
vos  donrai-ge  bel  ensegnement,  et  molt  bon,  sans  médecine 
et  sans  herbe  et  sans  nul  vilain  conjurement  :  se  vous  volés 
amés  estre,  si  amés  ^  !  Et  cis  amers  n'est  mie  seulement  li  usage 
de  le  viese  amours,  ains  est  ensi  commencemens  delanoviele. 
Et  pour  cou*  ke  li  sages  a  en  lui  ce  pour  quoi  il  doit  estre 
amés,  et  si  set  comment  on  doit  ami  faire  et  ki  à  amisté 
sont  digne  d'iestre  apielet,  a-il  tost  fait  ami ,  quant  il  li 
faut,  mes  ke  il  truise  ki  soit  à  ce  apareilliés  ;  et  se  il  ne  le 
trueve,  s'en  apareille-il  un  ançois  en  lui  ensignant  quex  il 
doit  estre  à  ce  k'il  soit  ables,  par  quoi  il  en  puisse  son  ami 
faire.  Car  il  ne  vient  mie  estre  senuec,  tant  come  il  puisse. 
Et  quant  apareilliet  Ta,  si  ke  dignes  en  est,  si  l'aime;  et 
dont  sunt  uns  cuers  en  deus  cors,  dont  parole  ausi  hardiement 
à  lui  come  à  soi-meisme.  Car  ki  autrui  tient  pour  ami,  cui 
il  ne  croie  autant  come  lui-meisme,  durement  est  dechius, 
et  si  ne  connoist  mie  la  force  de  la  vraie  amisté  ;  car  on  doit 
avoir  de  toutes  choses  délibération  et  apensement  avec  son 
ami  ;  mais  de  lui  premiers.  Pensés  et  prendés  garde  longue- 

'  Skneca,  Epist.  IX. 


74  LI  AKS 

ment  s*  aucuns  est  dignes  d'iestre  rechus  eh  vostre  amisté  ; 
et  quant  il  vous  plaira  à  faire,  de  tout  vo  cuer  si  le  reche- 
vés,  et  toutes  vos  pensées  et  vos  œvres  et  vo  voloir  avec  le 
sien  mellés  ;  car  se  vous  i  âable  le  tenës  et  le  créés,  vous  le 
ferés  loïal;  car  aucun  aprendent  à  décevoir  quant  il  se 
criement  estre  dechiut.  Car  sens  de  gille  à  gillier  gille 
avoie  \  et  li  souspechons  k'on  a  des  gens  souvent  les  met  en 
voie  de  meffaire*,  Li  fondemens  et  li  constans  estabilitës  ki 
est  quise  en  amistet  est  fois  :  riens  n*est  estable  ki  sans  fdt 
est  '.  Fois  est  fondemens  de  religion,  loiiens  de  charité  et 
confors  d'amour.  Gest  sainte  afferme,  caste  renforce,  les 
dignités  aourne,  ens  es  enfans  resplendist  S  ens  es  jouenes 
florist;  ens  es  plus  vieus  apert,  ens  ou  povre  est  accep- 
table, ens  ou  moïenement  riche  est  lie,  ens  ou  Tabondant 
est  honeste. 


CHAPITRE  XXII. 

Gis  capitles  met  encore  raisons  par  lesqueles  il  monstre 
que  li  sages  doit  ami  avoir. 

s 

Raisons  encore  autre  puet-on  mètre  à  che  ke  li  sages  bons 

*  Skneca,  Epitt,  III. 

*  Proverbe  qa*on  ne  trouve  cité  nulle  part  et  dont  voici  le  sens  : 
Tintention  de  duper,  suscite  au  trompeur  un  autre  trompeur.  G*est 
sous  une  autre  forme,  Fanalogue  du  proverbe  provençal  cité  par  Borel 
(Lbroux  Db  Linct,  Trééor  des  prûvirbeij  t.  II.  p.  S60)  : 

Tal  penso  gniller  Qnillot 
Que  Guillot  lou  guille. 
Sur  le  mot  Avoier,  Cfr.  Dits  de  Ba%do%in  de  C(mde\  publiés  par 
M.  A.  Scheler,  Notes,  1. 1.  p.  486. 

*  CicBRo,  Laelius,  de  Amieitia,  xyiii,  65. 

*  Ce  membra  de  phrase  n'existe  que  dans  le  ms.  Croj. 


D'AMOUR.  75 

euwireus  doit  avoir  et  feiire  ami.  Il  samble  nient  covignable 
chose,  ke  tout  li  temporel  bien  soient  à  un  homme  :  dont  li 
sages  a  mestier  d*ami  à  cui  il  les  desparte ,  quant  amis  est  la 
plus  grant  chose  ki  est  et  qui  soit  es  biens  mondains,  et  à 
ami  aflere  plus  bien  à  faire  k'à  rechevoir ,  et  propre  chose 
soit  de  vertu  li  bien  faire ,  et  vraie  boneurtés  soit  en  ovrer 
viertueusement.  Le  bien  eureus  covient  estre  viertueus  et 
ensi  bien  faire  :  et  mieus  vaut  à  ses  amis  bien  faire  ke  as 
estraignes  ;  toutes  chose  ivele ,  plus  déduisans  est  et  plus 
tost  le  fait-on  :  li  bien  eureus,  puisqu'il  est  viertueus,  ara 
mestier  d*ami  qui  il  bien  face.  Encore  bien  faire  si  est  à 
autrui  et  nus  sens  ne  fait  bien  à  autrui.  Nus  sens  n'eslist 
tous  les  biens  à  avoir,  car  Tomme  par  sa  nature  est  cytains 
et  compaignables,  ke  toute  bonne  nature  désire  ;  et  puisque 
li  boneureus  a  ce  ki  afiert  à  bonne  nature,  il  est  covignable 
k'il  ait  avec  qui  il  vive  et  qui  il  bien  face.  Dont  certaine  chose 
est,  puiske  mieus  vaut  à  ses  amis  bien  faire  k*as  estrangés, 
li  sages  bien  eureus  ara  et  voira  avoir  ami,  à  cui  il  bien  face  ; 
et  ce  li  fait  grant  solas  et  déduit  et  délit.  Car  bien  faire  à 
autrui  puet  estre  cause  de  délit  par  trois  raisons  :  en  une 
manière,  par  le  comparison  de  ceki  de  tel  œvre vient;  laquel 
chose  est  li  biens  ki  est  fais  à  autrui  :  et  selonc  ce,  en  tant 
ke  le  bien  d* autrui  nous  tenons  ensi  come  no  bien  pour 
Tunité  del  amour,  nous  nous  délitons  ens  ou  bien  ki  est  fais 
à  autrui  ;  méement  en  celui  ki  est  fais  as  amis,  ausi  come  en 
nostre  bien  meisme.  Li  seconde  raisons  est  prise  par  le 
comparison  à  le  fin  :  ensi  ke  quant  aucuns ,  parce  k'il  bien- 
fait à  autrui,  a-il  espérance  k'il  doit  par  che  à  soi-meisme 
aucun  bien  u  de  Dieu  u  des  gens  aquerre.  Or  est  espérance 
cause  de  délit,  si  come  plus  plainement  aparra  ci-après.  La 
tierce  si  est  par  le  comparison  au  commencement  dont  il 
vient,  che  c'en  fait  bien  à  autrui.  Et  ensi  che  ki  est  bien 


76  LI  ARS 

faire  à  autrui  si  puet  estre  délitable  par  le  comparison  à 
trois  commencemens  u  principes.  Li  premiers  est  li  poors 
legierSfSansgrevance,  de  bien  faire  ;  et,  selonc  ce,  bien  faire 
à  autrui  est  dëiitable,  entant  ke  parce  à  gens  est  faite yma- 
ginations  de  biens  ki  sunt  en  eaus  ^  habondant  (laquele 
ymaginations  lor  fait  délit)  et  en  ce  k'il  sentent  \C\\  tant 
ont  de  biens  k'as  autrui  les  pueent  partir;  et  pour  che  se 
délitent  les  gens  en  lor  enfans  et  en  lor  propres  œvres,  si  ke 
en  ciaus  asquex  il  partent  lor  propres  biens.  Li  secons  com- 
mencemens si  est  li  abis  enclinans,  selonc  lequel  bien  faires 
est  fais  à  aucun  naturel  :  si  ke  nous  véons  ke  li  large  douent 
dëlitablement  par  l'abit  k'il  ont,  ki  est  si  con  natureus,  si 
con  ci  après  aparra.  Li  tiers  commencenens  si  est  movans: 
si  ke  quand  aucuns  est  meus  par  aucun  k*il  ayme,  à  bien  faire 
à  aucun  autre ,  dont  ce  est  délitable,  pour  ce  ke  tout  cou 
ke  nous  faisons  u  soufrons  pour  nos  amis  est  délitable  :  car 
amours  est  li  plus  principaus  cause  de  délit.  Mais  aucun 
dient,  puiske  li  sages  se  soufist  en  biens  k*il  a,  con  petit 
k*il  soient,  et  sa  vie  soit  selonc  li-meismes  délitable,  ke  il 
n'a  mestier  de  délectation  ajoustée  sour  celi  ki  de  lui- 
meisme  li  vient,  se  che  n'est  un  poi  ;  en  tant  ke  aucune  fie, 
en  le  conversation  humaine,  il  covient  user  d'aucuns  jeus 
pour  le  repos  du  cors  et  des  vertus  sensibles,  si  con  jeus 
des  eskiés  et  es  sons  de  musike ,  u  en  choses  sanlans  ;  il 
samble  k'il  n'a  mestier  d'amis  prouâtables  ne  délitables, 
et  pour  ce,  k'il  n'a  mestier  d'amis  ;  mais  ce  n'est  mie  voirs. 
Car  boneurtés  n'est  mie  une  chose  ki  par  li  soit,  si  come 
est  uns  bons  et  uns  chevaus  ;  ains  est  une  œuvre  ki  gist  en 
vivre ,  et  continuelment  bonnes  œvres  ouvrer  ;  or  est  li 
bonne  œvre  délitans  le  viertueus  :  car  ki  ne  se  délite  en 
l'œvre  viertueuse  k'il  fait,  n'est  mie  viertueus  ;  car  l'œvre 
de  prudomme,  si  est  selonc  lui  et  bonne  et  délitable.  Moût 


D'AMOUR.  77 

seroit  grant  merveille,  se  moutde  malvaises  œvres  estoient 
délitables  et  les  bonnes  non.  Dont  au  boneureus  affiert, 
puisk*il  yiertueus  est,  k'il  se  délite  en  ouvrer  viertueuse- 
ment  ;  et  con  nous  ne  nous  délitons  mie  en  çou  ke  nous  ne 
connissons,  et  nous  connissons  miens  nos  proimes  et 
nos  amis  et  lor  œvres,  ke  nous  ne  les  nostres  œvres. 
Car  li  jugement  de  cascun  en  ses  propres  choses  est  plus 
défaillans  k'en  autrui,  pour  le  grande  et  le  privée  affection 
ke  cascuns  a  à  lui-meismes.  Li  bien  eureus  ara  dont  mestier 
d'ami  viertueus  ens  ouquel  il  puist  remirer  et  reconnoistre 
ses  bonnes  œvres,  et  ausi  de  son  ami  ;  lesquex,  pour  çou 
que  li  amis  est  ausi  come  li  amans,  sunt  corne  propres  al 
amant,  et  en  eles  se  délite  si  con  ens  es  sienes  et  con  en 
œvres  ki  sont  de  viertueus  preudomme. 


CHAPITRE  XXIII. 

Cis  capiUes  dëtiermine  une  question,  lequel  vaut  mieus  u  faire 

ami  a  avoir  faif  *  ? 

Dit  que  li  sages  ki  en  lui  a  soufissance,  ne  vient  mie  estre 
sans%ami,  et  s'il  le  piert,  si  refedt-it  un  autre,  et  pour  çou 
sanle  ke  tôt  doient  faire  ami,  quant  cis  ki  mains  en  a  mes* 
tier  ne  vient  mie  estre  senuec,  or  poroit  aucuns  demander 
quel  vaut  mieus  u  faire  ami  u  avoir  fait?  Et  il  samble  que 
li  faires,  en  tel  manière  que  c'est  chose  plus  déduisans 
d*aucune  bele  chose  poindre,  ke  d'avoir  pointe,  car  li  enten- 
tive  pensée  c*on  a  l'œvre  faisant  engenre  grant  déduit  et 
grant  délit  ;  ywelement  ne  se  délite  mie  li  œvriés  en  ovrant 
œvre  délitable  et  cis  ki  sa  main  en  a  ostée.  A  ce  di-ge,  ke 

'  Propos  du  phUoBophe  Attale.  Sbnbca,  Epùt*  tx. 


78  LI  ARS 

tant  oome  il  a  entre  la  semant  et  le  coellant,  a  entre  celui  ki 
ami  fait  et  celui  ki  ami  a  fait.  Car  li  faires  est  plus  déli- 
tables,  et  li  avoir  fait  plus  proufltables  ;  ensi  corne  li  moïens 
eages  des  gens  est  proufltables,  en  enfance  plus  douce  et 
plus  délitable,  et  proufis  est  plus  grans  en  avoir  point  et  li 
déduis  en  poindre.  Car  tant  k'il  point,  il  use  de  son  art,  et 
quant  point  a,  si  use  du  fruit  ki  par  Tart  est  engenrés  :  et 
li  firuis  est  plus  proufltables  et  li  ars  plus  délitables  \  Et 
pour  ce  samble  ke  li  faires  ami  est  plus  délitables  et  li  avoir 
fait  plus  proufltable. 


CHAPITRE  XXIV, 

Cis  capitle^  devise  aucunes  condicions  de  vraie  amistë  et  aprent 

laquele  noblece  est  vraie. 

Âpriès  ce  ke  dit  est,  ke  ceste  amistés  honeste  si  est 
entre  les  bons,  les  sages,  les  viertueus,  si  regardons  queles 
sont  les  condicions  et  les  manières  de  ceste  amisté  sicon 
dit  a  este  devant.  Li  fondemens  de  ceste  amisté  si  est  li 
bi^is  et  l'oneste  ki  est  es  amans ,  ki  lor  volentés  muevent 
pour  ce  bien  à  amer  et  désirer  celui  en  qui  tex  biens  est  ; 
et  pour  ce  ke  li  uns  suppose  et  tient  tant  de  bien  del  autre, 
ke  pour  riens  vers  lui  ne  mefleroit  ne  ne  passeroit  raison, 
devienent-il  un  et  ywel  ensamble,  si  que  teles  amistés, 
encor  soit  li  uns  plus  grans  sires  que  li  autres,  les  fait 
ywés.  Ne  amistés  n'abaisse  mie  le  plus  haut,  mes  le  bas 
enhauce  :  et  sa  noblece  prendons  garde  et  le  première 
naiscence  des  gens  regardons.  Tout  sommes  de  Dieu  estrait, 
no  souvrain  père  à  tous  :  mais  celé  est  droite  noblece  ki 

*  On  lit  :  désirables  dans  le  ms.  9,543.  —  Cfr.  Sknbca,  Bpisl.  ix. 


D^AMOUR.  79 

le  corage  aoume  de  bonnes  meurs. La  bone  volente  à 
toas  apert;  à  ceste-ci  sommes  tout  noble.  Philosophie  ne 
sapience  ne  gëte  nului  puer  ne  n'eslist  :  ele  reluist  à 
tous.  Platon  ne  Âristotle  ne  prist  mie  philosophie  nobles, 
mais  ele  les  fist  \  Kiest  donc  gentis  et  nobles?  Cil  kibien 
est  de  nature  à  vertu  ordenési  et  appareilliës.  Li  corages 
fait  celui  noble  ki,  en  quelconques  estât  u  condicion,  sepuet 
eslever  deseure  fortune.  Et  li  plus  grans  biens  ki  soit  en 
noblece  des  gens,  ensi  come  on  parole  communément  de 
noblece,  c*est  c*une  coustume  est  entre  les  gens  ennée 
par  quoi  li  hoir  de  la  bonté  de  lor  anciestre  nei  fourlignent  ; 
dont  molt  afiërent  à  mesproisier  cil  ki  sunt  fins  de  la 
bonté  de  le  lignie  de  lor  anciestres,  et  cil  à  proisier  ki 
commencement  sont  de  bonne  lignie.  Et  jà  soit-ce  chose 
ke  li  uns  soit  plus  grans  amis  en  signerie,  n'est-il  mie  plus 
espoir  amis  ;  et  pour  ce  dist-on  ke  amistés  est  yweletes, 
maiement  de  corages,  laquele  souflst  à  la  vraie  amisté. 
Et  con  grant  force  cest  amistés  a,  poés  savoir,  quant  de 
toute  la  compaignie  humaine  ki  à  nature  est  conjointe,  ele 
est  entre  poi  de  gens  u  entre  deux.  Dont  aucunes  gens 
dient  ke  amistés  n*est  fors  consentemens  de  choses. divines 
et  humaines  avoec  cari  tes  et  bienvoellance.  Charités  ajouste 
seur  amour  perfection,  si  ke  c'est  ensi  come  amours  par- 
faite. Karités  vaut  autant  come  chiëre  unités.  Carités  pro- 
prement est  amors  à  Dieu.  Cest  nos  fait  Dieu  amer  pour 
lui-meisme,  et  nous  et  nos  proismes  pour  Dieu.  Le  soleil 
vœlent  oster  dou  monde,  ki  amisté  voelent  départir  ;  de 
laquele,  de  Dieu  ne  nous  est  mieudre  chose  laissié,  ne  plus 
joïeuse  ^.  K'est  plus  caitive  chose  ke  d'avoir  délit  en  molt 


*  SbMSCA,  Spkt.  XLIV. 

'  Cfr.  CicBRo,  laeliMS,d€  ÀmicUia^  xiii,  47. 


80  Ll  AKS 

de  choses  vaines,  si  k'en  honeurs,  en  gloire,  en  grans  éde- 
fices  et  en  aournement  de  son  cors,  et  en  corage  à  vertu 
appareiiliet,  ki  amer  et  raamer  puet,  nient  plus  déliter  ? 
Bienvoellance  et  amistë  del  humaine  lignie  tolue,  toute  joie 
en  est  ostée.  Au  monde  sunt  trois  choses  ki  font  à  proisier  : 
fois,  espérance  et  amours  ou  charités  ;  et  de  ces  trois  est 
amours  plus  grande  u  charités. 

CHAPITRE  XXV. 

Ois  capitles  ensegne  k'amistës  vraie  ne  se  puet  estendre 
cran  à  pluiseurs,  maÎB  à  un  seul.  . 

Pour  cou  ausi  ke  li  amans  ki  ayme  selonc  ceste  amisté, 
son  ami  doit  amer  sovrainement ,  et  sovrainetés  n'est  k'à 
une  chose  ki  toutes  les  autres  sourmonte  en  celui  genre  et 
n'a  nule  pareille ,  li  amis  selonc  ceste  amisté  n'aura  c'un 
seul  ami,  quant  le  doit  amer  sovrainement.  Et  s'il  vient  bien 
à  pluiseurs  autres  pour  aus-meismes,  pour  le  bien  k'il  en 
aus  set,  n'est-il  mie  lor  amis  à  droit  parler,  mais  leur  bien- 
voellans  ;  laquele  bienvoellance,  pour  ce,  si  con  dit  est, 
k'ele  mie  n'est  amistés,  car  ele  est  bien  à  nient  conneus,  là 
ù  amistés  n'est  mie,  peutestre  à  pluiseurs,  et  amistés  non. 
Car  amis  selonc  ceste  amisté  s'a  selonc  un  samblant  de 
sourhabondance  eu  amant,  se  on  regarde  la  grandece  et  la 
quantité  del  amour.  Mes  s'on  regarde  le  raison  d'amer, 
il  n'i  puet  trop  avoir  ne  sourhabondance  ;  car  il  n'avient 
mie ,  ke  uns  viertueus,  ki  par  raison  ordene  ses  désir- 
riers ,  aime  un  autre  trop  sourhabondamment.  Sourha- 
bondans  amours  n'est  mie  née  à  estre  entre  pluiseurs, 
mais  à  un  sans  plus,  ensi  qu'il  apert  en  l'amour  d'omme 
à  feme  :  ke  on  ne  voit  mie  c'uns  bons  aime  pluiseurs 


D'AMOUR.  81 

femes  trop  sourhabondamment.  Dont  il  apert  ke  ceste 
amours  honest6,ki  parfaite  est,  ne  puetestre  entre  pluiseurs. 
Selonc  ausi  ceste  amistë  parfaite,  li  ami  s*eutreplaisent  et 
enjoïssent  ensanle  moût  durement  ;  mais  ce  n*est  mie 
legiere  chose  ke  pluiseur  puissent  moût  à  un  plaire  ;  car 
poi  de  gens  trueve-on  en  quex  il  n'ait  aucune  chose  desplai- 
sable  à  homme  en  aucune  manière  désirant,  pour  moût 
de  dëfautes  de  gens  et  des  contrariétés  k*il  ont  ensamble  ; 
dont  il  avient  quant  il  molt  plaist  à  un,  as  autres  molt  plaire 
ne  puet.  Par  aventure  ausi  ne  seroit  mie  bon  ne  proufitable 
ke  à  un  plaisissent  pluiseur  ;  car  con  li  ami  doient  ensamble 
vivre,  et  penser  li  uns  as  afaires  del  autre,  il  ne  puet  mie  à 
Ini-meisme  entendre.  En  quoi,  par  aventure,  il  pert  sovent, 
et  est  retrais  de  son  plus  grant  bien.  Pluiseurs  amis  ausi 
ne  devons  mie  faire  en  quelconques  manière  d*amisté  ;  en  Je 
proufitable,  pour  cou  que  se  uns  bons  a  pluiseurs  amis,  des- 
quels il  rechoive  aucun  bien  ne  service,  il  covient  ke  il  face 
as  pluiseurs  bien  et  service  ;  et  c'est  moût  coustable  et  grans 
travaus,  si  k'à  paine  soufiroit  li  tans  de  la  vie  celui  ki  vol- 
roit  ce  faire.  Se  dont  il  sont  ami  pluiseur,  ki  ne  covigne  à 
sa  propre  vie,  il  en  a  trop  et  s'enpôchent  sovent  Tomme  de 
se  bonne  vie,  ki  gist  en  œvre  de  viertu  ;  car  quant  uns  bons 
trop  sourhabondamment  entent  as  besoignes  d'autrui,  il 
s'ensuit  k'il  ne  puist  à  lui-meisme  entendre  ne  sa  vie  droit 
ordener.  En  l'amisté  délitable  soufissent  ausi  poi  d'ami  ; 
car  délectations  de  defors,  ki  est  selonc  aucun  déduit  de 
vivre  ensanble,  ki  par  tes  amis  est  aquise,  est  en  la  vie 
humaine  quise,  ensi  con  li  sausse  es  viandes  :  laquele  se  poi 
en  est,  ele  soufist  :  ensi  poi  d'ami  soufissent  à  délectation 
c'on  qnière  des  gens,  pour  avoir  aucune  fie  par  poi  de  tens 
récréation.  En  amisté  vraie  n'est  mie  multitude  d'amis 
nécessaire,  mais  mestier  avons  de  tes  amis  avec  lesquex 


82  L1  ARS 

nous  puissons  vivre  selonc  ce  que  dit  est  par-devant,  laquele 
est  selonc  amistë  viertueuse  plus  covignable.  Or  est  chose 
manifeste  que  ce  n*est  mie  possible  ke  uns  bons  vive  avec 
trop  grant  plente  de  gent  asquels  il  parte  le  sien  et  lui- 
meisme,  c*a  vraie  amour  covient.  Conneute  chose  soit  ausi 
k*il  covient  vivre  ensamble  lesi  amis;  et  ensi  s'aucuns  a 
pluiseurs  amis,  il  covient  ke  tôt  cil  soient  ami  ensamble: 
autrement  ne  poroient-il  vivre  ensamble  ne  demorer  ;  et 
checi  est  trop  fort  ;  car  mauvaisement  puent  iestre  pluiseur 
d'une  volentë,  k'il  covient  en  la  vraie  amistë,  s'ele  doit 
estre  bien  maintenue.  Car  aucune  fie  li  convenroit  esjoïr 
avec  l'un  de  ses  amis  et  avec  l'autre  avoir  tristece,  ki  estre 
ne  puet  de  faire  deus  choses  ensamble  contraires  :  dont  il 
n'est  mie  boin  c'uns  home  quière  pluiseurs  amis  très  amés, 
ne  à  pluiseurs  trës-amés  se  rende.  Mais  tant  en  face  k*il 
soufisse  à  ce  vivre  ensamble.  Et  avenir  ne  le  voit-on  mie 
c'uns  hom  soit  trës-amés  de  pluiseurs,  si  qu'il  apert  en 
l'amour  de  luxure  ;  par  coi  il  apert  ke  parfaite  amours  est 
en  une  manière  de  sourabondance,  ki  ne  puet  estre  gardée 
k'à  poi  u  à  un  seul.  Car  ce  ki  est  superhabundanee  aiiert  à 
pau  u  à  un,  car  ne  puet  avenir  à  pluiseurs  k'il  ataingnent 
à  la  souvraine  perfection  pour  les  très-grans  et  pluiseurs 
empéchemens  et  dëfautes  ki  sunt  ens  es  gens  ;  et  on  doit 
ausi  avoir  l'ami  esprové  et  vesqut  ausi  amiablement  avec 
H  ;  et  mauvaisement  puet-on  avoir  bien  l'esprueve  de  plui- 
seurs :  car  tout  cil  ki  ami  se  monstrent ,  ne  le  sont  mie. 
Et  si  doivent  ausi  li  ami  ensamble  vivre  et  esjoïr,  et  doit 
peser  un  des  amis  del  annui  del  autre  autant  con  del  sien 
meisme;  et  c'est  grief  afaire  as  pluiseurs.  Mais  selonc  les 
autres  amistes,  la  dëlitable  et  la  proufitable,  puent  bien 
estre  pluiseur  ami,  ne  mie  selonc  sourhabundance  ;  car  ki 
phis  porte  de  délit  u  de  prouflt  en  ces  amistës  nient  soura- 


D'AMOUR.  83 

bondamment,  c'est  cil  ki  plus  est  amës  ;  et  pluiseur  pueent 
bien  porter  ywel  proufit  u  yvel  délit.  En  ces  amistës  rie 
quiert-on  nul  bien  parfait,  ne  raisonable,  ne  perfection 
selonc  raison,  si  c*on  fait  en  la  vraie  ;  et  pour  ce  pueent 
estre  selonc  ces  amistes  pluiseur  ami.  Car  nule  sovrainete 
il  ne  quièrent  en  ciaus  kMl  aiment  :  mais  le  prouflt  u  le 
délit  k'il  en  ont,  ki  en  pluiseur  pueent  estre  ywel  ;  car  plui- 
seur pueent  bien  rendre  un  meisme  proufit. 


CHAPITRE  XXVI. 

Cis  capitles  muet  une  question,  se  entre  un  grant  signour 
et  un  povre  home  puet  avoir  amistë  vraie. 

Mais,  se  entre  un  grant  signour,  si  corne  un  roi  et  un 
moïen  chevalier,  et  soient  tout  doi  ywel  ens  es  biens  ki  ne 
lor  pueent  estre  tolu  (ce  sunt  :  sciences  et  vertus),  et  diffé- 
rence n'ait  entr*iau8  fors  siguourie ,  s'entr'iaus  deus  puet 
avoir  vraie  amisté,  demanderoit  aucuns.  Et  il  samble  ke 
nenil.  Car,  si  corne  dit  est,  amistës  doit  iestre  entre  ywës  ; 
et  ce  ne  diroit*on  mie,  ke  li  rois  li  doie  partir  son  roialme 
u  lui  roi  faire  ;  par  coi  il  ne  puet  avoir  y  weleté  entr'aus  deus 
et  ensi  i  fourra  amistës.  Encore  li  plus  grans  gueredons 
c  on  puisse  rendre  à  home  viertueus ,  pour  sa  vertu ,  est 
honeurs,  et  si  ne  li  puet^on  faire  nule,  tant  soit  grande,  ki 
soit  eovignables  gueredons  ne  soufissans.  Et  tout  ausi  ke 
ens  &s  amours  ki  sont  pour  proufit  u  pour  délit,  li  uns  amis 
rent  al  autre  che  ki  plus  grant  est,  selonc  ces  amistës; 
ausi  con  li  amis  pour  proufit  rent  à  son  ami  proufit  et  cil 
pour  délit  au  sien  rent  délit  ;  lesquex  coses  sont  plus 
grandes  selonc  ces  amistës  :  ensi  li  ami  viertueus  doient 
rendre  ce  ke  plus  grant  est  selonc  lor  amistës,  et  ce 


84  LI  ARS 

samble  honears  :  dont  il  samble  ke  sHl  sont  ami ,  ke  ausi 
grant  boneur  portera  li  rois  au  cbevalier,  con  fera  li  cbeva- 
liers  au  roi  ;  quant  toutes  les  honors  ke  li  rois  puet  porter 
au  chevalier  ne  sunt  mie  soufissans  gueredons  an  bien  et  à 
la  vertu  ki  en  lui  est.  Et  devera  ausi  voloir  li  rois  c'en  Ton- 
neure,  ausi  corne  lui-meismes  etke  li  rois  Fonourast  autant 
con  cis  ferait  le  roi  ;  et  ke  li  rois  volsist  ke  il  autant  fîist 
honnerés  com*il*meismes,  ne  diroit  nus  ke  che  fust  chose 
avenans,  ne  ke  li  rois  le  deûst  faire  ;  et  autrement  ne  puet  li 
rois  faire  envers  lui  ce  k*il  doit,  ensi  corne  il  samble  ;  et  che 
ne  doit-il  pas  faire.  Pour  ce  samble  k'entr'aus  ne  puist  avoir 
tele  amistë . 


CHAPITRE  XXVII. 

Cis  capitles  met,  ains  k'il  aviègne  à  la  rasponae,  oe  dont 

ele  sera  traite. 

A  la  response  de  ceste  demande,  covient  savoir  qu*il  est 
une  manière  d*amours  ki  est  selonc  souvrainetet,  ensi  con 
de  sovrain  à  dessourain  \  si  con  de  père  al  enfant,  de  vieig 
à  joueue,  de  baron  à  sa  feme  et  dou  commandant  à  celi 
ki  est  commandes.  Et  entre  ces  manières  a  différence 
aucune.  Car  autre  chose  vieut  li  pères  al  enfant  et  li  com- 
mandères  au  commandet;  et  ausi  li  pères  au  fil  et  li  fils  au 
père,  et  li  barons  à  se  feme  et  la  feme  au  baron.  Et  en  ces 
amours  ne  rent  mie  li  uns  al  autre  une  meisme  chose; 
ensi  comme  on  fait  en  Tamour  pour  proufit,  là  ù  tout  doi 
rendent  proufit;  ne  se  n'el  covient  mie  ausi  querre.  Car 
quant  li  fils  à  son  père  fait  si  come  à  celui  ki  Tengendra, 
et  li  pères  au  fil,  ausi  come  à  son  engenreure,  icele  amours 

• 

*  On  lit  :  dessousirain  dans  le  ms.  Crov. 


D*AMOUR.  85 

puet  estre  parmenable.  Ne  ne  covient  mie  ke  li  uns  envers 
l'autre  face  cou  ke  li  autres  fait  vers  li  ;  mais  k*il  fâchent 
ce  que  requièrent  lor  estât.  Et  ensi  faisant,  gardent-il  bien 
la  jweleté  de  tele  amour.  Car  tele  amours  doit  estre  selonc 
proportion,  c*est  à  dire  selonc  aucun  regart  amesuré;  si 
que  li  plus  aimables  mieus  soit  amés  k'il  n'ayme,  et  li  plus 
pronfitables  et  li  plus  délitables  et  li  plus  honorables.  Et 
quuit  en  l'amour  ki^est  selonc  sovraineté  et  dignité,  li 
regars  et  li  proportions  i  est  gardée,  s'est  faite  en  aucune 
manière  yweletés,  selonc  ce  ke  tele  amours  requiert. 
Laquele  yweletés  doit  estre  quise  en  toute  amour,  car  ele 
est  ensi  comme  commencemens.  Car  s'il  sunt  aucun  entre 
lesquex  il  n'ait  yweleté,  mais  il  i  ait  grant  différence,  si 
come  d'un  bien  bon  à  un  bien  movais,  d'un  bien  riche  à  un 
bien  povre,  il  porra  malvaisement  entre  aus  avoir  amistés  ; 
et  ce  véons  :  car  s'il  avient  ke  doi  enfant  s'entr'aiment  en 
lor  jouenece,  et  li  uns  demeure  tousjours  ensi  come  enfens 
et  li  autres  deviegne  sages  et  viertueus,  amistés  si  faurra 
entreaus,  pour  l'eslongement  de  yweleté  ;  laquele,  si  con  dit 
est,  est  ensi  come  commencemens  d'amisté. 


CHAPITRE  XXVIII. 

Cis  capities  estrait  de  ce  ke  devant  est  dit,  ce  dont  on  puet 
à  la  question  et  as  raisons  mises  respondre. 

De  ce  que  dit  est ,  tant  aions  k'en  l'amisté  ki  est  entre 
sovrain  et  dessourain ,  ne  convient  mie  ke  li  uns  rende 
al  autre  une  meisme  chose ,  ne  querre  ne  le  doivent,  mais 
sans  plus ,  selonc  ce  ke  leur  estât  requièrent.  Après  come 
il  soient  doi  estât,  li  uns  est  d'omme  sachant  et  viertueus, 

U  aïs  D*AHOUft.   —  I.  6 


86  LI  ARS 

pleins  de  viertus  et  de  bonnes  meurs ,  et  li  antres  de  prince 
ki  est  en  grand  signourie  ;  et  honeurs  soit  offre  de  rëvë- 
rence ,  en  tiesmoignage  de  viertu  :  se  on  porte  le  prinche 
honeur,  ce  est  en  tiesmoignage  k'il  afiert  à  son  estât  k*il 
soit  yiertueus.  Et  selonc  ces  deus  estas,  sont  deus  manières 
d'onneurs.  Car  on  doit  à  viertueus  porter  honeur  pour  sa 
vertu,  si  con  lui  croire  en  ses  consiaus  et  lui  débonnaire- 
ment  araisnier,  et  en  mainte  autre  manière ,  et  le  prince, 
pour  sa  princet  et  sa  signourie,  obeissement  et  service.  Et 
tels  honeurs  ne  covient*il  mie  rendre  au  viertueus  pour  sa 
viertu;  car  c'est  Teneurs  deûwe  au  prince  pour  sa  signourie. 
Or,  retournons  à  no  propos,  se  li  rois  et  li  chevaliers 
pueent  estre  ami  :  je  dis  ke  oïl  ;  car,  selonc  ce  que  mis  est, 
il  sunt  viertueus  tôt  doi ,  par  coi  il  pueent  bien  estre  y wel 
tout  doi  selonc  viertut,  et  ensi,  tant  come  à  ce,  ami  parfait  ; 
et  pueent  ywel  rendre  li  uns  al  autre  de  ce  k'apartient  à 
viertu  ;  et  tant  come  il  monte  à  la  sovrainete ,  i  a-il  aussi 
amisté  etywelete;  car,  si  con  dist  est,  al  amour  ki  est 
entre  sovrain  et  dessourain ,  ne  covient  mie  rendre  une 
meisme  cose  ;  ains  est  amours  et  yweletés  bien  gardée,  se 
cascuns  Mt,  selonc  Testât  ù  il  est,  son  avenant.  Et  pour  ce, 
ne  covient-il  mie  k'ausi  grant  honeur  que  li  chevaliers  porte 
le  roi  ke  li  rois  li  porte  ;  car  aucune  honeurs  est  deûwe  au 
roi,  pour  la  raison  de  la  signourie,  ki  n*est  mie  deûwe  au 
chevalier  ;  mais  toute  honeurs  ki  doit  estre  portée  à  home 
viertueus  por  sa  viertut,  li  doit  li  rois  porter.  Et  vous  dites 
que  toute  li  honeurs  c*on  li  puet  porter  n'est  mie  soufissans 
gueredons  à  la  vertu  ki  en  lui  est?  Je  dis  ke  c'est  voirs. 
Et  jà  soit-ce  cose  ki  ne  souflsse  mie  toute  li  honneurs ,  ne 
voet-il  mie  ke  ce  ki  est  mise  à  une  chose  et  ordenée  soit  à 
une  autre.  Car  ce  seroit  remuever  ordenance  naturele  et 
raisonable,  k'il  ne  quiert  mie.  Et  pour  ce,  ne  voet-il  mie  ne 


D'AMOUR.  87 

n'affiert  que  ii  honoursc'on  doit  faire  au  roi,  pour  la  raison 
de  sa  signourie,  Ii  soit  faite,  encore  ne  sofist  à  lui  tote 
honeurs  :  car  dont  ce  ki  doit  estre  rendu  pour  possance  et 
signouiie  seroit  rendu  pour  viertu  :  et  en  ce  seroit  ordene 
passée.  Et  si  apert  k*il  puet  bien  ayoir  entr'aus  amistë.  Et 
si  ne  renderoHt  mie  jwele  chose  Ii  uns  al  autre,  se  ce  n'est 
ensi  que  dist  est,  selonc  lor  estât,  ki  selonc  proportion  fait 
yweleté  et  selonc  mesure  de  Tun  estât  al  autre  ;  et  ceste 
amistë  si  doit  demorer  tant  corne  il  seront  viertueus.  Et  s*il 
arenoit  que  Ii  uns  ne  fesist  mie  vers  l'autre  ce  k'il  devroit, 
et  as  autres  œvres  ke  à  celés  ki  à  vertut  tourne,  se  mesist, 
ne  le  détroit  mie  ses  amis  laissier,  tant  corne  il  poroit 
aroir  espérance  k'a  bonne  voie  le  quideroit  retourner.  Mais 
s'ensi  avenoit  ke  Ii  uns  devenist  bons  et  Ii  autres  si  mauvais 
ke  nule  espérance-  ne  fust  de  lui  k'il  peûist  bons  devenir, 
l'amours  de  aus  deus  deveroit  départir  ;  car  trop  seroient 
loiug  de  yweleté.  Au  plus  riche  de  lui,  plus  poissant  et  plus 
honorable  acompaignier,  est  chose  doutable.  Fais  met  sour 
son  col,  ki  à  plus  riche  et  plus  poissant  de  Ii  s'acompaigne  ^  : 
Ii  riches,  s'il  ne  fait  mie  ce  k'il  doit,  si  se  coureche;  Ii  povres 
s'il  est  blechiés,  si  se  taist  *.  Se  vos  donnés  au  riche,  il  le 
prent,  et  se  rien  n'avés,  de  vous  se  départ  ;  se  proufltables 
Ii  estes ,  ii  vous  gardera  et,  en  sourrians ,  vos  biens  vos 
racontera,  en  disant  :  «  K'avés  à  faire  d'autres  biens  ke 
des  miens  ?  en  avés  assés.  »  Il  vos  confundera  en  ses 
viandes,  jusques  adont  k'il  vos  ait  del  tôt  au-desous  mis. 
Et  dont  vous  laira  ses  gabois  faisant  '.  Se  de  plus  riche  de 
vous  estes  apielés,  tost  vos  en  départes,  car  de  tant  plus 


*  nid.,  4. 

»  /M(i.,5,  6,7,8. 


88  LI  ARS 

VOUS  apielera  *.  Ne  soies  trop  enariaus  *,  ne  rien  ne  li  repro- 
vés  ;  ne  de  lui  trop  ne  vous  eslongiés ,  par  coi  il  ne  vous 
mete  en  oubli  ^.  Ne  laissiés  mie  ke  vérité  ne  li  dites  par  rai- 
son, et  ne  vous  fiés  mie  en  le  plenté  de  ses  paroles  :  en 
plenté  de  paroles  il  vous  tentera,  et  en  sourriant  enquerra 
vos  secrès  \  Prendes  bien  garde  à  vos  paroles,  car  vous  aies 
avec  vostre  grevant  ^.  Quele  compaignie  est  du  leu  et  del 
aignel,  depékeur  et  de  juste?  ensi  quel  pais  bonne  a  entre 
riche  et  povre  ^?  Li  mangiers  du  lion  est  li  bues  as  cams  ^. 
Ensi  est  li  povres  peuture  du  riche  '.  Ensi  corne  humilités 
est  al  orguilleus  abhominable,  ensi  a  en  desdaing  li  riches 
le  povre  ^.  Se  li  riches  est  courechiés,  il  est  pour  les  amis 
rapaisiés  ;  mais  se  li  povres  dechiet,  à  poi  près  des  amis 
est  fors  bouté  '®. 


*  Ecclûj  XIII,  12. 

*  \&T  :  couvriaus  daiiB  le  ms.  Croy.  —  M.  E.  Gachrt  (Olossaire 
roman)  cite  cuvrier,  cuurier  (formes  plus  rares  curier^  cuitroier 
et  cuivrier),  tourmenter,  chagriner,  gêner;  étymologie  cura^  latin. 
Il  le  donne  comme  synonyme  d'ensonnieTf  qui  a  bien  en  effet  le  même 
sens,  c  Ce  mot  est  teUement  rare  chez  les  trouvères,  dit-il,  qu^on  ne  le 
rencontre  pas  dans  les  glossaires.  »  On  peut  en  dire  autant  d^ enariaus. 
La  variante  est  précieuse  par  cette  circonstance  qu'elle  ÛJie  le  sens  des 
deux  synonymes,  qui  traduisent  ici  Tadjectif  du  texte  de  VEccldsias- 
tique  (xiu,  13)  :  Ne  sis  improbus.  Le  mot  enariansne  figure  non  plus 
dans  aucun  lexique. 

'  Eccli.,  XIII,  13. 

*  nid.,  14. 
»  Ihid.,  16. 
«  Ibid.,  22. 

'  Var  :  Chans.  (Ms.  Croy.) 

*  Ecclû,  XIII,  23. 
»  Ibid.,  24. 

«0  Ibid.,  25. 


D'AMOUR.  89 


CHAPITRE  XXIX. 

ris  capitles  met  aucuns  ensegnemens  ki  sunt  à  garder  entre 

vrais  amis. 

Et  se  vous  joués  et  mokiés  à  vostre  ami,  gardés  que  cou 
soit  en  tel  manière  qu'il  n'ait  matère  de  lui  courrechier  : 
on  dist  aucune  fois  voir,  d'on  corouche  celui  à  qui  on  le 
dist  ;  car  souvent  vérités  est  haineuse  \  Ki  giète  le  pière  ou 
pot,  il  le  destruit  :  ensi  ki  tenche  à  son  ami,  donne  occoi- 
sou  de  départir.  Se  sour  l'ami  traies  vostre  espée,  ne  vous 
en  despérés  ;  bien  trueve-on  voie  de  racorde  :  neis,  se  ses 
paroles  sont  tristes.  En  tenchiers,  en  vilain  reprovier,  en 
orguel,  en  révéler  les  secrès  d'amours  est  plaie  malicieuse  : 
en  ces  cas  est  griës  li  acorde  ^.  Ki  révèle  les  secrès  son  ami, 
il  ment  à  la  foi  d'amisté  ne  ami  ne  trouvera  ^.  La  douce 
parole  muteplie  les  amis  et  adébonairist  les  anemis  ^.  Acuser 
ne  devés  vostre  ami  se  il  envers  vous  ne  fet  cou  k'il  doit 
faire,  encore  face-il  à  reprendre  d'autrui.  Car  à  vrai  ami 
doit  soufire  k'il  face  bien  à  son  ami  ;  car  il  n'aime  mie  pour 
proufit;  ensi  ke  nous  véons  des  mères,  qui  il  soufîst  bien 
faire  à  leur  enfans,  encor  ne  lor  fachent-il  bien.  En  l'amour 
pour  proufit  u  pour  délit  reprent  li  uns  l'autre  :  car  en  icels 
amors  portent  li  amit  proufit  u  délit  pour  cou  k'il  béent  d'iaus 
ravoir  autel  ;  et  s'il  ne  le  truevent,  li  uns  se  plaint  del  autre, 
et  de  legier  li  amours  en  départ.  Ne  blasmés  la  cose  se 

*  Tbrent.,  Andria,!.  1  ;  Cfr.  Gicero,  Laelius^deÂmicitia,  xiv,  89. 

*  Fcdû,  xxu,  25-27. 
'  Eccli.y  xxvn,  17. 

*  Eceîùf  VI,  5. 


90  Lf  ARS 

sachiés  de  ciertein  quele  ele  est,  et  quant  vous  le  savés,  si 
le  corregiës  justement  et  débonnairement  ;  ne  loës  les  gens, 
si  les  aies  oii  parler  ;  car  li  parole  grand  signe  donne  de 
gens  connoistre.  Et  se  li  uns  amis  rechoit  bien  del  autre, 
il  doit  regarder  se  li  donnans  i  entent  nul  rendage;  lequel, 
s'il  se  perchoit,  se  rendre  li  puet  souflssant  chose,  faire  le 
doit  :  et  se  rendre  ne  li  puet,  garder  se  doit  de  prendre. 
Et  li  rendre  en  Tamour  proufitable  et  délitable,  doit  estre 
fais  selonc  Testimation  et  le  quidier  du  rechevant.  Car 
mieus  set  ke  che  li  a  valut  ke  li  donnans.  Et  en  tel  amour 
sont  li  bien  fait  pour  le  ravoir.  Mais ,  s'on  donne  aucune 
chose  selonc  Tamour  honneste,  dont  encore  n*entengent  li 
donnant  nul  gueredon,  est-on  tenut  par  raison  du  rendre 
selonc  l'estimation  et  le  quidier  dou  donnant,  soit  grand  u 
petit,  u  porte  grant  proufit  u  non.  Car  li  donnans  quide  et 
veut  faire  le  plus  grand  bien,  s'il  puet  :  dont  on  li  doit  rendre 
selonc  son  quidier.  Et  s'on  ne  li  rent,  il  n'acusera  ne  nç 
reprendera  son  ami ,  encore  lace-il  à  reprendre  d'autrui  ; 
car,  en  reprendant,  sambleroît-il  que  par  el  ne  li  eûst-il 
bien  fait  ke  pour  ravoir;  ke  faus  est  en  tele  amiste.  Li 
vrais  amis  d'amistë  partir  ne  se  puet  ;  mais ,  se  li  amours 
estoit  en  aucune  manière  blechié,  encore  en  tel  point  se 
rent  et  tient-il  pour  ami.  Et  regarder  doit-on  en  gueredon 
rendre ,  par  quoi  ce  ne  soit  mie  si  come  une  marcheandise, 
c'en  doinst  tantost  l'un  pour  l'autre  ;  car  aiisî  pèche  ki  gue- 
redon avancist  con  cils  ki  tart  donne  *  :  cou  c'on  tost  guere- 
donne ,  fait  sambler  ke  li  dons  soit  à  kierke  u  pau  prisiés 
à  cis  ki  le  donne  ;  et  ki  offre  plus  k'il  ne  doit,  il  a  doubles 
grasces.  Et  se  li  amis  reprent  l'autre,  ce  doit  estre  quant 
il  le  voit  ovrer  envers  autri  autrement  ke  raisons  ne  porte  : 

^  Sbneca,  de  Benejlciù,  vi,  43. 


D'AMOUR.  91 

soYent  aucun  plus  les  reprises  ke  les  batures  chastoient  et 
tel  repreudeur  doit-il  bien  oïr  ;  car  cui  oreilles  sont  closes 
à  entendre  le  vérité  de  son  ami ,  despérance  est  de  son 
salut  ^  ;  car  ki  le  mie  despite ,  petit  et  petit  va  à  nient  ^  ;  le 
méfiait  reconnoist  ki  le  reprendeur  u  le  juge  fuit.  Ki  lui- 
meisme  n'entent  et  autrui  oïant,  riens  en  son  cuer  ne  met, 
ois  à  riens  n*est  utiles  :  bien  ferés  se  vous  créés  tous  dire 
ce  ke  vous  faites.  Corrigiés  vostre  ami,  par  quoi  par  aven- 
ture il  n*entenge  mie  k*il  ait  méfiait»  et  die  :  je  ne  fis  nul 
mal;  et  s*ille  connoist,  k'il  ait  honte  d'autre  fois  faire  ^.  Ki 
le  mefiaisant  amainne  à  bone  voie,  il  Ta  gaaigniet  ;  et  ki 
lait  périr  celui  qui  corrigier  puet,  li  sans  de  celui  sera 
requis  de  le  main  celui  ki  ne  corrige.  Il  est  aucune  reprise 
mençoignable  en  Tire  dou  tenceur  *  ;  et  autre  ki  est  bonne  eu 
la  débonnaireté  dou  sage  et  del  ami  :  mieus  vaut  reprendres 
ke  courrechier  ^  :  et  celui  ki  se  counoist  et  amender  vient 
nient  eslongier  et  lui  faire  en  aucune  manière  penance  faire, 
par  coi  il  fuïse  volentrivementmefiaire^.  Ki  het  iestre  repris, 
il  est  en  voie  de  pechier  ^  ;  méfiait  avés,  ne  vous  i  amordés 
plus  *  ;  li  dent  de  pechiet  sont  dent  de  lion,  les  gens  ociant  ®  ; 
si  con  le  serpent,  le  méfiait  fuïés;  car  se  vous  le  soustenés, 
il  vous  dechevra  *®  ;  et  ki  Diu  crient  tost  à  soi  retourne  :  et  li 


'  CicKKo,  Laelitts,  (le  Amicitidy  \xiv,  00. 

*  Eccli,^  XIX,  1. 
^  im..  13. 

*  im.,  28. 

•"*  Var  :  Corregier.  (Ms.  Croy.) 

•  Ecclû^  XX,  1. 
'  /Mrf.,  x\!,  7. 
«  Ihd.,  1. 

•  TWa.,  3. 
«•  7Wrf.,2. 


92  LI  ARS 

acoroplissemens  de  la  cremeur  de  Dieu  est  savoirs  et  sens  ^ . 
Kiconques  en  pensée  de  droiture  se  départ,  en  ténèbres  est 
jà  pecans.  Ne  si  cruelment  n'aflert  amis  à  reprendre,  par 
coi  on  le  crieme  et  on  ait  de  lui  paour.  Car  con  cremeur 
viegne  par  defaute  de  pau  croire  son  ami ,  lequel  contraire 
en  vraie  amour  covient ,  entre  amis  n'ara  point  de  cremeur, 
nient  plus  ke  lui-meismes,  quant  amis  est  autres  je.  Nous, 
de  tant  meins  autrui  corage  hardiement  reprendre  devons, 
ke  nous  savons,  ke  par  nostre  veûe ,  nous  ne  poons  les 
ténèbres  d'autrui  corage  enluminer.  Et  quant  autrui  re- 
prendre volons  netiier  nos  devons,  car  l'ordure  tierdre  ne 
puet  li  mains  de  boe  conchiie.  Cremeurs  n'est  mie  en  amisté  ; 
mais  parfaite  amours  met  fors  cremor.  Car  cremeur  à  cis 
ki  crient,  sanlent  aucun  mal  avoir  entr'iaus.  Dont  cil  ki 
crient  n'est  mie  parfais  en  vraie  amours  ;  mais  vergondeus 
doit-on  estre  de  son  meffait;  et  garder  s'en  doit  li  amis, 
pour  ce  ke  par  son  meffait  ne  soit  à  son  ami  cause  de 
tristeche  par  ses  malvaises  œvres. 


CHAPITRE  XXX. 

Cis  capitles  enseigne  par  quel  defaute  amisté»  puct  desevrer 

,et  par  quel  ne  doit  defalir. 

Et  ensi  con  les  œvres  amables  siint  si  come  comence- 
mens  del  amisté,  en  tel  manière  li  défaute  si  est  comen- 
cemens  de  la  desevrance,  et  le  défaute  ten-je  quant  on  faire 
le  puet  et  on  ne  fait  mie.  Et  se  li  uns  amis  est  eslongiés  del 
autre,  jà  soit-ce  chose  k'il  ne  face  œvres  amables  li  uns  al 

*  Ecclû,  XXI,  13. 


D'AMOUR.  93 

autre,  ne  départ  mie  li  amistés  ;  mais  k*il  le  fâchent  quant 
il  en  aront  pooir;  car  il  ne  covient  mie  vivre  les  amis 
ensanle  ensi  con  bestes  en  une  pasture  ;  mais  des  corages 
doivent  cil  estre  tousdis  ensamble,  en  faisant  œvresplaisans 
et  amistables,  toutes  les  fois  k^l  pueent  Tuns  al  autre.  Ne 
tencier  ne  doit-on  mie  ;  car  nule  rien  n'est  tant  deshoneste 
con  d'avoir  tençon  à  celui  avec  qui  on  a  vescut  si  con  ami. 
Et  on  ne  doit  mie  ausi  demorer  avec  gens  dessamblans  ne 
de  diverses  opinions,  car  sovent  i  avient  rancuer.  Avec  ausi 
les  amis  absens  puet-on  avoir  conversation  quand  on  voet  et 
tans  voirs  est  que  la  présence  nous  alecrenist  *  ;  dont , 
aucune  fie,  quant  à  eaus  parlons  u  jeûons  par  l'ententivetë 
et  le  yvroigne  dont  empli  sommes,  ne  savons-nous  ke  nos 
faisons  ne  n'i  pensons  mie;  mais  en  remirersovent  Testât  ù 
nous  avons  estet,  souvent  perchevons  plus  grant  solas  par 
le  connissance  ke  dont  avons ,  ki  devant  estoit  ensi  con 
morte.  Car  la  connissance  dou  bien  fait  le  solas  et  le  déduit 
de  la  chose  eue  ;  car  li  biens  c'en  a,  s'il  n'est  conneûs,  petit 
engenre  de  solas.  Et  pour  ce  de  ywel  corage  devons  porter 
l'absense  de  nos  amis  ;  car  encore  présent  sunt  il  moult 
absent.  Regardés  les  desoivres  de  la  nuit;  et  puis  les  afaires 
à  cascun  divers  asquex  il  covient  iestre  ententif ,  après  les 
secrès  lius  et  estudes  ;  vous  véés  ke  pau  nos  tolent  li  pére- 
grinage  et  les  voies  et  les  rainables  demojpées  des  amis.  La  • 
possession  et  la  présence  del  ami  doit-on  avoir  en  corage, 
car  celé  ne  faut  onques;  tousjours  est  amis  présens.  Canque 
li  plaist  de  son  ami  toujors  voit:  cis  estudie  avec  mi, 
mangue  et  boit,  dedens  mi  est  et  je  en  lui  *  :  et  che  ke  par 
cors  ne  puet  estre  furnit,  est  acomplit  par  pensée.  Et  ne 


'  Seneca,  Ejpist.^  Lv. 


94  LI  ARS 

mie  li  bien  faires  à  aucun  ^  fait  Tami  *  ;  mais  avec  ce  la  boue 
volontés  c*on  a  de  tousjours  faire  quant  on  puet  :  car  il  avient 
sovent  que  cil  ki  ayme  pour  bien,  si  est  amés  pour  prouât; 
et  cils  se  faint  à  estre  vrais  amis  en  faisafit  aucune  fie  les 
œvres  ki  à  vraie  amisté  apartienent  ;  mais  pour  ce  k'il  à  le 
vraie  amor  n*a  mie  vraie  entention ,  mais  à  la  prouâtable, 
se  n'est-il  mie  nommes  vrais  amis,  aussi  come  à  tele  amour 
soit  avec  le  fait  requise  et  nécessaire  bonne  volontés  ;  et  de 
teus  ki  ensi  se  faignent  vrai  et  si  ne  le  sunt  mie,  trueve-on 
maint  ;  et  tel  si  font  molt  à  blasmer ,  quant  par  eaus  est 
déchus  li  vrais  amis  ;  et  li  vrai  perdent  à  estre  conueût  et 
souvent  à  estre  amet.  Et  plus  font  cil  faus  amant  à  blasmer 
ke  cil  ki  faussent  la  monnoie  :  car  de  tans  con  li  faussetés 
est  de  plus  noble  chose  et  de  plus  honorable,  tant  fait  ele 
plus  à  mesprisier. 


CHAPITRE  XXXI. 

Cis  capitles  muet  une  demande  s^on  se  doit  miens  amer  k'autrui. 

Demander  puet-on  s'on  se  doit  mieux  amer  qu*autrui?  et 
il  semble  que  non  ;  car  nous  véons  c*on  blasme  ciaus  ki 
s'aiment  sovrainement,  enquêtant  lor  proufis  u  lor  délis, 
ensi  con  lui  amer  fust  maus.  Car  li  malvais  si  s'aiment  et 
quèrent  sovrainement  lor  biens,  et  que  pieur  sont,  plus  le 
quiërent;  et  en  ce  sunt-il  durement  blasmet  quant  il  ne 
quièrent  fors  lor  bien  ;  et  li  viertueus  ne  œvrent  mie  seule- 
ment pour  eaus,  mes  por  autrui,  et  pour  Tuevre  de  viertu  ; 


•  Var  :  AutnU.  (Ms.  Croy.) 

*   SeNECA,  Jfj9il^,  XIX. 


I 


DAMOUR.  95 

et  kl  Staline  plus  c'autrui,  puisk'amers  est  voloirs  à  che  c*on 
diïpe  bien  faire  sovraineinent,  on  se  voira  sovrainement 
bien,  et  ensi  n*ara-on  cure  se  de  loi-meisme  non.  Et  ce  est 
yisces ,  par  coi  il  sanle  c'on  ne  se  doit  mie  amer  plus  k'au- 
trui.  A  ce  respon-ge,  c*on  se  doit  plus  amer  ke  nul  autre, 
tant  con  del  amour  vraie  et  viertueuse  ;  ne  se  puet  nus  haïr, 
simplement  à  parler;  car  cascuns  naturelement  apëte  et 
désire  à  lui  bien;  car  nus  ne  puet  riens  désirer,  se  ce  n*est 
sus  raison  et  samblance  de  bien  ;  car  mal  avoir  u  désirer 
est  sajos  se  volonté ,  et  aucun  amer  est  voloir  celui  bien  ; 
dont  nécessaire  est  ke  cascuns  s*aime  et  impossible  est  ke 
nus  simplement  se  hache  ;  et  par  aventure  et  selonc  aucune 
manière  samble  c'en  se  hache,  quant  on  désire  ce  ke  selonc 
aucune  manière  est  bon  et  simplement  mauvais ,  u  quant 
aucuns  aime  les  biens  ki  sont  selonc  le  mains  bone  partie 
de  lui  ;  si  ke  quand  on  aime  plus  les  biens  du  cors  ke  de 
àme;  ^t  dont  dist-on  c*on  se  het;  mais  ce  n*est  mie  sim- 
plement, mais  selonc  partie  u  par  aventure;  et  selonc  ces  deus 
manières,  ki  ajme  malvaisté,  il  ne  het  mie  sans  plus  s'âme, 
mais  lui  et  li  amours  à  lui-meisme  est  dite  largement  ; 
car  proprement  à  parler,  amours  si  est  entre  deus  extrémi- 
tés, c'est-à-dire  deus  corons  d'une  chose  ;  entre  ques  deus,  uns 
moïens  est,  si  ke  del  amant  et  del  amet.  Mais  pour  ce  ke  les 
œvres  sont  premières  à  lui-meismes  k*à  son  ami  et  à  son 
ami  après  par  le  comparison  de  lui-meismes,  si  samble  estre 
amistés,  Famours  ki  à  lui-meismes  est.  Et  la  raison  pour- 
quoi les  œvres  amables  sont  faites  par  le  comparison  à  lui- 
meismes,  si  est  ceste  :  à  premiers  si  devons  savoir,  ke  les 
œvres  selonc  Lesqueles  les  amistés  sunt  déterminées ,  sunt 
selonc  proportion  et  mesure  à  lui-meismes;  car  nous  disons 
celui  ami  al  autre  ki  fait  à  aucun  ce  k'il  feroit  à  lui-meismes 
çt  ke  les  œvres  soient  prises  selonc  lui-meismes  apert. 


96  LI  ARS 

Nous  disons  ke  ce  sont  œvres  d'amistê  quant  li  uns  vieut  al 
autre  bien,  et  lî  fait  et  pour  celui  k'il  ayme  :  et  che  si  volons 
à  nous  sovrainement  et  premiers.  Après  nous  désirons  vie 
à  nos  amis  pour  aus-meismes  ne  mie  pour  no  prouflt;  et  se 
ensi  estoit  k'amistës  fust  départie,  pour  ce  ke  je  ne  l'eusse 
mie  vrai  ami  truevé,  et  k'il  faingnoit  à  iestre,  volroi-je 
toutes  voies  k'il  vesquist,  et  lui  doi  voloir  plus  de  bien  k'à 
un  autre,  ke  je  onques  n'amai ,  quant  il  est  vaissiaus  en  qui 
jadis  m'amour  reposa  ;  maiement  se  li  departirs  ne  vient  de 
si  très-grant  malvaisté ,  dont  je  soie  pour  lui  ensoingniés. 
Vostre  viel  ami  ne  laissîës  mie;  li  noviaus  n'iert  mie  sam- 
blans  à  lui  :  vins  noviaus,  amis  noviaus;  et  quant  enviésis 
est,  s'est  bieus  *  par  saveur  *.  Et  s'on  est  déchut  aucune  fie, 
c'en  quide  celui  ami  ki  ne  l'est  mie,  n'est  point  merveille  ; 
car  nus  n'a  si  certaine  main  en  bénéfices  ki  ne  soit  sovent 
dechius  *;  et  pour  ce,  la  chose  dont  la  venue  est  nient  cer- 
taine, assaïer  doit-on,  pour  savoir  s'avenir  poroit.  Car 
iestre  ne  puet  à  celui  ki  vieut  assaïer,  k'il  aucune  cose  ne 
trueve  :  dont,  s'on  n'a  ami,  on  le  doit  querre  et  pourchacier. 
Encor  dist-on  que  li  ami  voelent  ensamble  vivre  et  eslisent 
une  meisme  chose,  et  s'éjoïssent  li  uns  del  bien  del  autre  : 
et  li  mal  lor  desplaisent;  et  ces  choses  nous  volons  sovrai- 
nement à  nous.  Et  ke  nous  nos  doïons  bien  voloir  et  vivre 
sovrainement,  et  méement  tant  con  il  a  entendement  apert; 
car  cascuns  si  doit  désirer  à  estre  boins  et  viertueus  ;  et  à 
ce  ne  puet-on  venir  sans  vie  et  meisment  sans  celi  ki  appar- 
tient al  entendement,  c'est  savoirs  :  car  c'est  ce  ki  plus  fait 
l'omme  boneureus;.ke  cascuns  désire  à  estre ,  car  plus  doit- 
on  désirer  à  bien  vivre  ke  à  vivre  sans  plus.  Li  preudons  est 

*  Var  :  Bus.  (Ms.  Croy.) 

*  Eccîù,  IX,  14-15. 

'  Seneca,  Epist.  Lxxxi. 


D'AMOUR.  97 


fais  en  trois  manières  :  par  nature,  par  coustume  et  par  doc- 
trine. Li  première  manière  est  donnée  de  par  Dieu,  la 
seconde  par  usage,  et  la  tierche  par  parole. 


CHAPITRE  XXXII. 

Cis  capitles  prueve  ke  li  viertneus  doit  Toloir  avoir  richeces 
amesurées  et  en  occoison  de  ce  met  plnseurs  notables. 

Et  biens  ausi  autres  nous  nous  devons  voloir,  si  con 

richeces  ;  car  eles  sunt  ensi  corne  estrument  à  vertu.  Car  ki 

povres  est,  il  n'a  que  donner,  par  quoi  il  ne  puet  estre  larges 

ne  avoir  le  vertu  de  largece  selonc  son  milleur  estât.  Car 

li  abis  sans  plus ,  c'est-à-dire  la  manière  de  savoir  ovrer 

viertueusement,  ki  par  souvent  ouvrer  est  aquis,  si  k'aussi 

ke  de  coustume  à  manière  d'ouvrer  viertueusement,  n'est 

mie  vertus  ;  ne  le  fait  mie  en  son  milleur  estât  ;  car  les 

œvres  de  vertu  sovrainement  ne    sont  mie  seulement  en 

savoir  bien  ouvrer  et  en  avoir  bien  ouvret,  mais  ou  bien 

faire,  et  pooir,  et  voloir.  Car  li  lœnges  de  vertus  si  est  en 

œvre  ;  de  lequele,  quant  on  sovent  se  dëlait ,  nécessaire 

chose  est  c'on  se  retourne  à  maint  autre  estude  :  dont,  li 

abit  sans  ovrer  ne  font  mie  ciaus  parfais  ki  les  ont,  et  li 

voloir  des  gens  ne  puent  estre  ausi  conneût  parfaitement, 

se  che  n'est  par  esprueve  ;  dont  li  povres  n'a  mie  grant 

pooir  d'autrui  aidier,  ne  de  donner  ;  par  coi  il  puet  malvai- 

sement  estre  larges,  selonc  le  milleur  estât  de  ceste  vertu. 

Et  ces  richeces  ne  doit-on  mie  querre  sans  tienne  ;  mais 

eles  doivent  estre  amesurées ,  selonc  ce  k'il  doit  souâre  à 

son  estât  pour  vivre  viertueusement;  car  trop  grans  richeces 

destourbent  bien  plus  grant  bien  et  plus  noble  chose,  si  con 


98  LT  ARS 

sftToh*  et  Tenqueste  de  la  téritet  des  choses.  Et  poar  ee  pria 
Salemons  li  rois  à  iK)6tre  Signeur  k'il  ne  li  donnast  ni 
richece  ne  povretë,  mais  sans  plus  ce  ki  à  se  vie  estoit  néces- 
saire ;  por  ce  ke  par  aventure,  se  saoules  fust  k'il  ne  rendist, 
et  povres  fais  parjurast  le  non  de  son  créateur.  Cil  cui  bien 
et  richeces  ne  samblent  trës^grant ,  encor  soit-il  sires  de 
tout  le  mont,  si  est-il  povres  et  chëtis  ^  Car  cil  I9  poi  a  n'est 
mie  povres,  mais  ki  mains  a  k*il  ne  covoite  '  ;  car  povretes 
si  est  défaute  et  ki  covoite  plus  k'il  n'ait,  de  tans  est-il 
povres  et  défaillans.  Ausi  con  la  maladie  suit  Tomme  gisant 
sour  paille  u  sor  lit  d'or,  ensî  povretes  et  avarisses,  ait  li 
bons  poi  d'avoir  u  grant  plenté,  tousjours  le  poursuit  ses 
maus  ^.  Ghétis  est  ki  ne  se  juge  boneureus  encor  soit-il  oom- 
mandères  dou  monde  ;  il  n'est  mie  boneureus,  ki  iestre  ne 
le  quide  ^.  K'a-il  à  dire,  quex  vos  estas  soit,  s'il  vos  samble 
malvais?  il  covieott  ke  vos  corages  vous  juge.  Estre  content 
des  sienes  choses  est  trës-grande  et  très-certaine  richece  ^. 
Se  vous  vives  selonc  nature,  jà  povres  ne  serés  :  se  selonc 
l'oppinion  des  gens  jà  riches  ^,  car  viertus  est  selonc  nature 
et  li  visces  sunt  à  li  anemi  '.  Nus  n'est  de  Dieu  à  voir  plus 
dignes  ke  cils  ki  richeces  despite  ;  laquele  possessions  n'est 
mie  denoiie  ;  mais  sans  cremeur  et  sans  doutance  le  doit-on 
avoir ,  c'en  aquiert  en  une  manière ,  s'en  tient  et  croit  sans 
celés  vivre  bieneureusement ,  se  celés  on  regarde  et  con- 
noist  ausi  con  trespassables  *.  Grans  sires  et  riches  est,  ki 

'  Epicure.Cfr.  Sbnbca,  Epist.,  ix. 

'   SbNBCA,  EjHSt,  II. 

'  Sbnboa,  SpiH.t  XVII. 

^  Sbnboa,  Spiit,,  IX. 

^  CicBRO,  Paradoxa,  vi,  m,  51. 

^  Sbnboa,  EjHst,,  xvi. 

^  Sbneca,  Spiit.,   L. 

*  Sbneca,  EfUi,,  xviii. 


D'AMOUR.  99 

en  richMes  est  povres  ' .  Li  poyres  ki  ridieees  despite,  riches 
est  :  dont  on  dist  que  beneoit  soient  li  povre  de  volenté, 
car  à  eus  est  li  règnes  Dieu  '.  Ei  riches  est  de  volente ,  il 
n'est  mie  sovent  quites  de  pechiet,  car  par  l'amour  des 
richeces  sont  maint  mal  commenciet.  Grant  chose  est  d'user 
de  vaissians  de  terre,  si  con  d'argent,  et  meure  chose  n'est 
user  de  ciaus  d'argent  si  con  de  terre  ^.  Laquele  chose  on  fait 
par  despiter  richeces.  Car  se  riches  estre  volons,  nous  ne 
devons  mie  richeces,  honeurs  et  dëlis ,  l'un  ajouster  avec 
l'autre,  mais  soustraire  la  covoitise  de  ces  choses.  Legiere 
chose  est  li  occupations  et  l'ensonniance  de  ces  choses  esca- 
per,  se  nous  le  pris  et  le  value  de  ces  choses  despitons  ;  c'est 
ce  ki  nos  tient  à  lor  amour  et  fait  en  eles  demorer.  Et  plus 
sovent  véons  les  povres  ke  les  riches  plus  vertueusement 
ouvrer,  car  richeces  s'est,  selonc  le  loi  de  nature,  ordenée 
povretés.  I)  ne  covient  mie  le  riche  ne  le  boneuwireus  estre 
signour  de  tiere  et  de  mer  ;  est  li  servages  de  ciaus  dou- 
tables,  ki,  par  covoitise  d'avoir  ou  d'iretage,  ne  refusent 
nul  service.  Tout  li  lasche  corage  et  humle  à  choses  vilaines, 
par  cremeur,  est  servages  ;  de  ce  devons  avoir  grant  honte  ; 
ke  sans  plus,  ce  quidons  acater,  ke  pour  argent  avons,  et 
ce  pour  coi  nous-mîmes  nous  metons,  n'achatons  mie,  ains 
disons  k'ensi  ke  pour  nient  les  aions.  Nule  chose  plus  chiere 
ne  milleur  ne  quidons  con  le  bienfait,  tant  ke  nous  le 
prions  ;  nule  plus  vilh  quant  nos  l'avons.  Et  vous  demandes 
ki  fait  l'oubliance  des  bienfais  rechius  ?  la  covoitise  d'autres 
rechevoir  ^.  Nous  ne  pensons  mie  à  ceke  nous  avons  rechut. 


'  Sbnsca,  Epist.,  xz. 

■  Evang,  S.  Matt.,  v,  3  :  S.  Luc,  vi,  20. 

'  Senbca,  Epist,  V. 

^  Cfr.  Skueck^  de BeneJkiUj  m,  1,  3. 


100  LI  ARS 

mais  à  ce  ke  demander  volons  ^  De  droiture  nou3  ostent 
richeces,  honneurs,  poissance,  délis  et  autres  choses  ki 
chieres  sunt,  selonc  nostre  opinion,  et  selonc  lor  pris  viles. 
Nous  ne  savons  les  choses  estimer  ne  prisier  ;  lesqueles  ne 
mie  selonc  la  famé  des  gens  devons  prisier,  mais  selonc  lor 
nature.  Ces  choses  n'ont  en  eles  nul  grant  bien,  par  quoi 
eles  doivent  si  à  eles  traire  nos  cor  âges,  fors  ce  k*on  se  suet 
d'elles  esmervillier.  Eles  ne  sont  mie  loées  pour  ce  k'eles 
soient  à  covoitier,  mais  on  les  covoite  pour  ce  c'on  les  loe, 
et  li  peules  fauses  loenges  en  suet  rendre.  Ke  covoitiës-vous 
d'estre  loés  de  ciaus  ke  vous-meismes  loer  ne  poés  ?  Nous 
ne  loons  mie  ce  c'on  doit  loer  ;  mais  nos  covoitons  ce  c'on 
loe  ;  dont  nous  sommes  dechiut.  Et  quant  li  erreurs  de  cas- 
cun  a  fait  l'erreur  commune,  dont  fait  li  erreurs  commune 
l'erreur  de  cascun  *.  Pour  ce  doit-on  connoistre  le  commune 
opinion  des  gens,  car  le  plus  sovent  ele  est  fausse  et  dou- 
table  :  li  exemples  de  nos  proismes  nous  corront  plus  tost  ; 
li  œil  et  les  oreilles  du  commun  sunt  malvais  tiesmoignage. 
On  puet  bien  toute  chose  despire;  tout,  uns  avoir  ne  puet  ; 
dont  li  plus  brief  voie ,  à  vraie  richece  aquerre ,  si  est  par 
eles  despire.  Ensi  vit  li  sages  ;  ne  mie  ke  de  tôt  en  tout,  sans 
riens  avoir,  il  les  despite;  mais  ausi  il  les  lait  autrui  avoir. 
Cankes  vous  faites,  devës  à  vous  retorner  et  à  vos  cor  âge; 
celui  usés,  et  nuit  et  jour  ;  par  petite  labeur  est  cil  nouris. 
Dont,  devons  faire  ensi  ke  Senèkes  dist  :  «  Nos  frons  se  con- 
corde au  commun ,  et  par  dedens  soit  tôt  dessamblant  ^  ; 
c'est-à-dire  ke  samblant  soyons  à  eaus  es  communes  choses, 
par  defors,  et  par  dedeïis  nous,  tenons  la  vérité  des  choses. 


*  Senkca,  Epist,,  Lxxxi. 

*  Senkca,  Epist.,  lxxxi. 
'  Sknkca,  JS'p«<.,  V. 


D'AMOUk.  loi 

Onques  fait  il  ne  peut  ou  peule  plaire.  Car  oe  ke  je  fai 
n'aprueve  point  11  peules ,  et  ce  ke  li  peules  aprùeye»  je  ne 
fai  point.  Ki  est  cis  ki  puet  plaire  au  peule,  qui  Vertus 
plaist?  Par  màlvais  art  et  engien  est  li  faveurs  du  peUlé 
aquise;  laquele  se  tous  voles  avoir,  il  vos  covient  iestre 
samblans  à  eus.  Car  il  n^apruevent  rien,  ford  ce  k'il  ont 
covent,  et  de  tel  acort  et  loenge,  doit-on  faire  pau  de  force. 
Car  moult  plus  devés  enquerre  et  eslire  quel  vous  vos  sam^ 
blës  que  queus  vous  samblés  à  autrui  '  ;  dont  David  dist  : 
«  Dieus  désierte  les  os  de  cîaUs  ki  a  gent  plaisent  ;  il  sunt  con- 
fus, car  Diex  les  despite.  »  Ke  vos  fera  dont  ceste  noble  phi- 
losophie, ki  devant  toutes  ars,  toutes  choses  afiert  à  mètre 
et  à  loer?  Ke  vous  voelliés  roieus  plaire  à  vous  k'au  peule  ; 
par  quoi  sans  cremeUr  des  hommes  vous  vives,  u  vous  vain- 
kës  les  maus  u  vous  fines  *.  Et  adont  vous  tenés  à  bien  euwi- 
reus,  quant  vivre  poës  à  huis  overt.  A  peine  trueve  ki  vivre 
i  puist  ;  ke  vaut  eskiver  les  œils  et  les  oreilles  des  gens? 
La  bone  conscience  le  commun  apiële  et  la  malvaise  en 
repost  est  essongnié  et  angousseuse.  Se  honèste  est  et  bon 
ce  ke  vous  faites ,  tout  le  sachent  ;  et  se  mal  est ,  k*a-il  à 
dire  nului  savoir,  quant  vous  le  saves  ?  0  vous  chaitis ,  se 
vous  despisiésvo  tiesmoignage^  I  et  se  les  richeces  abondent^ 
on  n'i  doit  mie  si  le  cuer  mètre ,  ke  on  soit  à  eles  sougit  ; 
mais  eles  doivent  estre  sougites  al  omme»  et  si  n'aflèrent 
mie  à  refuser  ;  car  de  povre  corage  vient  nient  pooir  soufrir 
richeces  ^.  Et  veut  ausi  li  sages  vivre  avec  lui-mismes,  et  se 
délite  en  retournant  en  soi  et  à  ses  œvres.  Car,  quant  en 
retournant  à  lui,  il  recorde  les  boines  œvres  k'il  a  faites,  il 

'  Srnrca,  Epiit,  XXIX. 
'  Sbnrca,  Bpist,  XXIX. 
'  Srnrca,  Epist,  xi.iit. 
*  Srnrca,  Epist.  v. 

LI   ARS   d'amour.  —  I.  7 


102  LI  ARS 

se  délite  molt ,  et  selonc  ce  k*il  a  encore  espoir  de  bieii 
ouvrer  et  k'il  œyre.  Et  ses  cevres,  li  sages  doit  savoir  et 
nient  cuidier.  Et  si  se  dient  li  sages  et  li  desplaisent  ses 
meschéances.  Mais  il  ne  8*esjoïst  mie  ne  ne  dient,  par  quoi 
il  passe  raison ,  si  k'aprës  le  joie  u  le  tristece  il  se  repente 
de  ce  k*il  a  tant  fait  ;  et  repentir  s'en  dort ,  car  il  garde  le 
moiien  en  tristece  et  en  délit.  Car  ses  entendemens,  ki  est 
selonc  raison,  goveme  son  appétit  et  son  désir,  et  ne  mie 
li  désiriers  Tentendement. 


CHAPITRE  XXXIII. 

Gis  capitlea  moustre  ke  liviertueus  s'aime  soveraineinent.- 

Moustret  que  li  sages  quiert  premiers  les  œvres  amables 
viertueuses  pour  lui,  et  faire  le  doit  selonc  ce  ke  dit  est  par 
devant.  Et  pour  ce  c'on  œvre  envers  aucun  selonc  les  œvres 
amables,  premièrement  et  souverainement,  li  uns  est  tenus 
pour  amant  et  li  autres  pour  amet;  et  cis  est  plus  amés  à 
qui  on  vient  che  souverainement,  et  cascuns  vieut  plus  ces 
choses  à  lui  k*à  autrui  ;  et  premiers  il  iert  plus  amables  à 
lui-meisme  k*à  autrui  et  s'amera  plus  ke  nul  autre,  et 
meement  del  amour  vraie  et  viertueuse.  Et  ce  apert  ausi  par 
les  dis  communs.  Car  on  dist  que  cis  à  qui  on  vieut  plus  de 
biens,  est  plus  amés,  et  ki  plus  ont  lor  cuer  un,  et  qui 
choses  sont  plus  communes,  et  ki  ensamble  sont  plus  ywel  ; 
et  ki  sont  ensi  ensamble  que  li  genous  est  à  le  jambe  ^  Par 
toutes  ces  choses  si  poons  entendre  k'amistés  est  en  y  weleté 
et  cest  si  est  sovrainement  d'aucun  à  lui-meismes,  par  quoi 

•  Aristote,  Morale  à  Niconaque,  IX,  vm,  2. 


D'AMOUR.  103 

il  s*aiine  souvrainement.  Et  ceste  amours  si  est  à  etitetidre 
de  la  Traie  et  de  ceste-ci  esiril  assés  moustret  c*ou  se  doit 
plus  amer  c'autrui.  Car  ensi  con  li  raisons,  qui  est  encontre 
ceste  partie,  dist  k'aucun  sont  blasmë  pour  ce  qu*il  s*aiment 
trop,  et  ke  plus  s'aiment  plus  sont  blasmé,  c'est  voirs  de 
ciaus  ki  de  yraie  amour  n'aiment  ;  ensi  con  cil  ki  se  voelent 
trop  de  richeces  et  de  délis  :  ensi  con  li  maWais  ki  pour  el 
n'aiment  eaus  ne  autrui.  Mais  li  sages  s'aime  pour  lui- 
meisme,  ne  mie  pour  ce  k'il  bëe  à  avoir  aucun  prouflt  de 
s'amisté.  Et  se  li  amans  n'est  teus  à  son  ami,  jà  ne  sera 
vrais.  Car  vrais  amis  est  ensi  con  li  amés.  Premiers  doit- 
on  avoir  amour  à  lui-meisme  et  puis  samblant  querre  à  lui- 
meismes,cui  amours  ont  si  à  la  soie  jointe,  c'en  face  de  deus 
une.  Et  en  tels  puet  estre  l'estabilitës  d'amisté  confirmée, 
ki  conjoingnent  par  bienvoellance,  premiers  asvisces,  dëlis 
et  voloirs  commandent,  asquex  li  antre  servent,  et  après  en 
droiture  et  raison  s'enjoïssent  ^  Car  confermet  les  engins, 
les  voloirs  et  les  eages,  les  amistés  doient  estre  jngiés. 
Trës-joïeuse  chose  est  li  amours  de  ciaus,  lequele  sam-^ 
blanche  de  bonnes  meurs  a  conjointe  ;  car  plus  deshoneste 
chose  n'est  ne  pire,  ke  d'avoir  l'auctoritë  dou  vielg  et  le 
visce  des  enfans  *,  Et  pour  ce  ke  li  pluseur  quiërent  trop  les 
richeces  et  les  dëlis,  s'est  apielëe  l'amours ,  ki  à  lui  est, 
malvaise  et  deshonneste,  encore  ne  le  soit-ele  mie,  selonc  ce 
ke  parlet  est  par  devant.  Car  li  bons  si  font  des  biens  k'il 
ont,  bien  à  eaus  et  à  leur  amis,  asquels  il  les  départent 
selonc  raison  et  ce  k'il  affiert;  mes  li  malvais  ne  font  ne  à 
aus  ne  à  autrui  bien,  ains  griëvent  eaus  et  lor  proïsmes,  en 
ensivant  lor  Jmalvaises  volentës  et  lor  vies  malvaisement 

* 

*  CiCERol  Laelius,  de  Amirilia,  xxi,  81  et  xxii,  82. 

*  Senf.ca,  Epist.f  IV. 


104  LI  AKS 

usant.  Entre  le  malvais  n*est  mie  ^unistês,  proprement  a 
parler,  ki  est  entrechanjable  bienvoellance  nient  celëe  pour 
bien  honneste,  n  proufitable,  u  délitable  ;  mais  concorde  à 
aucun  mal  jà  faire  i  puet  bien  avoir  entriaus  et  tels  concorde 
n'est  mie  parmenable  ;  car  lor  voloir  ne  sont  mie  parme- 
nable  ne  estable,  ke  à  amisté  co Vient;  et  ki  diroit  :  «  il  se 
délitent  ensamble,  »  non  funt>  mais  el  mal  dont  il  sunt  com- 
paignon.  Car  la  concorde  des  malvais  est  assemblée  par 
màlvaise  okison,  et  concorde  n*a  mie  sovent  entr*aus.  Car 
trop  quiërent  les  grans  habondanees  des  honeurs  et  des 
richeces  ;  et  poi  se  Hdëtent  à  lor  pooir  en  estât  de  mal  à  sou- 
frir  ;  et  lor  compaignons  en  font  volentiers  avantage.  Amis- 
tés  et  bonne  voellanee  ki  est  par  legiëre  okison,  tost  départ; 
mais  ocoisons  ferme  le  fait  durer.  Li  pluseur  voelent  avoir 
amis  tex  ki  ne  pueent  u  ne  voelent  estre  ;  et  ce  k'il  lor  font 
de  biens  et  de  soûlas,  désirrent-il  c'en  lor  fâche  ^  Car  des- 
pareillies  œvres  et  meurs  ensivent  cex  qui  dessamblance 
fait  amisté  dessamblant  '.  Mais  ki  se  paine  et  estudie  à  ce 
k'il  justes  soit  u  bien  atemprés  u  en  quelconque  manière  il 
aquiert  bien  et  vertu,  nus  ne  blasmera  celui  ne  ne  tenra  tel 
aqnest  à  lui-meismespour  mal.  Et  cis  ki  ensi  s'aime  selonc 
bien,  donra  et  fera  bien  à  son  ami,  selonc  ce  ke  par  raison 
li  devera  plaire  ensi  con  à  lui-meisme,  car  amis  si  est  uns 
autres  con  li  amans  '  ;  et  nul  si  girant  bien  ne  puet  li  uns  al 
autre  faire,  ki  ne  face  à  lui-meisme  plus  grant.  Car  s'il  li 
donne  dou  sien  et  il  l'onneure  et  se  mëce  pour  lui  en  péril 
de  mort,  il  n'i  met  fors  choses  trespassables  et  il  en  aquiert 
vertu  ki  li  dure  à  mort  et  à  vie  ;  et  moult  vaut  plus  vivre 

*  CicKRo,  Laelius,  de  Amicitia,  xxii,  82. 

*  CrcERo,  laelius,  de  Amicitia,  xîc;  74. 

*  Ce  membre  de  phrase  est  tiré  du  ras  Croy. 


D'AMOUR.  105 

vertueusement  et  bien  faire  un  poi  de  tens,  k*il  ne  face  plus 
longuement  en  quelconques  autre  manière  ce  soit.  Et  plus 
ellist  li  yiertueus  à  faire  une  grant  œvre  virtueuse  ke  molt 
de  moïenes  ;  et  plus  ellist  le  délit  court  des  grandes  œvres 
viertueuses,  ke  plus  longes  demeures  ;  et  ce  apert  en  ciaus 
qui  mort  suefrent  pour  vertut  u  pour  lor  amis;  ki  plus 
aquièrent  k'il  ne  pierdent  ;  et  de  tele  vraie  amour,  trueve-on 
un  essample  de  Denyse,  uns  tirant  ki,  con  de  deus  amis  ewist 
pris  Tun  et  à  mort  le  volsist  mettre ,  cils  ki  iert  en  tel  péril 
prist  respit  pour  aler  à  sa  maison  pour  ses  choses  ordener  ; 
lequel  li  autres  amis ,  sour  paine  de  la  tieste  à  pierdre,  de 
à  certain  jour  et  certaine  eure  revenir  rapléja  et  entra  en 
prison  pour  lui.  Celui  pour  ses  besoignes  faire  longuement 
demorant ,  li  autres  fu  de  pluseurs  pour  fol  tenus  ;  ne  pour 
ce  de  la  loïauté  son  ami  n'ot  défiance.  Toutes  voies,  à  celé 
eure  ke  li  tyrans  avoit  mise,  cil  revint.  Li  tyrans  dont 
esmervillans  lor  corages  et  lor  amour ,  les  délivra  et  lor 
requist  ke  ou  tierch  de  lor  compaignie  le  vosissent  reche- 
voir  ^ .  Et  lait  moult  bien  li  virtueus  son  ami  faire  aucune 
moïene  œvre  de  vertu,  encore  le  puisUl  faire^  pour  son  ami 
avantier  en  prouflt  u  en  loenge  ;  et  plus  œvre  virtueusement 
en  ce,  k*il  est  cause  de  le  vertu  son  ami,  que  dont  k'il  fesist 
tele  œvre,  meement  puiske  pooirs  li  demeure  de  tel  chose  et 
de  plus  grande  une  autre  âe  à  faire.  Et  enaî  apert  ke  li  vir- 
tueus aquièrent  à  aus  tous  les  biens  k'il  pueent  honorables 
et  loables  ;  et  ensi  s'aiment  sOVrainement  ;  et  ensi  doit  estre 
entendue  Famours  à  lui,  selonc  ce  ke  li  virtueus  s'aime,  ne 
mie  selonc  ce  que  li  malvais  sunt  amant  eaus-meismes,  ki 

'  C'est  rhistoire  de  Damon  et  Phintias,  traduite  de  Valère-Maxime. 
Val.  Max.  L.  iv,  c.  vu,  Ext  /.  Cfr.  Cickro,  de  OffieiU^  m,  x,  45;  et 
rtwcn/.  V,  xxii,63. 


106  LI  ARS 

EUS  griëvent  et  lor  proïsmes  par  lor  malvaises  œvres.  Et  li 
sages  ordenne  ses  œvres  au  bien  de  lui  et  de  son  ami  : 
riens  il  ne  fait  envis  ;  il  fuit  nécessité ,  car  ii  vieut  ce  ke 
nature  a  ordené. 


CHAPITRE  XXXIV. 

Cis  capitles  moustre  ke  en  amisté  est  amer  plas  principalment  ke  estre 
am^s  et  moustre  aasi  ke  pore  et  mère  avment  plus  lor  enfans  que 
li  enfans  ne  font  aus. 


Et  bien  lait  li  uns  amis  son  pooir  et  son  bien  à  son  ami 
et  ce  ke  faire  devroit  li  abandonne;  ensi  que  nous  yéons 
de  la  lune  et  du  soleil,  entre  lesquels  il  a  si  grant  acort»  ke 
la  lune,  ki  pooir  a  sour  les  humeurs  et  sour  les  iawes,  quant 
ele  est  avec  le  soleil,  ce  k*el  fait  par  li  quant  ele  est  plaine, 
ele  lait  sa  force  an  soleil  et  li  solaus  dont  le  fait,  ensi  coq 
les  grans  flues  de  la  mer  ;  et  ce  sevent  cil  ki  ce  ont  esprouvé; 
et  ausi  li  aymans ,  ki  par  lui  atrait  le  fier ,  quant  li  vrais 
dyamans  est  présens,  li  aymans  donne  et  lait  sa  force  et  sa 
vertu  au  dyamant,  si  con  à  son  ami^  ;  mais  li  dyamans  sens 
le  fier  i  atrait.  Ensi  li  vrai  ami  lor  forces  et  lor  œvres  et 
vertus  sovent  à  lor  amis  chergent  et  doivent  chargier.  N'est 
riens  plus  amable  ne  plus  grant  richece  ke  samblanche  de 
bonnes  meurs  en  ciaus  ens  èsquels  est  uns  estuides  et  une 


'  Ki  point  n'atrait  li  fier  par  H,  nutis  li  affnans  seui  lifier  atrait. 
(Ms  Croy.)  —  Cfr.  SpecuU  majoria  ViNCENtii  Burgundi  {BeHovaeen- 
eis)  Naturalis  ffistoria,  lib.  vm,  c.  39,  où  l'auteur  oîte  à  lappui  Aris- 
tote,  Pline,  Isidore  et  Arnaud  de  Villeneuve. 


D^AMOUR.  107 

volentés  ;  en  ciaus  est  fait,  par  quoi  y  welement  li  uns  del 
autre  se  délite  et  de  soi-meisme  ;  et  par  ce  ke  dit  est  apert 
k'amers  si  est  plus  graut  bien  ke  estre  amës  ;  et  si  est 
amers  plus  propres  al  amisté.  Car  nous  yéons  que  les  mères 
si  aiment  lor  enfans  et  les  nourissent  et  de  estre  raamées  ne 
se  painent  mie  grandement  ;  eles  les  ayment,  encore  ne  lor 
puissent-il  bien  faire  ;  et  lor  souflst  se  eles  lor  voient  bien 
faire  u  sovent  bien  ouvrer  ;  et  ainsi  apert  ke  li  vertus  des 
amis  tes  est  en  amer  ;  et  celé  amours  ki  est  de  père  et  de 
mère  as  enfans,  est  par  la  samblanche  ki  est  entre  aus, 
laquele  samblanche  si  est  comencemens  de  toute  amisté.  Et 
li  père  et  la  mère  ayment  lor  enfans  ensi  con  ciaus  ki  de 
aus  sont  ;  et  li  enfans  les  raayment  ensi  con  ciaus  dont  il 
sont  venu  et  desquel  il  sunt  aucune  chose  ;  li  ôl  ^  sunt  11  liien 
des  pères  et  des  mères,  car  il  sunt  li  bien  commun  d'eaus 
deus.  Et  s'aiment  ausi  père  et  mère  plus  leur  enfans  ensi 
con  ciaus  kl  d*iaus  sont,  ke  li  enfant  eaus,  et  li  raison  pour 
quoi  si  puet  estre,  est  ce  ke  de  tant  c*on  conuoist  plus  le 
cause  del  amisté  et  pourquoi  l'amistés  est,  de  tant  ayme-on 
plus  et  samble  c'en  plus  doit  amer  ;  quant,  ensi  ke  dit  est 
par  devant,  al  amisté  couvient  connissance;  et  li  père  et 
les  mères  sevent  mieus  ke  li  enfant  sunt  d'iaus.  Laquele 
chose  est  ensi  con  cause  de  ceste  amisté,  ke  li  enfant  ne 
sachent  ke  de  celui  père  et  de  celé  mère  sunt  venus.  Et 
d'autre  part  li  pères  et  la  mère  si  ayment  lor  enfans  tantost 
corne  il  sunt  né.  Et  li  enfant  si  n'aiment  jusques  adont  k'il 
sunt  de  eage  et  k'il  ont  sens  et  raison  de  eaus  et  d'autrui 
connoistre;  et  adont  comencent-il  premiers  à  amer;  et 
quant  plus  est  li  amours  ancienne  et  plus  a  duret,  tant  doit- 
ele  estre  plus  grans  et  si  l'est  le  plus  sovent  ;  et  pour  ce  est 

'  Var  :  enfans.  (Ms  Crov.) 


108  LI  AliS 

famour  des  pères  et  des  mères  plus  grans,  ear  pins  longea 
ment  ont  amet.  Et  pour  ce  ke  les  mères  sevent  mieus  ke  li 
enfant  sont  leur,  ke  li  père  ne  facent,  pour  ce  ayient*>il  ke 
eles  ayment  plus  ke  li  père  ne  faoent  ;  et  ausi  cou  dont  on  a 
paine  grant  et  travail  grand  est  sovent  plus  amet  et  plus 
ehieri  ke  ce  c'en  a  legièrement.  Et  pour  ce  ayment  les  mères 
plus  tenrement  et  plus  tempre  comenoent  à  amer,  quant  taa^ 
tost  les  ayment  ke  eles  le  sentent  en  lor  ventres  ^ 


CHAPITRE  XXXV. 

€i8  capitles  XKket  dens  demandes  :  si  li  père  et  li  mère  doient  plus  amer 
lor  enfans  que  11  enfant  aus  ;  et  11  bien  faisant  eiaus  kl  bien  rechoÎTent. 

Il  sambleroit  aucun  ke  li  enfant  doivent  plus  amer  leur 
pères  et  lor  mères  ke  li  père  ne  doivent  aus.  Car  s'il  est 
ki  rechoive  d^un  autre  aucun  bien»  et  maiement  tel  que  si 
grant  ne  plus  ne  puist  iestre ,  li  rechevans  en  doit  savoir 
molt  grant  gret  au  douant,  et  plus  amer  que  li  donnans  ne 
face  Tautre.  Et  li  père  et  les  mères  donnent  à  leur  enfans 
estre,  par  coi  il  vivent,  et  noureture  et  ensegnement,  kî 
sont  les  plus  grans  choses  c'on  donner  puisse  ;  par  coi  il 
samble  que  li  enfant  plus  doivent  amer  le  père  et  le  mère» 
que  li  pères  et  la  mère  ne  faoent  eaus.  Et  selonc  ceste  amour, 
ki  est  des  enfans  as  pères  et  as  mères,  sunt  les  amours  entre 
les  frères,  si  corne  entre  ciaus  ki  d*un  sunt  venut  ;  et  des 
cousins  ensamble,  pour  l'unité  et  la  loïance  k'il  ont  de  ce 
k'il  orent  un  anciestre  ;  et  ke  plus  sunt  près  del  estoc  dont 

*  Tous  ces  chapitres  sont  presque  textuellement  empruntés  au  traita 
A'Anis'xoTK,  MorateàNicomaçue.  Cfr.  Liv.  IV,  i,2;0;  IX,  \m'Xi,jiamm. 


D'AMOUR.  109 

il  sont  venut,  tant  i  doit  avoir  plus  grand  amour,  car  plus 
samblaut  sunt;  laquele  chose  est  uns  des  coxomencheiuens 
d'amisté.  Et  à  oele  amisté  fait  moût  li  noureture  ensamble, 
et  che  ke  li  uns  se  n*est  mie  trop  plus  viens  del  autre  ;  car 
li  viel  par  ooustume  voelent  estre  amé»  ke  amer.  Et  pour  ce 
ke  à  la  demande  ki  faite  est  et  celi  ki  a*en  suit,  puet  estre 
faite  une  response  ;  si  puet-on  demander  se  ois  ki  bien  fait 
a  aucun,  doit  plus  amer  ke  ois  ki  les  biens  reçoit.  Et  li  rai- 
sons de  ceste  demande  si  est,  car  cil  ki  bien  rechoivent 
sunt  par  dette  obligiet  à  rendre  et  à  amer  le  bienfaisant. 


CHAPITRE  XXXVI. 

En  oeat  capitle  est  mise  li  responses  as  deus  demandes 

ki  faites  sunt  devant. 

A  ches  deus  demandes  puet-on  respondre  ke  li  père  et  la 
mère,  et  U  bienfaisant,  ayment  et  plus  doivent  amer  que  li 
enfant,  que  cil  ki  bien  rechoivent  par  pluiseurs  raisons. 
L*une  si  puet  estre  prise  par  samblant  c'on  voit  en  autres 
choses.  Nous  véons  ke  en  prest,  quant  li  uns  preste  al  autre, 
ke  cis  à  qui  on  preste  volroit  k'il  ne  véist  mais  le  prestant, 
ne  n'aconteroit  mie  granment  k*il  devenist,  par  coi  il  fust 
quite  de  ce  dont  il  est  obligiës.  Mais  cis  à  qui  on  doit,  a 
cure  et  song  de  son  deteur,  par  coi  il  ne  perde  ce  c*on  li 
doit.  Ensi  est-il  par-dechà,  ke  li  bienfaisans  si  voet  vie  et 
bien  à  celui  à  qui  il  a  bien  fait,  par  quoi  il  ait  gret  et  grâce 
de  ciaus  à  qui  il  a  bien  fait  :  mais .  cils  ki  bien  a  rechiut,  il 
ne  fait  force  de  rendre  grasces,  mais  pluâ  quiert  quites  à 
estre  de  celui  à  qui  il  est  obligiés  de  sa  dette  ;  car  kiconques 
reçoit  biens  d*autrui,  il  est  detères  au  bienfaisant,  dont 


110  LI  ARS 

grant  liien  trova  ki  premiers  donna  ;  pour  cou  est  dl  benois 
ki  de  tout  dons  a  sa  main  hors  mise.  En  est  cil  purs  et  nés, 
ki  les  cours  a  laissiés  et  les  plaches  du  marchiet  et  toute  la 
cure  de  Tamministration  dou  commun  ;  par  quoi  i  plus  grant 
chose  se  puet  mètre.  Et  ciaus  ayme  par  les  quex  ce  puist 
faire  sovrainement.  Et  pour  ce  avient-il  kecil  ki  bien  rechoit 
n'aime  mie  tant  ke  cis  ki  bienfait;  et  ce  avient  de  pluiseurs 
ki  ne  sont  mie  souvenant  des  biens  c'en  lor  a  fais  :  et  plus 
quiërent  biens  à  rechevoir  ke  à  faire.  Et  ce  apert  en  ciaus 
c*on  a  dëlivret  de  mort  u  de  grant  blasme,  k'il  eskivent  à 
lor  pooir  ciaus  ki  bien  lor  ont  fait,  si  ke  cil  ki  s'euhontient 
et  se  tienent  rendable  nient  volentrui  du  païer,  pour  ce  k'il 
se  tienent  à  abaissietpar  ciaus  ki  bien  lor  ont  fait;  et  c'est 
uns  des  plus  grans  visées  ki  soit,  hontier  lui  et  lui  grief 
rendre  des  biens  o'on  a  rechiut  ^  Une  autre  raison  jà;  nous 
véons  ke  cascuns  ayme  sa  œvre,  plus  k'il  ne  soit  âmes  de 
li,  jà  fûs-ce  chose  ke  l'uevre  peûst  parler  et  aler  et  seûst 
amer.  Et  che  veons  nous  sovent  avenir,  à  ciaus  ki  ces  rimes 
sevent  faire  et  ces  biaus  dis  trouver,  k'il  ayment  plus  leur 
fais  ke  les  autrui.  Si  con  ce  ki  par  aus  est  fait  et  engenret, 
si  con  li  fll  de  lor  anciestre.  Et  à  che  si  est  samblans,  ce 
k'avient  entre  les  bienfaisans  et  ciaus  ki  bien  reçoivent. 
Car  cil  ki  bien  rechoivent  sunt  ensi  come  œvres  de  ciaus 
dont  il  les  prendent.  Et  la  cause  pour  coi  cascuns  ayme  sa 
œvre,  si  est-ce  ke  cascun  est  amable  et  ellisable  ses  estres, 
c'est  ce  k'il  est;  et  e^est  pour  ce  ke  cascune  chose,, en  tant 
k'ele  est,  est  bonne  et  a  raison  de  bien,  et  biens  est  une 
chose  amable  et  ellisable.  Car  biens  est  une  des  principaus 
choses  ki  de  Dieu  viëgne,  ki  sour  tous  est  élisablesetamables; 
et  en  après  nos  estres,  si  est  en  aucune  manière  d'œvre; 

*  Cfr.  Skneca,  JEjfîw/.,  lxxxi. 


D'AMOUR.  1 1 1 

car  il  est  en  vivre  et  ensi  en  ouvrant  ;  car  vivres  si  est  en 
faire  quelconques  œvre  de  vie.  Dont  il  est  à  cascun  amable 
ovrer  œvre  de  vie  ;  et  pour  ce  ke  cascuns  ayme  et  désire  son 
estre,  iiquel  est  en  ouvrant  œvre  de  vie,  avient*il  ke  cascuns 
ayme  sa  œvre  ;  et  ëascuns  bienfaisans  celui  à  qui  il  bienfait, 
si  corne  se  œvre.  Et  ce  est  cause  naturele  à  quoi  nous  somes 
enclin  par  nature,  si  con  par  ce  ke  dit  est  apert  ;  et  k'il  s'en- 
suit, pour  ce  ke  li  bons  ayme  son  estre,  k*il  ayme  sa  œvre, 
apert.  Car  li  bons  fait  estre  ce  ki  en  poissance  estoit  à 
estre,  par  l'arme  qui  en  lui  est,  laquelle  arme  si  est  li  œvre 
u  li  estre  premiers  de  corps  naturel,  à  droit  disposet  et  orde- 
net,  à  poissance  d'avoir  vie.  Et  ceste  poissance  d'avoir  vie 
esta  entendre  ke  cis  cors  ait  pooir  de  faire  œvre  de  vie;  et 
ensi  li  premiers  estres  ke  li  hons  a,  c;e8t  k'il  ait  poissance  à 
œvre  de  vie.  Et  ke  celé  poissance  est  ramenée  à  cbe  k'ele 
est,  et  à  estre,  demoustre  li  bons  en  faisant  œvre  de  vie  ; 
parquoi  il  s'ensuit,  ke  ensi  con  li  bons  ayme  son  estre,  ensi 
ayme-il  sa  œvre,  ki  par  lui  est  faite.  Autre  raison  i  puet- 
on  encore  mètre  et  tele  :  cascuns  désire  plus  son  bien  ke 
l'autrui  et  li  biens  dou  bienfaisant  est  en  l'œvre  dou  bien 
faire;  et  si  est  œvre  de  vertu.  Et  pour  ce  li  bienfaisans  se 
délite  ou  bien  rechevant,  si  comme  en  ce  en  qui  il  trueve  son 
bien,  dont  il  acquiert  vertu.  Et  cis  biens  est  plus  grant  ke 
ne  soit  li  biens  ke  li  recbevans  rechoit  ;  car  en  celui  ki  bien 
rechoit,  n'a  nul  bien  honneste,  tant  con  pour  le  raison  dou 
rechevoir.  Car  ce  n'est  mie  œvre  de  vertu  rechevoir  bien 
d'autrui  ;  mais  s'il  a  dou  bienfaisant  aucun  bien,  cis  iert 
profitables  ;  liquex  est  mains  délitables  et  amables,  ke  ne 
soit  li  biens  honnestes  dont  on  aquiert  vertu.  Et  ensi  apert 
ke  li  bienfaisans  est  mains  amables  au  rechevant,  ke  le  con- 
traire. Une  autre  raisons  :  amers  si  est  samblans  à  faire  ; 
car  il  apertient  al  amant,  k'il  voelle  et  face  à  celui  bien  cui 


112  LI  ARS 


il  ayme  ;  mais  estre  amés  si  est  sambians  à  sonfrir  :  et  faires 
est  sourmontans  et  plus  noble  chose  ke  soufrir.  Dont  il  8*en- 
suit  ke  li  sovrains  biens  est  en  ouvrant  amiàblement  et  ke  li 
bienfaisans  soit  plus  amans. 


CHAPITRE  XXXVII. 

Ci  respont-on  à  la  demande  liquel  vaut  mieus  amer  u  estre  amés? 

Et  de  ce  ke  dit  est  naist  une  doutance  :  liquel  vaut  mieus 
u  amer  u  estre  amés?  Amer  et  estre  amés  puet-on  entendre 
en  deus  manières  :  u  selonc  ce  ke  eles  sunt  en  eles  propre- 
ment à  regarder,  u  selonc  ce  ke  eles  sunt  à  amisté.  Se  la 
première  manière  regardons,  mieus  vaut  estre  amés  ke 
amer;  car  aucune  chose  est  amée  par  sa  excellense  et  sa 
bonté,  dont  estre  amet  est  ens  es  sovrains  plus  k'amers.  Et 
la  seconde  manière  prendons  amer  et  estre  amés ,  dont  vaut 
mieus  amers  ;  car  amistés  est  mieus  gardée  par  amer  ke 
par  estre  amés  et  li  est  plus  propre.  La  quarte  raison 
pourquoi  li  bienfaisant  doivent  plus  amer  ke  le  bien  r^he- 
vaut,  est  :  ces  choses  c'on  fait  et  c'en  aqùîert  par  travail 
sont  plus  amées  :  ausi  con  nous  véons  de  ciaus  ki  aquièrent 
richeces  par  leur  travaus,  ke  plus  les  ayment  ke  cil  ki  pour 
nient  les  ont,  u  par  dons,  u  par  eskaances  ^  de  parens  ;  de 
coi  rechevoir  bien  d*autrui  est  sans  labeur  et  sans  travail, 
mais  bien  faire  à  autrui  est  travaillable  et  pénable.  Car  sans 
travail  et  sans  ovrer  ne  le  puet-on  faire  ;  par  quoi  il  samble 

*  Var  ;  essauches,  (Ms  Croy.) 


O'ÂMOUR.  113 

bien  raisons  que  li  bienfaisant  soient  plus  amant  ke  li  recbe- 
Tant;  c'en  ayme  plus  çou  c'en  a  par  travail,  ke  ce  c*on  a 
legiërement,  nos  moustrent  les  mères»  ki  plus  ainment 
communément  lor  enfans  ke  ne  facent  li  père  ;  car  plus  en 
ont  de  travaus,  en  portant  en  lor  ventres  et  en  nourrissant; 
et  ceci  samble  propre  as  bienfaisans»  k'il  ajment  les  biens 
rechevans,  si  con  ciaus  qui  coust  et  labeur  leur  portent. 


CHAPITRE  XXXVIII. 

CÎB  capities  inoustre  comment  li  père  et  les  mères  se  doivent  maintenir 
envers  lor  enfans  et  11  enfans  enviers  ians. 

Et  obéir  dolent  li  enfant  au  père  et  à  la  mère,  en  œvres 
dont  il  sunt  et  doivent  estre  ordeneur.  Car  contre  le  loi  natu- 
rele  et  le  foit  et  les  bonnes  œvres  ne  doivent  meffaire  ;  car 
droiture  et  raisons  doivent  estre  tousjours  govemeur  des 
(BYres  d'amiste;  et  ensegnement  et  doctrine  et  castiement 
doivent  li  père  et  les  mères  à  leur  enfans.  Car  le  fil  ke  li 
pères  ayme,  il  le  castie  :  ploïës  les  très  enfance;  se  fille 
avës  trop  lie  chière  ne  li  monstres,  ke  orguel  ne  monte,  et 
i  sage  le  donnés.  Honorer,  croire  et  servir  doit-on  père  et 
mère;  ki  père  et  mère  honeure,  il  vivera  plus  longuement 
sour  tière  ^  Enfant,  honorés  vos  pères,  par  quoi  li  bénéïçons 
de  Dieu  viègne  sour  vous*.  La  bénéïçons  dou  père  fait  fermes 
les  maisons  des  enfans,  et  la  maléïcons  de  la  mère  errache 


*  Eceli.y  III,  7. 

*  im.,  10. 


114  LI  ARS 

les  fondemens  ^  Ne  vos  glorefîiés  mie  en  coutr ester,  vaincre, 
reprendre  et  mokier  vo  père  :  ce  n'est  mie  gloire,  mais  con- 
fusions '.  La  gloire  del  enfant  si  vient  del  honenr  dou  père, 
et  li  hontes  dou  âls  est  pères  sans  honeur '.  Rechevës,  enfant, 
le  viellece  de  vos  pères,  ne  ne  les^courouchiés  en  lor  vies  ^  ; 
et  se  lor  sens  et  pooir  défaillent,  ne  les  despisiés  en  vo  forces: 
à  che  vos  estuet  venir  u  plus  tempre  ke  vous  ne  voiries 
morir  :  Taumône  faite  au  père  n*ert  jà  de  Dieu  oubliée  ;  ne  lî> 
pitës  de  la  mère  ^.  Soviègne  vous  ke  par  aus  vous  estes  et  si 
k'il  vous  ont  donë,  si  lor  rendes*.  Ne  despisiés  ^  la  parole  de 
vos  pères  et  des  anciiens,  car  il  ont  apris  de  lor  pères,  et 
de  iaus  vos  aprenderés  sens  dont  respondre  sarés  quant 
besoins  vous  sera*.  Ki  père  et  mère  honeure  il  s'enjoiira  en 
ses  enfans  et  au  jor  de  ses  orisons  il  sera  de  Dieu  oiis  *.  Ne 
vous  enjoïssiés  en  malvais  enfans,  se  plenté  en  avés  ;  miens 
vaut  uns  ki  crient  Diu,  ke  mil  mauvais.  Car  mieus  vaut 
morir  sans  fils,ke  malvais  avoir  ^*;  por  cou  li  prie  en  le  cre- 
meur  de  Dieu  estruire  les  doient;  par  coi  en  après  en  tous 
biens  ovrer  lor  entente  metent  ;  confusions  etvergoignes  est 
au  père  avoir  enfans  mal  ou  nient  ensegniés  ;  et  en  fille 
foie,  il  aura  desboneur  ^\  Ens  es  pères  sont  li  enfant  conneîit, 
et  li  enfant  es  père  par  les  bons  ensegnemens  ki  des  pères 


•  Eccîi.,  III,  11. 

•  Ihid,,  12. 
»  JMd.,  13. 

•  Jhid,,  14. 

»  Ihid.,  15-16. 

«  Ecclû,  VII,  30. 

'  Var  :  duprinés,  (Ms  Croy.) 

•  Ecclù,  VIII,  9-12. 

•  Ecelû,  m,  6. 

•<»  Ecclù,  XVI,  1,  3.  4. 
*•  Eccli.f  xxn,  3. 


IV  AMOUR.  115 

doient  venir.  Fille  sage  est  iretages  à  son  baron  ;  et  celé  ki 
deshoneur  li  fait,  est  engrevance  au  père  ^  Le  père  et  le 
baron  le  hardie  confunt,  et  par  les  malvais  ele  ert  amenrie  *. 
A  vo  fille  ki  ne  s*avise  ne  ne  connoist  metés  soigneuse  garde, 
par  coi  ele  ne  truise  okison,  ke  de  soi  puïst  user  ^.  Ki  ses 
enfans  bien  doctrine  et  aprent,  il  sera  loés  en  chiaus  ;  et 
entre  privés  et  estraignes  en  ara  glore  ^.  Enfant,  rechevés, 
«ne  ne  desprisiés  les  ensegnemens  et  le  doctrine  de  vos  pères, 
se  sauf  volés  estre.  Ne  ne  dites  :  «  cis  viellars  ne  set  k'il 
dist.  »  Jouene  furent  si  con  vous  estes,  et  lor  désirs  que* 
rans  :  et  ore  en  viellece  ont  apris  ke  ce  k'en  jouence  plus 
désiroient  engenre  honte  et  vergoigne>  et  mains  maus 
amaine  ;  et  ore  se  hontient  de  ce  apenser  k'adont  poursi- 
voient  ;  ki  son  fil  ensegne,  ses  anemis  griève  ;  li  pères  est 
mors,  mais  mors  ne  samble  mie,  quant  ou  monde  a  laissiet 
samblant  à  lui  :  en  sa  vie  vit  Tenfant  adreciet;  si  en  a  eût 
joie.  A  sa  mort  n*est  mie  li  pères  grevés  ne  confondus  de  ses 
anemis.  Il  a  laissiet  defiendeur  de  sa  maison  contre  ses  ane- 
mis et  ki  as  amis  rent  grasce  ^.  Ploiiés  le  cervele  de  vos 
enfans  très  la  jouence,  par  quoi  ele  n'endurcisse  ;  si  k*il  ne 
vous  croient  et  dont  aies  duel  de  lor  petit  sens  ^.  Ne  donnés 
tant  à  vos  enfans  que  eaus  vous  coviegne  prier  ;  mieus  vaut 
k'il  vous  prient ,  ke  ce  ke  se  vous  lor  priés,  il  ne  vous  dai- 
gnent oïr  ^.  Li  enfant  sunt  tenut  de  bien  faire  à  lor  pères,  et 
premiers,  toutes  choses  y weles,  vivre  il  rechoivent  d'iaus  *  ; 

'  Eceîùj  XXII,  4. 

•  Ihid.,  5. 

*  Eeclû,  XXVI,  13. 

*  Beeli.,  xxx,  2. 

•  /Wa.,  2-6. 

•  /JW.,  13. 

'  EeclL,  xxxni,  20-22. 

*  Seneca,  de  BeneficiU.m,  30. 


no  LI  AK8 

et  petit  vaut  vivres  se  on  bien  ne  vit;  dont  il  sanle  ke  nos 
doions  plus  grant  gueredon  à  celui  par  qui  bien  vivons  ke 
à  celui  sans  plus  par  qui  nos  avons  vie  ;  li  père  donnent  au 
monde  lor  enfans  rudes  et  nient  sages  ;  cis  ki  en  bonté  et 
sens  les  estruist,  tes  les  rent  que  li  père  s'enjoïssent,  ki  tex 
les  ont  engenrës  ^  Par  ce  apert  que  li  enfant  en  bien  faire 
pueent  lor  pères  sormonter,  en  faisant  plus  de  bien  as  pères, 
ke  cil  ne  lor  aient  fait  :  li  père  donnent  vie  à  lor  enfans,  ki 
est  li  premiers  biens  en  eaus,  mais,  pour  ce  ke  c*est  li  pre- 
miers et  sans  lequel  li  autre  estre  ne  pueent,  n'est-<»  mie  li 
mieudre;  car  mieus  vaut  bien  vivres,  ke  vivre  sans  plus  *. 
Encore  soit  aussi  li  commencemens  de  clergie  li  A.  B.  C, 
n'est-ce  mie  li  plus  grant  clergie;  dont  le  disciples  puet 
passer  en  clergie  celui  ki  TA.  B.  G.  li  aprist  ^.  Ensi  en  bien 
faire  puet  passer  li  enfes  sen  père,  ki  li  a  donné  vie  :  jà 
soit-ce  chose,  ke  sens  le  vie  ke  li  pères  donne,  li  enfant  ne 
puissent  nul  autre  bien  ovrer,  se  ne  sunt  mie  cil  bienfait  de 
pères  li  plus  grant  bien,  encore  ne  puissent-il  iestre  sans  ce 
ke  li  pères  donne  as  enfans,  c'est  vie.  Se  li  fis  dont  se  met 
en  péril  de  mort  u  à  mort  pour  son  père,  les  ans  de  sa  viel- 
lece  trespassans  et  tressaillans,  plus  fait  pour  le  père  que  li 
pères  flst  pour  lui,  quant  il  l'engenra.  S'aucune  chose  est 
mieudre  ke  vie,  si  con  bien  vivres,  dou  père  seulement  vient 
vivres  et  du  flls  bien  vivres  ^.  Plein  est  ke  H  fils  puet  sor- 
monter  en  bien  faire  le  père.  Antigouus,  uns  grans  bons  de 
Pierse,  con  il  eûst  une  très-grant  et  noble  bataille  vencue, 
le  pris  en  donna  son  père  et  li  donna  la  signourie  de  Cypre, 


•  Senrca  ,  de  BeneficiiSy  m ,  31 . 
«  Ibid.,  35. 

'  /Wrf.,  34. 

*  /bid.,  35. 


D\\MOUH.  117 

k'il  avoit  vencue  *.  Cils  à  droit  rogiio,  ke  quant  régner  peut, 
il  ne  veut*.  Benoit  sont  père  et  enfant  ki  ensi  sont  vencut  et 
veinkenti  K'estplus  bêle  chose  ke  li  jouenenciaus  puet  dire 
à  soi-meisme  et  non  à  autre  :  n  J*ai  mon  père  vencu  en  bien 
faire?  »  K'est  au  viellars  plus  joïeus  et  plus  grant  fortune 
qu'il  puet  partout  dire  ke  ses  fils  en  bien  faire  Ta  vencu  '? 


CHAPITRE  XXXIX. 

En  C88t  capitle  est  une  questions  déterminée  8^09  doit  vololrs 

à  son  ami  tré-grant  biens  ^? 


Demanderoit  aucuns  s'on  doit  à  son  ami  voloir  les  très* 
grans  biens  :  ensi  ke  se  li  uns  est  en  moïen  estât,  s'il  doit 
voloir  ke  ses  amis  soit  emperères  u  sires  de  tout  le  monde  ? 
Si  sanle  ke  oïl.  Car  se  je  suis  amis,  je  doi  mon  ami  bien 
voloir,  et  il  samble  ke  se  je  ne  li  voloie  les  plus  grans  biens 

'  Sbnbca  ,  de  Bmefieiis^  ui ,  37. 

Dans  le  trait  rapporté  id  par  Sénèque ,  les  rôles  se  trouvent  inter- 
vertis :  est-ce  sa  faute,  est-oe  oeUe  d'un  copiste?  On  Tignore;  mais 
Plutarque  (Vie  de  Démétri/^e,  18),  et  Diodorb  (livre  xx),  à  qui  ce 
récit  a  été  emprunté,  donnent  une  version  plus  exacte.  Antigone,  fila 
lia  macédonien  Philippe ,  qui  avait  eu  de  grands  emplois  sous  les  rois 

■ 

Philippe  et  Alexandre,  eut  de  Stratonice  deux  fils,  Démétrius  et 
Philippe.  C'est  Démétrius  qui  reprit  Gypre  sous  Ptolémée  et  en  fit 
hommage  à  son  père  Antigène. 

•  Senkca,  de  Bénéficiiez  lu,  yi, 

"-  im,,  38. 

^  Ce  chapitre  et  le  suivant  sont  extraits  d'ARiSTOTE,  Morale  à 
^icùtn.^l.  IX  ;  Grande  Morale,  1.  II,  etMorale  à  Eudème,  I.  VII,  passim. 

LI   KW  D'AMOOS.    —   I.  8 


U8  LI  ARS 

k'il  poroit  avoir,  je  ue  seroie  mie  vrais  amis.  Â  che  (U-je  ke 
çoA  nous  desirons  à  avoir  amis  pour  ce  ke  nous  fdons  e^iT^rs 
qui  nous  paissons  ovrer  vertueusement,  nous,  pour  ce  à 
sauver,  désirons  ke  nostre  ami  ne  nos  faillent  mie  \  et  pour 
ce,  s'il  sont  aucun  bien  ki  nos  fichent  défaillant  de  nos 
amis,  tant  con  il  est  de  la  nature  d*amisté,  nous  ne  lor  de- 
vons mie  ces  biens  voloir,  si  par  ciaus  l'amour  departeït  ; 
et  il  sanle  ke  par  trës-grant  et  excellent  bien,  amours  se 
départ.  Car  yweletés  i  faut  sovent  ;  laquele  est  requise  en 
amisté.  Car  on  voit  sovent  les  plus  poissans  et  les  plus  riches 
plus  voloir  iestre  amés  ke  amer.  Et  dit  est  par  devant  ke 
nous  voulons  bien  premiers  et  principalment  à  nous  et  en 
après  à  nos  amis  ;  pour  ce  devons  plus  désirer  nos  amis  à 
avoir  a  tout  mains  de  biens,  ke  ce  ke  plus  en  eussent  si  les 
perdissions.  Mais  tous  autres  biens  ki  ne  sont  mie  depar- 
tflint  amours,  aous  k>r  devons  voloir  et  pourchaoier,  et  pre- 
mi^s  eaus  que  nul  a^trei,  to^t^s  choses  yweles.  Bt  fwr 
eaus  bien  ^ûre  doivent  estre  quises  les  riçbeces  et  poor 
çiaos  de  prochain  sanc;  car  ce  bienfait  ne  oo^vient-U  «lie 

^te3!i(dre  sans  9fi\  si  coi^  as  affis.  de  nos  amis  et  as  pweçs 
de  nos  parens  ;  et  secourre  devroit-on  mieus  un  preudomme 
et  un  vaillant,  se  grant  disiete  en  ^^voit,  ke  donA^r  «o»  ami 
ki  ne  aroit  ke  faire.  Maia  a'aucun  ^ien  d'amisté  sont  plus 
eslisable,  bien  les  doit-on  voloir,  encor  ne  les  ait  li  autres 
et  s*amistés  en  départ  ;  car  chascuns  si  doit  voloir  plus  de 
vrais  biens  ke  nul  autre;  et  chiaus  devaAl;  toute  riens 
eslîre. 


D'AMOT'R.  1 19 


CHAPITRE  XL. 

Ed  œst  capiile  est  une  question  déterminée,  s'on  se  doit  mètre 

en  péril  de  mort  pour  son  ami  ? 

Se  ensi  estoit  que  ii  uns  amis  sans  sa  coupe  fust  à  mort 
jugiés,  et  parmi  son  ami,  se  en  cel  péril  pour  délivrer  son 
ami  se  voloit  metre^  li  jugiés  escaper  p<MToit,  se  devroi^l 
mètre  u  non?  et  il  sanle  ke  neniL  Car  dit  est  par  deiratti  que 
plus  se  doit  amer  ke  nul  autre,  6t  ke  premiers  est  amors  à 
lui,  et  puis  al  ami  ;  et  ki  pour  son  ami  se  met  à  mort»  il 
Taime  plus  ke  lui  :  k'il  faire  ne  doit.  A  che,  di-ge,  eo»  ke 
dit  est  par  devant,  ke  vraie  amours  n'est  fors  entre  bon»  et 
vertueus  ;  et  ki  se  délitent  en  œvre  de  vertu,  et  odi  quièreat 
avoir  soverainement;  et  en  ce  ke  li  uns  amis  fait  por  l'autre, 
il  aquiert  vertu  ;  et  que  plus  fait  grant  chose,  tant  acquiert- 
il  plus  grant  vertu  ;  et  si  li  virtueus,  por  nule  doute  de  mort, 
ne  le  doit  eschiver  à  aquerre;  ensi  con  li  virtueus  hardis, 
pour  tout  un  paiis  à  sauver»  se  doit  mètre  en  péril  de  mort, 
et  mieus  doit  le  mort  ellire  que  tous  li  paiis  et  les  gens 
fuissent  destruit  et  mort  ;  et  en  ce  il  aquiert  sovrainement 
le  vertu  de  kardement  ;  et  U  est  celé  mors  plus  élisable  ke 
estre  en  vie  et  fuir,  et  mieus  vaut,  si  con  dit  est,  vivre  un 
poi  de  tens  virtueusement  et  souvraine  vertu  aquerre,  ke 
kttf  uemettt  en  quelconque  antre  manière.  Bt  en  ce  ke  li 
amis  m  ifl^  en  péril  de  mort  ii  à  mort  pour  son  ami,  il  fait 
pour  Uii  la  plus  grant  diose  k'amis  pvel  por  astre  ftdre.  Car 
ne  puet  estre  nule  plus  grans  charités,  ke  che  ke  li  amis 
mete  sa  vie  pour  son  ami,  et  en  ce  aquiert-il  la  plus  grant 


120  Lî  ARS 

vertu  que  on  puet  par  amisté  aquerre  ;  et  pour  ce  se  doit 
mieus  li  amis  eslire  lui  à  mètre  en  péril  de  mort  u  morir 
pour  son  ami  et  si  grant  vertu  à  aquerre,  ke  vivre  et  par  sa 
dëfaute  perdre  si  grant  chose.  Car  mieus  doit  li  virtueus  en 
son  milleur  estât  eslire  à  morir,  ke  vivre  en  lui  perdant. 
Et  che  que  dit  est,  que  dont  ayme-il  plus  son  ami,  $*il  se 
met  pour  lui  à  mort,  k'il  ne  fait  lui-meisme,  je  di  ke  non 
fait.  Car  tel  mors  li  est  plus  eslifsable  ke  nule  autre  ne  ke 
la  vie  ;  car  li  aquës  de  la  vertu  est  mieudres  ke  la  vie  ne  soit 
et  plus  fait  pour  lui-meisme,  en  aquërant  si  grant  vertu, 
quant  il  muert  pour  son  ami,  k*il  ne  fait  pour  celui  pour  qui 
il  muert.  Riens  n'est  de  vei*tut  plus  apareillië,  plus  bêle, 
plus  honeste  ne  plus  amable  :  bon  est  et  dësirrable  quank 
est  govemë  par  son  empire.  Celui  ki  en  bones  fortunes  et 
malvaises,  constant  et  estable  se  rent  en  amistë,  poons 
jugier  k'il  a  poi  de  compaignons  et  est  preske  divins.  Mais 
avarisse  moult  l'empêche  et  a  empêchiet  :  cis  honorables 
nons  jadis  d'amistet  si  gist  à  terre  et  en  aquest  *  si  con 
ribaude  se  siet. 


CHAPITRE  XLI. 


Cis  capitles  met  Tentencion  d'aucunes  paroles  devant  dites  et  si  ajouste 

plusetir  notables  ki  bon  ennt  à  retenir. 


Je  ne  di  mie  c'en  doie  le  mort  eslire  ne  convoitier  ;  tant 
con  pour  la  mort  avoir,  ne  les  tourmens,  ne  les  maladies, 
et  de  batailles  les  crueuses  plaies,  et  les  fains  et  les  mes- 

*  Var  :  aquèse.  (Ms  Croy.) 


D*  AMOUR.  121 

aises  ki  i  sunt  pour  les  tourmens  et  les  maus  et  les  dolors 
soustenir;  mais  se  soustenir  les  estuet,  ke  fortement, 
honestement  les  porte,  sans  issir  d'atemprance ,  riens  fëmi- 
nastre  chose  faisant  doit  désirer.  Li  meschief  et  li  tourment 
ne  sunt  mie  selonc  eaus  ellisable ,  mais  la  viertus  ki  par 
iaus  viertueusement  à  soustenir  est  conneûte.  Car  toute 
viertus  en  meschief  et  en  enferces  est  parfaite;  par  les 
batailles  et  les  grietes  de  defors,  nous  aprendons  che  ke  de 
celes  dedens  nous  sentons.  Li  tourment  ne  fout  mie  à  con- 
Yoitier,  mais  eaus  fermement  à  soufrir,  ki  fait  la  vertu. 
Chascuns  doit  désirer  bone  vie  et  honeste,  laquele  est 
aquise  par  molt  de  diverses  œvres,  et  ce  sans  quoi  à  chief 
de  fie  ele  ne  puet  estre.  Et  pour  ce  n*est  point  de  doutance, 
ke  n'est  très-bons  à  celui  ki  dignes  est  de  mémoire,  de 
morir  en  faisant  œvre  de  viertu.  Car  quant  aucuns  suefre 
torment,  fortement  il  use  de  toutes  les  viertus,  encore  ne 
samble-il  k'il  ne  soit  c'une  en  présent,  quant  plus  apert. 
Patience  et  soufrance,  ce  sunt  li  rain.  Prudence  i  est,  sans 
lequele  nus  bons  consaus  n*est  commenciés ,  ki  enorte  très- 
fortement  à  soustenir;  là  est  constances,  fermetés  ki  ne 
puet  estre  ostée  et  ki  ne  lait  le  bon  propos  pour  nule  chose  : 
là  est  la  compaignie  nient  partable  de  viertus  ;  car  quank 
est  fait  honestement,  une  viertus  le  fet.  Et  pour  cou, 
dist-on  ke  cis  ki  pèche  en  une ,  il  est  fais  coupables  en 
toutes,  et  pour  cou,  li  viertus  ki  de  toutes  autres  est  apro- 
vée,  encor  ne  samble-ele  iestre  k'une ,  doit  bien  estre  dési- 
rée ;  dont  nous  nos  devons  bien  mètre  en  péril  de  mort  et 
de  tourmens ,  fortement  et  corageusement  à  soufrir  pour 
viertu  à  aquerre  et  en  no  milleur  estât  morir.  Li  torment 
sont  legier  à  soufrir  se  on  les  puet  porter  et  grief  sont,  s'on 
ne  les  puet  soustenir.  La  mors  est  doutable  et  espoentable 
àciaus  avec  qui  vie,  quant  ele  faut,  toutes  choses  sunt 


122  LI  ARS 

mortes  ;  non  mie  à  cîaus  qui  loenge  ne  poet  morir.  Mors  ne 
doit  mie  estre  si  cremie,  ke  pour  doutance  de  li ,  toutes 
autres  choses  doient  estre  ialssiës  ;  car  en  mort  n'a  riens 
espoentable,  fors  cremeur.  S'aucune  chose  de  roeschief  a 
en  morant  ou  de  cremeur,  c'est  li  coupe  dou  morant,  par 
les  charges  de  ses  visoes,  nient  de  la  mort.  La  mort  sai,  ne 
yaat  :  à  che  su*je  nës  ;  la  mors  nos  dégaste,  ele  nous  des- 
vest.  Gascun  jour  morons  ;  cascun  jour  aucune  partie  de 
no  vie  est  rostée,  et  adont  quant  nos  croissons,  nostre  vie 
descroist.  Puis  la  jouence ,  l'enfance  avons  passée,  puis  le 
moiien  eage,  et  ensi  jusques  au  derrain.  Cank'il  passe  de 
tans ,  tout  est  perdut.  Celui  meismes  jor  ke  nous  passons, 
par  mort  le  partons  ^  Il  est  fols  ki  la  mort  crient  et  ki 
viellece  doute.  Car  ensi  con  viellece  ensuit  jouence ,  ensi  K 
mors  s'ensuit  viellece  *.  Grans  meschiës  est  en  cremeur 
devenir  vieQi,  et  sans  raison.  Quant  on  est  vielli,  on  recorde 
de  la  jouence.  Les  choses  vont  et  vienent  en  manière  de 
cercle  ;  générations  est  passée,  générations  est  à  venir.  Li 
solaus  se  liëve  au  maïn  en  orient  et  par  midi  et  occident 
revient  dont  il  vient  devant.  Ensi  vont  les  choses,  les  unes 
après  les  autres  :  ke  c'est  ce  ki  fut ,  che  ke  est  à  avenir , 
k'est  ce  ki  est,  che  qui  est  à  foire ,  quel  sanlant  est  i  ce  ki 
fait  est.  Riens  novel  n'est  desous  le  soleil  ;  ne  ne  puet  nus 
dire  :  a  ce  ne  fu  onques,  »  car  de  tout  le  tans  n'avons  en- 
sanle  k'un  moment.  C'est  une  partie  c'en  ne  puet  partir 
tant  est  petite  ^  ;  jours  et  semaines ,  et  an  et  mois  sunt 
passé  et  si  revienent.  Ne  riens  al  homme,  de  tôt  le  travail 
k'îl  en  ce  siècle  a,  ne  lî  remaint,  fors  K  bien  faires.  Car 

^  Sbnbca,  Epist.y  XXIV. 
*  Sbnbca,  Epitt,^  xxx. 

'  Ce  passage  est  transposé  daus  le  ms.  Groy  après  la  phrase  ci- 
(fessas  ;  Celui  même  jor  ke  nous  postons  j  par  mort  le  partons. 


D'AMOUR.  123 

déduis^  sôlâs,  et  honours  et  richeces  sunt  vanités  passans, 
et  affiictions  d'esprite.  Nature  ne  donne  mie  nostre  nature 
faire  autre  ke  la  suie.  Car  cank*ele  fait»  elle  deiTait,  et 
cank*ele  deffait,  ele  refait.  Une  chainne  est,  ki  nos  tient 
loiiés,  amours  de  la  vie  \  Contés  Vos  ans  et  regardée  ce  ki 
pàssei  est  :  vous  vous  hontierés  de  ce  voloir  ke  vous  vol- 
sistes  quant  fUstes  enfens  et  à  cou  obéir.  Che  vous  soit  près 
ati  jor  de  la  mort,  ke  vo  visce  et  vos  malvaistés  devant 
vMs  mtlirent,  au  jor  de  la  mort;  bone  est  la  mors  à  gens, 
ki  estint  les  maus  de  la  vie.  Li  visce  et  les  œvres  des  visces, 
sans  plus  enviellissent.  Car  cascun  jors  toutdis  oste  aucune 
chose  de  la  force.  Qu'est  mieudre  fins,  ke  ce  ke  cascune 
chose  par  nature  departaùt,  à  che  viegne,  à  quoi  ele  est 
ordénée;  la  vie  est  donnée  avec  Patente  de  morir.  On  ne 
doit  inie  les  ans  conter  :  nient  certaine  chose  est,  en  quel 
lia  li  taons  est  et  vous  gaite.  Cele  en  tous  liens  attendes  : 
vivre  ne  vient  ki  ùiorir  ne  veut  *.  Â  ceste  chi  va-on  tousjour^ 
et  pout*  ce ,  esse  folie  don  cremir.  Qui  vient  querre 
dHest^  en  tel  condition ,  en  lequele  onques  jius  ne  fu  ?  Ne 
doit  mie  cils  rendre  gra^ces  â  Dieu ,  ki ,  par  lent  pas  est 
vânud  au  repos  nécessaire  à  cascun  home.  Mont  de  gens 
demàiiâent  le  mori;  mais  nus  joïeusement  ne  le  rechoit 
venant,  for  cis  ki  à  li  rechevoir  longement  s'est  appareil- 
liës.  La  diorf  né  cremons  mie,  mais  la  pensée  de  la  mort  : 
ségure  voie  et  joïeuse ,  doit  estre  cele  à  qui  nature  nos 
estruit.  La  mors  ke  nous  cremons  et  refusons,  entrelalt 
la  vie,  ne  le  toit  mie  ;  car  encore  venra  uns  jours  ki  tious 
rémenra  *  en  lumière.  Regardés  le  cercle  des  choses  denîo- 
rans  et  vos  troverés  qu'il  n'a  ou  monde  riens  osté.  Mais 

*  Srheca,  Bpisf. 9  XXVI. 

*  Sknbca,  EpUt.i  XXX. 

'  Var  :  remetera.  (Ma  Croy.) 


124  LI  ARS 

cascune  chose  à  sa  fois  descent  et  reliève.  Estes  est  passés, 
mais  uns  autres  ans  un  autre  ramaine.  Une  partie  don  ciel 
tousjours  se  liëve  et  une  autre  va  à  déclin  ^  Eschiver  ne  poés 
les  choses  nécessaires  ;  mais  bien  les  poes  vaincre  :  voie  à 
ce  vous  donra  philosophie.  A  cestes  vous  conformés  se  voas 
sauf  volés  estre,  et  ce  ne  puet  estre  en  autre  manière,  se 
mètre  volés  dessous  vous  toutes  choses,  si  vous  metes  de- 
sous  raison.  Moût  de  choses  gouverneres ,  se  sous  li  vous 
metés,  ele  vos  apreudera,  quoi  et  en  que  manière,  vous 
devés  les  choses  entreprendre  et  jugier.  Ki  croit  ke  pis  soit 
à  la  chandeille ,  quant  ele  est  estainte,  ke  devant,  quant 
ele  est  alumée?  La  mort  jugons  à  ensiwir  con  ele  soit 
passée  et  avenir.  Che  que  devant  nous  fu,  mors  est.  K*a«il 
à  dire,  nient  commencier  et  finer,  quand  de  ces  deus  choses 
li  fins  soit  nient  estre  ?  Devant  la  viellece  doit-on  penser  à 
bien  vivre  en  viellece,  par  quoi  on  bien  muire  ;  ke  c*est 
bien  morir,  volontiers  morir  ;  de  quoi  nous  défaillons  sovent. 
Se  nous  bien  morons ,  c*est  toute  nostre  vie.  Grant  chose 
est,  honestement,  fortement,  sagement  morir.  Sovent 
devons  morir  et  ne  volons  ;  sovent  morons  et  maugré  nous . 
Nus  n'est  si  fols  ke  bien  ne  sache  k*il  covient  morir.  Et 
toute  voies  quant  e^e  vient  près ,  on  li  tourne  le  dos ,  u 
tranle,  u  pleure.  Et  ne  vous  samble  cis  povres  u  fols,  ki 
pleure,  ki  n*a  mie  vescut  mil  ans  chà  devant.  Ensi  très-fols 
est,  ki  pleure  k*il  ne  vivera  mie  mil  ans  après.  Ces  choses 
sunt  yweles.  Vous  ne  serés  mie  ne  vous  ne  fustes  onques 
point.  Cil  doi  tens  sunt  autri.  Laissons  dont  les  aventures 
Diu  à  espérer,  fléchier  par  proières  ;  eles  sunt  ciertaines 
et  fermes  là  ù  toutes  choses  vont.  Quel  chose  noviele  vos 
est  faite  ?  Che  avint  à  vo  père  et  à  vo  mère  et  à  tous  ciaus 

*  Sbnboa,  Epitt.y  XXXVI. 


D'AMOUR.  1:^5 

ke  devant  vous  furent,  et  avenra  à  tous  ki  après  vons  v^- 
ront.  Ne  quidiês  mie  à  ce  aucune  fois  venir,  à  quoi  cascuns 
jours  aies.  Nule  chose  n'est  sans  an.  La  vie ,  se  ele  est 
sans  pooir  de  morir,  c'est  servages.  Btk'avës  pour  quoi  ne 
voles  la  mort  attendre?  Li  délit  ki  vous  tanoient  sunt  pas- 
set.  Nus  n'est  noviaus.  Quele  est  li  saveurs  de  vin  et  de 
moust ,  ausi  savës  :  k'a-il  à  dire  se  cent  passent  par  vos 
vessie  u  mil  moi  '  ?  C'est  uns  sas  *.  Nient  con  longement, 
mais  coment  vo  vie  est  menée,  devés  curer.  A  la  vérité  n'a 
à  dire  en  quel  liu  vous  morrés,  mais  ke  vous  metés  bonne 
fin.  Et  adont  délite  li  mors,  quant  la  vie  est  proufltable.  Ne 
ne  metés  vostre  espérance  en  le  mort  d'autrui.  De  la  mort 
de  vostre  enemi  ne  vous  esjoïssiés  :  car  nous  trestout  mor- 


rons  '. 


CHAPITRE  XLII. 

En  cest  capitle  est  une  questions  déterminée,  en  quel  cas 

on  a  mestier  d'ami  ^. 


En  quel  tans  a-on  plus  grant  mestier  d'ami,  u  en  mes- 
cheances  et  en  mesaises  u  quant  on  a  canque  on  vient  à 
son  devis  ?  En  tous  tans  en  a-on  mestier  ;  en  mescheances, 
pour  ce  k'il  fâchent  aïe  à  leur  amis;  en  autre  tens,  pour 
ce  c'on  ait  avec  qui  on  puisse  vivre  et  qui  on  face  bien.  Car 

«  Var  :  Mut.  (Mb  Croy.) 

•  Sbmrca,  Epiit.j  Lxxvii. 
'  Eccli.^  VIII,  8. 

*  Tant,  on  a  plus  grand  mesiier  d'amiî  (Un  Groy.) 


126  LI  ARS 

sd  tiéi*te6t»  mut  li  Ami ,  il  toéleiit  bien  ùMt»  ^éémblè  ; 
et  mitftÊ  devons  bien  faire  à  iios  amis  k'as  àitM  esttiiï- 
gé»  ^  A  ce  di^je»  ke  con  nos  aions  mestier  d^amis  en  frâs 
les  deas  éstas^  il  nous  sont  plus  nëcessait^e  en  tneschédnceé, 
là  ù  nous  avons  meBtie^  d*aîe ,  laquele  li  aini  poHent.  Et 
poui*  ce,  en  ce  point  desirons  mafiement  ce  ki  aïe  nos  {K>rie, 
par  quoi  nos  paissons  estre  délivre  des  meschiës  ke  nés 
avons  '•  Et  la  présence  des  amis  en  tristece  porte  grant 
aligement  ;  car  tout  ans!  corne  il  avient  à  celi  qui  porte  uii 
grant  fais,  se  aukuns  li  aiwe  à  porter ,  il  en  est  alégiés  : 
ensi  eslril  «  se  li  uns  aiwe  à  porter  li  dtiei  del  autre,  en 
estrs  dolAts  de  ses  mescbéanees  :  Fàiitre  porté  pltx»  lé^ë- 
rement  son  duel  et  ses  mesaises.  Car  il  ti  sanle  ke  ds  li 
aive  son  fais  à  porter  en  ce  k'il  se  dieut  avec  lui  '.  Cesiô 
raisons  a  veritet,  tant  con  por  le  cause  de  la  tristece;  car 
la  tristece  del  ami  n'est  mie  si  partie ,  con  est  li  fais  que 
ii  doi  portent.  Mais  se  la  tristece  estoit  pour  damage  ki  li 
fust  avenus  et  ses  amis  en  presist  sour  lui  partie  ;  en  ce  ke  li 
damages  del  autre  seroit  amenuisiés  en  partie,  par  sanlant, 
seroit  ta  tristece  amenuisie.  One  autre  raison  jà  :  car  quel- 
conkes  solas  et  déduit  cil  ki  est  en  tristece  a,  sa  tristece 
par  son  soûlas  est  en  partie  amenuisie  ;  et  la  présence  del 
ami,  quant  li  autres  le  voit  doloir,  li  porte  déduit  et  soifls  ; 
en  ce  k*il  voit  son  ami  doloir  avec  lui ,  il  aperçoit  TaBiisté 
et  la  loïauté  de  celui  ki  très-grant  joie  li  porte  et  grant 
solas.  Car  grant  solas  est  à  ciaus  ki  sunt  en  griete  avoir 
compugnons  de  lor  paines.  Et  ansi  une  des  propriétés 
d'amisté,  si  est  d*iestre  ensemble,  liquès  engenre  solas  par 
lequel  la  tristece  est  amenuisie  et  réconforte  li  amis  en 

'  ÂKisTOTE,  Mot,  à  Nicom.,  IX,  ix,  1 . 
•  Ibid.^  XI,  1. 
'  /Mrf.,2. 


D'AMOUR.  127 

faisant  chose  ki  11  plaîst,  et  eskivânt  cèles  kl  11  desplàiseiit. 
Car  li  amis  set  en  qnès  choses  ses  amis  s'esjoïst  et  ki  le 
destourbent  ;  et  nus  ne  puet  si  bien  le  dolerens  recùùtorioft 
oon  cis  ki  est  parcheniers  de  ses  dolours.  Car  de  ce  meisiûe»^ 
s'aucun  de  la  grietë  dou  dolousant  se  desoivre,  mains  edt 
de  oelni  amés  de  cni,  manière  de  corage,  il  se  départ.  Mais 
ce  savoir  devons  ke  cis  ki  le  dolereus  à  conforter  désire, 
il  covient  k'il  mete  mesnre  a  la  dolonr  k'il  en  prent  :  par 
qaoi,  ne  mie  seulement  le  dolerens  ne  face  solas,  mais 
nient  renanlement  dolousant,  le  e<»râge  du  grevet  a  fais  de 
desperation  n'amaine  :  dont  ensi  nostre  doleurs  à  la  doloiir 
do  dolonsant  doit  estre  jointe;  par  quoi,  par  atômprement, 
le  griete  dou  dolosant  relieve ,  et  ne  mie  par  engrangement 
le  grieve.  Moût  est  ausi  grant  chose  et  grans  aise  et  grans 
dëduist  d'avoir  son  ami  près  de  hii»  à  qui  on  parole  ausi 
hardiement  eon  à  lui-meisme  et  puet-on  descovrir  sa 
volenté. 


CHAPITRE  XLIII. 

Cis  capitles  nioustre  ke  li  présence  del  ami  en  meschiés 

n^est  mie  sana  tristece. 

Et  n*est  mie  la  présence  d'amis  adont  si  déduisans  k*ele 
ne  soit  mellée  de  tristece.  Car  jà  soit^e  chose  k*ele  soit 
délitable  pour  les  choses  ki  dites  sunt»  porte^ele  tristour  \ 
Car  il  est  cause  de  la  tristece  son  ami,  ù  nus  viertueus  ne 
vieat  estre,  à  son  pooir,  cause  de  la  tristece  son  ami.  Car 
li  ami  doivent  lor  amis  faire  solas  et  bien ,  et  en  che  k'il 

*  Aristotk,  Mot,  à  Nicom.j  FX,  %f,  3. 


1.^8  Ll  ARS 

voit  k'il  est  cause  de  la  tristece  son  ami ,  si  en  a  tristeoe 
dedens  lui  grant,  pour  ce  k*il  se  sent  en  griete,  ne  mie 
sans  plus  à  soi ,  mais  ausi  à  ses  bienvoellans  desciples  et 
amis,  quide  ke  grever  puist.  Et  ensi  la  présence  des  amis 
en  es  mesaises  est  mellëe  de  soûlas  et  de  tristece  ^  ;  et  ke 
dëlis  amenrist  tristece,  apert  :  car  délis  est  repos  del  appétit 
en  la  chose  désirée  ;  tristece ,  si  est  d'aucune  chose  con- 
traire al  appétit  ;  dont  délis  et  tristece  sunt  ensi ,  ens  es 
movemeus  del  appétit,  con  repos  et  travaus  ens  es  move- 
mens  du  cors.  Mais  or  véons  que  tout  repos,  quex  k'il  soient 
et  dont  k'il  viegnent,  sunt  remède  encontre  travail,  et  pour 
ce  poons  dire  selonc  ce ,  ke  tous  délis  est  amenuisans  et 
remède  contre  tristece  ;  et  con  plus  est  li  délis  grans,  de 
tant  amenrist  plus  la  dolours  ;  et  pour  ce  ke  la  présenci^ 
del  ami  est  délitable,  s'amenrist-ele  le  tristece  del  ami  con- 
bien  ke  ce  soit.  Et  ens  es  bonnes  fortunes,  quant  on  tout  a  à 
son  voloir,  sunt  ami  et  lor  présences  proufltables  et  déli- 
tables  ;  et  les  doit-on  désirrer  pour  cou  c'on  lor  puisse  bien 
faire  ;  par  quoi  nous  aquerre  en  puissions  viertu  ;  et  si  porte 
double  solas  :  car  li  vivres  et  li  estre  des  amis  ensanle  porte 
grant  joie  et  grant  déduit.  Et  d'autre  part  ce  k'amis  puet 
esjoïr  son  ami  par  les  biens  k'il  a  (et  en  ce  li  autres  perçoit 
s'amisté)  porte  grant  solas  ;  nus  ne  s'esjoïst  du  bien  ke  cis  a, 
à  qui  on  riens  n'a  conte.  Et  ausi  con  li  amis  fuit  à  estre  cause 
dé  la  tristece  son  ami,  si  désire-il  à  estre  cause  de  sa  joie; 
et  pour  cou  apiert-il  ke  li  amis  soit  tost  apielés  en  bonnes 
fortunes,  pour  cou  c'on  li  puisse  les  biens  partir  ;  car  li  bon 
ami  désirrent  bien  faire  à  leur  amis.  Et  tard  le  doit-on  apie- 
1er,  perrecheusement  et  sour  cremeur,  en  meschéances; 
car  on  doit  son  ami  cargier  de  ses  maus  dou  mains  c'on 

*  Aristotb,  Mot*  àNicam»,  IX,  xi,  4. 


D*  AMOUR.  129 

puet;  et  maiement  font  ami  à  apieler  ens  es  meschéances, 
quant  un  petit  destourbe  il  pueent  porter  un  grant  confort 
et  aiwe ,  et  par  iaus  puet  estre  li  meschiés  amendés  ' .  Et 
dotttamment  et  moïenement  doit-on  son  ami  apieler  quant 
li  meschief  sont  tel  ke  par  lui  ne  par  Tami  ne  pueent  estre 
amendé.  Et  quant  ausi  on  le  puet,  u  quide  amender  par  lui, 
dont  moût  de  gens  ne  yoelent  c'en  die  à  lor  amis  lor  mes- 
aises ,  quant  par  eaus  en  quident  à  chief  venir.  Et  c'est 
ausi  feminastre  chose ,  quant  on  quiert  aiwe  de  ce  c'en  puet 
tt  quide  par  lui  bien  famir.  Son  ami  de  ses  maus  grever, 
n'est  mie  propre  al  amant  mais  lui-meisme  *. 


CHAPITRE  XLIV. 


Cis  capitleg  devise  Testât  dou  sage  bien  enreus  et  met  aucuns 
ensegnemens  ke  vrai  ami  doient  garder. 


Or  vous  consilliés  et  regardés  s'onkes  nule  espérance  de 
bien  à  avoir  vo  corage  à  che  convoitier  fait  ententif  ;  mais 
par  nuit  et  par  jour,  il  est  ywés  et  plaisans  à  lui-meismes  ; 
vous  estes  parvenus  au  sovrain  bien  humain.  Mais  se  vos 
covoitiés  tous  les  délis ,  et  en  toute  manière ,  sachiés  vous 
tant  de  sens  défaillir,  ke  vous  défailliés  de  joie,  à  quoi  vous 
convoitiés  à  venir.  Mais  durement  erres ,  ke  entre  délis , 
richeces,  honeurs  les  quérés.  Ces  choses  ke  vous  quérés  ausi 
con  por  doner  leece,  sunt  cause  de  doleur.  Trestout  tendent 


*  Aristote,  Mot.  à  Nicom.^  IX,  xi,  5. 

•  /Wtf.,  4. 


130  LI  ARS 

i  avoir  joie  ;  mais  ne  sèvent  dont  on  Ta  parfaite  ne  estaUe. 
Pensés  que  e'eat  ii  estres  dou  sage ,  li  yweletës  de  joie  ;  tels 
est  li  corages  dou  sage  corne  est  li  mondes  desour  la  hme.  Bn 
tous  tans  fait  là  sëri.  Ceste  leeee  ne  naist  fors  par  la  eon- 
sience  de  vertu  ;  ne  puet  vraiement  joïr  fors  justes,  hardis, 
atemprés  et  d*autres  vertus  plains  ^  Li  yisoe  plain  d*anui, 
plus  constraindent  k*il  ne  délitent.  Enprendës  le  corage  de 
grant  borne  viertueas  et  del  oppinion  des  gens  petit  et  petit 
v^  dei4>artë8.  Prendës  Tespir  de  viertu  trës^-biele»  tant  ke 
vous  le  pbés  avoir,  k*il  oovieat  celui  faire,  ki  selenc  l'amour 
vraie  vient  vivre  et  denorer  :  dont  nous  poons  savoir  par 
ce  ki  deseure  est  dit,  ke  li  souvraine  vie  ki  as  gens  soit, 
selonc  ce  k*il  sont  humain,  est  vivre  selonc  ceste  amistë. 
Pour  che,  ke  ce  ke  la  bonne  vie  fait,  est  bon  selonc  raison, 
ke  c'est  en  quoi  on  erre;  ke  toutes  gens  après  la  mort 
désirent  bonne  vie  ;  et  ces  estrumens  quérans,  il  faillent  à 
bone  vie.  Car,  con  toute  sovraine  vie  bonne  eureuse  soit 
ferme  seûrtés ,  et  de  celi  nient  doutable  fiance ,  il  cueillent 
les  causes  de  lor  ensonniance  et  de  tel  vie  despitable,  nient 
sans  plus.  Il  portent  les  fardiaus  de  maleurtë,  ains  les 
traient  et  eosi  qiiiant  plus  quidant  aprochier  i  celé  bone  vie 
h'il  quiërwt.,  tant  plus  s*en  eslongent  *.  Car  il  faillent  à 
acHiâssance ,  ke  melt  de  gens  eussent  trové ,  s*il  n^eussent 
le  tr<^  quis.  Li  ai^s  est  plains  de  joie  et  plaisans,  nient 
déboutés  d*avarisae.  Hastivement  doiv^^t  ausi  li  ami  aler 
à  leur  amis  quant  il  s«nt  ëa  raesohéances  et  ne  doivent  me 
ataadre  k'il  soient  mandé.  Caor  il  avient  ke  ti  ami  ne  se 
tienent  mie  pour  digse  de  lor  amis  mander  et  plus  honeste 
Qhoae  est  de  venir  nient  mandés  ke  mandés  ;  et  plus  grant 

*  Srnkca,  JSpist.j  i.iK. 
'  Srnrca,  Epiit.y  XLiv. 


D'AMOUR,  131 

gret  en  set  li  amis  et  plus  li  plaist;  car  plus  aperchoit  sa 
bone  volentë  ^  Gardés  foit  à  vostre  ami  en  ses  povref48  et 
mescbëauces ,  par  coi  vous  vos  puissiës  esleechier  en  ses 
richeces  et  en  ses  biens.  Soies  li  loïaus  en  ses  tribulations, 
par  coi  vous  soiiés  parchoniers  en  son  ir étage.  Et  ne  se  doit 
mie  li  amis  trop  abandoner  à  rechevoir  biens  de  son  ami, 
par  quoi  il  puisse  sanler  al  ami  k*il  li  soit  à  kierke,  et  ce 
k'il  demeure  avec  lui,  soit  pour  avoir  bien  de  lui'.  Car  H 
mains  del  ami  estre  ne  doit  à  prendre  overte  et  à  donner 
elose  '  mais  le  reverse  ;  sovent  voit-on  ke  cil  ki  sunt  à 
kerke  à  autrui,  engenrent  ausi  come  une  tristece,  dont  il 
sovent  sont  eschiuwet  ;  et  ensi  est  faite,  et  engenrée,  et 
gardée  et  despeechié  ceste  amistës,  si  con  deseure  est  devi- 
set.  De  laquele  nous  poons  dire  gënëralment ,  ke  selonc  ce 
ke  drois  et  raisons  est ,  ele  est.  Car  ele  les  ensuit,  si  ke 
toutes  ses  œvres  doivent  estre  selonc  droit  et  raison;  et 
qoank  est  fait  encontre  ces,  est  fait  encontre  li. 

•  Aristotb,  Mot,  à  Nicom.  ;  XI,  xi,  6. 

•  SeeU.^  xxn,  28-29. 
»  Becli.,  IV.  36. 


U  TIERS  UVRES  DE  LA  PREMIÈRE  PARTIE. 


CHAPITRE  I•^ 

Cia  capitles  rent  raison  pourquoi  premiers  est  à  traitier  dei 
amour  dëlitable  que  de  celi  ki  est  pour  proufit. 

Dit  del  amisté  vraie»  après  laqtield  sanlance  les  autres 
sunt  dites  amistés ,  après  affiert  à  dire  d'elles  ;  et  premiers 
de  la  dëlitables,  ki  ensi  est  apielée  pour  çou  k'en  tele  amistë 
est  délis  quis  sovrainement ,  et  est  che  pour  quoi  ele  est. 
Et  drois  est  c'en  premiers  parole  de  cesti  ;  car  ceste-ci  sanle 
mieus  amistes  ke  Tautre  ki  est  pour  proufit.  Car  en  ceste 
li  amant  rendent  mieus  une  meisme  chose  et  en  une  meismes 
s'enjoiissent ;  et  plus  large  sunt,  et  plus  courtois,  et  plus 
quérant  à  faire  les  œvres  de  viertu.  Et  ausi  li  viertueus 
quièrent  ami  délitables,  avec  lesquex  il  puissent  vivre; 
car  il  fuient  tristece  à  lor  pooii%  ke  cascuns  eschive  par 
nature.  Car  on  ne  puet  mie  longuement  soufrir  tristece, 
nëis  encore  le  bien,  se  tristece  engenre;  pour  laquele  chose 
il  quièrent  amis  délitables  et  ne  font  mie  grant  force  de  la 
prouâtable  ;  car  celé  amistë  resanle  mieus  marchandise  ; 

LI  AM  D*ABO0a.  — 1.  9 


134  LI  ARS 

ele  est  ausi  plus  durans  et  plus  ferme  que  la  profitable,  jà 
soit  che  chose  ke  li  vîel  le  quièrent  plus  longuement.  Car 
(lélis  muet  plus  Tappëtit  et  le  desirrier  ke  ne  fâche  profis  '. 
Car  délis  si  est  ensi  con  ans  quis  par  lui-meismes,  et  profis 
est  quis  par  aucune  autre  fin  ;  car  ki  demande  pour  quoi  on 
quiert  délit ,  ce  n'est  fors  pour  lui  déliter  ;  et  pour  quoi 
richeces  et  profis,  c'est  pour  délit  à  avoir,  u  pour  honour, 
u  pour  estre  plus  poissans ,  u  pour  aucune  autre  chose.  Et 
par  ces  raisons  samble  ke  la  délitable  doit  mieus  estre  ape- 
lée  amistés  ke  Tautre  ;  car  est  plus  à  sanlance  à  la  vraie  '  ; 
Et  pour  ce  ke  en  plus  est  samblans  à  la  vraie ,  parlerons- 
nous  premiers  de  ceste-ci,  ki  vraie  n'est  mie.  Car  il  samble 
k'ele  soit  quise  pour  li  sans  plus  ;  et  ele  est  quise  pour  le 
délit  que  li  amant  désirent  à  avoir  de  celi  k'il  ayment,  ke 
par  tele  amour  quident  aquierre  ;  dont  li  amour  lor  samble 
li  moïens  et  la  voie  d'ataindre  ce  délit;  lequel,  se  en  autre 
manière  quidoient  avoir,  pau  cure  de  lor  amour  aroient, 
car  tele  amours  n'est  quise  fors  pour  délit.  Et  cil  amant  ne 
font  force  soit  pour  amours,  soit  pour  autres  moiienes 
voies,  mais  ke  le  délit  ki  lor  est  principaus  et  pourquoi  lor 
amours  est,  puissent  ataindre.  Dont  cil  et  celés  dont  on 
prent  ces  délis  ne  sunt  amé,  fors  par  aventure  ;  mais  li  délis 
est  simplement  amés.  Et  est  tôt  ensi  '  con  de  celui  ki  viefut 
avoir  une  maison,  si  achate  pieres  et  marien,  et  les  ordene 
i  la  fin  pour  le  maison  à  avoir.  Et  s'il  autrement  avoir  le 
pooît  à  sa  volenté,  àusi  bien  come  ensi,  de  tele  voie  n  aroit 
cure  ;  ains  se  tenroit  à  celé  par  qui  il  poroit  mieus  ataindre 
à  son  propos ,  et  tout  ausi  est-il  de  ces  amans  ki  aiment 
pour  délit. 

•  Aristotr,  Mot.  à  Nicom.,  VIII,  m,  4. 

•  Ibid.,  ly,  1. 

•  IHd.^nXf  6. 


D'AMOUR.  135 


CHAPITÏIE  II. 

Cis  capitles  devise  selonc  qaès  dëlÎB  des  sens,  amouni 

délitables  est  plus. 


A  premiers  fu  dit  que  Tamours  dëlitable  pooit  estre 
t^onc  les  cink.  sens,  ke  les  gens  ont ,  c'est  :  sentir  en  tou- 
chant, flairier,  oitr,  veoir,  gouster.  Mais  selonc  cescun  mîe 
ne  paet  avoir  amiste;  et  cîs,  selonc  lesquës  ele  puet  estre, 
sont  :  sentir,  en  touchant  et  véir  ;  car  selonc  ces  srmt  mieus 
les  propriétés  d*amisté  ke  selonc  les  autres.  Et  parlons  pre- 
miers de  celi  ki  est  por  sentir  en  touchant  ;  car  sentir  en 
touchant  est  li  premiers  sens ,  et  si  ne  faut  à  nule  riens 
engendrée  ki  ait  vie.  Et  si  puet  estre  sans  les  autres,  et  li 
autre  sans  li  ne  pueent  estre  ;  et  puiske  premiers  est,  bien 
affiert  c'en  en  parole  premièrement  ^ 


CHAPITRE  III. 

Ci  ooimnence  à  traitier  del  amistë  dëlitable,  ki  est  fondé 

•Qr  le  premier  des  oink  sene. 


Selonc  ce  sens,  ki  est  sentir  en  touchant,  est  une  amours 
délitable ,  ki  as  gens  est  ennée  pour  le  garde  et  le  conti- 
nuance  de  lor  nature,  si  con  celé  ki  est  de  malle  avec  femele 
pour  tel  délit.  Et  mist  li  governères  de  nature  en  cel  sens 

«  Ce  chapitre  et  le  suivant  sont  compilés  de  divers  endroits  de  la 
Somme  théoL  de  saint  Thomas. 


136  U  ARS 

si  grant  délit,  pour  ce  ke  les  gens  de  tele  œvre  n'eussent 
horreur  et  desdaing ,  par  quoi  li  générations  fausist  et  lor 
nature.  Et  pour  cou  ke  nos  ne  poons  mie  tousjours  vivre, 
ke  cascuns  désire  par  nature ,  pour  samblans  estre  et  par- 
chonniers  al  iestre  de  Dieu ,  est-ce  la  plus  naturele  œvre 
faire,  tele  corne  on  est,  par  quoi  on  soit  parchonier  del  estre 
de  Dieu ,  tant  corne  on  puet  en  ses  oirs  :  toute  chose  ce 
désire  et  pour  che  œvre.  Et  est  celé  amours  apelée  amours 
natureles,  pour  ce  ke  de  lor  nature  sunt  enclinées  les  gens 
al  œvre,  ki  en  li  a  le  délit  dont  Tamours  naist;  dont  ceste 
amours  est  fondée  sour  le  désir  dou  délit,  ki  est  selonc  tele 
œvre.  Et  encore  puist-on  avoir  pluseurs  manières  de  délis 
selonc  sentir,  pour  cou  ke  li  délis  selonc  Tœvre  de  le  garde 
et  la  continuance  de  le  nature  de  maie  et  de  femiele  est 
plus  grant  ke  nus  autres  ki  soit  selonc  tex  cink  sens,  pour 
che  selonc  celui  déduit  et  délit,  ki  de  tel  œvre  vient,  puet 
estre  mieus  amistés  prise.  Car  selonc  celui  sans  plus  est 
raamante  ^  ;  et  tele  amours  est  désirs  d'avoir  usance  et 
compaignie  de  ce  c'on  ayme  et  pour  cel  délit  ;  et  quant  li 
amés  voet  autel  del  autre,  si  i  a  amistet;  mais  ke  les  autres 
condicions,  ki  à  lui  aâèrent,  soient  gardées.  Car  tôt  ensi 
con  en  le  vraie  covient  perchevance,  covient  en  ceste-ci.  Et 
convient  ausi  que  cascuns  ait  pooir  de  rendre  al  autre  tel 
délit  et  ke  li  rende.  Car  ancois  ke  li  uns  l'ait  del  autre 
rechut,  ne  sont  fors  bienvoellant  u  amant.  Et  li  estres 
ensanle  ausi  est  nécessaire  à  la  continuance  et  à  la  garde 
de  ceste  amisté  ;  dont  tele  amistés  est  entrechangable  bien- 
voellance  nient  celée  pour  tel  délit.  Et  ces  biens  ke  nous 
lor  volons ,  n'est  fors  pour  tant  ke  nos  délis  en  puissons 
mieus  avoir  :  et  tant  con  cis  délis  est  prisiés  devant  autres, 

*  Var  :  raamatrice.  (M«  Croy.) 


D'AMOUR.  137 

est  prisie  ceste  amisté;  et  de  ce  avient  ke  li  ami  selonc 
ceste  amistë  se  metent  en  maint  péril  et  mainte  chose 
laissent  à  faire  ke  faire  doient.  Car  il  tienent  ce  délit  pour 
si  grant  chose,  ke  bien  lor  sanle  ki  ne  soit  riens  à  ce  délit 
comparable,  ne  ne  vaille  ;  et  cil  ki  ce  tienent ,  pour  celi 
metent  arrière  toute  chose  et  se  painent  del  ensivre  devant 
toute  chose  ;  et  ki  se  lait  à  ce  mener ,  k*il  est  sougis  à  sa 
volonté  de  tel  œvre  maintenir,  sovent  avient  ke  quant  il 
vient  soufrir ,  k'il  ne  puet.  Car  li  accoustumance  ki  ausi 
est  corne  autre  nature  ^ ,  le  met  en  tel  point  k*il  soufrir  ne 
s*en  puet  ;  et  dont  est-on  venut  à  trop  malheureus  point  et 
meschéant,  kant  ce  ki  sourhabondant  estoit,  est  fait  néces- 
saire. Et  pour  che  devons  au  commencement  à  délis  contres- 
ter  ;  car  plus  legière  chose  est  dou  fors  bouter  ke  ciaus  rechus 
bien  govemer  et  rester.  Car  au  commencement  sont  volen- 
triu  et  legier  à  rester,  et  par  lonc  tans  acoustumé  si  sunt 
grief,  quant  fait  sunt  si  con  naturel  ;  bon  s'en  fait  garder , 
car  le  fin  de  ces  délis  ensuit  tousdis  tristece  I 


CHAPITRE  IV. 

Gis  capitles  blaame  dans  ki  sunt  trop  soyent  à  celés 
k'il  ajment  de  tele  amistë. 


Et  sovent  sont  cist  amant  si  sougit  à  celés  dont  prendent 
tes  délis,  ke  riens  ne  font,  fors  ce  k*eles  voelent.  Cuidiés- 
vous  ke  je  tieng  celui  pour  franc,  à  qui  feme  commande  et 
qui  ele  met  lois ,  signerist ,  défient  ce  ke  li  plaist  ;  laquele 

"  Cfr.  CiCBRO,  de  Fin.  v,  74,  25,  et  v,  67;  de  Int.^  xlii,  6;  saint 
TnouAB,  Somm.  théoh,  2«p.,  1»  s.,  Q.  xixii,  art.  2. 


138  LI  ARS 

commaiMlant  ne  pnet  rien  refuser,  riens  n'ose  d^noiier? 
S'ele  demande ,  on  li  donne  ;  ele  apiele ,  et  on  vient  ;  ele 
enchace ,  et  ou  fuit  ;  ele  manache ,  et  on  doute.  Je  ne  dis 
mie  tel  home  sierf  sans  plus,  mais  très-malvais  chëtif,  nëis 
encore  se  rois  estoit  et  sires  de  grant  signourie.  Car  tout 
ensi  con  li  cors  sur  Tàme  seignerist,  ensi  est-il  quant  la  fema 
a  sour  Tomme  signourie.  Et  ce  c*on  poursuit  si  le  voloir 
de  teles,  c'est  pour  ce  c'on  ne  les  vieut  mie  destourber,  en 
eles  courechant,  en  contrestant  à  lor  voloirs,  quant  li  home 
les  tienent  si  con  pour  lor  propres  délis  ;  iesques  il  doutent 
à  destourber.  Feme  ki  durement  en  son  penser  s'esiiève, 
prochaine  est  à  son  baron  despire ,  u  celui  qui  de  li  cuide 
estre  plus  seiirs.  Savés-rous  ki  je  tieng  à  bon,  par&it,  et 
desloiiet,  franc  et  sans  servage?  Qui  nule  force,  nule  néces- 
sités ne  puet  mal  faire  ^  ;  ki  Tendemain  sans  soigne  et  peur 
attent.  En  bones  meurs,  fortune  n'a  pooir.  Geste  ordene 
par  quoi  vos*  corages  rassis  puist  à  tele  perfection  parvenir, 
ke  bonnes  meurs  ordenent,  lesqueles  ne  nos  font  sentir 
perte,  ne  de  proufit  esjoiir,  mais  tousjours  en  un  estât 
demorer  ;  coment  ke  les  coses  se  remuent,  vous  serës  grans 
et  frans  entre  les  nient  grans  et  les  sers,  se  vous  les  maus 
et  les  biens,  ne  mie  selonc  l'oppinion  dou  peule,  vous  con- 
nissiés  et  départes  *.  K'est  dont  frankise?  A  nule  chose 
servir,  à  nule  nécessite,  à  nule  aventure  ;  fortune  ywele- 
ment  passer  ;  et  che ,  che  jor  porrés  entendre ,  quant  plus 
ele  eslevet  vos  ara,  et  mains  sour  vous  ara  pooir  '. 


^  Sbnbca,  Spist.  XXXIV. 
'  Senbca,  Epùt.  XXXVI. 
'  Sbnbca,  Epiêt,  u. 


D'AMOUR.  m 


CHAPITRB  V. 


Cis  capifcles  enorte  à  fuir  les  dëlis,  sur  lesques  ceste  amistëi 
est  fondée  et  si  met  une  différence  de  11  à  la  vraie. 


Et  encore  soit  nature  caacun  à  ce  délit  endinant,  si  se 
doit^m  garder,  par  quoi  tant  ne  soit  pris»  ke  pour  lui  plus 
gr^uis  biens  soit  laissiës.  Et  U  remèdes  del  eskiwer  si  est 
c'on  fuie  Tocoison  et  le  liu  dou  faire.  Car  \frides  cambres 
font  foies  dames  et  li  lius  fet  le  laron.  Et  cil  remède  ne 
Talent  guaires,  s*il  ne  sont  demorant.  Et  sovrainement  doit- 
on  eskiver  la  pensée  à  che  ;  ki  gaires  mains  ne  fait  ke  li 
movement  de  nature ,  lequel  nus  ne  puet  eskiVer  legière- 
ment.  Mais  raisons  doit  estre  si  fors  par  desor  lui,  par  quoi 
ele  le  vainque  et  ce  aâert.  Car  la  volentës  de  la  char  doit 
estre  govemée  par  raison ,  et  non  raisons  par  li  ;  et  quant 
nature  Taint  raison ,  si  enchiet-on  en  che  ke  raisons  n'est 
mie.  Et  en  ce  apert  ke  ceste  amistës  différence  a  à  la  vraie. 
Car  là  vraie  est  selonc  raison  et  ceste  est  selonc  raison 
vaincue  ;  et  molt  est  grans  défaute ,  quant  raisons  ki  doit 
eetre  dame  et  govemeresse  as  movemens  de  nature  est 
faite  ancielle  et  serve  à  celi  à  qui  ele  doit  estre  dame  ;  et 
quant  il  avient  a  ce  ke  la  serve  signourist,  si  a*on  par  li 
mains  maus  et  maintes  doleurs  par  sen  enort,  ne  mie  sans 
plus  por  tors  fais  u  por  poissance  de  souvrains  on  a  dolours.' 
Car  li  délit  sovent  retornent  en  tourment;  les  viandes 
aucune  fois  font  crut  bounench  et  malvais  sanc.  La 
yvroigne  fait  le  doleur,  et  le  tramblement  des  n^ers  et  l'eu- 


140  LI  AR8 

tendement  oscurcist  ^  ;  dont  Salemons  si  dist  c*oii  ne  doinst 
▼in  au  roi  ;  car  nus  secrest  si  n*est,  là  ù  yvrongne  règne  ; 
par  quoi  il  boivecent  et  oubliecent*  lor  jugement  et  muèrent* 
les  causes  des  poyres  enfans  ^  ;  luxure  fait  des  pies  et  des 
mains  et  de  tous  les  membres  et  des  jointures  le  perdicion 
et  le  destruisement  ^.  Laissiës  les  dëlis  tourbles ,  ne  -mie 
sans  plus  li  passet ,  mais  ausi  cil  ki  à  yeuir  sunt  nuisent. 
Li  mauvais  servent  as  dëlis  et  n'en  usent  mie  et  lor  mal  ki 
de  tous  est  derrains  ayment;  et  c'est  li  attainte  de  lor 
dësirier,  liquës  si  est  lor  maus  sovrains.  Adont  est  la 
chaitivetës  toute  acomplie,  quant  les  viles  choses  et  les 
ordes  ne  mie  sans  plus  délitent ,  ains  plaisent  à  ensivir.  Et 
adont  faut  li  remèdes  de  tous  à  mètre ,  quant  ces  choses 
ki  visce  estoient  sont  faites  meurs  et  ausi  con  natures 
usages. 


CHAPITRE  VI. 

Cil  capitles  devise  comment  ceste  amistës  fond^  sor  délis  paei 
falir;  et  monstre  aun  cou  li  délit  plus  fort  muevent  le  oorage  A 
eus  poursivir,  ke  tristece  à  eaus  contraire  à  fuir. 

Ceste  amistés  si  ne  puet  estre  fors  entre  ciaus  ki  se 
délitent  en  tel  délit  et  dont  cascuns  ait  pooir  de  rendre. 
Car  se  li  uns  se  délite  et  li  autres  nient ,  si  con  cil  ki  nient 

*  Sknbca,  Epist,  XXIV. 

*  Var  :  Ohliencent.  (Ms.  Croy.) 

*  Var  :  Muecent»  (Ms.  Croy.) 

*  Prov.,  XXXI,  4-5. 

*  Sbnboa,  Epiit.,  XXIV. 


D'AMOUR.  141 

n'i  a  de  délit ,  le  face  pour  proufit ,  u  pour  autre  chose  ki 
au  délit  n*apartîegne ,  il  n'aura  entr'iaus  point  d*amisté, 
mais  bien  jà  amour  de  celui  ki  se  délite  al  autre.  Car  à 
amisté  convient  entrechangableté  des  œvres  ki  sont  selonc 
le  nature  de  li,  et  ce  eslire  à  faire  pour  ataindre  che  sour 
quoi  est  fondée  tele  amours  ;  et  pour  ce  ceste  amistés  faut, 
quant  li  uns  ne  puet  u  il  ne  vient  al  autre  rendre  tel  délit, 
con  cis  demande  et  quiert  selonc  ceste  amisté.  Dont  il  avient 
k'ele  n'est  mie  moût  durable  ne  molt  ferme.  Car  tousjours 
ne  plaist  mie  tex  délis,  ne  nel  puet-on  mie  tousjours  main- 
tenir; et  quant  il  desplaist  et  l'amisté  amenrist;  et  par  ce 
samble-il  ke  li  estres  trop  souvent  ensamble  soit  plus  ame- 
nuisemens  ^  ke  engrandissemens  ;  car  sovent  fait  tex  délis 
desplaire ,  por  la  très-grant  usance  ki  le  cors  travaille  ; 
liqués  travaus  engenre  tristece,  dont  amenrist  l'amisté; 
et  example  en  puet-on  prendre  ens  es  mariés ,  ki ,  devant 
cou  k'il  aient  lor  femes  espousées,  moût  les  aiment  et 
désirent  ce  délit  d'eles  avoir,  plus  k'il  ne  facent  après  ;  et 
li  estre  poi  ensamble  embrase  et  enâame  les  amans  à  che 
de  tout  lor  pooir  à  aquerre  ;  dont  il  sont  covoitant  ôt  défail- 
lant; dont  l'amours  est  mains  sentit  en  la  présence  del 
amant;  car  amours  est  mains  sentie  là  ù  mains  a  de 
défautes.  Con  la  pertenance  *  de  sens  soit  en  une  manière 
de  muance ,  puisc'une  chose  est  jà  muée,  on  ne  le  sent  mie 
si  ke  quant  ele  est  meismes  ou  muer.  Dont  nos  véons  de 
la  chalor  de  fièvre  étike ,  encore  soit-ele  plus  grande  ke 
celé  de  la  tierchaine,  ne  le  sent-on  mie  si;  car  li  caurre  del 
étike  est  jà,  ensi  con  par  usage,  tournée  en  abit  et  en 
nature.  Ensi  li  amours  en  absence  est  ensi  con  en  muer,  et 

*  Var  :  Àmenritsemens.  (Ma  Croy.) 

•  Var  :  Pereevance,  (Ma  Croy.) 


142  U  Ans 

en  préMDca,  »i  oon  jà  medte.  Dont  wiopx^  ^  présent, 
encor  Boit-ele  plus  forte  k'en  itbsenoe,  si  ee^role  mains  sen- 
tie Wen  absence;  et  li  délit,  selonc  eaus  à  regarder  en  pré- 
sent» sont  plus  grant  k*en  recordant  ;  qtmA  li  record  de  la 
chose  n'ait  délit,  fors  pour  la  présence  \\  fu  délitable  ;  et  si 
puet  estre  li  recors  plus  sentis  et  plus  conneâs  i  bous  et 
ensi  plus  délitables  ;  ensi  ke  nous  véons ,  ke  plus  est  la 
dïose  clere,  tant  est-ele  selonc  se  nature  plus  Téable.  Et  si 
puet  estre  par  la  défaute  dou  yéant ,  mains  conneûe ,  pour 
cou  ke  tele  cbose  sourmonte  le  pooir  de  la  connissance  de 
la  chose  ki  veoir  le  devroit  et  c<»moistre  ;  ensi  amours  en 
présent,  et  li  délis  ki  de  la  présence  vient,  plus  muet  et  a  de 
délit  sebno  li,  ke  li  reoorders.  Jà  soit-ce  chose  k'il  ne  soit 
aucune  fois  si  connefis  par  une  maniée  de  sourmontemait 
et  d'un  esbaïssement  ke  fais  est  i  la  chose  ki  ecmnoiatre 
devroit  ;  et  li  recors  est  hors  de  tel  esbahissement»  s'en  est 
la  chose  et  li  déUs  plus  sentis  et  miens  conneus  tant  k'à 
nous  et  ensi  plus  délitable,  quant  la  chose  ne  porte  délit 
fors  en  tant  c'en  le  oonnoist  à  soi  oovenable.  Et  pour  ees 
raisons  est  kayne  phie  senâbLe  et  plus  le  sent-on  k'amoors, 
encore  soit  amours  plus  forte  ke  haine  ^ .  Car  la  contrariétés 
et  la  descovignabletés  de  ce  c'en  het,  plus  sensiblement  est 
perehuse,  kie  la  covignabletés  de  ce  c'on  ayme.  Pour  çou 
ke  ce  e  on  het  est  tousjours  si  oon  movans,  et  muans  ;  ne 
ne  puet  estre  fait,  tant  c'on  le  het,  naturel,  si  c'en  fait  ce 
e'on  ayme  ;  ki  est  ensi  con  chose  meute  et  naturels.  Et 
k'amours  soit  plus  forte  ka  haine,  apert  ;  car  la  diose  est 
plus  ferte  ke  che  ki  de  li  vient  ;  et  haine,  si  con  dit  est, 
vient  d'atnours  ;  plus  fortement  ausi  se  muet  aucune  chose 

*  Cfr.  pour  tout  ce  chapitre  et  les  suivants,  saint  Thomab,  SoMMC 
fkéologique,  2*  part.»  l^  sect.»  Q.  xxvi-xxxiii,  iMunm. 


D'AMOUR.  143 

à  la  fin  k*à  choses  ki  sont  à  le  fin.  Or  est  li  departemens 
de  mal  ordenës  i  bien  aToir,  si  come  à  se  fin.  Dont  il  covient 
ke  li  movemens  de  l'àme  soit  plus  fors  an  bien  ke  an  mal. 
Et  aucune  fois  si  samble  ke  la  haine  mue  plus  ke  11  amours  ; 
mais  c'est  quant  li  contraire  haine  à  une  grant  amour,  est 
à  une  menre  amour  comparëe.  Si  ke  nous  plus  amons  le 
sauvement  du  cors  et  le  délit  ki  vient  de  sa  naturel  ordene 
et  disposition,  ke  le  délit  des  viandes  ;  dont  nos  fuiions  plus 
le  doleur  des  batures,  ke  nous  n'amons  le  délit  de  mangier 
et  de  boivre  ;  mais ,  se  nous  prendons  le  haine  et  Tamour 
droit  à  li  contraire,  plus  iert  movans  l'amours  ke  la  hayne. 
Si  ke  nos  véons  ke  plus  nous  muet  li  amours  des  délia  de 
luxure  à  eaus  poursuiwir,  ke  n^e  faoe  la  haine  des  choses 
à  ces  délis  contraires  à  eaus  à  fuir.  Dont  communément  délia 
est  plus  désirés  ke  tristeee  à  li  contraire  ne  soit  fuie  ;  et 
plus  muet  les  gens  à  li  désirer,  ke  tristeee  ne  fait  à  fuir  ; 
et  li  raisons  si  est  ke  la  cause  de  délit,  si  con  plus  plaine* 
ment  aparra  chi  après ,  est  11  covignablee  biens ,  li  causes 
de  doleur  u  de  tristeee  est  aucuns  maus  contrestans  des- 
covignables.  Or  puet  avenir  c'aucuns  biens  soit  covignables 
sans  nule  descovignableté ,  si  con  Dieus.  Mais  nule  chose 
no  puet  estre.si  dsscovignàble  ne  si  maie,  k'ele  n'ait  aucune 
chose  de  oovignaUeté  ;  tant  con  la  chose  a  de  estre,  a<-ele 
de  bien  :  dont ,  puisk'ele  est ,  ele  ne  puet  estre  maise  de 
toat  en  tout  ;  par  quoi  délis  puât  estre  entiers  et  parfais  ; 
et  tristeee  si  est  tousjonrs  selone  partie  ;  dont  naturelement 
plue  gràns  est  li  désirs  as  délis  ke  la  fuie  de  tristeee.  Nous 
devoBfi  faire  par  quoi  les  movemens  des  visces  très-lono 
faiions.  Endurir  devons  nos  corages  et  des  blandissemens 
des  délis  soutraire  ;  et  à  premiers ,  combatre  et  vaincre 
devons  Les  visces;  liquel,  si  ke  nous  véons,  maint  fort 
eagî^  il  ont  a  eaus  ravi.  S'ancnns  propose  et  avise  quel 


144  LI  ARS 


(BTre  il  doit  enbrachier,  sache,  riens  k*à  délit  sensible  àper- 
tient,  à  paines  estre  à  faire,  car  forte  chose  est  ens  es  dëlis 
garder  raison  et  le  moiien. 


CHAPITRE  VIL 

Gis  capitles  moustre  ke  li  nons  d^amistë  n'est  donës  à  le  délitable , 

fors  par  le  sanlance  à  la  vraie. 

  ce  ke  dit  est ,  poons  entendre  k'ensi  ke  dit  est  par 
deseure,  ceste  aroistës  n'est  amistés  apelée,  fors  par  le  san- 
lance k'ele  a  à  la  vraie,  laquele  est  fondée  sour  bien  et 
honeste.  Et  selonc  ce  k*en  la  vraie  mesure  est  gardée,  ke 
faillir  ne  le  lait,  ensi,  selonc  sa  manière,  est-il  de  ceste-ci. 
Nous  véons  ke  quant  mesure  gardée  est  en  la  vraie,  que 
tant  dure-ele ;  ausi  fait  ceste-ci.  Or  véons  ke  la  mesure 
selonc  la  vraie,  si  est  en  usant  et  en  faisant  les  œvres  ki 
sont  selonc  le  bien  honeste,  sur  quoi  ele  est  fondée,  et  nient 
eles  passer  ne  défaillir  du  faire  ;  et  selonc  ce  ke  li  fonde- 
mens  de  celé  amistés  vraie  est  bons  et  honneste ,  est-il  en 
tel  manière  de  ceste  délitable,  k'il  i  a  mesure,  ki  garde  est 
de  ceste  amisté  ;  laquele  passée  u  laissiee,  ele  amemîst  ;  et 
ceste  mesure  si  est  selonc  sa  manière,  ensi  come  à  la  vraie. 
Car  ensi  come  ele  est  en  faisant  les  bonnes  œvres  et  hon- 
nestes ,  ensi  est  ceste  en  faisant  les  délitables  ;  et  ensi  ke 
ces  œvres  ne  passent  point  bien  et  honneste,  ne  ne  défaillent 
et  en  che  soit  la  mesure,  ensi  est-il  de  châ,  ke  tant  con  ces 
œvres  sunt  délitables,  mesure  selonc  la  nature  de  ceste 
amisté,  ki  de  li  est  garde ,  est  bien  gfirdée  :  et  quant  ces 
œvres  ne  sont  sanlans  à  le  fin  pour  coi  eles  sunt ,  c'est 
k'eles  ne  sunt  délitables  ;  ensi  con  ceste  fins  est  por  coi  tele 


D'AMOUR.  145 

amistés  est;  adont  si  faut  mesure»  et  li  amist^s  amenuise, 
ensi  CDU  il  avient  quant  les  œvres  de  ceste  amisté  des- 
plaisent ;  et  che  avient  aucune  fois  par  trop  user  de  ces 
œvres  ;  car  riens  ki  cors  ait  ne  puet  continuelement  ouvrer, 
par  coi  on  se  puist  tousjours  déliter  en  une  chose  ;  car  dëlis 
est  çou  par  quoi  l'uevre  délitable  est  engenrée;  et  li  propre 
œvre  de  la  chose  engrange  le  délit. 


CHAPITRE  VIII. 

Cifl  capitles  moustre  comment  li  amistés  délitable  défaut  de  le  vraie, 
et  rent  raison  poar  quoi  ele  est  moins  durans  que  11  vraie. 


Et  jà  soit-ce  chose  ke  les  œvres  de  la  vraie  ne  des- 
plaisent point,  por  ce  k'eles  sunt  selonc  ce  ke  biens  est 
simplement,  liqués  est  tousjours  plaisans  et  bons  ;  car  tant 
con  la  chose  a  de  bien ,  tant  doit-ele  plaire  ;  et  pour  ce  li 
amistés  vraie  tousjours  est  plaisans,  délitable  et  déduisans; 
mais  la  délitable  n*est  pas  tousjours  ensi  ;  car  li  délis  sour 
quoi  est  fondée  ceste  amistés ,  n*est  pas  bons  simplement, 
car  ce  ki  est  bons  simplement  doit  estre  en  tous  tans  quis, 
et  tout  partout,  et  en  toutes  manières  ;  et  cis  délis  n  est  mie 
tex  c'en  le  doie  querre  en  tel  manière,  par  quoi  il  ne  samle 
mie  simplement  boins  ;  et  puiske  vraie  plaisance  est  selonc 
ce  ke  simplement  est  bons ,  et  tant  con  cis  délis  défaut  de 
bien  simplement ,  en  tant  défaut-il  de  vraie  plaisance ,  et 
pour  çou  encore  face-on  les  œvres  ki  sunt  selonc  tel  délit, 
pueent-eles  bien  porter  desplaisance  ;  quant  cis  délis  n*a  en 
lui  vraie  plaisance ,  pour  la  défaute  k'il  a  de  bien  simple- 
ment et  quant  plus  us-on  de  tel  délit ,  plus  se  part-on  de 


146  LI  ARS 

bi^a  simplemeat  ;  et  ke  plus  se  part-on  de  bien ,  tant  plus 
se  part-on  de  la  vraie  plaisance  ;  et  pour  ce  li  estre  trop 
ensanle ,  selonc  tel  délit ,  pour  le  desplaisance  k*il  puet 
engenrer,  engenre  bi^i  défaute  d'amisté.  Et  encore  soit-ce 
nns  meismes  délis ,  en  toutes  les  amistés  délitables ,  selonc 
ce  délit ,  et  autant  ait  de  bien  li  uns  délis  que  li  autres,  si 
avient-il  bien  ke  li  amistés  est  plus  durans  entre  aucuns  ke 
entre  autres.  Et  li  pourquoi  si  est  par  ayenture,  pour  ce 
ke  tele  œvre  desplaist  as  uns  et  nient  as  autres  ;  dont  me- 
sure est  passée  entre  ciaus  à  qui  il  desplaist ,  laquele  est 
garde  del  amisté.  Et  k'il  desplaist  as  uns  et  nient  as  autres 
est  por  ce  ke  ce  n*est  mie  simplement  biens,  auquel  nature, 
tant  con  de  li  est,  nos  ordonne  pour  nous  faire  au  plus  san- 
lans  k*estre  poons  à  nos  créatour.  Dont  cil  ki  plus  a  de 
raison,  est  cis  ki  plus  tost  s'en  départ.  Car  li  commence- 
mens  de  salut  est  la  conuissance  dou  pechiet  ;  car  ki  ne  se 
sent  peccant,  iestre  ne  puet  u  ne  vient  corregiés  ;  et  pour 
ce  à  grant  paine  parvenons  à  santé,  car  nous  ne  nos  connis- 
sons  mie  malades.  Et  d'autre  part  ceste  œvre  n'est  mie  ens 
es  gens  selonc  ce  k'il  ont  as  bestes  différence ,  ains  est 
selonc  ce  ke  nos  avons  à  eles  samblance.  Car  par  l'enten- 
dement et  par  les  œvres  ki  sont  selonc  li,  ont  les  gens  dif- 
férence as  bestes  ;  et  dont  s'avillist  trop  li  bons  quant  il 
met  son  sovrain  désirier  en  œvre  de  bestes  et  lait  le  siene 
propre  ;  dont  tex  gens  sunt  por  lors  délis ,  ensi  con  bestes 
governet.  En  tel  si  sunt  molt  meschéant  ki  estre  doivent 
gouverneur  et  à  paines  par  choses  nient  vaillant,' ki  les 
bestes  governent,  gouvernet  sunt.  Et  comment  governera 
autri  ki  ne  se  puet  govemer?  K'esse  dont  ke  raisons  de- 
mande al  omme?  une  chose  molt  legiëre  :  k'il  vive  selonc  sa 
nature.  Et  nature  nos  a  donné  ce,  ke  se  nons  ne  laissons, 
peer  à  Dieu  serons  :  peer  à  Dieu  ne  nous  font  mie  richeces. 


b'AMÔÙR.  147 

honneurs  u  autre  bien  de  fortune  ;  insds  les  bonnes  œvres 
et  nos  entendemens.  Dieus  est  nus  ;  il  n'a  ne  or  ne  argent  ; 
mais  ceste  œvre  fait  forte  la  derveirie  comâitine  des  gens, 
car  nous  botons  l'un  l'autre  en  visées  et  en  maus  *  ;  pour  cou 
li  œyre  et  la  pensée  dou  sage,  si  est  as  viens  maus  fin  métré, 
et  grant  partie  de  son  venin  boit  H  mauvaisetés  '.  Et  d'autre 
part,  teie  cëvre  n'est  pas  sans  paine,  et  paine  engenre  des- 
plaisance; et  quant  la  paine  "passe  le  délit,  si  devient  des- 
plaisans  et  pour  assoË  d'autres  okisons,  pnet  remanoir 
ceste  amîstës  ;  mes  ceste  est  tant  con  pour  iestre  sovent 
ehsamble. 


CHAPITRE  IX. 

En  cest  <Mq»itld  eert  nue  question  détenmnéBy  et  comme&t  nos  poens 
àin  ko  ruevre  naturele  n^est  mie  biene  aimplement  ;  et  par  la 
reeponse,  le  différence  de  celé  amistë  à  la  vraie  est  plus  plaine. 

Puiské  nature  nos  ordene  à  che  ke  biens  est  simplement, 
et  d'autre  part,  nature  nos  hiUôve  à  tele  œvre  porsivir, 
comment  dirons  ke  celé  œvre  n'est  pas  biens  simplement  ? 
A  ce  di-ge  k'encor  soit  celé  œvre  nécessaire  à  la  contittuance 
de  nostre  nature,  laquele  est  biens  simplement,  ne  covient- 
il  pas  ke  li  œvres  le  soit;  et  ce  puet-on  prover  par  sanlant. 
Car  nous  véons  ke  s'ensi  éstoit  k'auctms  fust  malade  et  ne 
peûst  mie  garir,  fors  par  son  brach  faire  colper,  la  garison 
serbit  biens  simplement,  et  li  cauper  le  brach  ne  le  seroit 

»  Senbca,  Spigt.,  nu.  —  Cfr.  Epist.,  xxxi. 

*  Sbnbca,  Episi.,  Lxxxi.  —  Mot  d'Attale,  cité  par  Sënèque. 


148  LI  ARS 

mie.  Et  se  nos  devons  aler  en  paradis ,  morir  nos  estuet , 
car  sans  morir  venir  n*i  poons  ;  et  nus  ne  diroit  ke  la  mors 
fust  simplement  biens  ;  et  ensi  apert  k'encore  soit  cele  œvre 
nécessaire  à  aquerre  ce  ke  biens  est  simplement,  ne  covient- 
il  pas  k*ele  le  soit.  Et  encore  ne  soit-ele  biens  simplement, 
pour  ce  k'ele  est  à  ce  ordenée  ki  Test ,  suefre  bien  raisons 
naturele  c'en  le  face  là  ù  on  doit  et  selonc  ce  c'en  doit.  Et 
n'est  pas  sanlans  d*estre  ensanle  selonc  la  vraie,  et  des 
œvres  faire ,  lesqueles  plus  faites,  plus  grande  amiste  font, 
et  de  la  délitable.  Car  en  la  vraie  les  œvres  engenrent  vraie 
plaisance,  k'eles  ne  font  mie  en  l'autre.  Il  covient  aussi 
k'en  ceste  amiste  ke  cascuns  ait  pooir  del  autre  à  déliter, 
se  ele  doit  longuement  manoir,  et  non  pas  seulement  selonc 
ce  ke  li  uns  a  pooir,  mais  selonc  ce  ke  li  autres  désire. 
Dont  nous  véons  que  quant  li  uns  ne  puet  accomplir  le  désir 
del  autre,  u  faire  tant  k'il  s'en  tiegneàpsù'et,  li  amistés  sovent 
défaut.  Dont  il  covient  pour  la  garde  de  ceste  amiste,  rendre 
délit  selonc  le  désirier  dou  prendant.  En  contraire  manière 
s'a-il  en  la  vraie;  car  en  celi  est  li  biens  rendus  selonc 
l'estimation  c'en  a  dou  vouloir  dou  donnant,  et  ne  mie  dou 
rechevant;  et  doit  li  rechevans  autant  le  don  rechut  prisier, 
u  plus  k'il  feroit  s'il  le  donnoit.  Sovent  avient  ausi ,  ke  li 
amant  selonc  ceste  amiste  se  tienent  pour  vrai  ami  et  dient 
k'il  muèrent  pour  l'amour  de  celés  k'il  ayment  :  et  sont  si 
destroit  k'il  ne  pueent  mangier  et  boire.  Et  tel  amant  ne 
sont  pas  vrai  ami.  Car  en  la  vraie  amour  on  ne  lait  ne  le 
boire  ne  le  mangier,  ne  ne  muert-on  de  duel  :  car  en  ce 
seroit  raisons  passée.  Et  tout  cil  ki  ensi  se  plaignent, 
encore  aient-il  mal  assés,  ne  sunt  mie  vrai  ami,  si  con  ci- 
après  aparra,  quant  nous  mousterrons  comment  on  puet 
estre  malade  pour  amour  ;  et  à  tant  soufisse  de  ceste-ci. 


LI  ÛUARS  LIVRES  DE  LA  PREMIÈRE  PARTIE. 


CHAPITRE  I*'. 


CÎB  capitles  moustre  k'il  68t  une  amours  fond^  sor  le  d^lit  ki  est 
en  veir  et  devise  comment  on  le  doit  apieler? 

Après  ce  ke  nous  parlet  avoBS  del  amistës  dëlitables  ki 
est  selonc  le  sentir  en  touchant,  or  afiert  à  parler  del  autre» 
ki  est  selonc  le  veïr.  Et  ke  selonc  le  velîr  soit  une  manière 
d'amistës  apert  ;  car  nos  vëons  aucuns  amans  sovrainement 
désirer  lor  amies  à  veïr»  et  ce  prisier  devant  toutes  riens  » 
ensi  con  si  amours  soit  selonc  tel  sens  et  par  lui  faite.  Et 
est  ceste  amours  apelëe  amours  par  amors,  car  il  a  en 
ceste-ci  con  double  amour  ;  car  supposée  l'enclinance  natu* 
rele  ki  est  entre  malle  et  femiele»  ceste  amours  est  engen- 
rée  par  le  beauté  del  un  des  amans»  ke  li  autres  covoite  à 
yeïr.  Et  que  ceste  enclinance  est  en  ceste  amour  apert  : 
car  nous  véons  tousjours  ke  ceste  amours  est  entre  home 
et  feme,  et  ne  le  véons  onques  entre  deus  femes  u  entre  deus 
homes,  u  entre  ciaus  dont  on  set  k'il  ovrer  ne  pueent  selonc 

u  aïs  B'ioiora.  ^  I.  10 


150  LI  ARS 

Fuevre  ki  est  selonc  le  mouvement  de  ceste  enclinance.  Et 
se  uns  bom  estoit  décheûs  k'il  d'un  autre  home  quidast  ke 
ce  fust  une  feme ,  et  une  feme  d'une  autre,  ke  ce  fust  uns 
hom»  entre-amer  se  poroient»  mais  point  ne  s'entr'ameroient 
de  tel  amour  se  bien  se  connoissoient;  et  s'il  s'entr'amoient 
ce  seroit  suppose  l'enclinancenaturelek'ilcuidoiententr'aus. 
Che  c'en  ensi  voit  est  sanlans  à  ohe  ke  en  li  a  la  cbose  par 
coi  on  est  selonc  tel  enclinance  enclinet.  Ensi  c'on  dist  de 
ciaus  ki  ayment  aucunes  imagenes  ;  mais  c'est  selonc  ce  ke 
li  ymagene  représente  chose  à  qui  cis  a  naturele  encli- 
nance ;  et  par  ce  apert  ke  ceste  enclinance  naturele  suppose 
k'amour  par  amours  est  faite.  Encor  puist  uns  bom  sanler 
ausi  biaus  à  un  autre  borne  e'un  à  une  feme,  et  une  feme  à 
une  autre  c'une  à  un  home,  ne  vëons-nous  mie  ke  li  hons  soit 
si  souspris  de  le  biautë  del  omme  come  de  le  biautë  de  le 
feme  ;  et  c'est  pour  ce  ke  mie  n'i  a  telè  endinance  d'un 
home  à  un  home  come  il  a  d'un  home  à  une  feme  :  laquele 
supposée  li  uns  est  souspris  de  le  beauté  del  autre.  Ne  ne 
covient  tnie,  encor  soit  ceste  encbnance  ausi  come  néces- 
saire à  ceste  amour,  que  cil  amant  ainchent  pour  ce,  ne  k'il 
qui^nt  de  délit.  Car  li  délis  ki  sovrainément  est  aqois  en 
ceste  amours  est  veïrs.  Car  nus  n'aime  feme  de  osste  amour, 
se  premiers  n'a  eât  aucun  délit  de  sabiauté.  Ne  tantostk'il 
s'enjoist  en  un  regart  de  sa  biauté,  il  aime  :  mais  adont  est 
li  signes  d'amour  parfais,  quant  ele  est  ^isos  de  U  et  il  le 
déeire  i  veir,  et  l'absence  en  griefté  porte,  sa  présence  de 
cuer  estendu  et  overt  désire.  Et  pour  ce  ke  ceste  amours 
est  faite,  l'amour  naturele  supposée,  est  dite  oeste  amours, 
amours  par  amours,  si  ke  celé  ki  en  li  contient  ensi  con 
double  amour  ;  c'est  celi  ki  est  selonc  l'enclinaoce  naturele. 
C'est  à  savoir  en  tant  con  cil  ont  pooir  de  faire  les  œvres 
selonc  celé  enclinance  et  celi  amour,  ki  est  por  le  délit  de 


D'AMOUR.  Iftl 

Teïr.  Et  jà  soit-ce  chose  ke  celé  amours  ki  est  selonc  le 
sentir  an  tast  soit  fundëe  sor  Tenclinance  naturele  de  masle 
et  de  femelle^  ne  le  ddton  mie  nommer  amour  par  amours  ; 
et  ki  ensi  Tapele  il  ne  le  nomme  mie  à  droit  :  car  celé  ki 
est  pour  le  sentir  à  tast  est  selonc  le  sens ,  selonc  lequel  li 
œyre  del  endinance  natnrele  est.  Dont  miens  affiert  ke  tele 
amours  soit  nommée  amours  natorele  k'autrement,  quant 
sans  plus  ajouste  sus  Tenclinance  naturele,  le  désir  de  tele 
œvre  maintenir,  pour  le  délit  ki  i  est«  Bt  ausi  eon  les  choses 
snnt  diverses  si  doient  iestre  li  non,  s*on  faire  le  puet*  Mfo 
par  oon  k'il  sont  trop  plus  de  choses  ke  de  nons,  si  nous 
copient  avoir  des  nons  ëquiTokes  ;  et  pour  ce  ke  ces  amours 
ki  sont  selonc  le  sentir  au  tast  et  selonc  le  vetr  sont  dt-^ 
verses,  devons  cascnn  donner  son  propre  non  ;  et  nus  n*est 
si  propres  à  celi  kl  est  pour  le  sentir  aa  tast,  k'aroours 
naturele ,  et  celi  por  le  veïr  k*anioQrs  par  amours  :  si  les 
apielons  ensi  et  ki  al  amor  naturele  vohroit  aproprier  ce 
non ,  amours  par  amours ,  pour  ce  k*il  sanle  ki  le  ait  ensi 
oon  double  amour,  ce  ne  seroit  mie  premièrsment  u  prin* 
dpalement;  car  cis  nons  afflert  premiers  al  amour  ki  est 
pour  le  veïr  ;  et  II  antre  si  est  mieus  par  raison  dite  amours 
naturele. 


CHAPITRE  IL 


CSs  capitles  devise  comment  famistéi  ki  eiA  selonc  le  reir 

estftdte. 

Dit  comment  ceste  amours  ki  est  selonc  le  veïr  est  apelée, 
i  dlsoni  aprte  cemment  ele  est  fiôte.  A  premiers  devons 


152  LI  ARS 

savoir  ke  li  cink  sens  ki  ens  es  gens  sunt,  sunt  ausi  con 
messagier  au  cuer  ;  car  ensi  corne  li  messagier  d*nn  grant 
signeur  reportent  noveles  de  ce  k'il  ont  oiit  et  veôt  ens  es 
divers  lius  là  ù  il  ont  esté,  ensi  li  cink  sens,  cascnns  selonc 
ce  k'il  aperchoit,  reporte  au  cuer  soit  biens  u  maus,  u  chose 
dëduisable  u  tristable.  Et  li  cuers  si  s'enjoist  selonc  le  bien 
k'il  li  raportent»  et  selonc  le  mal  a-il  tristece  ;  et  li  biens  et 
li  dëlis  ki  délite  cascun  sens  selonc  li ,  porte  aussi  joie  au 
cuer,  et  li  mal  de  cascun  tristece.  Or  est  ensi  ke  les  propres 
choses  ki  délitent  le  veïr,  si  sunt  bêles  couleurs  ;  et  pour 
ce  ke  coulors  ne  puet  estre,  fors  en  ce  ki  a  aucune  gran- 
dece,  et  fourme  et  figure,  si  sunt  ausi  ces  choses  délitans 
en  après  la  veue,  se  bêles  sunt^  et  Instables,  se  laides. 
Quant  dont  il  avient  k'aucune  chose  figure  et  fourme 
d'omme  u  de  feme  est  à  la  vue  et  al  œil  représentée,  ki  le 
délite,  il  con  messagiers  l'anonce  à  son  signour,  c'est  au 
cuer,  et  il,  ki  selonc  le  délit  des  cink  sens  se  délite,  s'en* 
joîst  selonc  cestui-ci.  Et  con  joie  et  délis  selonc  eaus  soient 
poursuiable ,  li  cuers  ki  tel  délit  a  senti ,  le  violt  ponrsiu- 
wir,  et  s'embrase  et  enflame,  en  désirant  l'usance  et  la  com- 
paignie  de  la  chose  ki  tel  délit  li  a  fait,  pour  ce  délit  à  pour* 
sivir.  Et  que  li  bons  désire  et  plus  est  meus  de  le  biauté 
d'une  feme  que  de  la  biauté  d'un  homme,  est  pour  ce  que, 
jâ  soit-ce  chose  que  la  biautés  d'un  homme,  tant  coû  pour 
la  raison  de  la  biauté,  soit  autant  délitable  al  omme  come 
à  la  feme ,  por  ce  toutes  voies  ke  ne  mie  seulement  nous 
avons  connissance  par  le  veïr  de  la  figure  et  de  la  biauté , 
mais  ausi  voie  est  à  avoir  connissance  de  la  chose  cui  telo 
figures  est  et  tele  biautés;  quant  nos  véons  et  connis- 
soQs  la  biauté  d'une  feme,  ne  mie  seulement  nous  avons 
connissance  de  cele  biauté ,  mais  ausi  k'ele  est  de  feme  ; 
laquele  connissance  muet  l'omme  par  naturel  enclinance 


D*AMOUR.  153 

â  li;  et  de  ceste  dit-ou,  ke  là  ù  Famours  est,  H  œils  là  est; 
et  pour  ce  ke  la  biautés  de  la  feme  représente  al  omme  ensi 
ke  renclinance  natorele  ki  est  entre  aus  deus,  si  con  de 
masle  à  femele,  ke  la  biautës  del  onune  ne  fet  mie  al  omme, 
avientril  ke  la  biautés  de  la  feme  plus  muet  Tomme,  ke  la 
biautés  del  home  ne  mueve  Tomme  pour,  les  deus  movemens 
ki  i  sunt.  Et  pour  ce  est-ce  dit  ke  ceste  amours  a  en  li  double 
amour. 

En  tel  manière  ke  dit  est,  celé  enclinance  naturele  sup^ 
pose  la  biauté  d*un  des  amans  ;  celé  enclinance  ramente- 
vans  muet  et  embrase  le  corage  del  autre,  à  avoir  usance 
et  compaignie  de  celi  cui  tele  biautés  est,  pour  le  délit  ki  li 
en  vient  ;  et  ceste-ci  si  fait  Tamor  et  celé  connissance,  ke 
tele  biautés  est  de  feme ,  n'est  mie  faite  toute  par  le  œil. 
Car  li  œils,  tant  con  de  li,  ne  nos  monstre  connissance  fors 
de  la  couleur  et  de  la  figure  ;  et  quant  ce  si  est  anunciet  au 
cuer  par  une  vertu  jugeresse  ki  en  nous  est,  nous  jugons 
ke  cele  figure  ke  li  œils  a  veûe  est  de  feme,  à  laquele  li 
bons  a  enclinance  naturele  ;  et  ensi  jà  soit-ce  chose  ke  par 
Tueil  nous  aions  le  commencement  de  oeste  connissance, 
ne  Tavons-nous  mie  encor  dont  toute  entièrement,  quant  il 
ne  juge  mie  ke  tele  biautés  soit  de  feme,  à  laquele  li  bons 
a  enclinance  naturele,  ki  plus  muet  Tomme  à  celi  amer 
dont  tele  biautés  vient,  k'il  ne  feroit  d'omme  qui  biautés 
seroit  ausi  grant  ;  mes  la  vertu  jageresse  ki  dedens  nous  est, 
ki  de  teus  jugemens  sert,  nous  muet  à  celi  amer  par  le  con- 
nissance k*ele  nçus  monstre  ke  tele  biautés  est  de  feme  ;  car 
à  celi  a  li  bons  Tenclinance  naturele  et  amour. 

Et  tout  ausi  ke  nos  véons  d'une  brebis  quant  ele  voit  le 
leu  venir,  ele  ki  onques  nul  n'en  vit,  le  fuit  ausi  con  son 
anemi,  et  ke  ses  anemis  soit  n'a-ele  mie  par  Tueil  parfaite- 
ment. Mais  li  œil  ki  a  la  figure  don  leu  au  cuer  présentée, 


154  LI  ARS 

muet  la  rertat  à  enquerre  de  qui  est  tele  flgare  ;  et  la  vertus 
counelite  ke  c'est  du  leu  et  ke  11  leus  est  anemls  à  le  brebis, 
juge  k'ele  s'enfuie.  Bt  eus!  i^ert  ke  ne  mie  seulement  par 
Tueil  atons  oonnissaiu»  de  le  biaut^  et  de  le  figure;  mais 
aussi  oommencemens  est  de  nous  à  meb*e  en  oonnissance, 
de  qui  tele  biautës  et  tele  figure  estoit  ' . 

En  tel  manière  avient-il  ausi  d'une  beste  c'en  nomme 
tygre  '  :  quant  li  sage  veneour  voelent  prendre  les  faonciaus, 
il  gaitent  k'ele  n'i  soit  mie,  et  puis  li  embient  ;  et  ou  lieu  ù 
il  estoient  metent  un  miroir;  et  quant  la  mère  Tient  si  se 
mire  et  cuide  de  sa  figure  ke  ce  soient  si  faon.  Et  li  veneour 
emportent  les  faons,  ke  (aire  ne  porroient,  s'ensi  décheûte 
n'estoit,  pour  la  grant  fierté  de  li.  Dont  sa  figure  k'ele  voit, 
ne  li  représente  mie  sans  plus  la  figure  de  son  faon,  mais 
aussi  oonnissance  a  ke  tele  figure  sanlans  est  à  son  faon  ; 
et  bien  quide  ke  ce  soit  il,  si  k'ele  aime  celé  jmage  ausi  con 
son  sanc,  mefite  par  naturel  enclinance,  ki  est  entre  l'en- 
genrant  et  l'engenrure  ;  et  ensi  li  veïrs  ne  représente  mie 
la  figure  et  la  biautë ,  sans  plus ,  mais  aussi  est  voie  à  la 
connissance  de  ce  qui  estoit  tele  figure  et  tele  beautés.  Et 
itant  con  cis  délis  est  prisiés  et  o'on  se  vient  pour  li  mètre 
en  paine ,  tant  prise^on  l'amour  et  se  met-on  en  paine  de  li 
i  maintenir.  Dont  li  amant  ki  durement  sunt  eouspris, 
laissent  sovent  toute  autre  chose  pour  cesti,  ne  riens  ne 
prisent  fors  ce,  et  toutes  antres  choses  despitent  pour  cesti  ; 
ne  ne  lor  s^ufist  une  .fois  veïr,  car  li  force  del  amor  mute- 
plie  le  volonté  de  sovent  à  veoir .  Et  pour  ce  ke  li  uns  puist 
maintenir  le  déduit,  ke  li  autres  li  fait  par  sa  présence, 

*  Cfr.  S.  Thomas,  Somme  ihdol.^  p.  I,  Q.  lxxviii,  art.  4. 

*  Oft*.  BM.  Mwdi  VxNc.  Buroukdi  (B^lswLceniù)^  Spee.  NtU. 
iKil^l.  xu,  c.  112,eitiuit 


D*AMaUR.  IS5 


désire  et  espoire  li  uns  ke  li  autres  vers  lui  soit  autés  corne 
il  est  vers  l'autre  ;  par  quoi  il  i  ait  compaignie  entrechan- 
gable. 


CHAPITRE  III. 


Cis  capiUes  dist  quel  chose  amistés  est  ensi  prisie  ke  devisé  est. 

Enquises  les  condicions  ki  doivent  estre  mises  en  la 
r esponse ,  quant  on  demande  k*amours  par  amors  est ,  si 
disons  ke  ceste  amours  par  amors  si  est  embrasemens  de 
cuer  en  covoitise  de  biautë,  en  espérance  d'entréchangable 
compaignie ,  toute  autre  riens  mains  prisant,  et  quant  li 
autres  vient  autel,  adont  i  est  amistés  ;  et  dont  poons  nous 
dire  k'ele  est  embrasemens  de  cuers  en  covoitises  de  biauté, 
en  espérance  d'entrechangables  compaignies,  et  toute  autre 
riens  mains  prisans  ^  Dont  ceste  amistés  est  ensi  come 
double  amours  et  si  n*aj ouste  sour  Tamour,  fors  ke  li  uns 
voelle  al  autre  autel  con  li  autres  à  lui.  Et  par  rime  poroit- 
on  ensi  respondre  : 

Amours  est  embrasemens 
De  £uor8,  par  escaufemens, 
En  £OV0itiie  de  biauté 
De  celi  c'en  a  enamé  ; 
D'entrechangable  bienvoellance 
Nient  celée  est  11  espérance  ; 
Toute  autre  riens  mains  prisans. 
Pour  celi  à  qui  est  tendans. 

1  Sbnsga,  Bpiti.^  IX. 


156  U  ARS 


CHAPITRE  IV. 


Cis  capiilas  monstre  qae  li  amistés  dëlitable  fond^  sur  le  velr  est 
plus  sanlans  à  la  vraie  que  la  naturele;  et  après  met  difTërence  de  li 
à  la  vraie. 


Ceste  amistës  est  plus  sanlans  à  la  vraie  que  ne  soit  la 
naturele,  car  ele  est  plus  honeste  que  li  autre.  Lî  droit 
amant  selonc  ceste  amistë  ne  querrent  blasme  ne  deshonour 
à  celés  k'il  aiment»  et  s'il  aiment  ke  compaignie  aient 
ensamble»  selono  le  naturele  amour,  si  n'est-ce  mie  selonc 
le  propriété  de  ceste  amisté,  jà  soit-ce  chose  ke  tele  amour 
supposée ,  l'autre  soit  faite.  Car  tant  con  del  amour  par 
amours,  li  déduis  et  li  solas  si  gist  plus  eus  ou  veïr  k'en  el, 
et  selonc  ce  veïr  s'enjoïssent  plus  cil  amant  sovrainement. 
Et  jà  soit-ce  cose  ke  ceste  amours  ne  puist  estre  faite,  se 
ce  n'est  la  naturele  supposée,  ne  covient-il  mie  ke  li  œvre 
de  la  naturele  soit  nécessaire  à  avoir  del  amée,  s'amours 
par  amors  i  doit  avoir.  Car  jà  soit-ce  chose  ke  H  carpentiers 
n'ait  pooir  de  ovrer  sans  fevre,  et  se  lor  science  n'estoit  ki 
les  estrumens  font  du  carpentier,  ne  covient-il  mie  ke  li 
carpentiers,  à  ce  k'il  soit  carpentiers,  sache  faire  et  fâche 
ses  estrumens,  si  con  ses  forés,  ses  tarères  \  sa  coingnie  * 
et  autres  estrumens,  ains  les  suppose  du  fevre  et  puis  si 
œvre  ces  supposés  ;  ensi  est-il  par-dechà  ;  et  s'autre  chose 


•  Var  :  térèles.  (Ms.  Croy.) 
'  Manque  an  ms.  Croy. 


D'AMOUR.  157 

qoiërent,  si  con  Testre  ensamble  et  sa  compaignie,  tôt  est 
pour  ce  k'entreveïr  se  poissent.  Et  ce  ke  li  uns  se  paine  de 
servir  Tautre  et  de  lui  bien  faire  et  se  garde  de  malvaises 
teches  et  de  visées  et  se  paine  d'aquerre  viertu,  si  ke  li  amés 
en  Ole  bien  dire,  est  pour  la  sanlance  que  ceste  amistës  a 
à  le  vraie  ;  là  ù  ces  choses  rendent  ceaus  ki  les  font  amables. 
Car  biens  et  vertus  sont  amables  selonc  eles  et  après  cil  en 
qui  il  sunt.  Dont,  si  con  dit  est  par  devant,  nous  prisons  et 
loons  nos  anemis,  quant  lor  vëons  bien  faire,  et'si  ke  mains 
les  haons,  pour  ce  ke  li  biens  est  elisables  selonc  li.  Et  dif- 
férence a  entre  les  bones  œvres  faites  selonc  vraie  amisté 
et  ceste-ci  ;  car  eu  le  vraie,  ces  choses  sont  faites  pour  eles- 
meismes,  et  se  nule  autre  chose  n'en  devoit  venir,  fors  li 
biens  ensivans  Tœvre,  liqnex  biens  est  fins  en  li-meismes, 
ne  n'est  pour  nule  autre  chose  estraigne  quis.  Et  pour  ce 
mieus  entendre,  devons  savoir  k'il  a  différence  entre  les 
fins.  Car  il  sunt  aucunes  fins  ki  sunt  œvres,  si  con  li  fins 
de  la  chose  est  li  œvre  ki  faite  est.  Il  sunt  ausi  une  fins  ki 
sunt  les  choses  ouvrées,  ki  par  les  œvres  sont  faites.  Âl 
entendement  de  coi  nos  devons  savoir  k'il  sunt  deus  ma- 
nières d'œvre  ;  l'une  si  est  quant  l'œvre  demeure  en  l'œvrant 
et  point  n'ist  hors  de  lui  ;  ensi  con  vivres  et  entendres. 
Icex  œvres  ne  sont  point  hors  des  ovrans  selonc  ces  œvres. 
Une  autre  manière  d'œvre  si  est  là  ù  on  prent  al  œvre 
aucune  estraigne  manière,  si  ke  li  œvre  est  hors  del  ouvrant. 
Et  ce  puet  estre  en  deus  manières  ;  car  aucune  fie  est  prise 
l'estrange  matière  sans  plus,  pour  l'usage  de  li  ;  si  con  uns 
chevaus  pour  chevauchier  et  une  viele  pour  vieler.  Aucune 
fie  ausi  est  prise  la  matière,  por  ce  k'ele  soit  muée  en  autre 
fourme,  si  come  uns  carpentiers  prent  le  mairien  pour  une 
maison  faire  et  uns  potiers  la  tiere  pour  faire  un  pot.  Les 
deus  manières  premiers  des^vres,  c'est  l'œvre  ki  n'ist  point 


168  U  ARS 

hors  del  ouTrant,  et  l'autre  ki  prent  f  estrange  matière  sans 
plug  pour  Tosage,  n'ont  nule  chose  ofrëe  ki  soit  Ans;  mh$ 
cascune  d'eles  si  est  fins  en  li-meismas  ;  et  riens  fors  tele 
œvre  ki  venir  en  doie  et  est  quise.  Et  est  pins  noble  lî  pre- 
mière ko  li  autre,  en  tant  k'ele  remaint  en  Torrant.  La 
tierce  manière  si  est  ausi  c*nne  generatiims  n  uns  eogim- 
remenSf  en  laqnele  œvre  la  chose  engenrée  est  li  fins;  et 
n'est  mie  l'œvre  principanment,  ensi  ke  l'œyre  ds  carpan- 
tier.  Li  calpentiers  n'est  mie  i'oByre  prineipans,  maîfl  la 
maisons  ki  faite  est  par  tele  œvre  et  msi  engenrée.  Rt  des 
œvres  asqneles  il  s'ensnit  aucune  chose  oorrrëe,  la  oose  crrrie 
vaut  miens  et  est  plus  eUsable  ke  ne  soit  l'aevre:  ai  eon 
mieus  vaut  U  maisons  et  est  plus  élisable  ke  ne  soit  li  oar^ 
pentiers  ;  et  en  toutes  œvres  ki  sunt  faites  pour  antres,  vaut 
mieoa  celé  ki  n'est  qnise  pour  nule  antre  ne  faite  fors  pour 
li-meisme;  ki  est  li  derraine  œvre  pour  laqueles  toutes 
autres  œvres  sont  faites.  Et  ensi  apert  ke  toutes  autres 
œvres,  ki  point  n'issent  hcHrs  del  ovrant  et  ki  prengent 
l'estrange  matière  sans  plus,  pour  l'usage  de  U  sunt  et 
doivent  estre  pour  eles  feûtes  et  nient  pour  autre  fin  à  eles 
ensivant.  Car  eies-meismes  sont  fins  soufissans  pour  quoi 
eles  doivent  estre  faites,  si  con  les  œvres  ki  selonc  le  vraie 
amistë  sont  fiâtes ,  ensi  con  les  œvres  faites  selonc  vertu. 
Et  jà  soit<e  chose  que  li  fins,  c'est  à  dire  ce  ponrqnd  la 
cose  est  faite,  sdt  derraine  faite,  ke  les  choses  ki  sant  à 
celé  fin  et  pourquoi  la  fins  est  faite,  est  li  fins  premiers  en 
l'entmdon  et  en  la  volente  del  ovrant,  et  quant  ceie  fins  est 
conchiute,  si  sunt  aprestees  et  ordenées  les  propres  choses 
par  lesqueies  teles  fins  doit  estre  faite.  Et  ensi  apert  ke  les 
œvres  viertneases  en  le  vraie  antsté  sunt  faites  pour  aies* 
meismes,  et  s'antre  chose  n'en  devoit  venir  ke  li  œvre. 
Mais  en  l'amour  par  amors  est  tôt  autrement.  Car  ces  œvres 


D'AMOUR.  159 

vîertoeiues  ne  sont  mie  premièrement  fiuteB  pour  eles,  mais 
pour  çou  ke  m  ou  celé  ki  bien  ora  dire  del  autre,  pour  ce  ke 
bieoB  et  eu  ai  qui  il  est  sont  selonc  aus  amable,  soit  plus 
meus  À  loi  u  li  am^  et  désirer.  Si  ke  par  ce  cis  de  qui  tex 
biens  est  dis»  puist  miens  avoir  la  compaignie  de  s'amie,  par 
laquele  il  ait  mieus  son  déduit  et  le  solas  selonc  son  désirier. 
Dont  tel  amant  sont  chantant  et  déduisant  et  compai- 
gnable;  etmoltont  de  bonnes  condicions  et  molt  se  painent 
de  vertu  aquwre  et  de  visces  fuir.  Bt  tele  amours  sovent 
as  jouenes  est  bone  et  biens  lor  en  vient  ;  mais  as  vieus  est 
malvaise.  Mais  pour  ce  ke  lor  entendons  n'est  mie  à  biens 
simplement,  pour  le  raison  du  bien,  et  pour  le  bonne  fin  ki 
doit  estre  en  bonne  œvre,  ne  sont  mie  ces  œuvres  vier- 
tueuses,  car  eles  sont  faites  pour  autre  fin  ke  pour  le  bien, 
le  droiture  et  le  raison  ki  est  en  l'oevre  viertueuse  ;  et  ensi 
ces  œvres  aunt  principalement  pour  mieus  ataindre  au 
déduit  et  an  solas  c'en  quiert  de  s'amie ,  et  ne  mie  pour 
eles-meismes,  ensi  eome  eles  sunt  en  la  vraie. 


'  CHAPITRE  V. 

Gis  eapitlet  monstre  que  o«8te  amiat^  par  amours  Mt  plus 

durable  qQ6  la  naturele. 

Plus  estausi  ceste  amistés  durable  ke  ne  soit  la  naturele, 
car  ceste  amistés  est  ensi  c'uns  cercles  :  là  ù  li  commence- 
mena  et  li  fins  sont  si  conjoint,  que,  quant  on  est  i  la  fin, 
on  est  an  commencement,  si  c'en  puet  aler  du  commence* 
ment  par  le  moïen  à  le  fin,  en  retomant  ou  commencement. 


160  LI  ARS 

Ensi  n'est-il  mie  de  la  natarelé  ;  car  la  voie  de  la  naturele 
si  est  ensi  con  voie  en  droite  ligne,  en  laquele,  quant  on 
vient  au  chief,  il  covient  reposer,  nëis  s*on  devoit  revenir 
celé  voie  meisme  c'en  a  alet.  Car  ki  à  retorner  ne  se  tenroit 
cois,  il  convenroit  k'il  se  meûist  ensanle,  selonc  deus  move- 
mens  contraires,  ki  estre  ne  puet.  Ensi  que  ki  gieteroit  une 
piere  contremont,  ou  point  k'ele  retoumeroit  le  covenroit 
à  rester  ;  car  s'ele  ne  s'ariestoit,  ele  se  moveroit  en  haut 
et  eu  bas  tôt  ensanle ,  ke  ne  puet  estre.  Et  ce  ke  je  di 
k*amours  par  amours  est  ensi  corne  uns  cercles,  di-je  pour 
che  k'ensi  con  ou  cercle  li  commencemens ,  li  moïens  et  la 
fins  sont  tôt  uns.  C'est-à-dire  que  ce  ki  amisté  fait,  et  ce  ki 
le  garde  et  continue,  et  ce  pourquoi  ele  est,  sunt  une  meisme 
chose  ;  et  puet-on  revenir  de  la  fin  au  commencement  sans 
arrester;  par  coi  on  puet  estre  tousjours  en  movemens 
d'amer.  Et  ke  ces  trois  choses,  li  commencemens,  li  moiiens 
et  li  fins  soient  en  ceste  amistë  tôt  un,  appert.  Car  la  bian- 
tës  del  amie  concheûe  èl  cuer  del  ami ,  par  le  raport  del 
œil,  ramentevant  l'enclinance  naturele,  ki  est  entr'iaus 
deus,  est  li  commencemens  de  ceste  amisté.  Ele  est  ansi  la 
garde  et  li  continuance  et  li  fins,  c'est  pourquoi  tes  amistés 
est.  Commencemens  est,  car  c'est  ce  qui  muet  l'amant  à 
amer.  Garde  est  et  continuance,  car  par  sovent  avoir  en 
mëmore  et  sovent  recorder,  Famistës  est  gardée  et  conti- 
nuée. Fins  est  ausi ,  car  c'est  ce  ke  li  amant  quièrent  et 
désirent  soverainement  et  dont  voelent  et  aiment  mieus  à 
avoir  l'usance.  Et  devons  entendre  par  le  fin  des  choses,  ce 
pourquoi  la  chose  est.  Et  ensi  parlons-nous  de  la  fin,  dont 
une  meisme  chose  est  commencemens,  si  con  la  chose 
esmouvans  moiiens,  si  con  loiiens  joindans  et  continuans. 
Fins  si  con  ce  pour  coi  on  est  ovrans  ;  et  ensi  apert  cornent 
on  doit  entendre  ke  ceste  amistés  est  ensi  con  cercles. 


D'AMOUR.  161 


CHAPITRE  VI. 

Cis  capitles  moustre  ke  ramistés  natorele  est  ensi  cod 
li  moYemena  en  droite  ligne. 

L'amistës  natorele  si  est  ensi  con  la  voie  en  droite  ligne  : 
car  ensi  con  en  droite  ligne,  il  a  un  tierme  auquel  il  covient 
ciesser  de  movoir  quant  on  i  vient;  ensi  est-il  le  plus  sovent 
en  ceste  amistë.  Car  quant  on  a  tant  fait  c'en  est  venut  au 
tienne  et  on  Ta,  c'est  au  délit  ki  est  en  tele  amisté  quis,  on 
ciesse  communément.  Car  li  atainte  de  la  chose  désirëe  fait 
le  repos  dou  désirier,  ensi  con  cis  ki  feroit  une  maison  et 
quant  faite  l'aroit,  si  se  reposeroit.  Et  jà  soit-ce  chose  ke 
ce  tierme,  et  ce  délit  ataint,  après  voloirs  puist  estre 
d'ataindre  un  autre,  sanlant  à  cesti,  et  ensi  par  tele  volonté 
continuée,  il  sanle  que  ceste  amistés  soit  continuée  sans 
derrompre.  Car  les  œvres  des  délits,  pour  queles  les  amours 
sunt,  ne  font  mie  sans  plus  les  amistés  ;  mais  H  désirs  con- 
tinués de  ces  délis  à  avoir.  Car  sovent  véons  tex  délis 
prendre  de  celés  la  ù  on  a  pau  d'amour.  Toute  voies  véons- 
nous  plus  sovent  falir  ceste  amor  et  le  désirier  k'en  nule 
des  autres.  Car  li  délis  de  ceste  amor  si  est  par  vertu  cor- 
porele  aquis.  Or  devons  savoir  ke  toutes  vertus  corporele 
en  ovrant  se  traviUe ,  en  travillont  s'afoivlist ,  en  affoi- 
vlissant  se  départ  de  délit  et  engenre  tristece.  Or  est  ensi 
ke  les  œvres,  par  lesqueles  li  délit  de  celé  amour  doivent 
estre  attaint,  sunt  œvres  de  cors,  faites  par  vertu  corpo- 
rele ;  dont  il  convient  ke  la  vertus  soit  traveillie,  et  par  tra- 


IG2  U  ARS 

vail  afoiviiie  et  par  afoivlissement  se  départent  de  délit  et 
engenre  tristece,  laquele  est  départemens  d'amors,  quant 
li  délis  est  ce  pour  coi  l'amors  estoit.  Et  ensi  apert  ke  celé 
amours  est  pau  durans,  quant  li  excellence  del  œvre  pour- 
coi  tele  amistes  estoit,  le  fait  départir.  Mains  couste  ausi 
au  cors  li  veïrs  ke  li  œvre  del  amour  naturele  et  mains  est 
travillans.  Et  par  le  trisfece  ki  est  de  trop  ovrer  selonc 
tel  sens ,  voit-on  sovent  amour  naturele  fallir. 


CHAPITRE  VII. 


Cis  capitles  rent  la  raison  pour  Uquek  choêè  amora  naturele 
est  plu  dnrans  en  feme  k^en  borne. 

Et  pour  ce  ke  les  femes  n'en  ont  mie  si  grant  travail 
corne  ont  li  home ,  avient-il  ke  tele  amours  est  plus  durans 
en  femme  qu*en  home.  Une  autre  raison  aussi  i  a  pourquoi 
eles  le  quiërent  plus  et  est  en  eles  plus  durans  :  la  femme 
en  la  compaîgnie  et  en  la  conjunction  k*ele  a  avec  Tomme, 
aquiert  le  plus  grant  perfection  k'ele  puist  avoir  par  le  rai- 
son  de  cors  ;  et  che  apert  :  nature  se  tent  tousjours  à  faire 
ce  ke  mieudre  est,  selonc  celé  œvre  et  le  plus  parfait;  et  se 
mains  parfait  fait,  che  iert  par  déftiute  d'autrui.  Toutes 
voies  fera*ele  le  miens  k*ele  pora  de  tele  matière  comme 
ele  a.  Dont  nature  en  tele  génération,  tousjours  entent  à 
faire  malle,  si  con  le  plus  parfait  ;  et  se  femele  fait,  ce  iert 
par  défaute.  Dont  femele  n*est  mie  de  le  principal  entention 
de  ceste  nature.  Et  ensi  con  cis  ki  rois  estre  ne  puet,  se 
trait  et  tient  plus  près  du  roi  qu*il  puet,  et  en  ce  aqulert'^il 


ir AMOUR.  163 

à  anenne  signorie ,  et  plus  etft  parfiôs  k'autre,  ki  plus  loin- 
taing  li  santt  ensi  esiril  dû  le  femele;  die  ki  falit  a  à  la 
perfection  del  conme  en  la  oonjnnetion  k'ele  a  à  lui,  si  con  à 
plus  parfiût,  aquiert  aucune  perfection,  si  con  compaignie 
de  plus  parfait  de  Uy  et  ensi  est  en  aucune  manière  se 
nature,  ki  plus  basse  est,  relevée.  Et  entendre  devons  ke  la 
nature  o(»mnune  et  universele  et  géuérans  n'entent  mie 
sans  plus  à  faire  malle,  mais  ausi  femele  ;  car  S£A8  ces  deus 
n*est  mie  générations  ;  mais  la  nature  singulëre  de  cascun 
entent  et  se  paine  de  faire  malle  et  engenrer,  si  con  la  chose 
plus  parfaite  ki  par  tel  engenrement  puist  estre  faite  ne 
engenrëe*  Et  pour  ce  k'en  ceste  amisté  on  ciesse  plus  sovent, 
le  tienne  aquis,  k'en  nule  autre,  si  dist-on  k*ele  est  ensi  ke 
movemens  en  droite  voie. 


CHAPITRE  Vm. 


Cis  capîtteB  rent  le  rsUoa  pour  coi  li  baiiiers  et  li  acoWrs 
fluat  quk  en  amour  par  amours. 

Puiske  li  déduis  et  li  solas  del  amour  par  amours,  si  con 
est  dit  d€»eure,  gist  en  veïr,  dcmt  vient  ce  ke  tel  amant 
désirrent  à  baisier  et  à  aooler,  et  ce  prendent  trës-^volen- 
tiers  de  lor  amiesi  jà  soitK^e  cose  k'il  ne  quièrent  mie  Tcavre 
natnrele?  Nous  devons  savoir  k'en  toutes  les  manières 
d'ainisté  a  une  oonjunction  et  une  manière  d'unité,  selonc 
ce  ke  caseune  est,  laquele  est  li  loiiens  de  deos  amans  fai- 
sant l'antsté;  et  c'est  li  loiiens  et  li  unités  des  corages  des 
amans;  ensi  con  dit  est  par  deseure,  à  amisté  est  nécessaire 


164  Ll  ARS 

perchevance  ;  et  cascuns  amis  se  délite  en  ce  k*il  perçdt 
l'amor  de  son  ami.  Puis  dont  k'en  amistë  a  unité  et  percfae- 
vance,  et  li  amant  en  cou  se  délitent,  li  signes  ki  mieus 
senefie  ces  trois  choses,  puet  et  doit  estre  quis  entre  amant 
et  amie,  et  c*est  baisiers.  Savoir  devons  ke  les  choses  ki 
plus  ont  de  matère,  ce  sunt  celés  ki  pis  pueent  estre  jointes 
et  desqués  on  puet  mains  faire  une  chose  ;  et  ke  plus  sunt 
spiritueles,  mieus  sejoipdent  et  un  devienent;  si  kenous 
veons  ke  une  piere  jointe  à  une  autre  ne  font  mie  une 
pierre,  si  ke  nous  véons  de  deus  candeilles  jointes  ensanle 
une  flamme  naistre.  Or  est  ensi  k'entre  les  choses  ki  des 
gens  issent  est  l'alaine  plus  espiritués  ;  et  ce  apert,  car  à 
paines  le  puet-on  veïr,  ne  sentir  ;  dont  ou  baisier  les  deus 
choses  plus  jointables  se  joignent  et  un  devienent,  en  mel- 
lant  Tun  avec  Tautre  :  ce  sunt  les  alaines  des  baisans,  sane- 
flans  le  jointure  et  Tunité  et  le  mollement  des  corages. 
Dont  il  avient  as  baisans  pour  le  perchevance  de  la  jointure 
et  del  unité  des  cuers,  laquele  est  ensi  con  sovrainement 
désirée,  k'il  ont  en  baisant  si  trës-grant  déduit,  k'il  sunt 
aussi  come  ravi  et  hors  d*eaus  meismes,  nient  à  paines  per- 
chevans  ce  k'il  ont,  ne  che  k'il  font;  et  ce  sëvent  cil  ki  en 
trës-grans  désirs,  les  grans  solas  d'amours  ontperchius. 
Li  usages  ausi  communs  nous  monstre  ke  baisiers  est  signes 
de  conjunction  et  d'unité  de  corages  ;  car  nous  véons  s'entre 
aucuns  a  eût  lonctans  rihote  par  guerre  u  par  rancune,  ke 
à  le  pais  faite,  on  les  fait  entrebaisier,  en  signe  de  ce,  k'ensi 
con  lor  alaines  espirituées  se  sunt  entremellées ,  et  lor 
corage  par  boue  loïauté  le  soient.  Dont  nos  véons  ke  plus 
sont  blasmet,  cil  ki  puis  pais  entrebaisie  s'entremellent, 
ke  en  devant.  Un  autre  signe  poons  prendre  par  les  fais 
des  anchiens  ;  et  encore  le  maintienent  li  Sarrasin  :  s'au- 
cuns  volsist  à  un  autre  aliance  u  amisté  faire,  il  se  soloient 


D'AMOUR.  165 

faire  sainier  en  an  vaissiel,  pour  lor  sanc  faire  meller 
ensanle,  en  signe  de  conjunction  et  â*anité  de  corages.  Se 
li  mellers  dont  le  sanc,  ki  plus  est  matérieus,  est  signe 
d*unité  de  corages,  moût  mieus  li  baisiers,  ki  porte  ensi  con 
chose  plus  espiritueie,  par  lequele  jointure  et  unités  pueent 
estre  mieus  faites,  mieus  doivent  tele  jointure  et  tele  unité 
segnefier.  Et  c'est  li  signes  plus  covignables  en  ceste  amisté  ; 
ue  plus  avant,  tant  con  de  ceste  amor  est,  ne  doit-on  querre 
signe  de  cors  ;  et  cis  doit  estre  ensi  con  seûrtés  et  saiaus 
del  amisté  ;  ne  ne  doit  estre  denoiies  Tamisté  faite,  nient 
plus  ke  ii  saiaus,  puis  c'on  le  letre  a  otroiie.  Li  acolers  ausi 
est  pour  ce  meisme  quis,  pour  quoi  li  baisiers,  selonc  se 
manière;  car  al  acoler  joiut-on  volontiers  le  pis  ensanle  et 
s*estraint*on  ensanle  et  près,  por  le  conjunction  et  pour 
Tunité  des  cuers  ki  sunt  desous  le  pis  estraint  segneflier. 


CHAPITRE  IX. 


En  cest  capitle  est  une  questions  déterminée,  se  li  oeTre  del  amour 
natarele  est  departans  amours  par  amors. 


Après  ce  ke  moustret  est,  quele  est  la  chose  amable  sor 
quoi  Tamours  par  amours  est  fundée,  et  k'ele  est  plus  vraie 
et  plus  durans  ke  ne  soit  la  naturele,  poroit-on  demander 
se  rœyre  natarele  est  departemens  de  ceste  amisté,  quant 
on  l'a  de  sa  mie  ;  car  nous  véons  ke  cil  ki  par  devant  se 
sont  très-durement  amet,  mains  s'entrainment  en  mariage. 
Et  ce  trouvons  ausi  par  le  recort  de  pluseurs,  ke  li  amours 

I.  —  U  ABS  D*AHOim.  11. 


166  LI  ARS 

est  autre  devant  le  mariage  et  après  :  ke  non  sanle  ;  car  ce 
ki  amistë  doit  engenrer,  si  con  courtesie  et  faire  poar 
autrui,  ne  doit  mie  estre  departemens  d*amisté.  Et  quant 
la  feme  fait  ce  pour  Tomme,  ele  fait  le  plus  grant  chose 
k*ele  puet,  dont  ele  doit  estre  plus  amëe  ke  devant.  Une 
autre  raison,  Tuevre  de  cele  cose  k'il  covient  supposer,  a 
che  k'une  autre  chose  soit,  ne  doit  mie  amenrir  ne  des- 
truire  la  chose,  ki  ne  puet  estre  sans  celi  supposée  ;  et  tele 
est  Tuevre  naturele  :  dont  eles  sunt,  si  con  je  croi,  vraie- 
ment  plus  amées  après  ke  devant,  de  ciaus  ki  devant  les 
amoieut  d'amours  par  amours  loïaument  ;  mes  ke  cis  délis 
natureus  ne  soit  trop  désirés,  et  après  trop  ne  soit  pris. 
Mais  pour  ce  ke  li  pluseurs  sont  amant  d'amour  naturele, 
faignant  estre  amant  par  amors,  avient-il  c'en  dist  qu'icele 
œvre  est  departans  Tamisté.  Et  ce  est  voirs  en  la  naturele, 
pour  les  raisons  deseure  dites,  et  non  en  l'autre  ;  ains  croi 
k'en  bon  cuer  loïaument  amant  par  amours,  ce  soit  engran- 
gemens  et  assentemens  del  estabilité  de  longe  persévérance; 
mais  c'en  ne  s'adonne  mie  trop  al  œvre  naturele.  Il  ne  co- 
vient mie  ke  li  très-erragiet  hours  ^  d'eaus-meismes  désirant 
d*amors,  soient  cil  par  lesqués  les  amours  sont  maintenues 
plus  longuement.  Car  quant  il  s'aperchoivent  de  le  très- 
grant  folie  ù  il  ont  esté,  si  resourdent  souvent  à  un  fais, 
qu'il  le  laissent  de  tôt  en  tout,  pour  la  doutance  dou 
recheoir.  Âusi  ke  nos  véons  ke  li  fol  hardit,  ki  sunt  si 
ardant,  ne  sont  mie  tousjours  li  plus  demorant  en  bataille, 
mais  cil  ki  par  avis  et  par  raison  s*i  metent.  Ensi  est-il  eu 
ceste  amisté,  ke  par  l'œvre  naturele,  li  très-grans  ardeurs 
ki  met  les  gens  hors  d'eaus-meismes  et  de  connissance  de 
raison,  puet  bien  estre  amenrie,  par  coi  on  revient  en  con- 

■ 

«  Var  :  hors,  (Ms.  Croy.) 


D'AMOUR.  167 

nlBsaiice  de  Ini-meismes  et  plus  eonnissable  de  raison  :  et 
oe9te  connidsaaee,  les  dëdais  et  les  solas,  les  jeus  et  les 
biens  de  eeste  amor  perchefis,  nos  Mt  en  amour  durer  et 
manoir.  Oar  sens  et  raisons  et  mesure  corient  en  amour 
maintenir.  Mais  par  tn^  sonrent  user  du  dëlit,  ki  est  selonc 
Tuevre  naturele,  pour  ce  ke  nature  i  a  mis  si  grant  délit  et 
déduit,  porroit  bien  estre  muée  H  amours;  parce  ke  li 
déHs  natereus  plairoH  plus  ke  lî  autres  ;  dont  seroit-oe  une 
antre  amc»*s,  et  ne  garderoit  mie  les  termes  del  amour  par 
amours  ;  si  ke  cil  ki  devant  estoient  amant  par  amours, 
après  seroient  amant  naturelement  ;  et  ce  voit-on  savent 
avenir  par  mariage  ;  et  ensi  est  sovent  la  première  laissie, 
et  la  naturele,  si  con  dit  est  deseure,  se  puet  scprh»  dépar- 
tir, par  les  raisons  qui  deseure  sont  dites«  Et  ensi  sanle  ke 
li  œvre  natorele  départe  l'amour  par  amours.  Et  n'est  mie 
mwveille,  se  Tamours  par  amors  usant,  on  ohiet  de  legier 
en  Tœvre  del  amour  naturele  quant  ele  n'est  faîte  ;  se  Ten- 
clinance  non  naturele  suposée,  ki  à  tele  œvre  les  gens 
enmnet  ;  et  tost  chiet^>n  en  ce  à  quoi  naturement  on  est 


CHAPITRE  X. 


CÎ8  capîtles  rent  le  raison  pourquoi  li  amant  del  amonr  naturele  et 
del  amour  par  amours  pâlissent ,  et  frémissent  et  deviennent 
nalâdfls  et  de  ièm  aitoMies. 

Sovent  véons  les  amans  del  amor  naturele  et  de  celi  par 
amours,  pàUr,  estendre,  frémir  et  avoir  grans  maladies, 
et  morir,  aucmie  fié;  si  en  dirons  Tokison.  Car  en  ces  deus 
manières  d^amor  avient  par  une  manière  de  cause.  Li  cuers, 


168  LI  ARS 

ki  par  TcBil,  son  messagier,  a  conceûte  la  beauté  d*aacime 
persone,  à  laquele  li  autres  a  naturele  enclinance,  con 
malle  à  femiele ,  désire  à  avoir  usance  et  compaignie  de 
celé  persoue  qui  tele  beautés  est,  s*il  est  amans  del  amours 
naturele,  pour  le  sentir  ;  jà  soit-ce  chose  c^ongues  veô  n'eui&t, 
pour  Tendinance  de  malle  à  femiele,  puet-il  avoir  désir 
d'avoir  usance  et  compaignie  à  celé ,  dont  puet  aquerre  le 
délit  de  sentir  ;  et  s'il  amans  est  del  amor  par  amors,  dont 
est  ses  délis  pour  le  délit  de  veïr.  Et  ceste  amors  si  n*est 
mie  faite  sans  veïr  ;  mais  sans  veïr  est  bien  grans  désirs. 
Or  est  ensi  ke  les  espèces  et  li  sanlant  des  choses,  dont  li 
dnk  sens  ont  connissance,  muevent  les  sens  sor  espesces 
de  chaut  et  de  froit  ;  si  con  li  feus  c'en  sent  fait  caurre  au 
cuer  et  li  plaisans  novele  :  et  la  novele  de  perte  u  de  mes- 
chief  si  con  froidure.  Dont  les  choses  délitables  engenrent 
le  plus  sovent  chaut,  et  les  tristables  froit  ^  Dont  quant  li 
uns  voit  Tautre  u  del  autre  li  sovient ,  se  dont  li  est  déli- 
table,  il  eschaufe  et  del  escaufure,  se  forte  est,  si  rougist, 
et  si  sue,  et  si  saine  aucune  fois  pour  Tardeur  ki  si  fort  le 
muet.  Et  espoir  après,  quant  il  pense  k'à  celé  amour  ne 
pora  parvenir,  u  son  voloir  de  ce  k*a  pensé  acomplir,  si  en 
a  tristece ,  ki  engenre  froit  ;  si  c'en  palist  et  amortist,  et 
s'estent-on  et  baille-on ,  si  con  d'anui  ;  et  quant  celé  tris- 
tece est  si  forte,  k'il  covient  le  sanc  du  cuer  pour  lui  con- 
forter atraire,  si  demeurent  li  membre  vain  et  sans  vertu  ; 
et  défaillant ,  si  pasment  les  gens.  Et  quant  celé  tristece 
par  continuée  pensée  est  maintenue  longuement,  li  cuers  ki 
à  lui  atrait  le  sanc  et  le  vertu  pour  lui  reconforter,  lait  les 
membres  vains  ;  si  devienent  de  malvaise  couleur  et  pâle 
et  jausne  ;  et  tant  i  puet-on  demorer  par  ententive  pensée^ 

*  Cfr.  Aristotb,  2>m  mouvement  chez  Us  animau»,  vm. 


D*AMOUR.  le» 

ke  resourdre  n'en  puet-on.  Dont  sovent  chiet-on  en  fièvres, 
par  le  grant  escaufement,  et  en  afibivlissement  des  membres 
par  le  retraite  du  sang.  Et  aucune  fie  avient  k'il  en  covient 
morir ,  puiske  li  attainte  de  cose  désirée  fait  délit  u  joie, 
n'est  mie  merveille  se  li  défaute  fait  doleur  u  tristece. 
A  amour  sunt  quatre  propres  œvres  :  la  première  si  est 
remetre  u  relignier  ;  la  seconde  si  est  chaleurs  ;  la  tierche 
langeurs;  la  quarte  users.  Li  religniers  si  est  contraire  al 
engieler;  car  les  choses  ki  sunt  engielées,  en  eles  meismes 
sunt  si  constraintes,  ke  de  legier  ne  pueent  soufrir  k'autre 
chose  entre  dedens  eles ,  mais  à  amour  apartient  ke  li  appé- 
tis  soit  appareilliés  à  une  manière  de  rechevoir  le  bien  del 
amer,  selonc  la  manière  ki  dite  a  esté ,  ke  li  amés  est  en 
l'amant.  Dont  li  engielemens  u  li  durtés  dou  cuer,  est  dis- 
positions contraire  à  amour;  mais  li  relins  enporte  une 
manière  de  molece  de  cuer  par  lequele  li  cuers  s'aœvre  ;  par 
coi  li  amés  entre  dedens  li  ^  DontSalemons  dist  en  cantikes  : 
«  M'arme  est  relignie  très  puis  ke  mes  amis  parla  *  ;  »  car  le 
oaer  religniet  et  amoUiiet,  li  désirs  à  la  chose  désirée  par 
mervilleuse  amour,  est  fais  uns  à  che  k'il  désire.  Et  se  li 
amée  chose  est  présente  et  eue ,  dont  en  vient  li  délis  et 
usages.  Et  se  ele  est  absens,  dont  en  vient  tristece,  lequele 
est  par  langueur  segnefiie.  Et  aussi  par  l'absence  vient 
très-grans  désiriers  d'ataindre  la  chose  amée  ;  laquele  chose 
est  segnefiie  par  chaleur.  Et  n'est  mie  à  entendre  k'amors, 
selonc  li  et  simplement  à  regarder,  soit  passions  grevans 
et  faisans  mal  ;  car  si  con  dit  a  esté ,  amours  senefle  une 
apploïance  de  la  vertu  appétitive  u  désirant  à  aucun  bien  '. 
Or  n'est  nule  chose  grevée ,  pour  ce  k'ele  est  apploiie 

•  S.  Thomas,  Somme  ihéol.^  2«  p.,  1"»  8.,q.  xxviii,  art.  5,  concl. 

*  Cant,  cantie.^  v,  6. 

'  S.  Thomas,  Somme  ihéoh^  ibid. 


170  U  ARB 

et  eoigointe  à  ce  ki  li  est  CQvigsable  ;  mais  se  possible  est 
de  ce  ataindre^  ele  en  est  mieudre  et  plus  parfaite,  et  ce  ki 
joint  est  u  apploitet  à  aucune  chose  ki  n'est  mie  à  li  covi- 
gnablei  est  par  li  grevée  et  empirie.  Dont  li  amours  don 
bien  descouvign^le  est  grevans  u  empirans  Tamant.  Dont 
nous  véons  ke  lés  gens  sunt  parfait  et  enmieudret  par 
Tamour  de  ce  ki  est  biens  simplement  et  enpiret  par  l'amour 
de  mal  et  de  pecbiet.  Bt  tant  con  par  le  muance  oorporele 
ki  faite  est  par  le  passion  d'amours  es-cbe  à  amour  aventure, 
ke  le  grevans  soit,  pouf .  l'excellence  de  la  muanoe  k'ele  fSût  ; 
si  ke  nous  véons  k'il  avient  en  tos  les  sens  et  en  toute  œvre 
de  vertu  de  ame  ki  est  par  muance  faite  d'estrument  cor- 
porel. Si  ke  nos  véons  ke  trop  grans  clartés  et  excellens 
corront  laveue;  ensi  excellens  et  trop  grans  désirs  d'amours, 
à  ce  c*on  tient  à  soi  covignable,  puet  estre  grevable»  pour 
le  très*grant  muufice  ki  est  faite.  Dont  amours  puet  estre 
dite  navrans^  car  les  choses  et  duskes  as  choses  entérines 
du  cuer^  ele  tresperche  ;  et  languir  fait  par  désirier  d'eetre 
avec  la  chose  amée  :  dont  Saiemons  dist  en  cantikes  :  c  Anop- 
ciés  à  mon  ami  ke  je  par  amours  langui  ^  » 


CHAPITRE  XI. 


Cil  capitles  enseigne  comment  Jaloosie  vient  en  amoar  et  quele  jalousie 

est  malvaiee  et  qnele  non. 


Li  amant  aussi  de  ceste  amour  se  criement  et  ont  paour 
Il  uns  des  autres ,  et  c'est  pour  ce  k'il  ijie  se  croient  mie 

'  Cant.eantic.^  v. 


D'AMOUR.  171 

parfaitement,  pour  es  ke  Tamours  n'est  mie  parfaite  ne  vioT" 
tuense,  ains  est  selonc  aucun  dësirier,  raison  passant,  par 
nient  raisonable  ooyoitisei  Dont  tel  comme  il  se  sentent  ea 
lor  désiriers,  criement-il  et  doutent  ke  lor  amies  ne  soient 
envers  autrui.  Quant  lor  amours  n'est  fors  por  dëlit,  à  rai- 
sons n'est  mie  gard^,  et  pour  cou  k'il  quièrent  ce  dëlit  pour 
ans  et  ne  mie  por  celés  dont  il  les  prenident,  criemenVil  ke 
celés  ne  quiër^it  ailleurs  ce  délit,  à  lor  pooirs  :  car  à  le 
partie  greTeuse  u  mauvaise  est  force  li  souspechons.  Et 
pour  ce  ke  ces  amours  sont  pour  les  dëlis  ke  li  amant 
quièrent  por  eaus-meismes ,  ne  sont-il  mie  si  un ,  ne  lor 
voloir  ausi,  dont  tant  ne  se  croient  comme  en  la  vraie,  la  ù 
li  amans  ayment  le  bien  ki  est  en  Tamet ,  et  por  ce  soit 
l'amours  faite,  dont  il  suât  ausi  comme  un.  Et  de  oeste  cre- 
mor  vient  la  jalousie ,  ki  n'est  autre  cose  ke  cremeurs,  ke 
cele  u  cis  ki  amës  est  n'aime  un  autre,  par  coi  il  perde  à 
avoir  le  dëlit  de  li ,  pourquoi  li  amors  est  faite.  Et  pour  ce 
sunt-il  si  obéissant  k'il  font  cank'on  leur  commande  pour 
le  ep^neur  k'il  ont  d'eles  ;  dont  il  criement  tousjours  à 
perdre  le  dëlit  k'il  dësirent  à  avoir.  Car  pour  ce  ke  fi  amant 
d'amour  dëlitable  u  de  concupiscence  trës-durement  dësirent 
les  dëlis,  si  sunt-il  meut  contre  tout  ce  ki  tex  dëlis  lor 
pueent  enpeechier,  et  grevance  lor  font  à  avoir  li  usance 
d'iaus.  Et  ce  vient  de  dëfaute  de  créance,  c'en  a  de  ce  c'en 
ayme,  ke  fermement  al  amant  ne  se  tiengne,  et  dou  grant 
dësir  c'en  a  à  la  chose  amée.  Car  pour  ce  c'aucuns  ayme 
aucune  chose,  si  con  sen  bien,  il  s'ensiut  ke  la  privance 
de  ce  bien  li  soit  mauvaise,  et  en  après  s'ensiut  k'il  crience 
ce  ki  li  puet  faire  tele  privance,  si  con  chose  malvaise.  Dont 
il  avient  que  li  jalons  criement  ciaus  k'il  cuident,  ki  lor 
doivent  tolir  et  voellent  le  dëlit  de  lor  amies.  Et  pour  cou 
k'en  tele  jalousie  ou  tient  u  croit  dëfaute  en  la  chose  c'en 


172  LI  ARS 

aime,  si  est  malvaise  tele  jalousie.  En  l'amonr  honeste  est 
une  autre  manière  de  jalousie  ki  est  bonne  ;  en  tel  amor  li 
amis  quiert  le  bien  del  ami  ;  et  quant  ce  quiert  durement  et 
aigrement ,  si  se  muet  li  amans  contre  tôt  çou  ki  est  con- 
traire au  bien  del  amet,  et  ensi  dist-on  :  «  Je, suis  tous 
jalous  de  vous  aidier  contre  celui ,  et  de  vous  servir  et 
valoir.  »  Et  tele  jalousie  si  est  bonne  et  si  fait  à  loer.  Et  li 
cremeurs  que  cist  amant  ont,  les  fait  aucune  fois  pâlir, 
autre  rougir  :  pâlir  quant  il  ont  paour,  car  paours  si  est 
doutance  et  cremeurs  de  cors  â  perdre  u  meschief  â  avoir; 
k*il  doute  ke  par  eles  ne  lor  aviegtie  ;  dont  li  sans ,  pour  le 
cuer  â  reconforter,  ki  est  li  sièges  de  nature  et  de  vie,  cele 
part  trait  et  demeurent  li  membre  vain  :  dont  on  pâlist  pour 
la  paour  c'en  a  d'eles.  Et  quant  on  se  vergoigne,  si  rougist- 
on  aucune  âe  ;  car  vergoigne  si  est  cremeur  de  déshonneur 
â  soufrir.  Or  puet-on  faire  as  gens  déshonneur  ou  de  cors, 
et  ensi  pâlist-on ,  u  ens  es  choses  de  dehors  le  cors,  si  con 
en  richeces,  honneurs  et  teles  choses.  De  coi,  quant  on 
recorde ,  par  cremeur  de  perte  u  d'avoir  â  soufrir  eir  ces 
choses  par  dehors,  li  espir  des  gens  se  muevent  â  issir  par 
dehors  :  dont  on  rougist  par  la  doutance  de  ces  choses. 


CHAPITRE  XIL 

Cis  capitles  donne  Tentendon  comment  cremeurs  est  en  amor  ' . 

A  savoir  plainement  çou  ke  ore  est  dit  et  deseure  ausi, 
comment  en  aucmie  amour  cremeurs  est,  et  amours  par- 

*  Cfr.  S.  Thomas,  Somme  Mol.,  2»  p.,  l"  sect.,  q.  xti-xûn, 
dont  tout  ce  chapitre  n^est  qu*ane  compilation. 


D'AMOUR.  173 

faite  met  cremeur  fors,  si  devons  entendre  ke  cremeurs  est 
doutance  d'aucun  mal  ;  soit  mans  sintplement  u  selonc  par- 
tie ;  mal  poons  en  loi  regarder  et  selonc  li ,  selonc  ce  ke  les 
gens  le  fuient;  mal  ausi  regarder  poons,  selonc  ce  ke  nous 
regardons  celui  dont  maus  venir  nos  puet.  Se  nous  regar- 
dons le  mal  selonc  lui-meismes,  ensi  est  li  cremeurs  de  ce 
mal  dite  cremeurs  humaine  ou  mondeinne  ;  selonc  ce  k'al 
umaine  nature  est  naturel  amer  son  propre  bien  ;  ensi  li 
est  naturel  cremir  et  fuir  chose  à  li  contraire  et  sen  mal. 
Par  celé  cremeur,  de  lor  amis  et  de  Diu  se  partent  les  gens, 
si  que  quant  il  criement  k'aucunes  paines  pour  lor  amis  u 
pour  IMu  ne  lor  covigne  souMr,  si  con  povretés,  travaus 
de  cors,  junes,  batailles,  orisons  et  vigiles,  lesquex  choses 
il  refusent  si  con  lor  maus.  Se  le  mal  rewardons  selonc  ce 
ke  nos  r^ardons  celui  dont  li  maus  nos  puet  venir,  ce  puet 
estre  en  deus  manières  ;  dont  premiers  devons  savoir  ke  biens 
si  est  pris  selonc  ordene  à  aucune  fin ,  si  ke  le  fin  et  ce  ki 
est  à  la  fin,  on  le  tient  pour  bon;  et  maus  si  est  çou  ki 
enporte  le  privance  et  privé  cest  ordene  ;  si  ke,  se  ce  estoit 
mes  biens  d'ensi  faire  une  maison,  ce  seroit  mes  maus,  ki 
de  cest  ordene  me  destorberoit;  et  ce  tient-on  simplement 
à  malvais,  ki  l'ordene  à  la  derraine  fin  fourclot  et  destourbe. 
Et  tes  mal  est  dis  maus  de  coupe  u  coupables.  Car  cis  est 
coupables  ke  drois  ordenes  n'est  gardés  par  le  siene  coupe  ; 
et  de  ce  mal  sieut  autres  maus,  ki  est  només  mal  de  paine  ; 
car  cis  ki  droite  ordene  destourbe,  paine  desiert;  mais  cis 
maus  n'est  mie  maus  simplement  :  mais  à  cestui  sans  plus, 
en  tant  k'il  le  prive  d'aucun  sien  bien  particuler  ;  mais 
biens  est  simplement  en  tant  k'il  dëpent  del  ordene  de  le  fin 
derraine  et  de  raison.  Et  selonc  ces  deus  manières  de  maus, 
aucune  fie  les  gens  à  Dieu  et  lor  amis  u  à  autres  s'ahierdent  : 
s'aucuns  dont  pour  cremeur  de  coupe  et  doutance  de  mal 


174  U  ARfl 

faire  à  Dieu  tt  à  aucun  autre  s'ahiert^  cette  cremenr  si  est 
dite  oremeur  de  fil  :  car  au  Al  est  propre  cramir  le  ocnurous 
dou  père  *  ki  venir  li  puet  de  meffaire  contre  s'ordenance  ; 
si  ke  on  crient  tel  méfiait  à  faire,  pour  le  meffidt  ki  i  est, 
dont  cil  courrouchier  se  poroit.  Bt  s'aaeuns  i  Dieu  ou  à 
aucuns  se  convertist  et  ahiert  pour  oremeur  de  paîne,  teie 
cremeurs  est  dite  servichable  et  de  serf;  car  propre  si  est 
as  sers ,  cremir  pour  doutanoe  de  la  paine  k'il  oriement  ke 
lor  signeur  ne  lor  fâchent*  De  ces  craneurs ,  li  oremeors 
mondaine  si  est  la  plus  malyaise  sovent  :  nous  disons  amour 
mondaine  quant  aucuns  s'ahiert  as  mondaines  ehoses,  en 
eles  amant  et  metant  se  fin  ;  et  tele  amour  tient-on*  à  mal- 
yaise. Or  naist  oremeurs  d*amour  ;  car  ce  criemo^t  les  geas 
à  perdre  ke  molt  aiment,  et  pour  ce,  li  cremeurs  mondaine, 
ki  del  amour  mondaine  vient,  si  con  de  matraise  radiine, 
est  malvaise.  Bt  li  cremeurs  servichaus  u  de  sierf ,  tant 
comme  est  pour  le  raison  dou  servage,  est  malvaise.  Or  est 
servages  contraires  à  liberté  et  à  franchise.  Celui  timton 
pour  délivre  et  pour  franc ,  ki  par  lui  et  par  son  prcqpre 
movement  covre  ;  et  cis  n  est  pour  serf  tenus  ki  est  meus 
et  par  autrui  et  pour  autrui.  Quiconques  dont  par  amours 
œvre  i  rasi  con  de  lui-meismes  le  fait ,  car  par  se  propre 
enclinance  il  est  meus  i  ce  faire.  Bt  pour  oe  est-ce  contre 
le  raison  de  servage ,  c'aucuns  œvre  par  amours ,  et  enst  li 
cremeurs  servichaus,  tant  con  pour  le  servage,  est  con- 
traire i  amour  et  charité.  Et  pour  ce  ke  servages  ne  Mt 
mie  le  cremeur  servicial,  mais  li  cremeurs  de  le  paine, 
lequele  on  crient,  selono  le  manière  de  servage,  si  puet  estre 
li  cremeurs  servichable  bonne,  eneor  soit  li  servages  mal- 
vais; bon  est  de  cremir  le  paine  c*on  desiert,  pour  faire 
contre  l'ordenanoe  de  Dieu  et  de  rais(Mi.  Mais  ce,  par  ma- 
nière de  servage ,  cremir  est  malvais  et  de  ceste  (oremeur 


D'AMOUR.  175 

servicfaable  est  oe  dit  :  ke  parfaite  amours  et  oaritësi  met 
hore  croneor  ;  car  en  ces  parfaites  amours  »  on  ne  criait 
mie  pour  doutance  de  pcdne  avoir,  ki  venir  doie  des  œvres 
ki  faites  sunt,  selonc  vraie  amour  et  caritë«  quant  en  ces 
les  œvres  soi^it  selone  raison  faites,  Bt  ce  devons  ensi 
entendre»  si  oon  par  deseure  a  esté  dit  :  cremeurs  servi- 
chableS)  si  est  por  l'amour  ke  les  gens  ont  à  iaus-meismes  ; 
laquele  oremeurs  est  cremeurs  de  paine;  laquele  cremeurs 
est  amenrissemens  de  propre  bien^  Et  selonc  oeste  manière, 
cremeurs  de  paiae  puet  estre  avec  amour  et  charité.  Car 
selonc  une  meisme  raison  lesgeBS  aiment  lorbienet  criement 
de  celi  estre  privet  ;  ke  par  p^ine  à  soufrir  avieat.  Or  puet 
l'amour  ki  à  soi-meismes  est,  en  trois  manières  estre  com- 
parée à  charité;  laquele  karités  proprement  est  amors  à 
Dieu  ;  et  se  ele  est  à  nous  u  à  nos  proïsines,  si  est-ce  selonc 
ce  ke  ele  est  en  Dieu  ordenée«  En  une  autre  manière,  amours 
à  soi-meismes  si  est  contraire  à  charité ,  selonc  ce  k'aucuns 
en  l'amour  de  son  propre  bien  met  se  an  ;  si  ke  sen  propre 
inen  quiert  sovwainement  et  devant  toute  autre  chose.  En 
antre  manière,  amours  à  soi-meiames  est  enclose  m  charité, 
selonc  ce  ke  les  gens  eaus  et  lor  proïsmes  pour  Dieu  et  en 
Diu  aiment.  En  la  tierce  manière  est  de  la  charité  destinctée 
et  si  n'est  mie  ccmtraire  à  charité  ;  ensi  ke  s'aucuns  s'aime, 
selon  raison  de  son  propre  bien;  en  tele  manière  tontes 
voies ,  k'en  oe  propre  bien  cis  ne  met  mie  sa  fin  et  sen 
entente  soveraine.  Et  ensi  ausi  as  gens  et  ses  parons  puet 
estre  aucune  amours  espéciaus,  pour  l'amour  de  charité, 
ki  en  Dieu  est  fondée.  Car  li  proïsmes  est  amés  selonc 
raison  de  linage  u  d'aucune  autre  conjunction  et  d'umaine 
aloïance ,  ki  puet  estre  ramenée  à  charité.  Et  ensi^  selonc 
ce  ke  dit  est,  cremeurs  de  paine  en  une  manière  est  enclose 
en  charité  ;  car  departirs  de  Dieu  est  en  une  paine,  ke  cha- 


176  LI  ARS 

rites  refuse  trës-durement  et  Mt  ;  et  ceste,  si  est  sanlans  k 
la  cremeur  de  fil,  et  selonc  ce,  dist-on,  c'on  doit  cremir 
Dieu  et  son  ami.  Car  on  doit  cremir  c*on  ne  soit  d'eaus  par 
coupe  desevret,  laquele  desevrance  feroit  grant  paine;  et 
de  ceste-ci  est  dit  :  «  Li  commencemens  de  si^ience  est  cre- 
meurs  de  Dieu  ^  »  En  le  voie  de  Dieu,  on  commence  à  ceste 
cremeur,  par  quoi  nous  vegnons  à  force.  Car  ^isi  con  en  la 
voie  dou  siècle,  hardemens  engenre  force,  ensi  en  la  Y(He 
Dieu,  hardemens,  foivlece  :  et  ensi  k'en  la  voie  dou  siècle 
peurs  est  foivlece ,  ensi  en  la  voie  Diu  peurs  engenre  force. 
En  une  antre  manière  cremeurs  de  paine  est  contraire  à 
charitë,  selonc  ce  c'aukuns  fuit  et  crient  le  paine,  ki  con- 
traire est  à  sen  bien  naturel  ;  si  con  principal  mal  contraire 
à  son  propre  bien,  ki  si  con  fins  et  principanment  est  amés. 
Et  tele  cremeurs  si  met  hors  parfaite  caritës  ;  car  ele  ne 
crient  mie  le  paine  ki  puet  venir  de  son  propre  bien  perdre, 
ke  cis  en  qui  ele  est  ne  voeille  bien  paine  soufirir,  pour  Diu, 
son  ami  et  son  proïsme.  Il  sunt  aucun  ke  quant  sunt  en 
prospérités.  Dieu  ayment  et  quant  sunt  en  aversités  et  Dieus 
les  flaiele,  del  tout  Toublient.  Et  quant  en  ceste  vie,  ce  ke 
nous  ne  volons,  nous  soufrons  I  II  covient  k'à  celui  ki  nule 
injuste  chose  voloir  ne  puet,  l'estude  de  nostre  volonté  nous 
enclinons  ;  et  grans  doit  estre  li  confors  en  ce  ki  nous  des- 
plaist,  ke  par  Tordenance  de  celui,  che  nos  avient  à  qui 
riens  ne  plaist  ki  n'est  droiturier.  Se  dont  à  Diu  savons 
plaire,  çou  k'est  droiturier,  et  soufrir  ne  poons,  fors  ce  k*à 
Diu  plaist,  droiturières  sunt  les  choses  droiturières  ke  nos 
soufrons  ;  et  molt  est  nient  droiturière  chose,  se  de  droitu- 
rière  soufrance  nous  nos  plaindons.  Sotement  encontre  Dieu 
parole,  ki  entre  les  divins  fiaïaus  mis,  se  peine  de  soi  juste- 

'  Eeeli.  i,  16. 


D'AMOUR.  1T7 

fiier,  se  pour  innocent,  orgilleusement  se  ose  afremer.  Ke 
fait-il  el,  ke  le  justice  de  celui  ki  le  bat,  il  acuse?  En  autre 
manière   cremeurs   de  paine  est  devisëe  et  destinctëe, 
encontre  celi  de  fil ,  quant  aukuns  le  paine  crient ,  ne  mie 
pour  le  raison  del  desseyranoe  de  Diu  u  de  son  ami, 
'  mais  en  tant  ke  c'est  grevance  de  son  propre  bien  ;  et  encor 
dont  ne  met  mie  en  ce  bien  se  fin  principal  ;  dont  li  maus 
de  ce  bien  ne  est  mie  cremus  principalment  et  souvraine- 
ment;  et  tele  cremors  de  paine  puet  estre  avec  caritë.  Bien 
puet-on  cremir  le  grevance  de  son  propre  bien,  ne  mie  k'en 
ce  soit  li  entendons  principalment  et  sovrainement  ;  et  Dieu 
sovrainement  amer  et  sen  proîsme  pour  Diu  et  en  Diu, 
selonc  raison  et  vertut ,  si  con  deseure  a  estet  dit.  Dont, 
ensi  con  dit  est,  cremeurs  de  paine  n'est  servichable,  se  ce 
n'est  quant  la  paine  souvrainement  est  cremue.  Et  pour  ce, 
cremeurs,  en  tant  k'ele  est  servichable ,  ne  puet  remanoir 
avec  caritë.  Mais  la  substance  de  cremeur  servichable 
remaînt  bien,  si  con  cremeurs  de  paine.  Ensi,  selonc  ce  que 
dit  est,  apert  ke  parfaite  amour,  ne  biens,  ne  li  vrais  amis 
sunt  cremut ,  si  con  choses  malvaises  grevans ,  desqueles 
maus  doie  venir;  et  s'on  teles  le  crient,  dont  es-che  cre- 
meurs servichable,  ke  parfaite  amors  hors  boute.  Car  tant 
c'en  œvre  encor  bien  par  cremeur,  on  n'est  mie  del  tôt 
partit  de  malfaire.  Car  en  ce  meisme  apert,  ke  pecchier 
volroit,  se  sans  paine  à  soufrir,  faire  le  pooit  ;  quant  dou 
pecchiet  la  paine  en  présent  est  cremue,  la  face  Dieu 
n'est  mie  amëe  :  tele  cremeurs  si  est  de  peur,  ne  mie 
d'umelitet. 


178  U  AR8 


CHAPITRE  XIII. 

Cis  eâpiUas  mouatre  les  propriétéa  d^  amoar  proufitable  i. 

Déterminet  del  amour  honesie  et  des  délitables»  après 
eatuet  dire  de  la  nature  de  la  proufttable  ;  laquele  a  pau  de 
saillant  à  la  vraie  ne  à  la  délitable.  Mais  toutes  voies»  ensi 
comme  ens  es  autres,  ili  a  désir  d*a¥oir  usance  et  compai- 
gnie  de  celi  c*on  aime  :  mais  c*est  pour  autre  an,  ke  li  autre 
n'aiment  ;  car  ds  amans  n*aime  oelui  u  celi»  fors  pour  prou- 
ât  qu'il  de  celui  bée  à  avoir.  Dont*  tout  ensi  comme  en 
Tamour  honeste,  li  biens  est  la  chose  prinoipaus  pourquoi 
cis  en  qiû  il  est  est  amës  »  ensi  est  li  proufis  que  cis  amans 
bée  à  avoir,  li  pourquoi  cis  dont  avoir  le  désire  est  amés. 
Dont  ds  amans  désire  avoir  usauce  et  compaiguie  de  celui 
k'il  aime,  por  le  proufit  k'il  de  lui  bée  à  avoir.  Bt  tel  amant 
maint  vilh  et  ort  service  font  et  poi  en  refusent  pour  aquerre 
ce  prouât.  Et  li  désirs  à  tel  proufit  si  vient  d'avarisse  ;  car 
cuors  avaricieus,  por  proufit  à  avoir,  de  nule  chose  désho- 
neste  n^eslonge  sa  main.  Si  puet-on  dire  qu'amours  prou- 
fitable, si  est  désirs  d'avoir  usance  et  cosnpaignie  ds  ce  c'en 
aime  pour  le  proufit  c'en  bée  de  celui  à  avoir.  Bt  cis  proufis 
ki  désirés  est  sour  toutes  riens,  les  traJLSons,  falsetés  et 
maovaistés,  pour  lui  attaindre,  muet  les  gens  à  faire.  Dont 
moult  font  cil  à  douter,  ki  ensi  ellisent  profit  devant  toute 
autre  chose.  Car  riens  u  pau  pour  ce  à  avoir,  ne  laissent 
à  faire  chose  deshonneste,  et  ciaus  dont  ce  proufit  quident 
avoir  se  painent  en  tous  cas  à  lor  voloir,  à  lor  pooir  à  ser- 
vir. Dont  tel  ne  falent  mie  sovent  à  iestre  traitour  ne  à  plu- 

4  Cfr.  S.  Thomas,  S<mme  théoL,  2«p.,  1»»  s.,  q.  cxvni,pamm. 
Aristotb,  jÊfar,  à  Nieom,,  IV,  i. 


D'AMOUR.  179 

seurs  autres  visées  aussi.  Âvaricieus  sunt  quant  il  prendent 
là  ù  il  ne  doivent,  u  autrement  k*il  ne  doivent,  u  ce  k'il  ne 
doivent,  u  il  le  laissent  à  doner.  Traitour  sunt ,  car  pour 
profit  nul  mal  ne  laissent  à  faire.  Luxurieus  sunt  u  nient 
atempret,  car  pour  avoir  le  bien  le  font  ù  il  ne  doivent. 
Injuste  sunt,  car  sovent  laissent  pour  proufit  à  faire  droi- 
ture. Et  ainsi  des  autres  visées;  dont  on  puet  dire,  ke  cis 
ki  parfaitement  est  proufit  désirans,  ke  pau  s'en  faut  k'il 
n'ait  tous  les  visces  ;  si  s'en  fait  bon  garder  ;  car  tout  visce 
enviellissent  en  viellece  ;  mais  sans  plus  avarisse  rajouenist. 
Pires  venins  n'est  ke  richeces  trop  covoitier,  car  par  labeur 
sont  aquises,  en  cremeur,  en  doutance  gardées,  et  par 
dolour  et  tristece  sunt  laissies.  Jà  celui  ne  crées  à  vrai  ami 
estre,  à  qui  aucune  cose  est  utie,  ki  grevans  vous  est,  se 
tele  le  set.  Ami  ne  sunt  mie  ki  d'une  fortune  ne  sont  par- 
chonier;  ne  puet  estre  mes  amis  povres,  là  je  sui  riches. 
L'ami  et  l'anemi  fait  la  volontés  et  li  fait  le  moustrent.  Ne 
puet  estre  li  anemis  coviers  ens  es  maus  k'il  voit  avoir 
celui  k'il  het;  car  u  il  en  est  liés  u  à  son  pooir  les  engrange. 
Riens  n'est  de  si  destraignant  corage  ne  si  malvais  con 
d'amer  richeces.  N'est  riens  plus  grant  ne  plus  honeste  ke 
richeces  despire  s'on  ne  les  a,  et  s'on  les  a  en  bien  faire  et 
largece  emploïer  '.  Et  ensi  con  proufls  est  ce  pourquoi  ceste 
amours  est,  ensi  quant  cis  de  qui  on  a  u  cuide  avoir  le 
proufit  défaut  u  il  ne  l'emporte  mie  *,  pour  ce  k'il  ne  veut  u  • 
ne  puet;  ensi  défaut  Tamours  quant  pour  el  n'estoit  et  de 
legier  trueve  okison ,  ki  d'ami  se  veut  départir.  Et  ensi  et 
tant  con  ces  richeces  sunt  prisies,  et  ces  amours  ausi,  si 
poons  veïr  ke  poi  a  d'estableté  en  ceste  amour;  car  richeces 
vont  et  défalent  legièrement ,  et  tost  et  sovent  est  perdus 
pooirs  et  voloirs  de  doner  ;  dont  ceste  amours  est  sovent 

•  CiCKko,  De  Officiis,  I.  68. 

*  Var  :  k*il  nel porte.  (MsCroy.) 


180  LI  ARS 

par  che  défalie.  Moût  fait  tele  amors  à  mesprisier  et  à  fcdr, 
ki  fondée  est  sur  avarisse;  car  avarisse  si  est  de  tous  maos 
commencemens  ;  li  avers  ne  puet  estre  remplis  d'avoir,  et 
ki  richeces  aime,  d^elIes  ara  pau  de  fruit;  là  ù  il  a  moût  de 
richeces,  moût  i  a  de  ciaus  ki  les  deveurent  ^  Merveilles  est 
à  veïr  :  seus  sui,  et  compaignon  n'ai  mie,  ne  fil,  ne  frère  : 
et  toute  voies,  je  ne  ciesse  de  labourer  et  d'aquerre;  ne 
n'est  mie  mes  œils  de  richeces  saoulés ,  ne  si  ne  me  pour- 
pense,  en  disant  :  «  Â  cui  labeurë-je?  et  de  quoi  m'est  désirs 
de  richeces  ?  ^  »  K'aide  à  celui  qui  a  grahs  possessions,  fors 
ce  ke  ii  œil  voient  les  richeces?  Li  dormirs  est  dous  al  ovrant, 
soit  k'il  mange  poi  u  moût;  mais  li  remplissemens  dou 
riche  ne  le  lait  reposer.  Une  très-grande  chaitiveté  voit-on 
au  monde  et  sovent  avient  ke  les  richeces  sunt  assamblées 
ens  ou  mal  dou  signour  '.  Li  avers  assanle  et  fait  trésor  et 
si  ne  set  à  qui  ;  et  périssent  ses  richeces  à  trop  grant  mes- 
chief .  Ke  li  profite  dont  k'il  a  labouré  en  vain  ?  Tous  les 
jours  de  sa  vie  a  mangié  en  ténèbres ,  en  grant  soing ,  en 
misère  et  en  tristece  ^.  Et  celui  à  cui  Diex  donne  richeces 
et  pooir  li  done  par  quoi  il  puisse  vivre  d'elles  et  user  et  de 
son  labeur  esleechier  et  joiir  :  c'est  dons  de  Dieu  ^.  Li  don 
de  Dieu  remaint  as  justes  et  totdis  va  en  acroissant:  bien 
avient  ke  Diex  donne  à  aucuns  richeces  et  honeurs  et  ensi 
ke  riens  ne  li  défaut  de  quank'il  désire;  et  ne  li  done  mie 
Dieus  pooir  k'il  en  mangusce  ne  d'elles  use,  mais  uns 
estraingnes  les  deveure  ;  et  c'est  très-grant  meschiés  ^.  Nule 
pieur  chose  n'est  d'aver;  de  coi  s'enorguillist  terre  et 
cendre  ?  Riens  n'est  pieur  d'amer  deniers  ;  cis  ki  les  aime 

»  Bccle,,  IV,  9,  10. 

*  Eccle,.,  V,  8. 

^  EccU.,  V,  10-12. 

*  Ecclc  V,  15-16. 
•'*  Eccle.^  V,  18. 

«  Eccle.,  VI,  2. 


D'AMOUR.  181 

a  s*aine  et  sa  vie  venable,  car  il  a  hors  de  lui  gietées  ses 
entrailles ,  en  ce  k'il  a  mis  cuer  et  voleutë  ens  es  richeces 
ki  sont  hors  de  li.  Toutes  signourie  et  richeces  sunt  de 
courte  durée  :  li  fisiciens  courte  maladie  racourche;  ensi 
ois  ki  wi  est  rois,  demain  est  mors,  et  quant  il  est  mors, 
serpens,  et  bestes,  et  viers  ahérite'.  Avarisses  servir  fait 
as  ydoles  sacrefiier';  car  li  avers  foit,  espérance  et  amour 
met  en  Tavoir;  et  tel  font  moult  à  blasmer,  ki  en  si  vil 
chose,  con  est  argens,  lor  amour  metent. 


CHAPITRE  XIIII. 

En  cest  capitle  est  dëterminet  se  amours  est  vertus? 

Dit  est  par  devant  k^amours  u  amistés  est  viertus  u  nient 
sans  vertu;  dont  on  poroit  demander  s'amours  est  vertus  : 
et  sanle  ke  oïl.  Car  amours  u  amistés  sanle  estre  une  pas- 
sions, c'est-à-dire  une  manière  de  souffrance,  en  lequel  il 
puet  estre  sourmontemens  et  défaute;  et  ensi,  entre  ces 
deus,  ara  moïen  ki  affiert  à  loer,  ki  iert  vertus  ;  ensi  comme 
il  a  en  donner  et  retenir  ;  dont  li  uns  est  apelés  prodigues, 
c'est  outre  mesure  donnans;  et  li  autres  est  avaricieus, 
trop  retenans;  et  li  moiiens  est  dit  larges,  ki  done  ce  k'il 
doit  doner,  et  ù  il  doit,  et  quant  il  doit,  et  selonc  ce  k'il 
doit  '  ;  et  puis  k' amistés  est  moiiens  c'en  loe,  il  sanle  ke  ce 

*  Bcclû,  X,  d-13. 

*  Cfr.  Palxus,  Epist.  ad  Ephes.y  v,  5. 

*  Aristotb,  Mot,  à  Nicom.  ;  II,  vu,  4  et  IV,  i,  pa$sim, 

I.  —  u  AKS  D*AIIOUR.  12 


182  LI  ARS 

soit  YÎertas  et  maidment  ceie  ki  est  pour  bien  honneste. 

Al  encontre  ce  ki  s'ensiut  à  toute  vertut  et  fundet  i  est,  ne 

sanle  mie  vertus  :  et  amistës  est  tele  :  car  li  uns  vertueus 

ayme  l'autre,  por  le  bien  et  por  le  vertut  k'il  set  en  l'autre; 

dont  ceste  amours  si  ensiut  le  vertut  del  amet ,  par  quoi 

ele  ne  sanle  mie  vertus.  A  ce  puet-on  respondre  k'amours 

u  amistës  puet  estre  prise  en  deus  manières  :  proprement, 

selonc  ce  k'amistës  est  en  desirier,  selonc  ce  k'aucuns  bon 

vient  bien  à  un  autre  et  cis  ausi  a  lui.  Et  en  une  autre 

manière  puet  estre  amistës  prise  selonc  aucune  sanlance  ki 

est  en  paroles,  en  estre  u  en  fais,  selonc  lesquex  aucuns  se 

rend  amable  u  dëlitable  à  autri  selonc  ce  ke  raisons  la 

porte  :  et  ceste  amistës,  si  est  vertus.  Mais  se  nous  parlons 

d'amistë,  selonc  ce  ke  c'est  désirs,  selonc  lequel  aucuns 

bon  veut  bien  à  aucun  autre,  nient  celë,  et  cis  à  lui,  poons- 

nous  dire  ke  ele  n'est  mie  vertus  destintëe  des  autres 

vertus;  mais  ele  ensiut  les  autres.  Car  ele  ensiut  le  bien 

et  le  vertut  ki  est  en  l'autre,  ki  amable  se  rent.  St  toutes 

les  amistës  ne  sont  mie  vertueuses,  si  con  li  proufitable  et 

li  dëlitable  ;  mais  celé  fait  bien  à  loer,  ki  est  pour  bien 

honeste  et  sanle  ke  ele  ensiut  toutes  vertus  et  soit  œvre 

d'elles  ;  de  quoi  li  vertueus  ayme  l'autre  pour  le  bien  et 

l'onneste  k'il  set  en  li ,  et  ceste  amistës  est  parmenable, 

selonc  ce  ke  vertus,  pour  coi  il  est  amës,  remaint  en  l'amant 

et  l'amet,  sauves  les  autres  condicions  k'il  covient  en  amistë 

tousjours  durer.  Â  la  raison  puet-on  dire  k'il  ne  covient 

raie  que  li  abis ,  c'est-à-dire  ce  selonc  quoi  cis  qui  l'a  est 

por  bons  tenus  u  pour  malvais ,  ki  est  entre  sormontement 

et  dëfaute,  soit  vertus  :  mais  vertus  est  u  il  s'ensiut  à  toutes 

vertus.  Dont  di-je  ke  cis  abis  moiiens,  ki  est  amistës  pour 

bien  honeste,  s'ensiut  a  toutes  vertus.  Et  ceste  amistës  si 

est  entre  les  bons  et  sanlans  selonc  vertus ,  et  n'est  mie  a 


D'AMOUR.  1^3 

entendre  de  vertus  de  cors,  mais  de  celi  des  meurs  ;  laquele 
est  perfections  del  orame  ;  et  cehii  ki  la  parfkit  et  H  œvre 
le  rmit  bon. 


CHAPITRE  XV. 


En  oest  cajùtle  est  d^termiiiet  ane  questions  :  se  }<»ighe  demoranoe 

fait  amour  honnotte  départir? 


Se  pour  longue  demorance  départ  amours,  maiemënt 
l'oneste,  dem«nderoit  aucuns;  et  il  sanle  que  non.  Car  la 
cause  et  l'okison  d'aucune  chose  demorant,  et  celé  cose 
deneure.  Mais  la  cause  del  amisté  faoneste  ki  est  biens  et 
vertus  pnet  demorer,  encor  ne  s'entrevoient  li  amis,  pour 
quoi  il  sanle  que  Tamtst^  puet  demorer.  A  ce  di-je  ke  très- 
longue  demorance  départ  To^vre  d'amistë,  ki  est  en  paroles 
dëlitable  et^en  vivre  délitablement,  et  Fabit  d*amisté  ;  c'est- 
à-dire  la  volonté  ordenée  par  élection  en  amisté ,  et  fait 
rouvKanoe  d*amisté  ;  et  ce  puet-on  ensi  moustrer.  Li  abit 
sunt  engenret  par  œvres  et  par  acoustumance,  à  che  à  quoi 
celé  volentés  ordenée  par  élection  est  ;  ensi  ke  les  vertus 
et  li  abit  vertueus  sunt  engenret  par  œvres  vîrtueuses 
acoustomées  ;  et  ensi  com  eles  engenrées  sunt ,  ensi  sunt- 
eles  gardées  et  par  che  ;  car  cascune  cose  est  gardée  par  se 
cause.  Et  selonc  ce  ke  par  ces  œvres  ele  est  engenrée  et 
gard^,  et  ele  iert  par  le  contraire  corrompue.  Car  petit  et 
petit  ele  amenrist  et  en  la  an  ele  départ  :  car  par  le  désa- 
courtumaoee  d'ouvrer  et  de  vivre  délitablement ,  la  vertus 
et  li  âJbis  d'amisté  ki  par  ce  est  engenrés  et  par  cui  est 
gardés,  en  la  fin  va  à  nient.  Et  maiemënt  quant  de  sa  rêve- 


184  LI  ARS  D'AMOUR. 

nue  n'est  nule  espérance;  laquele  chose  est  moût  désirée . 
Et  ausi  quant  aucuns  pense  et  rewarde  à  ciaus  avec  lesquès 
il  demeure ,  et  il  esprueve  les  biens  d*iaus ,  la  pensée  de 
ciaus  li  toit  bien  la  pensée  del  autre  ami  ;  et  ensi  par  sovent 
entrelaissier  la  pensée  del  ami ,  amenuise  li  amors  et  par 
tel  amenrissement  départ  en  la  fin.  Dont  on  dist  en  pro- 
verbe  :  «  Cui  œils  ne  voit,  cuers  ne  dieut.  *  Et  puis  ausi 
k'amis  est  quis  pour  ouvrer  vertueusement  vers  li,  il  puet 
bien  querre  un  autre ,  par  quoi  il  ne  soit  huiseus  de  ver- 
tueusement ouvrer.  Et  s'il  revient,  encor  ait  li  demorans 
un  autre  fait,  doit-il  estre  amés,  selonc  ce  k'il  est  vertueus. 
Et  s'on  dist  amors  est  à  un  seul ,  c'est  voirs  sovrainement 
et  parfaitement  ;  mais  nient  parfaite,  ki  est  bienvoellance 
prochaine  à  amour,  puet  estre  à  pluiseurs.  Et  celui  c'ou 
connoist  pour  milleur  doit-on  mieus  amer,  mais  k'espérance 
soit  c'on  puist  avoir  usance  de  sa  compaignie.  Et  s'on  ne 
set  le  milleur  eslire ,  je  di  que  plus  fait  li  secons  à  amer. 
Car  li  premier  a  fet  le  pourquoi  l'amours  estoit  partie,  si 
aâert  mieus  estre  tenus  pour  amis,  cis  ki  riens  n'a  fait  : 
dont  che  ki  devant  estoit  amable  est  mains  amable.  A  la 
raison  encontre ,  encore  soit  li  bontés  u  la  vertus  del  ami 
cause  del  amisté  première ,  et  tant  con  por  le  cause  ki  est 
en  l'amet  ne  l'est-ele  mie  toute.  Car  la  bontés  ki  est  en 
l'amet  n'est  mie  toute  li  cause  del  amour,  tant  con  pour 
l'amant  ;  mais  les  œvres  viertueuses  ke  li  amant  désire  à 
ouvrer  entour  son  ami,  par  coi  celés  vertus  ne  li  faillent, 
ne  li  biens  ausi  del  amet  n'est  mie  cause  gardans  l'amisté. 
Car  à  ce  k'ele  soit  gardée  covient-il  vivre  ensamle  délîta- 
blement;  car  c'est  la  noureture  d'amisté  ;  et  u  il  défaut,  et 
ele  ausi.  Car  nature  d'omme  si  het  tristece  et  ayme  délit; 
et  ensi  apert  par  che  ke  deseure  est  dit,  comment  amours 
et  amistés  sunt  engenrées  et  faites,  et  comment  gardées  et 
depecchiés. 


LI CAPITLE  DOD  PROMIER  LIVRE  DE  LA  SECONDE  PARTIE. 


CHAPITRE  I«'. 


Ois  capitles  recorde  en  général  ce  ke  devant  est  déterminé  et  se 
continue  à  ce  ki  est  à  dire,  en  donnant  Tentendon. 


Pour  ce  que  nous  premiers  avons  parlé  d'amours  et 
d*ainisté,  pourquoi  eles  sunt  et  comment  eles  sunt  faites, 
et  de  leurs  manières,  selonc  ce  que  la  poissance  de  nostre 
entendement  s'estent:  et  dist,  en  parlant  del  amisté  vraie, 
à  laqùele  sanlance  les  autres  sunt  dites  amistés,  ke  li  sages 
bieneureus  quierent  et  voelent  vrais  amis  avoir,  et  que  cele 
amistés  est  entre  les  bons  et  vertueus ,  à  savoir  est  dont 
que  c'est  boneurtés,  ne  en  quoi  ele  gist,  ne  quel  sunt  cil 
amant  ki  ayment  d'amor  vraie.  Covient  savoir  ke  c'est 
vertus,  ne  comment  cil  sont  fait  vertueus  ki  doivent  estre 
vrai  ami.  Et  en  parlant  de  ces  vertus  nous  n'entendons  à 
parler  mie  des  vertus  selonc  lesqueles  les  gens  ont  sanlance 
as  autres  choses,  ki  vie  ont  et  se  nourisseiit,  et  engrangent 
par  le  nourechon,  si  come  herbes  et  arbres  ;  laquele  œvre 
nlus  est  ens  es  gens  en  dormant  k'en  villant.  Ne  de  celi 


186  LI  ARS 

vertu  aussi  n'entendons  mie,  selonc  lequele  les  gens  ont 
sanlance  as  bestes,  si  con  celé  par  lequele  on  sent  et  on  se 
muet,  et  on  fait  œvres  de  cors.  Mais  nous  volons  de  celi 
parler  ki  est  deûte  as  gens ,  selonc  lequele  les  gens  sont 
loet  u  blasmet  et  tenut  pour  bon  u  por  malvais  ;  et  ont  dif- 
férence et  as  choses  ki  fructefient  et  à  celés  ki  sentent,  ki 
sans  plus  font  œvres  de  cors.  Et  ke  les  autres  choses 
eussent  propres  œvres  selonc  eles,  et  les  gens  nules,  sam- 
bleroit  estre  desrainable.  Et  en  parlant  de  ceste  matière, 
nous  ne  porons  mie  tôt  démoustrer;  mais  il  doit  souâre 
que  nos  en  disons  choses  ki  rainables  soient.  Et  pour  miens 
venir  al  entente  de  ces  eli^ea,  si  devisons  en  quantes 
manières  vertus  est  dite  ne  entendue.  Par  quoi  nos  puissons 
avoir  celi  de  quoi  nos  entendons  à  parler,  selonc  lequele  les 
gens  sunt  loet  u  blasmet  et  tenut  por  bon  u  por  malvais. 
Et  pour  mieus  connoistre  che,  dont  parler  devons,  si,  issons 
un  poi  hors  de  no  propos,  en  disant  aucune  chose  génëral- 
ment  et  sans  aukes  de  prueves  ;  pour  cou  ke  c'est  hors  de 
no  matère  en  partie. 


CHAPITRE  II. 


Cis  capitles  met  une  division  général  pour  venir  au  propos. 

Et  premiers  devons  savoir  ke  toute  chose  ki  a  vertut,  u 
celé  vertus  li  vient  de  li,  si  k'il  n'a  riens  par  autrui,  ke  par 
lui,  ne  d'autrui  ;  u  on  puet  dire  en  aucune  manière  ke  celé 
vertus  viegne  d'autrui.  Selonc  le  première  manière  est  la 
vertus  ki  est  en  Diu ,  si  con  li  entendres ,  li  voloirs  et  U 


D'AMOUR.  187 

estres,  et  quelconques  choses  soient  en  lui;  car  eles  sunt 
en  lui  par  lui,  et  nient  ne  prent  d*autrui .  Mais  à  tous  donne 
le  bien  k'il  ont,  et  toutes  vertus  en  autres  choses  de  lui 
vient  principalment  ;  car  de  tout  dst  case.  Des  choses  ki 
par  Diu  ont  vertu t,  si  con  par  cause  général  et  principal, 
dist-on  ke  les  unes  ont  vertut  d'elles-meismes  ;  si  con  celés 
ki  en  eles  ont  le  cose ,  dont  sans  moiien  celé  vertus  vient. 
Des  autres  dist-on  que  eles  n*ont  mie  vertut  d^elles-meismes. 
Car  la  chose  dont  celé  vertus  vient  est  fors  d'elles.  Selonc 
eeste  première  maoière,  dist-on  ke  li  angele  ont  vertut 
d*enten<ke  et  de  vivre;  et  ausî,  les  choses  ki  ont  ame  ont 
vertut  8ek>nc  le  poissance  del  ame  ki  en  eles  est.  Car,  par 
rame  ke  eles  ont  en  eles,  ont-eles  les  vertu»  c'on  dist  ki 
d'elles  viennent  :  en»  con  les  choses  ki  verdissent,  si  eom 
herbes  et  bos,  et  celés  ausi  ki  sentent,  si  con  bestes  mues 
et  ausi  les  gens  ki  entendent.  Selonc  l'autre  manière,  dist- 
OA  ke  les  choses  ki  n'ont  point  de  ame  ont  vertu  par  autrui  ; 
si  ke  par  chose  connissant  et  entendant  tele  vertu  ;  si  con 
les  choses  ki  n'ont  point  d'ame,  ont  vertu  par.  les  choses  ki 
sont  hors  d'elles,  et  tele  chose  dist-on  enclinance  naturele, 
tf  la  nature  des  choses ,  ensi  c'on  dist  ke  legière  chose,  si 
con  feus,  a  vertu  de  movoir  en  haut,  et  H  pesans  chose, 
si  con  tière,  en  bas  ;  ne  mie  por  ce  ke  connissanee  soit  en 
ces  choses,  et  vertu  de  ce  faire  :  mais  ceste  vertus  et  con- 
nissanee est  en  aucun  entendement  ki  est  fors  de  le  chose, 
liquès  est  tele  chose  ^  connissans  et  enteudans,  et  celé  chose 
à  tele  an  par  sa  connissanee  et  son  entendement  menans. 
Tout  ensi  con  la  saiete  ne  se  muet  mie  au  signe  par  li  ne 
par  sa  vertu  ;  mais  en  le  vertu  et  en  le  connissanee  dou 
traiant.  Dont  œuvre  de  nature  n'est  autre  chose  ke  œvre 
d'aucun  entendement  nature  govemant. 

*  Yav  :  £%  09^Qmc^ns>  i$U  €ii/&rê  de  le  ehou*  (Mé  Croy.) 


188  LI  ARS 


CHAPITRE  III. 


ËD  cest  capitle  sont  miees  diverses  descriptions  delame^ 
seloQC  diverses  oomparisons. 


Or,  revenons  à  parler  des  choses  ki  en  eles  ont  vertnt, 
par  Tame  ki  en  eles  est  :  et  devons  premiers  savoir  ke  li 
divers  diversement  parolent  del  ame  en  disant  ke  c'est. 
Aucun  dient  ke  ame  est  une  substance  nient  corporele, 
entendans,  enluminement  de  Dieu  rechevans  ;  et  ceste  diffi- 
nitions  u  dëclaremens  del  ame  est  prinse  selonc  ce  k'ame 
est  prise  par  esperit.  Et  pour  ce  poons  entendre  et  con- 
noistre,  ke  li  esperis  humains,  liquës  est  ame,  entre  toutes 
les  créatures,  après  les  angeles  est  la  divine  lumière  plus 
rechevans.  Autres  dient  k'ame  est  substance  nient  corpo- 
rele,  le  cors  gouvernant;  et  par  che  avons  ke  Tame  est 
mouvans  et  governans  le  cors.  Et  ceste  diffinitions  est  del 
ame,  en  tant  k*ele  est  ame,  le  cors  animans  et  vivifians. 
Autre  dient  k*ame  est  œvre  ù  li  estres  premiers  du  cors 
naturel,  à  droit  disposet  et  ordenet,  a  poissance  d'avoir  vie. 
Et  cechi  est  dit  del  ame ,  en  tant  k'ele  est  ame ,  animans 
le  cors  et  vivifians.  Et  pour  cou  avons  ke  l'ame  puet  estre 
jointe  au  cors,  ne  mie  à  cascun,  mais  au  cors  naturel,  dis- 
poset et  ordenet  à  vie  avoir  ;  et  maiement  au  cors  humain 
ouquel  mieux  et  plus  les  œvres  de  vie  apèrent.  Diffinition 
autre  douent  al  ame ,  selon  ce  c'on  le  prent  pour  l'esperit 
et  ame,  si  c'on  dist  ke  ame  est  sanlance  de  toutes  choses, 
et  checi  est  dit  par  le  comparison  ke  li  ame  a  as  autres 


D'AMOim.  189 

créatures.  Car  Famé,  tant  con  de  sa  nature,  est  able  à  reche- 
voir,  de  toutes  choses  corporeles  et  espiritueles ,  les  san- 
lances.  On  dist  ausi  ke  ame  est  esperis  de  vie  de  Dieu 
donnés;  et  ceste  diffinitions  est  prise  selonc  ce  ke  li  ame  est 
comparée  à  Dieu ,  si  k'à  celui  dont  ele  vient  et  ou  cors  est 
créé.  Et  Senekes  dist  :  «  k'ame  est  esperis  entendans  a 
bonne  œvre  en  li  et  en  son  cors  ordené.  »  Et  ceste  descrip- 
tions de]  ame  est  selonc  ce  ke  li  ame  a  comparison  à  le  fin 
ciertaine  S  selonc  lequele  fin  ele  n*est  mie  sans  plus  par  li 
seule  boine  eureuse  et  gloriflie,  si  comnie  li  angele  ;  mais 
ausi  bone  eureuse  est  et  glorifiie  à  tout  son  cors. 


CHAPITRE  IV. 


Cis  capitles  met  pluseurs  nons  al  ame,  selonc  les  diverses  œuvres 

ki  issent  de  ses  poissauces. 


Al  ame  metons  pluseurs  nons,  ne  mie  pour  la  pluralité 
de  son  essence  et  de  tele  nature  k'ele  est  ;  car  ele  est  nient 
matériele  et  partant  nient  partable  ;  mais  por  les  divers  tes 
et  œvres  ki  de  li  vienent,  por  plus  proprement  à  parler, 
divers  nons  nous  li  metons  si  ke  nous  disons  ame,  quant 
ele  vivifie  et  fait  vivre  le  cors.  Pensée  est  l'ame  apelée  en 
tant  k'ele  a  sovenance  :  corages ,  en  tant  k'ele  vient  ;  rai- 
sons, pour  tant  ke  droit  juge  ;  esperis,  pour  ce  k'ele  espire 
u  pour  ce  k'ele  a  nature  espirituele  ;  sens,  quant  ele  sent, 
c'est-à-dire  quant  ce  en  quoi  ele  est ,  par  li  est  sentans  ; 

*  Var  :  derraine.  (Ms  Croy.) 


190  LI  ARS 

mémore^  seloac  ce  k*de  reeorde  les  choses  passées ,  sans 
ayis  M  déooiirs  de  raîsoB  ;  réniiitsceiiee  a  resoTenance,  eu 
tant  ke  les  choses  passées ,  sekmc  une  maïaère  &erufaeaite 
de  raison  recorde  ;  voienté ,  quant  se  eoneoKt  ;  or  pocKDs 
dire  ke  li  ame  a  trois  œvres  »  si  con  généraus  :  Fime  veïr, 
Tautre  sentir,  la  tierce  raiaoner  u  entendre  ;  et  selonc  ces 
troie  œvres  dist-on  ke  li  ame  a  trois  poissances  :  le  Tim- 
sant,  le  sentant,  et  le  raisonnant  u  entendant.  Et  en  par- 
lant del  ame  et  de  ses  poissances  sonvent  prendons  Tan^ 
pour  la  poissance  et  la  poiseance  pour  Famé.  Hé  ces  trois 
âmes  u  poissances ,  dist  sains  Ambroses ,  ke  la  rirfssans 
entent  à  estre ,  la  raisonans  u  entendans  à  bien  estre  ;  et 
por  ce  n*a-ele  onques  repos  dusk'adont  k*ele  se  joint ,  en 
tant  ke  ses  pooirs  et  sa  nature  s'estent,  à  ce  ke  très-bon 
est,  c*est  à  Dieu  ;  par  laque)  chose  li  ame  est  meute  à  li 
aimer;  par  quoi  en  ce  souvrain  bien  ele  se  délite.  Et  Avi- 
cennes  dist  ke  pour  ce  est  faite  la  obligance  u  l'aloïance 
entre  li  cors  et  Tàme  raisonable  u  entendable ,  par  quoi  li 
àme  soit  parfaite ,  sainteftie  et  muudëe.  Ces  trois  poissances 
en  trois  substances  u  trois  choses,  pueent  estre  dites  trois 
âmes.  Car  Tame  virissans  est  ens  es  arbres  et  ens  es  plantes  ; 
la  sentans  ens  es  bestes  ;  la  raisonable  u  entendable  *ens  es 
gens.  Et  ces  trois  âmes  ens  es  gens  si  suntuneame  et  font 
une  essence  et  une  substance  nient  matériele  et  nient  par- 
table;  mes  les  poissances  sunt  diverses,  si  eon  dit  est,  ki 
vienent  de  U  ' . 


<  Cfr.  pour  ce  chapitre  et  les  précédents,  S.  Thomas,  Somme  théoL^ 
8,  I,  p.  1,  q.  i.xxmi. 


0*AMOUK.  191 


CHAPITRE  V. 


Ciê  eapitles  deyiae  comment  lî  semence  de!  omme  rechute  en  le  feme, 
muet  le  Tertut  del  engenraiit,  tant  k'ele  a  fourme  d»  faea  ;  maie 
pnmiem  devise  aucuns  oboses  néoeesaires  à  ce  saToir. 


Et  ce  ne  doit  point  faire  de  doutance  ne  de  force  qu'ene 
es  gens  premiers  apert  li  une  poissance  ke  Tautre  ;  si  comme 
en  la  semence  apert  premiers  la  poissance  virissans,  après 
la  sentans,  et  puis  le  entendans.  Et  comment  ce  est  à 
entendre  ne  comment  fait,  poons  ensi  savoir.  Premiers 
devons  entendre  ke  la  viande  ki  rechute  est  pour  le  corps 
nourir,  est  molt  grosse  au  commencement,  quant  ele  est  ou 
bouneiich  u  en  Testomac  rechute  :  là  se  pureâe-ele  et 
devient  plus  soutille;  et  cis  plus  soutils,  si  est  envoies  au 
fie  ;  là  se  pureâe  encore  plus  pour  le  caurre  de  li  et  de  sa 
déqaitnre.  Après,  li  plus  soutils  de  celé  s*est  envolés  au 
cuer,  et  là  est  faite  la  tierce  déquiture,  c'en  nomme  la  tierce 
digestion.  Celé  matère  ensi  par  la  tierce  digestion  dépurée, 
est  eu  prochaine  disposition  à  estre  membre  dou  cors  ;  dont 
la  vertus  et  la  nature  nourissans  et  engroissans  *,  ki  de  che 
siert»  renvoie  as  divers  membres  pour  eaus  engrangier  u 
restorer  ce  ke  d*eaus  est  deperdu.  Et  est  celé  matère  faite 
membres.  Or  n'est  nule  chose  faite  che  ke  en  li  n'est  en 
poissance  ;  par  coi  il  s'ensiut  k'en  ceste  matère  est  la  pois- 
sance à  estre  tous  membres  et  faire  ausi.  Car  la  vertus  del 

'  Var  :  enffrançfms.  (Me  €roy.)  ^  Le  mot  bauneHch  qui  se  trouve 
ttu  peu  plas  haut,  a  été  signalé  déjà  p.  ô. 


192  LI  ARS 

ame  de  tout  le  cors  si  est  en  celé  matëre.  Car  cascuns 
membres  a  sa  propre  vertut  nourissant,  laquele  vertus  est 
et  s'estent  »  en  ce  ki  le  nourissement  mue  en  propre  sns- 
tance  de  ce  ki  nourit  est,  et  à  celé  fait  un  ;  dont  tele  matëre 
a  en  li  le  vertu  de  tous  les  membres  et  de  estre  cascuns. 
Or  avient  ke  de  ceste  matëre  on  en  a  plus  k*il  ne  besoigne 
as  membres  engrangier  u  restofer  che  ke  les  membres 
est  deperdu  ;  et  chius  trop  ki  sourhabonde  de  le  tierce 
digestion,  est  la  semence  del  omme.  Ceste  semence,  quant 
de  la  feme  est  rechute,  ouvre  ou  sanc  de  le  feme,  ensi  con 
li  mains  dou  potier  ou  pot;  ne  nient  plus  ke  li  mains  n*est 
aucune  chose  dou  pot ,  ne  la  semence  del  omme  n'est  aussi 
point  partie  del  enfant,  ains  est  ausi  c'uns  ouvriers.  Car  li 
vertus  ki  en  li  estoit  d'iestre  muée  en  cascun  membre, 
entrues  k'encore  estoit  avec  le  père,  remaint  en  li  et  est 
portée  par  vertus  spiritueles  ki  en  c^le  matëre  sunt,  ki  est 
si  come  spongieuse,  del  homme  en  le  feme,  et  là  est  con- 
tenue. Or  vient  li  vertut  ki  en  ceste  matëre  est,  ki  del 
homme  est  descendans ,  et  fourme  et  figure ,  ens  ou  sanc 
de  le  feme,  ce  ke  celé  matëre  avoit  pooir  d'estre,  entrues 
k'encore  estoit  avec  le  përe ,  c'est  tous  les  membres.  Et  ce 
fait,  la  semence,  par  le  vertu  ki  dou  père  est  en  li  remese, 
dont  celé  vertus  ki  en  la  semence  est  contenue ,  fourme  et 
figure  ou  sanc  de  la  feme  cors  humain,  par  le  vertu  enfor- 
mant  ki  est  en  li  ;  si  ke  ceste  semence  si  est  ensi  ens  ou 
sanc  de  le  feme,  com  est  la  présure  ens  ou  lait  ki  prendre 
le  fait;  ensi  celé  semence  fait  prendre  le  sanc  de  la  feme, 
si  k'ele  est  dedens  enclose.  Et  dont,  par  le  vertu  ki  en  li 
est,  et  le  caurre,  figure  et  fourme  ce  sang,  et  par  le  caurre 
ki  de  la  semence  li  vient,  ki  eschaufet  l'a,  atrait-il  autre 
sanc  et  engrange  par  che  k'à  li  a  atrait.  Car  c'est  propre  à 
caut  d'atraire,  d'espandre  soi  et  engrangier;  et  con  teus 


D'AMOUR.  193 

9ans  soit  en  poissance  à  estre  cors  humains,  celé  vertus  ki 
est  en  le  semence,  ki  est  ouvrans,  et  ensi  con  li  mains  du 
potier  ou  pot,  ordonne,  dispose  et  mue  ce  sanc  et  celé 
matère  ensi  prise,  à  ce  k'ele  est  faite  ce  à  quoi  ele  estoit 
en  poissance,  c'est  ke  ce  fust  cors  humains  vivans.  Et  quant 
la  semence  tant  a  mue  et  disposé  celé  matère  ke  corps 
vivant  en  a  fait,  dont  ciesse  li  œvre  de  la  semence,  et  de  là 
en  avant  sont  faites  les  œvres  ens  ou  faon ,  en  la  poissance 
de  la  vertut  ke  li  feons  a  aquise  par  l'engenrant  u  rouvrant  ; 
ki  le  poissance  ki  en  li  estoit,  par  se  muance,  a  mis  en  fait 
présent.  Ensi  ke  nous  veons  d'un  carbon ,  ki  tant  par  le 
chaurre  ki  en  lui  est,  mue  une  verde  boise,  k'il  l'esprent  et 
acquiert  fourme  de  feu,  tele  con  li  charbons  avoit  ;  et  de  là 
en  avant  art  la  boise  par  li,  néis  se  li  charbons  estoit  dewas- 
tés  par  le  fourme  k'ele  a  aquise  par  l'engenrant.  Ensi  est-il 
par  de  chà,  ke  quant  li  sans  de  le  feme  est  tant  mués,  ke 
cors  vivans  en  est  fais,  si  sunt  faites  de  là  en  avant  les 
œvres  dou  feon,  par  les  sienes  propres  vertus  qu'il  a  aquise, 
par  la  muance  et  disposition  ki  sunt  en  li  faites,  par  la  vertu 
ki  estoit  en  la  semence  du  malle.  Et  ceste  semence  n'est 
point  partie  dou  faon ,  ains  se  dégaste  toute  et  va  à  nient, 
si  con  la  présure  fait  ou  fromage.  Ne  n'est  mie  ausi  ce  ke 
la  feme  giete  matère  del  enfant,  mais  li  autres  sans  ki  en 
li  est  :  et  est  sovent  li  conchevemens  empegiés  par  le  geet 
de  la  feme,  par  le  froideur  et  le  moisteur  de  celé  matère  ki 
est  le  chaurre  et  Tuevre  de  cele  semence  del  omme  destour- 
bans.  Et  jà  soit  ce  chose  ke  en  cel  sanc  au  commencement 
apparust  œvre  d'ame  virissant,  si  con  croistre,  si  ne  doit-on 
mie  dire  ke  l'ame  i  fust.  Car  cil  engrangemens  li  venoit 
par  la  vertu  de  la  semence  et  non  de  li.  Mais  quant  la 
semence  est  corrompue  et  à  nient  alée,  adont  sont  ces 
œvres  faites  par  la  vertu  qui  est  Du  faon.  Et  s'on  dist  dont 


104  U  AR8 

ke  rame  i  soit,  si  est  ele  nient  parfaite,  selone  ee  k*e!i8  ou 
faon  aperent  les  œvres  nient  parfaites.  Propre  manière  »i 
est  eus  es  choses  ki  sans  plus  ont  Tame  Tirissant,  si  comme 
arbre  et  plantes  ^  k*eles  rechoivent  le  norreeon  par  leur 
rachines.  Or  sunt  les  gens  ansi  oome  arbre,  ki  snnt  ce,  ke 
desous  deseure.  Car  la  boacke  ens  es  gens  est  en  lin  de 
rachine,  par  lequele  les  gens  atraient  lor  nourechon  ^  Or 
véons  ke  11  feon  attraient  par  le  bondine  lor  nourechon,  par 
coi  il  apert  ke  dnsc'adoot  n'est  en  eaiis  parfiiitement  la 
vertus  virissans  k*il  font  les  propres  œvres  ki  i  li  apar- 
tienmt;  et  ce  n'est  devant  ce  k*il  partis  soit  del  ventre  de 
la  mère  :  dont  primes  prent-il  sa  noureçon  par  la  bouche, 
si  corne  à  la  vertu  virtssant  apei'tient.  Ce  meismes  poons 
dire  des  autres  poissances  del  ame,  ke  tontes  les  poissanoes 
dont  les  vertus  apèrent  ou  faon  nient  parfoitee,  i  sont  nient 
parfaitement.  Et  dont  ces  poissances  toutes  ensamble  par- 
faitement sont  ou  faon ,  quant  parfaites  œvres  selonc  eles 
pueent  faire  ;  et  ce  n'est,  s'est  partis  de  la  mère  ;  si  comme 
aucun  voeleut  dire.  Car  tant  ki  est  ens  ou  ventre  le  mère, 
si  sanle-il  k'il  ne  face  c'une  chose  avec  la  mère.  Car  et  par 
un  liu  est  prise  la  noureçons  et  par  un  lieu  la  superfluitës 
fors  misa.  Et  ji  soit  che  chose,  k'aucune  œvre  d'aucune 
poissance  soit  premiers  aparans,  si  ne  vient  encor  dont  de 
ce  faon  œvre  parfaite  de  ci  adont ,  k'ele  vient  d'ame  ki  en 
li  a  les  trois  poissances,  kiest  li  raisonable.  Et  quant  famé 
raisonable  est  au  cors  donn^,  adont  premiers  a  cis  cors 
les  autres  poissances  par&itement.  Et  dont  les  œvres  des 
poissanoes  virissant  et  sentant,  sunt  faites  en  la  vertu  del 
ame  raisonable  ;  ki  par  devant  estoient  par  la  poissance 
de  la  vertu  enformant  ;  ces  deux  poissances ,  c'est  à  savoir, 

^  Cfr.  Arisiotk,  TraïUé  de  Vâmê,  II,  i,  6  et  iv,  7. 


I 


D*AMOUR.  195 

li  vimsans  et  li  seotaM,  Tienott  de  la  poissance  de  la 
matère  et  d&  celés  nae  li  ame,  tant  sans  plus  k*ele  est  ayec 
le  oors.  La  tierce,  si  con  li  entend^Aens  est  de  dehors  don- 
nes de  Dia ,  et  li  ame  de  ceste  poissance  use,  sevr^  du 
cors,  quant  ne  pnet  morir. 


CHAPITRE  VL 


Cifi  capitles  coBom^fkQ»  à  destintar  les  diverses  poisstoees 

del  ame  ' . 


Li  ame  virissans  et  sentans  ne  sunt  mie  proprement  ens 
es  gens  nommées  arme,  mais  poissance  ;  et  li  virissans  ens 
es  choses  sans  plus  virissans  doit  estre  dite  arme  et  ne  mie 
poissance.  L'ame  virissans  si  a  trois  poissances,  c'est  Ten- 
genrant,  le  nourissant  et  Tengranjant.  La  première  si  est 
pour  le  garde  del  espesse  et  de  la  nature  ;  Tautre  pour  le 
garde  de  la  chose  singulëre  ;  la  tierce  pour  la  perfection  de 
la  chose.  A  la  vertu  nourissant  quatre  choses  servent  ;  la 
viertus  attraïans,  ki  prent  les  choses  nécessaires  au  nouris- 
sèment  et  la  vertus  digestive ,  ki  puis  devise  les  choses 
covignables  et  descovignables  en  ce  ki  nourist ,  si  ke  en 
boires,  eu  mangiers,  et  ce  ki  nourist  quant  il  est  ou  cors  ; 
et  li  vertus  retenans ,  ki  tant  retient  le  viande  en  son  lieu 
k*ele  est  muée  à  son  droit  ;  et  si  est  ausi  la  vertus  hors- 
boutans ,  ki  boute  hors  ce  k'il  a  trop  en  le  chose  ki  doit 

'  Cfr.  pour  ce  chapitre  et  le  suivant,  S.  Thomas,  Somme  théoL, 
s.  1,  p.  2,  q.  Lxxviir,  art.  1-3;  Aristots,  Trait/ de  lame,  III,  n. 


196  LI  ARS 

iiourir  ;  et  devant  ceste  est  la  viertus  appetitive  u  désirrans, 
ki  désire  le  nourechon  por  le  savement  de  la  nature.  L'ame 
sentans  a  deus  puissances,  Tune  comprendant  et  l'antre 
movant.  La  comprendans  est  de  visée  en  comprendans  de- 
fors  et  comprendans  dedens.  Â  la  comprendant  dehors, 
sunt  apertenant  li  cink  sens  ;  c*est  sentirs ,  en  touchant, 
veïrs,  oïrs,  flairier  et  gouster.  Â  la  comprendant  dedens 
sunt  cink  poissances  del  ame  sentant;  c*est  li  communs 
sens,  ki  connoist  les  muances  de  tous  les  gens  particulers  ; 
et  li  ymaginations,  li  extimative  u  extimations  u  quide- 
resse,  fantasie,  et  mémore.  Et  toutes  ces  vertus  d*ame  sen- 
sible, parfont  lor  œvres  par  les  estrumens  dou  cors;  et 
sunt  vertus  en  cors ,  chose  singulère  et  particulère ,  sans 
plus  connissans.  Car  les  choses  universeles  sunt  sans  plus 
par  entendement  conneûtes.  Et  devons  savoir  ke  selonc 
Toppinion  de  pluseurs,  nule  de  ces  vertus  u  poissance  sen- 
sible comprendans,  retient  ce  k*ele  comprent;  mais  ce  ke 
Tune  comprent,  li  autre  retient;  dont  autre  est  li  vertus  ki 
bien  comprent  et  bien  retient,  et  celé  ki  bien  retient  est 
parfaite ,  par  froit  et  sech ,  et  celé  ki  bien  comprent  par 
moiste.  Li  sens  particulers  u  singulers  sont  cink  :  c'est 
sentir  en  touchant,  veïrs,  oiirs,  gouster,  flairier.  En  moût 
de  choses  ont  cil  sens  sanlance  et  en  moût  différence.  En 
ce  ont  sanlance  ke  tout  sunt  vertus  soufrans  :  car  nous 
sentons  par  rechevoir  dedens  nous  les  sanlances  des  choses 
senties,  ne  mie  en  metant  hors  de  nous.  Et  la  chose  sen- 
sible mise  sus  le  sens  ne  fait  point  de  sens  :  et  si  ne  per- 
choivent  fors  singulères  choses.  En  cascun  sens  a  double 
niers  ;  li  uns  servent  de  sentir  si  con  la  chose  moiiene  â 
avoir  le  sens;  li  autre  servent  au  movement  volentriu.  Et 
en  tous  sens  covient  avoir  proportion  et  mesure  entre  les 
sens  et  la  cose  sentie.  Car  nature  en  chose  moiiene  se  délite, 


D'AMOUR.  197 

et  par  les  extrémités  d'excellence  u  de  défaute ,  est  cor- 
rompue. A  ce  k'aucune  cose  soit  sentie,  il  co vient  le  chose 
c*on  sentir  doit  estre  présent  et  le  moiien ,  ki  la  sanlance 
de  la  chose  sentie  porte,  et  Testrument  par  lequel  on  doit 
ovrer  estre  sain  et  bien  disposé,  et  ke  li  ame  soit  adont  à 
ce  ententive.  Tout  li  sens  ont  une  racine,  un  comencement 
et  une  orine,  c'est  à  savoir,  le  sens  commun,  douquel  ausi 
con  d'un  centre  d'un  cercle  u  d'un  moiien ,  issent  diverses 
lignes  au  cercle  entour;  ensi  de  ce  commun  sens  ist  vertus, 
ki  les  divers  sens  particulers  parfait,  ki  les  sanlances  des 
choses  ke  senties  ont,  à  li  raportent ;  dont  il  juge.  Or  ont 
li  sens  particuler  en  moût  de  choses  différence  ;  car  cascuns 
a  son  propre  estrument  par  lequel  il  œvre,  si  con  li  veïrs 
Tueil,  li  oïrs  les  oreilles,  li  gous  la  langue,  li  flairiers  le 
nés;  li  sentir  en  touchant,  si  est  plus  généraus,  si  est  en 
tôt  le  cors.  Différence  aussi  ont  ens  es  choses  ki  sentent  : 
autre  chose  est  couleurs,  ke  li  ieus  sent  proprement,  et 
autre  chaut  u  froit,  ke  li  tas  aperchoit.  Li  moiien  ausi  de 
ces  sens  par  lesquès  les  sanlances  des  choses  senties  sunt 
connuwes,  sunt  divers.  Car  li  gous  et  li  tas  ont  ce  moiien 
dedens ,  et  li  autre  sens  dehors  ;  li  uns  comprent  ausi  plus 
tost  del  autre.  Différence  ont  aussi  selonc  lor  siège  :  car  li 
uns  est  plus  haus  del  autre,  si  con  la  veûe  deseure  Toiie. 
Plus  aussi  est  utles  li  uns  u  proufitables  del  autre,  si  con 
li  gous  et  li  tas  sunt  très-nécessaire  à  la  garde  de  cascune 
chose  singulère  et  aussi  del  espesse.  Car  li  gous  si  desoivre 
la  viande,  par  lequele  les  bestes  sunt  gardëes  des  choses 
nuisables,  et  li  tas  si  desoivre  chaut  et  froit,  et  sech  et 
moiste,  dur  et  mol ,  et  tex  choses  par  coi  les  bestes  de  ces 
choses  les  extrémités  ne  sentent,  pour  ce  ke  par  eles  ne 
soient  corrompues.  Différence  ont  en  che  ke  li  uns  est  plus 
généraus  del  autre ,  si  con  li  tas ,  ki  n'a  mie  propre  estru- 

u  AM8  B'AHOUR.   —  I.  i3 


198  1^1  AB^; 

mentf  ains  est  ei^  tous  les  jnembreç.  Li  ans  sens  ausî  retient 
mieus  son  enpression  ke  ii  autres,  si  que  cis  ki  est  plus 
gros,  si  con  11  tas.  Et^devons  noter  k'en  deus  manières, on 
dist  ke  nos  véons  :  Tune  par  la  veue  et.  l'être  par  Tuel; 
mais  c'est  en  diverse, m^ièrç;  ca^  p;9r  la  v^ue  Dp.usyeQnSt 
s}  ke  par  che  par  quoi  U  yeïrs  .est  fais;  et  parl'ueil  véons 
si  con  par  Testrument  ;  et  tout  en^i  poons  dire  4^  aptres 
sens.  Or  est /aite  l'ami^  esjtrainge  .de  js^n^.  et.ensi  con  hors 
d*iaus,  en  trois  manières  :  l'une  ,en  dorniant»  r^Qtrej>lu3 
en  pasmant,  la  tierce  très-durement  ^n  la  mort*. 


CHAPITRE  VIL 

Cis  ca{)itl08  d^iTnind  du  senB,  oomi^un. 

Li  communs  sens  si  est  une  poissance  ki  compreut  toutes 
les  propres  choses ,  ki  les  sens  particulers  muevent.  Et  cil 
sens  particulers  u  singulers  de  dehors ,  si  descendent  dou 
commun  sens  ki  est  par  en  dedens  ;  eiisi  con  diverses  lignes 
issent  d'un  cercle  u  d'un  moïelon*  d'un  ciercle,  issentà 
toutes  parties  de  ce  ciercle.  Et  ensi  les  sanlances  des  choses 
par  les  singulers  sens  senties,  sunt  au  sens  commun  rapor- 
tëes;  par  lesqueles  moïennes  il  juge  des  propriétés  des  sin- 
gulers sens,  et  dessoivre  et  destînte  entre  les  diverses 
choses  diversement  par  les  sens  senties,  si  comme  nos, 
entre  blanc  et  doue ,  disons  ou  lait.  Dont  disons-nous  ke  li 
sens  communs  est  li  fontaine  et  li  sourgons  de  tous  les  sens 

*  Var  :  MOft^.  (Mb.  Croy.) 


(  - 


D^AMOUR.  199 

singulers,  ouquel  tôt  lî  moveinent  sensible  sunt  rapporté, 
si  comme  en  fin  derraine.  Ces  te  puissance  a  aucune  chose 
en  tantlfele  est  sens,  et  aucune  en  tant  k'ele  est  communs. 
En  tant  ke  sens  est,  il  rechoît  des  choses  la  sanlance  sens 
raatere  et  toutes  voies  le  matère  présente.  En  tant  ke  corn; 
muns  est,  ila  deùs  choses  :  I une  si  est  li  iugemens  de  la 
chose  eehtiei  par  lequele  nous  connissons  ke  nous  sommes 
sentant  :  ensi  que  quant  nous  nous  jugons  veans  et  oïans 
u  1  uevre  d  aucun  autre  sens  faisant  ;  la  seconde  si  est 
comparer  les  diverses  choses  senties  ensanle,  et  deviser; 
ensi  kè  dire  ':  checi  est  doue  et  che  plus  doue.  Cis  lais  est 
blaris  et  si  est  dous.  Et  iclie  a-il  pour  ce  k*à  lui  sunt  rapor- 
tées  toutes  lés  muànces  des  choses  senties  par  cascun  sens 
singuler.  Et  ceste  vertu  metent  aucun  en  la  devantraine 
partie  de  la  cervele,  là  ù  11  nerf  sentant  de  ciuk  sens  singu- 
lers s'asanlent.  Li  autre  le  metent  ou  cuer ,  pour  cou  k'il 
est  fontaine  et  racine  de  vie  ^ 


CHAPITRE  VIII. 


Cis  capitles  deyise  del  imagination  *. 


Ymaginatiôhs  est  une  poissance  comprendans,  en  laquele 

*  Ces  deux  opinions  sont  d'Avicenne,  qui  confond  en  une  seule 
faculté  le  sens  commun  et  Fimagination  ;  seulement  il  espUque  cette 
divergence  apparente,  en  disant  que  la  vertu  sensitive  prend  son  ori- 
gine au  cœur  et  qu'elle  se  complète  dans  le  cerveau. 

*  Aristotr,  Traité  de  V âme,  III,  lu  ;  S.  Thomas,  Somme  théoL,  s.  1 , 
p.  2,  q.  Lxvui,  art.  2. 


200  LI  ARS 

les  ymagenes  des  choses  senties  sunt  gardées.  Geste  vertus 
si  soustrait  plus  le  sanlance  des  choses  de  matères  sensibles 
que  ne  font  li  sens.  Car  li  sens  ne  rechoit  le  sanlant  des 
choses,  fors  les  choses  présentes,  et  ceste  si  garde  ces  san- 
lans  et  ces  ymagenes,  encore  soit  la  chose  absens.  Et  en 
ce,  a  cheste  au  sens  commun  différence,  ki  mestier  a  de 
la  chose  présente  ;  et  pour  ce  est  ceste  poissance  dite  li 
trésors  des  ymagenes  et  des  fourmes.  Car  les  ymagenes  des 
singulers  sens  rechutes  sunt  en  li ,  retenues  et  gardées. 
Ceste  vertus  est  en  la  devantraine  partie  de  la  cervele ,  si 
comme  aucun  dient  '.  Mais  c'est  après  le  sens  conunun,  et 
cis  lius  est  plus  frois ,  par  le  froidure  de  le  cervele ,  dont 
ele  retient  les  impressions  des  ymagenes  ki  sunt  par  le  sens 
commun  rechuttes. 


CHAPITRE  IX. 

CÎB  capitles  détermine  del  estimative,  c^est  quîderesse. 

Li  vertus  extîmatîve  u  quideresse  est  celé  ki,  des  fourmes 
et  des  ymagenes  par  le  commun  sens  rechutes  et  retenues 
en  Tymagination,  estrait  aucunes  ententions  et  quidances, 
lesqueles  par  le  sens  on  n*a  mie;  ensi  con  li  brebis  a  le 
connissance  de  la  fourme  et  del  ymagene  dou  leu  par  le  sens 
commun ,  et  ceste  ymagene  est  en  l'ymagination  retenue, 
dont  vient  li  vertus  extimative ,  et  estrait  de  ceste  figure 
et  de  ceste  ymagene,  une  entention  et  une  quidance  ke  celé 
chose,  dont  tele  figure  et  ymagene  est,  est  grevaine  à  la 

'  Voir  la  note  finale  du  chap.  précédent. 


D'AMOUR.  201 

brebis,  dont  ele  fuit  par  tele  quidance.  Et  tés  quidiers  li 
vient  de  nature,  ki  goveruée  est  par  l'entendement  connis- 
sant  quel  chose  est  proufitable  u  grevable  ;  et  11  extimative 
a  différence  al  ymaginative.  Car  li  ymaginations  retient 
sans  plus  les  ymagenes  par  le  sens  commun  rechiutes  et  li 
autres  de  ces  ymagenes  estrait  ententions  et  quidances.  Et 
ausi  al  ymagination  seule  ne  s'ensiut  nus  affés  u  affections, 
c*est  ensî  con  désirs  ;  ensi  comme  est  délis,  tristece,  fuirs, 
poursivre  ;  mais  al  estimation  ensiut  tantost  aucune  de  ces 
choses.  Dont  estimations  n*est  mie  sans  plus  comprendans, 
ains  est  ausi  movans,  parce  k*ele  détermine  à  quoi  les 
bestes  movoir  se  dolent  et  quoi  fuir.  Quant  la  beste  se 
muet  à  la  viande,  il  covient  ymagination  estre  en  la  beste  ; 
mais  li  ymaginations  ne  muet  mie,  mes  seulement  comprent. 
Dont  il  covient  avoir  les  bestes  estimative  par  les  affections 
de  laquele  eles  soient  meutes.  Dont  li  propres  offices  de 
ceste  vertu  est  des  ymagenes  et  figures  ymagenées ,  enten- 
tions natureles  estraire,  ensi  k*amour,  haine,  preut,  da- 
mage ,  grevance  u  aidance.  Et  ceste  vertu  met-on  en  la 
première  partie  de  la  moiiemie  chambre  u  dou  lieu  vuit  de 
la  cervele  ^ 


CHAPITRE  X. 


Cis  capitles  détermine  de  fantasie. 


Fantasie  est  une  poissance  ki  conjoint  et  acouple  une 

*  C  est  encore  Topinion  d'Avicenne.  Cfr.  S.  Thomas,  Somme  théoh^ 
s.  1,  p.  2,  q.  Lxxviii,  art.  4,  ooncl.,  et  Spec,  maj.  Vinc.  Buroundi 
{BeUovacensii)j  Nai.  HUU^  1.  xxv,  c.  99. 


■202  LI  ARS 


I 


jmagene  à  une  autre,  et  les  ymagenes  as  eatei\tions  ki  des 
ymagenes  sunt  estraites ,  et  ensi  les  ententioiis  les  uijes  as 
autres.  Ensi  (^uant  on  comprent  aucune  chose  estre  blanche 
et  gran(ïe,  u  quant  on  faint  aucune  diverse  beste,  ensi  cqme 
une  besté  ki  fust  devant  chevaus,  et  enmi  bons,  derière 
lyon;  adont  conjoint-ele  les  ymagenes  avec  les  enteutions. 
Quant  la  brebis  comprent  la  iSgure  dou  leu ,  si  con  celé  ki 
fait  à  fuir,  les  ententions  joint  ensanle,  ensi  que  quant  la 
brebis  comprent  k*à  son  agniel  doit  doner  ses  mameles  et 
ensus  bouter  l'estraigne.  Par  la  fantaâie,  on  .aj^us  gpwt 
connissance  ki  puist  estre  en  ame  sensible  u  sentant.  Par 
ceste  sans  plus  n'a-on  mie  la  connissance  des  choses  pré- 
sentes,  mais  ausi  on  se  pourvoit  contre  che  ki  est  avenir. 
Par  cestui-chi  aucune  testes  si  font  may.sons,  les  autres  se 
pourvoient  de  viandes  pour  lonc  t^ns,  et  par  cesti  cojfUQJst- 
on  ke  ceci  est  sanlant  à  aucune  chose  et  k'une  autre  est 
autre.  Par  cesti  yeons  ke  les  bestes  ellisent  une  chpse 
et  une  autre  fuient,  si  k'il  apert  en  lor  boires  et  en  lor 
mangiers.  Elections  et  refusers  proprement  n'est  mie  en 
i*âme  sensitive,  mais  en  la  raisonable,  si  con  il  aparra  ci- 
après.  Â  élection  proprement  à  parler,  est  péce^saires 
savoirs  et  discrétions ,  ki  sont  œvres  de  raison  et  d'enten- 
dement, et  pour  le  sanlance  ke  li  élections,  ki  est  en  Tame 
sensible  a  à  celi  ki  est  en  la  raison  et  l'entendement ,  se  le 
nomme-on  élection  nient  proprement.  Toute  li  fantasie  œvre 
en  dormant  corne  en  villant;  et  che  ki  sanle  en^  dormant  ke 
les  choses  soient  présentes ,  est  pour .  ce  ke  les  ymagenes 
des  choses  come  en  villant  a  senties ,  se  retornent  aucune 
fie  au  coounun  sens,  ki  les  ym^enes  rechoit,  setonc  ce  ke 
li  chose  dont  li  ymagene  est,  soit  présente.  Ceste  poissance 
sanle  molt  prochaine  à  raison  et  entendement  ;  dont  moût 
de  gens  ont  dit  et  quidiet  k'ele  fust  entendei;nens  :  ke  fi).us 


D'XMÔXJR.  203 

est.  Qùaht  ceste  'est  conjointe  à  raison  u  entendemens ,  si 
k*én  Totifflè,  elle  jprent  dontle  manière  de  faire  et  d'ovrer 
dèl  'èntëndemèiit  et  de  le  ràiison  ;  et  pour  ce  ke  raisons  se 
diVéï^efie  et  mue  sëldnè  le  diverseté  des  dhôses^,  desqùeles 
li  raisons 'est,  si  se  mutcfpîieàt 'durement  ens  hs  gens  lès 
OBvi*ës  de  fàfkhta^e.  Et  là  ù  li  fantasie  n'est  avec  raison, 
ensî  k'eto  fe  15èsf(ës;  là  elè  est  goveme'è  setonc  le  movement 
de  Tiatttre.  Et^ource  kè  nature  est,  en  une  manière,  ens 
êfs  chose  d'une  espesàe,  si  (fevrè  li  concèplions  de  la  fantasie 
en  uie  iaainète,  et  de  ce  vîèHt  ke  toutes  les  arondes  font 
lor  ^t 'ëh.  uh'e  mkni^% ,  et  auVes  bestes  eu  sanlaint  cas 
œyrent  selonc  lor  naturel  engin.  De  ces  vertus  dient  aucun 
k*ens  es  bestes  eles  sunt  plus  meutes  et  par  nature  ouvrées, 
k*eles  ne  oeuvrent  u  muevent,  et  ens  es  gens  eles  œvrent  et 
mue  vent  plus  k'eles  ne  soient  metites  ou  ouvrées.  Et  li  rai- 
sons ,  si  est  pour  ce  ke  les  bestes  sunt  meutes  selonc  le 
movement  et  l'enpingement  del  appétit  naturel ,  et  li  move- 
mens  des  gens  ai  sont  selonc  Te  governemént  de  raison.  Et 
devons  savoir  ke  les  bestes  plus  tost  perchoivent  le  muance 
dou  ciel  et  dou  tens,  ke  ne  font  les  gens^  si  ke  nous  véons 
de  la  fourmis ,  ke  quant  ele  assanle  le  blet  pour  sa  noure- 
tare ,  k'il  ne  pluet  mie  volentiers  devens  trois  jours  u  ne 
fait  laix  tens  ;  et  li  cok  si  mue  son  chant,  selonc  le  diver- 
sitet  dél  tens.  Et  li  raisons  pour  coi,  si  est  pour  ce  ke  les 
gens  sont  trop  ensongniet  entour  lor  conceptions  et  lor 
affaires ,  si  k'il  nient  ne  perçoivent  ces  movemens ,  si  con 
les  bestes  font  et  ke  de  ce  ne  sont  mie  ensonniiet,  ne  selonc 
lor  conceptions  n'uevrent  mie,  mais  selonc  le  movement  et 
Tempoindre  de  nature.  Sovent  enpêche  ceste  vertus  l'enten- 
dement, parce  k'ele  ensonnie  trop  l'ame  en  conj  oindre  et 
deviser  les  ymages,  ne  mie  sans  plus  cèles  ki  prises  sunt  et 
retenues  par  le  sens,  mais  aussi  k'en  fàignanf  noveles,  dnsi 


204  LI  ARS 

que  quant  ele  faint  un  mont  d'or  u  fait  castiaus  en  Espaigne, 
et  méement  Tentendement  enpêche ,  quant  aucune  chose 
des  cëlestiaus  et  des  divines  H  est  enprientet;  et  c'est  pour 
ce  ke  les  conceptions  del  entendement  le  plus  soyent  ne 
sont  mie  sanlans  as  ymagenes  et  as  fictions  de  le  fantasie. 
Le  fantasie  si  met-on  en  la  moiienne  des  chambres  de  la 
cervele ,  si  comme  on  centre  entre  l'ymagination  et  le  mé- 
more.  Car  le  fantasie  se  convertist  sus  les  fourmes  et  sus 
les  ymagenes  ke  li  ymaginative  rechoit  du  sens,  et  sus  les 
ententions  ke  la  mëmore  garde  :  et  ces  ymagenes  et  ces 
ententions  est  devise  et  conjoint  ensanle ,  si  con  dit  est. 


CHAPITRE  XI. 


Cis  capitles  détermine  de  mémore. 

Mémoire  si  est  une  viertus  ki  est  aumaire  *  et  garde  des 
choses  passées.  Car  ele  garde  les  fourmes  et  les  ymages  ki 
en  Tymagination  sunt  recoilloites  et  aussi  les  ententions, 
ki  par  le  vertu  extimative  de  fourmes  et  ymages  des  choses 
senties  sunt  estraites.  Li  ame  par  mëmore ,  par  les  choses 
sensibles  raoiienes,  revient  sour  les  choses  sensibles  ki  sunt 
hors  de  li  ;  dont  il  covient,  devant  le  mémore,  deus  œvres 
avoir  :  dont  li  une  est  tele  ke  checi  dont  li  mëmore  doit 
estre,  avoit  devant  rechiut,  et  ceste  œvre  si  est  dou  com- 
mun sens  :  l'autre  si  est  ke  ce  a  este  gardé  en  nous  ;  laque) 

*  Var  :  Armaires.  (Ma  Croy.) 


D'AMOUR.  205 

chose  est  faite  par  Tymagination  :  il  covient  devant  le 
mëmore  aasi  ke  11  yertus  œvre,  ki  die  des  figures  des  choses 
l'entention  et  des  choses  singulères.  En  cou  a  ymaginations 
à  mémore  différence,  k*ele  garde  les  ymagenes  et  espessés 
des  choses ,  et  mémoire  garde  et  retient  les  ententions  de 
ces  espesces. 


CHAPITRE  XII. 


CÏB  capitles  met  diffërenoe  entre  mëmore  et  rëminiscenoe,  c'est 

resovenance. 


Savoir  devons  ke  mémoire  et  réminiscence  u  resovenance 
ont  différence  ;  car  mémoire  discrètement  et  distinctement 
sur  les  choses  revient ,  en  mellant ,  et  en  joignant  distinc- 
téement  les  ymages  avec  les  ententions.  Mais  réminiscence 
u  recordance,  si  est  movemens  ausi  con  d'une  chose  perdue 
et  oubliée ,  ouquel  on  fait  collation  dou  lieu ,  dou  tans ,  des 
manières  et  des  autres  circonstances.  Ensi  ke  se  je  voloie 
savoir  ù  je  fui  antan  à  Paskes,  et  je  pensaisse  et  avisaisse 
tantost  le  lieu,  ce  seroit  mémore.  Mais  s'un  pau  Tavoie  en 
oublit  si  ke  tost  je  ne  peûsse  sus  revenir  et  je  m* avisaisse 
et  eusse  mémore  ù  je  fui  au  quaremiel  et  puis  en  mi-qua- 
resme,  ne  ke  je  fis ,  et  puis  à  la  Paske-florie ,  et  ensi  par 
tel  enqueste  j'eusse  connissance  ù  je  fui  à  Paskes,  ce  seroit 
réminiscence  u  recordance.  Dont  réminiscence  n'est  mie 
movemens  rieulés  :  car  par  moût  de  divers  principes  et 
mémoires  vient-on  en  la  connissance  de  la  chose  recordée. 
Encore  a  mémore  à  réminiscence  différence,  car  moust  de 


806  LI  ARS 

bestes  ont  mémore ,  mais  Im  gma  «am  'plas  'Oht  l*éziîhii8- 
eenoe  ;  ottt  c'^st  une  «nqneate  ki  ii*6rt  nrie  «ms  ^^rdmttM 
de  mîson  se  de  dëUbëratioii,  par  laquele  on  cfrééHè  4es 
cheeae  de  devant  i  oeles  ki  après  s^^oisivent.  S*^ti(5ttnB  Vièat 
recorder  les  choses  k'i  n'a  mie  par  seiu^  m&ift  par  entende- 
ment les  a  comprises  et  conneûtes ,  ce  ne  fenr-M  ixSè  par 
mémore  ;  car  mémore  ne  regarde  mie  ces  choses ,  mais  li 
enteudemens  se  convertist  sur  les  choses  k'il  a  en  Ini ,  et 
ces  choses  met  à  fait  et  œvre  présent,  ki  devant  estoit  en 
abit.  Gis  abis  si  est  en  rèntendèmént  possible,  dont  on 
parra  ci-après ,  ki  est  li  liens  des  espesses  universeles ,  de 
quoi  les  choses  universeles  premiers  spécalées,  demeurent 
en  tel  entendement,  si  corne  ou  lieu  de  lor  génération  ;  mais 
encore  quant  en  présent  n'a  point  de  ces  choses  ne  le  con- 
sidérison.  Gis  entendemens  possible  à  ces  espesses  k'il  a  en 
l«î^  quant  il  vient,  se  convertist^  «t  quant  il  vient  ai  «^an 
roste  0  de|>art.  Oeete  vertu  de  mémore  neiron  en  là  dér- 
reine  partie  de  la  cervele ,  liquex  iieud  est  ses  par  lea  tiers 
mottvans  ki  de  là  liaissent. 


CHAPITRE  XIÎL 

Ois  capitleB  détermine  de  le  partie  movant  '. 

La  vertus  sensible  movans  aucune  fie  muet  spirituel- 
menc ,   aucune    fie   corpordèment  :  selonc  la  prétaiière 

*  Pour  ce  chapitre  et  les  prëcëdents,  cfr.  S.  Thomas,  Somme  tkéoL^ 
8.  1,  p.  2,  q.  XXIII,  art.  3-4.  Spec.  maj.  Vinc.  Burg  {Sellât.)  Nat. 
ffist.,  1.  xxT,  c.  100-104. 


m^lfiîëre  e^  .^peMe  Vi^rtus  appétitiye  u  afqpetks ,  et  «eeste 
est  devisée  .ep  )e  idéflipaat  et  l^.coQirouiAwty  u  en  le  ood- 
cupûç€ible  ,et  le  irascible.  lii  déeirans  8i  reg^otie  ;le  bien  u 
le  mal  ahsoillueiAe&t ,  c'est  eimplement  ;  li  couneefaant  n  li 
jira9cible»  s;i  regarde  Je  bien  «i  le  inal  sur  mcoûère  d'ancwe 
Jbkautece  9  4  1^^  1^^  affections  ki  regandeiit  le  biau  «fasotee^ 
xnent.d^^itant,  ^lanc  le  acfns  u  le  jnal  coiktratre,  «u»t .en  le 
désirant  ;  et  qales  ^i  re^ardenît  le  bien  ja  le  mal  sour  «la-^ 
mèrç  d'aucune  haoteoe  sunft  en  ie  courouohant  u  ÂrasàRHe. 
Cfi}^  )ci  x^egii^ident  le  bien  absoliiement  sunt  trois  :  Tune 
efi  amours,  ki  .enporte  aucme  feonaalîuraieté  del  appétit  au 
b^  Ifff^t  ;  h  i^eoonde  est  4ësirs,  ki  enporéa  le  moYenMi 
àfil  appéiijt  eu  bjen  mn^\  ila  tience  isst  déleotatÎMs  ki 
epiporte  |e  v^jé»  Aéi  «ppetjt  en  bim  aiaet.  St  à  ees  trois 
H  Tfig^fà^nt  le  bien ,  ^nt  trois  contraires  ki  regardent  le 
iff^  ;  à  9nkO]Bur  e^t  hws^  coçtraira ,  à  désir  faite,  à  daleeta* 
tion  tristeoe.  Celés  ki  reg»krdent  le  bim  u  le  mal  sor  manière 
d'aucun  hauteur  su^t  cink  ki  pertinent  à  le  coiurchant.  Il  i 
sont  paour^  et  bardemens ,  en  regart  de  mal  ;  eepéranee  et 
d|3sespérance,  m  regart  ie  bien  ;  et  U  obinkimé  est  ire,  ki 
point  n*a  de  cpptr^e.  Et  les  affections  devant  nommées, 
ki  sunt  ^  le  désirant,  contienmt  aucunes  autres,  si  con 
joie  u  tristece.  Un^  autre  vertus  est,  ki  sensualités  est  ape- 
lée ,  et  ceste  toujours ,  en  bestes  et  en  gens ,  désire  les 
délis  4u  cors  et  l^s  choses  grevables  fuit.  Et  en  ce  arcUe  a 
la  désirant  différence  et  à  la  couroucbant«  Cas  ces  deus 
tottsjours  ne  désirent  me  les  déUs  dou  cors  ;  car  ancunes 
fies  soqt  par  raison  rieulées ,  si  con  ci-après  aparra,  quant 
^ous  parlerons  des  vertus  moraus,  si  con  nos  véons  en 
atemprançe,  ki  ^st  en  la  désirant,  et  an  force,  ki  est  en  le 
courchant,  là  u  tousjotu^s  ne  désire-on  mie  le  délit  doa 
cors.  Seh>Bc  çou.  ke  la  vertus  sensible  muet  corperéement. 


208  LI  ARS 

si  est  ele  devisëe  en  vertu  naturele  vivant  et  bestial.  Li  pre- 
mière a  son  propre  siëge  ou  âe ,  encor  soit  li  cuers  li  pre- 
miers comencemens  ;  li  seconde  ou  cuer  ;  la  tierce  en  la 
teste,  encor  soit  li  cuers  li  premiers  commencemens.  La 
vertus  naturele  si  est  mouvans  les  humeurs ,  li  vivans  le 
pous,  li  bestiaus  les  membres.  Or  diston  ke  li  vertus  natu- 
rele est  la  matère  des  humeurs  par  les  vaines  moiienes,  là 
ù  li  sans  est,  et  les  vaines  là  ù  li  pous  sunt  ens,  ki  s'enra- 
cinent ou  fie  selonc  Oaliien ,  et  selonc  Âristotle  ou  cuer. 
Et  c'est  pour  Tespir  naturel  ki  est  ou  cuer.  Espirs  natures 
est  une  substance  soutis  de  nature  d'air»  ens  ou  cuer  par 
caurre  engenrëe;  ceste  le  sanc  as  membres  singulers 
envoiie,  dont  li  cors  virist.  Li  vertus  vivans  muet  le  pous 
par  les  artères  moiienes,  c'est-à-dire  les  vaines  ki  l'espir 
portent,  ki  ou  cuer  sont  enrachinées.  Li  espirs  vivans  est 
une  substance  avec  le  naturel ,  mais  diffërence  ont  selonc 
lor  vertus.  Geste  s'estent  et  espart  par  les  artères  ens  es 
membres  dou  cors,  vivifiant  le  cors,  si  comme  estrumens. 
Li  vertus  bestiaus  est  mouvans  les  membres  par  les  ners 
moiiens,  ki  sunt  enrachinet  en  la  teste ,  et  ce  vient  par 
l'espir  bestial.  Or  est  li  espirs  bestiaus  uns  meismes  avec 
le  naturel  et  le  vivant  ;  mais  adont  le  dist-on  bestial  quant 
il  vient  dusques  à  la  cervelle.  Cil  espir  sont  plus  soutil  et 
par  les  ners,  as  estrumens  par  lesqués  on  sent,  sunt  adre- 
ciet  ;  par  coi  li  sens  et  li  movemens  soit  engenrës  ou  cors 
de  le  beste.  Savoir  devons  ke  quant  les  vertus  bestiaus 
engrangent  par  durement  ouvrer,  ke  les  natureles  amen- 
rissent,  dont  nous  veons  ens  es  gens  ke  grant  estude  et  de 
grandes  pensées,  ke  les  vertus  nourissans,  engenrans  et 
engrangans ,  mains  œvrent.  Dont  il  apert  ke  li  dësirier  de 
la  char  par  estude  est  doutés;  dont  uns  sages  dist  :  €  Âmes 
Testude  des  letres,  et  les  visces  de  la  char  n'amerées  mie.  » 


D*AMOUR.  209 


Et  ausi  quant  les  vertus  bestiaus  sont  amenries  et  les 
natureles  engrangent ,  si  con  il  apert  ou  dormir ,  ki  est  li 
repos  des  vertus  bestiaus,*  k'adont  engrangent  les  natures. 


CHAPITRE  XIV. 

Cis  capitles  met  une  dmeion. 

Trois  choses  sunt  en  Tame,  poissance,  habis  et  passions. 
Les  poissances  sunt  ennées  ;  li  abit  sont  aquis  et  de  Diu 
envoiiet;  les  passions  ennées  u  ensi  k'en  faites.  Li  habit 
sunt  aquis,  si  comme  il  apert  et  aparra  ci-aprës  ens  es 
sciences  et  virtus  moraus;  car  par  sovent  estudiier,  on 
aqniert  les  sciences  et  par  sovent  bien  ovrer  devienent 
bonnes  les  gens.  Abit  aussi  sunt  aucune  âe ,  ne  mie  par 
aquest,  mais  il  sunt  si  con  donne,  con  fu  li  science  Sale- 
mon  et  li  juners  saint  Nicholai,  k'il  âst  en  son  berch  ^  :  et 
teus  habis  est  aussi  con  bonne  fortune,  et  ke  cascuns  a  de 
sa  naissence,  k'à  bien  faire  se  met.  Car  ennée  nos  est 
covoitise  de  bien  et  devoir  ;  et  tel  abit  ne  sont  mie  engenret 
par  œvres,  mais  il  engenrent  œvres.  Li  abit  aquis  sunt 
aquis  par  les  œvres,  et  tel  con  sunt  li  abit,  sunt  les  œvres 
ki  après  d'iaus  vienent,  si  con  il  aparra  plus  plainement 
ci-après.  Les  passions  ennëes  dist-on  pour  tant  c*on  a 

*  Var  :  bercnel.  (Ms.  Croy.) 

«  Nam  cum  lacté  matrîs  aleretur,  coepit  bino  ia  hebdomada, 
die  quarta  et  seztaferia,  semel  bibere  mammaa  et  hac  vice  eontentus, 
tota  die  aie  permanebat.  i  [Spec.  Ataj,  Vinc.  Btjkg.  iBellov,)^  t.  IV, 
l.xm,  c.  67  (Sp.  Sùtar.).] 


2*0  UAté' 

legiëre  dîsposHfon  et  c'en- est  bien  apareilHet'à  eleâ";  et 
enfaites  diftlN)n  ^  pbiir  ce  k'eles  su&t  par  choses  de  dehors. 
Oar  on  dist  paMioM  lè'  rééëptfen  dès'  choses  'dé  dehors,  par 
lesqueles  on  est  meut  à  eles  ataindre.  Passion  aussi  prent- 
on  pour  les  affections,  si  corne  par  cremir,  doloir,  espoir 
et  joie. 


CHAPITRE  ^OCVl 


Cis  cajSrtles  devisé  Vame  raisonnable. 


Op  disons  ^  dé  la 'péisôaôce'ded  aine  ""ràfeoniiâblei,  ki  eàï 
devisée  en  deus;  car  Irunë'teÉt  eiteAdans  -et  li  autre  Vdel- 
lan»,  -c'^st  Côte  »  par  •  lequele-  oh'viefeît.*  Birtëiidanè/  est  dîte 
quant 'elecomprefit  et  eritetit;  vdèUans  quairt'efé  vient  iet 
est  niottTans.'De  -cesttf'  aâië  stnt  adcuiiés  oevriés  ki  siïnt 
sevrëès  du  cors,  selonc  lesqueles 'ramfe  n'use  nrie  propre- 
ment du  cors  et  principaMmefftty  si  coh  vôîoîrs,-  enteridréô*;* 
maie  «te  use  de  ce-doht'ïi  cors'usfe,  si  côn  de  la  fantasie;' 
laquaHe^s'a  en  ^  tel  maniëfe  al  entendement  con  li  couleurs 
au  Tôir.  Car  ensi  con  li  iBOulèûirs''  est  ^môiîens  à  cou  c'on 
voie V  ensi  est  li  fantasie  "môïénne  à  entendre.  Aucunes 
vertus- siint  kr  du  cors Tne  fùeent  éstH5't)àrties,'ne  selonc 
lor  eseenoes;  ne- seloiic- lor  œvr^ ;  si' con  H  virissans  etJ'li 
sentans  ens  es  bestes.  Mais  ens  es  gens  sunt  sevrées,  tant 
k'à  lor  essence  ;  car  ces  deus  avec  l'entendement  ne  sunt 
c'une  ame,  selonc  lor  substance,  encore  soient*^e  trois 
poissances.  Et  encore  sorent^eles '^ens  es  gens*,  selonc  lor 
substance  sevrées,  se  ne  puet  li  ame  œ^i'ès  ouvt^r  hôrs(  du 


D^AIiûUR.  2tl 

cors.  CeftclMiB,. c'est  li  virissans  etiUsentans,'  vont  à  ment 

ayae  le  cors,  et  selonc  substaînce  et'œrre  ;  mais  li  entende* 

TQsm  encore  le^carsioorron^  remaint <»  car  il  est' nient 

mocteas.  Li  ame  rai8<»inable>a  aucunes  icomnramerf^ois-' 

sanae&  avec  lesibefites,  si  cou  leseMualitet»  lee^sens  parti- 

culersy  le.sens  cinnurnuy  ymagymatioB,*  extimation^  mémoire  : 

aucunes  a  li  hone»  nient'comiDiiiieev  si  <»n  raison,  entende^ 

mentietivoloiv.  AiieuMsamsi^  adont  àvee  autres  choses 

semeltey  si con^e.est^li mrtusnatQpelé,  liyivanset li bés- 

tious.  Bt  parche  ke  dit  est,  poons  veïr  ke*  Tame  raise» 

nable  a  :teatea  i  les  i  poissances  d^L  aine  viiissant  et  d^  *  la 

seojkant;  ne  mie  sekme  ce  k'ele  est  raisonnable;  car  selonc 

ce«elaajoDfite^etttenâement>et  volonté.  Et 'c'est  Y^e  c'en  dist 

ke  Je&.gens^de  tootes.  créatures  ont  aucune  -chose  ;  car  les 

g603  ontestpeâComuMin^avec  lesi pierres,  vivre 09 vie avee 

le» arbres,'  sentur  avec  lés  bestes^'  entendre  avec  lés  angelés. 

Tout  çoa«k^  vertu  tu  voleté  apevtient,  ke  nature  desous-^ 

tnaiuea^  li^soveraine  ra>et  plus  parfaitement;- et  çou  ke  li 

deowstrakte  puet^  et  li  deseuraine^et  plus  parfaitement/ 

Dont  îl  sanler  k^  les  virtus^  selonc  lësçueles  les  gens  ont 

as-  blestes-  sanlânoe  et-  compaigme,-  ne  soient  mie  d'une 

esp^ssd-enS'èd'genS'eiens  es  bestes  mues.  Qtratre"diffë^ 

rMees  prend<Ai$  -en  la  vertu  entendabie  :  l'une  si  éstprise 

sekmc  la  diffëtt^nce  de  nature,  et  ensi  est  de'^isés  li'enten^' 

démens  en  l'ovant  et  ou  «loufrantu  passible  ;  la  seconde, 

sdone  Ja  diversité  des  choses  ki  mwevent  :  et  ^enei.  es^il 

de^ieé  4)u spéculatif  etpra^k  Ucovrant;  la  tiepce,'Seione  le 

diversitet  de»'la  dignité^  et  ensi  est^il  devîset  >selonc.  raiso» 

souvraiifeet dedoustraine-^ la  quarte,  est'prise selonc co'ke 

*  Vsr  :  A  avec  autres  ehoÈ$s  m$Uéies;  cette  variante  est  postérieure 
à  réeritore-fnemière-  da  «lani-Croy.  • 


212  LI  ARS 

li  entendemens  est  compares  à  fait  u  levre  présente,  et  ensi 
est-il  deviset  en  habit  et  fait  présent.  En  fait  présent,  dist- 
on,  quant  il  se  convertist  à  la  chose  entendable,  et  il  l'entent 
en  fait  présent.  En  habit,  dist-on,  quant  en  fait  présent  il 
n'entent  mie,  mes  entendre  puet  quant  il  vient.  Or,  devons 
savoir  ke  li  entendement  proprement  si  est  des  choses  uni- 
verseles  ;  et  se  les  particulères  entent,  si  es-se  selonc  ce  ke 
celé  cose  singulëre   est  desous  Tuniversele  contenue,  u 
selonc  che  ke  celé  sanlance  de  le  chose  singulëre  est  si  con 
universele.  Or,  devons  savoir  ke  li  entendemens  ouvrans, 
estrait  les  espesses  u  ymages  ki  sunt  en  la  fantasie,  et  les 
dénué  des  conditions  matérieles  ;  si  ke  sens  eles  les  ymages 
u  les  espesses  entent  et  par  sen  illuminement  universeles 
les  fait  et  les  met  en  l'entendement  passible  u  souffrant. 
Car  tout  ausi  k'au  veïr  corporel  est  nécessaire  lumière,  ki 
estrait  de  cors  colorés  les  ententions  et  sanlances  de  cou- 
leurs, et  les  met  en  l'air,  ne  mie  selonc  lor  essence,  mais 
selonc  lor  sanlances  ;  ensi  li  entendemens  ouvrans ,  ki 
lumière  est  del  ame ,  met  les   espesses  et  les  ymages 
estraites  de  le  fantasie,  en  l'entendement  possible,  ne  mie 
selonc  ce  k'eles  sunt,  mais  selonc  lor  ententions.  L'enten- 
dement possible  dist-on  celui  ki ,  ces  ententions  ensi  par 
l'entendement  ouvrant  estraites,  rechevoir  puet,  ne  encor 
ne  les  a  rechiutes  ;  et  en  exemple  met- on  une  taule  nue, 
en  lequele  riens  n'a  point,  et  si  i  pue^OTl  poindre  çou  c'en 
vient  ;  quant  li  entendemens  possibles  a  rechiut  ces  espesses, 
s'est-il  entendemens  en  abit,  et  quant  il  les  rechoit,  s*est-il 
en  fait  présent.  Et  comment  ces  espesses  demeurent  ne 
comment  par  réminiscence  u  resovenance  on  revient  sour 
eles,  a  estet  dit  là  ù  on  parla  de  mémore  et  de  réminis- 
cence. Savoir  devons  ke  li  entendemens  ne  se  puet  en  fait 
présent  k'à  une  seule  chose,  u  selonc  ce  k'ele  est  une,  con- 


D'AMOUR,  213 

vertir  ne  entendre;  dont  il  apert  ke  s'en  œvre  deuaœvres, 
ki  sanlancent  estre  d'entendement  en  un  tens,  ii  uns  san- 
pins  iert  d'entendement ,  et  li  autres  de  mémoire  ;  ensi  ke 
s'aukuns  entent  ce  c'en  li  dist,  entrues  k*ii  dist  ses  heures, 
Ii  premiers  est  d'entendement,  li  secons  de  mémore.  Chil 
entendement,  c'est  li  ouvrans  et  li  passibles  u  soufrans,  ont 
différence  ;  ensi  con  lumière  et  ce  k'est  enlundné  ;  et  ensi 
con  che  k'est  parfait  et  che  ke  parfait  puet  estre  ;  et  ensi 
con  ce  ki  tout  puet  faire,  si  con  li  ouvrans,  et  che  ki  tôt 
puet  soufrir ,  si  con  li  soufrans  u  passible  ^ . 


CHAPITRE  XVI. 

Cis  capitles  détermine  del  entendement  spéculatif  et  pratik. 

Or  s*ensiut  à  parler  del  entendement  spéculatif  et  pratik, 
c'est  ouvrans  ;  et  ont  cil  difiërence  ;  car  li  spéculatif  si  con- 
noîst  voir  selonc  raison  de  voir  et  li  pratikes  connoist  voir, 
selonc  le  raison  de  bien.  Encor  ont-il  différence  ;  car  li  fins 
del  spéflttlatif  est  voirs  et  li  fins  de  pratik  est  œvre,  et  ossi 
par  l'espéculatif  droiturièrement  entendons,  par  le  pratike 
droituriërement  ouvrons.  Raisons  est  dite  li  entendemens, 
quant  il  juge  aucune  chose  à  estre  bonne  u  malvaise  et  là 
demeure;  dont  est-ele  apelée  pensans,  et  se  ele  va  outre 
et  juge  par  coi  c'est  bon  à  faire,  si  est-el  movans;  s'ele 
passe  encore  plus  avant  et  ne  juge  mie  sans  plus  ke  cou  est 

*  Pour  ce  chapitre  et  le  suivant,  cfr.  S.  Thomas,  Somme  théoLy 
l'^p.,  qq.  LXXY,  Lxxix,  art.  11,  et  lxxxiv,  art.  3,  4. 

LI  AB8  ft*AIIOim.  —  I.  14 


214  Li  ARd 

bon  c'on  le  fâod,  mais  ce  désire ,  ensi  os-se  voloirs  delivrêd, 
quant  li  entendemens  a  oocune  chose  comprise  si  con 
bonnes,  dont  vient  valentës  kl  est  une  meisme  substance 
avec  l'entendement,  encore  soieut-ee  divises  poissanees 
ki  commande  as  vertus,  ki  sont  donj<nntes  as  estrumens, 
ensi  k'à  le  veûwe  de  veïr«  al  oiie  d'oiir,  et  ensi  des  autres. 
Mais  sur  virtu  virissant  n'a-ele  nul  commandement»  car  ele 
œvre  par  nature.  Voletités  est  devisëe  en  volento  naturele 
et  volonté  par  délibération.  Geste  naturele  est  teleke  tous- 
jours  tent  es  choses  divines  et  sovraines,  tousjours  moVans 
à  bien  par  nature  et  fuïant  le  mal  ;  et  selonc  cestî  n'est 
point  d'erreurs ,  ne  ne  pèche-on  point  ;  si  ke  toutes  gens 
désirent  Dieu  et  estre  conjoint  à  lui.  Volontés  délivrée  u 
par  délibération ,  par  raison  est  adrechie  ;  ensi  que  se  bon 
est  che  faire  u  non.  Volontés  proprement  est  ens  es  choses 
ki  ont  raison,  largement  à  prendre;  ens  es  bestes,  nient 
proprement,  mais  par  sanlant;  ens  es  gens,  proprement 
es-se  volontés  ;  en  es  bestes  désirs  ;  ens  es  choses  vîrissans 
es-se  proprement  appétis.  Entre  les  poissanees,  volontés 
par  délibération  si  est  plus,  délivrée  et  plus  franke  ;  car  les 
virtus  virissans  et  santans  par  les  muances  des  estrumens 
ens  es  quès  et  par  lesqués  eles  œvrent,  sunt  muées.  Ele  est 
nient  constrainte  par  le  chose  qui  le  muet^  c'est  biens;  se 
ce  n'est  li  biens  sovrains^  si  con  Dieus  u  boneurtés ,  si  corn 
est  li  entendemens  par  voir^  et  li  raison  si  est  :  car  desous 
le  primerain  bien^  c'est  Dieus,  n'est  nule  chose,  tant  soit 
bonne,  ki  n'ait  en  li  aucune  défaillance,  en  aucune  manière; 
dont  eles  défaillent  d'iestre  très-bonnes;  mais  bien  sunt 
aucunes  choses  si  vraies,  ke  riens  n'ont  de  défaute  de  voir, 
ensi  come  en  ceste  parole  :  «  Ke  cascuns  tous  est  plus 
grans  ke  se  partie.  »  Bt  à  col  voir  est  constrains  li  enten- 
demens de  assehtir  ;  mais  li  volontés  à  nul  bien  créet  n'est 


D'AMOUR.  215 

constrainte  de  assentir,  pour  cou  que  toute  chose  créé  a 
défaute  :  car  souvrainement  n'est  mie  bonne  et  défaute  de 
bien  si  sanle  en  aucune  manière  maus.  Dont  on  puet  avoir 
de  ces  choses  diverses  connissances  et  selonc  ce  à  eles 
divers  voloirs.  Savoir  ausi  devons  k'en  autre  manière  con- 
noist  Diex ,  et  en  autre  manière  li  angele ,  et  en  autre  les 
gens.  Dieux  connoist  les  choses  par  lui-meismes,  en  lui 
connissant  ;  li  angeles  connoissent  les  choses  par  les  espesses 
u  les  ymages,  ki  sont  avec  aus  créées;  lesquès  sont  les 
sanlances  des  choses  :  mais  li  entendemens  des  gens  con- 
noist les  choses  par  les  espesses  estraites  des  particulères 
choses  u  singulères,  conneûtes  par  les  premiers  sens. 


LI  SECONS  LIVRES  DE  U  SECONDE  PARTIE. 


CHAPITRE  P'. 

Ci  revient- on  an  propos  des  virtus  moraus  *. 

Or,  revenons  à  no  propos  et  de  ces  virtus,  dont  en  gêne- 
rai parlet  avons,  prendons  tant  k'à  no  propos  or  en  affiert. 
Premiers,  si  disons  k'nne  vertus  est  es  gens,  ki  est  simple- 
ment nient  raisonable ,  si  oon  li  vertus  selonc  lequele  les 
gens  ont  sanlance  as  choses  ki  ont  vie  et  vertu  de  croistre 
et  d'engrangier,  si  con  bestes  et  arbres,  et  as  choses  ki  ont 
vertu  de  sentir;  et  cestes  vertus  sunt  dites  virissans  u 
végétatives ,  et  sensitives ,  et  nient  raisonables  ;  et  selonc 
ceste  n*ont  point  les  gens  de  différence  as  mues  bestes, 
pour  cou  k'ele  n'est  mie  née  à  obéir  à  raison  ne  n'obéissent. 
Une  autre  est  simplement  raisonable  et  c'est  li  entende- 


*  Cfr.  S.  Thomas,  Somme  tkéol.^  I*  s.,  2"  p.,  qq.  li,  lxv,  lxvi,  lxviii, 
Lxxm  ;  2«  s.,  2*  p.,  qq.  cxxix,  cxxxiv,  clii,  clxxi  et  3*  p.  q.  lxxxv. 


218  LI  ARS 

menls  de  raison,  ki  en  li  a  raison  et  entendement  de  raison. 
Une  autre  virtus  est,  ki  mie  n'est  raisonable  simplement, 
mais  raisonable  est  par  participation ,  c'est-à-dire  k'ele  est 
en  aucune  manière  à  raison  parçonnière;  pour  ce  k'ele  est 
née  à  obëir  à  celi  ki  simplement  est  raisonable  ;  et  ceste 
virtus  est  apelée  appëtis  sensibles ,  obéissables  à  raison, 
c'est  k'il  puet  et  doit  obëir  al  entendement  et  à  raison.  Et 
ceste  vertus  n'est  en  nule  chose  fors  ens  es  gens  ;  et  selonc 
tele  vertu  nos  avons  difiërence  as  mues  bestes  cui  appétit 
sensibles  ne  sunt  mie  ordené  de  raison,  ne  à  ce  ne  sunt 
able  ne  net.  Et  selonc  l'entendement  nous  sommes  sanlaiis 
as  angeles ,  et  al  y  mage  Diu  et  à  sanlance.  Et  selonc  le 
vertu  raisonable  simplement  sunt  diverses  manières  de 
vertut  particulëres,  si  con  sapience,  entendemens  des  pri- 
merains  principes  et  prudence  ;  selonc  le  vertu  ki  n'est  mie 
raisonable  simplement,  mais  par  ce  k'ele  est  parchonière, 
pour  ce  k'ele  est  née  à  obéir  à  raison  ;lequele  raison  déprie 
à  cou  k'ele  obéisse  à  li;  laquele  se  a  par  sanlaiit  al  entende- 
ment, ensi  con  li  enfes  a  à  son  père ,  k'il  quant  petis  est, 
ne  raison  ni  conuissance  n'est  encore  en  lui  plainement, 
obdist  as  coznmandemens  sob  père,  et  faire  le  doit  et  aucune 
fie  non.  Selonc  ceste  vertu  est  li  moraus  virtus,  selonc 
lequele  les  gens  sunt  bUtsmet  u  loet  et  tenut  pour  boa  u 
pour  malvais,  ensi  con  est  largece,  atemprance,  justice. 
Car  quant  nos  parlons  de  meurs  et  de  ces  vertus,  nous 
loons  les  gens  pour  cou  Jt'il  sunt  juste ,  u  large  u  il  ont 
autres  virtus ,  lesqueles  sunt  selonc  celé  partie  del  ame  ki 
à  raieon  est  obëissans. 


r 


D'AMOUR,  219 


CHAPITRE  II. 


eu  capitles  devi«a  les  vep^s  mopaus  finir»  celés  ki  «ust  en 

rentendejneot  *. 


Dit  ke  les  vertus  propres  des  gens  sunt  en  deus  manières. 
Tune  kî  est  dei  entendement  ki  raison  a  en  li  et  l'entent, 
le  plus  sovent  celé  vertus  a  engrangement  et  naissence  par 
doctrine  et  par  aprésure;  l'autre,  ki  est  selonc  Tappëtit 
sensible  obéissant  à  raison,  laquele  moraus  est  apelée,  est 
faite  par  meurs  et  par  usage.  Et  ceste  virtus  est  apelëe 
virtus  moraus ,  pour  ce  k*ele  est  pau  sovent  ens  es  gens, 
de  ci  adont  k'il  sont  meur  et  vîelh  ;  et  pour  ce  ausi  comme 
uns  fruis  vient  à  perfection,  premiers  li  arbres  prent 
s'umeur  de  le  tiere,  et  puis  giete  un  bouton,  et  puis  fleur, 
et  après  se  forme  en  fruit,  et  puis  meurist,  et  ensi  li  uns 
croist  après  l'autre,  tant  ke  il  vient  à  droite  perfection; 
ensi  ceste  virtus,  l'une  œvre  ouvrée  après  l'autre,  tant 
croist  k'ele  vient  à  meurison  et  meurist ,  et  est  faite  par- 
faite ;  et  par  ce  ausi  k'en  ceste  virtu  covient  demorance  u 
demorer  longuement,  ains  c'on  l'ait,  si  est-ele  dite  moraus, 
pour  le  demorer  c'on  i  fait.  Et  par  ce  apert  ke  ceste  moraus 
virtus  n'est  mie  en  nous  par  nature ,  car  nule  chose  acous- 
tumance  n'a  encontre  se  viertu  et  s'œvre  naturele;  ensi 
comme  une  piere  ki  doit  descendre,  jamais  n'acoustumeroit 
de  monter  en  haut,  ne  ki  cent  mile  fois  le  meteroit  deseure  ; 
ne  li  feus  ausi  bas  ;  ne  nule  cose  ansi  cui  nature  est  ennëe 

*  Ocbaintiw  est  U  traduction  d'AKiBTOTB,  Mtr,  àNieon,^  II,  i. 


220  LI  ARS 

n*acoustuine  sen  contraire.  Mais  par  acoustumance  nos 
nous  poons  mètre  de  bien  en  mal ,  de  loenge  en  blasme  ; 
dont  il  apert  ke  ces  vertus  ne  sont  mie  en  nous  par  nature. 
Et  ne  mie  sans  nature  sunt,  car  il  nous  est  ennet»  eles  à 
rechevoir;  lesqueles  sunt  parfaites  par  acoustumance. 
Apres  tout  ce  ke  nos  avons  de  nature ,  premiers  nos  avons 
poissance  d'ouvrer  et  après  les  œvres  ;  mais  ensi  n*est-il 
mie  ens  es  vertus.  Car  premiers  nous  faisons  les  œvres  par 
lesqueles  nous  aquérons  pooir  de  virtueusement  ouvrer  par 
vertut;  si  ke  par  che  ke  nous  sovent  véons,  nous  n'avons 
mie  pooir  de  veïr,  mais  par  che  ke  nous  avons  pooir  de  veïr, 
nous  vëons  sovent.  Et  se  nous  point  ne  veïemes ,  s'ariens- 
nous  le  pooir,  si  corne  en  dormant;  en  manière  contraire 
s'a-il  ens  vertus.  Par  œvre  de  fèvre  faire,  nous  devenons 
fèvre ,  et  par  œvres  de  largece ,  nous  devenons  large  ;  et 
d'atemprance  atempret  ;  et  quant  large  sommes  adont  poons 
mieus  les  œvres  faire  de  largece  ;  et  ensi  des  autres  virtus. 
Et  ce  nous  moustrent  bien  li  bon  gouverneur  des  cités  ki 
usent  et  acoustument  les  citains  ens  es  bonnes  œvres  à  lor 
pooir,  pour  ce  k'il  soient  vertueus  ;  et  dont  apert  ke  vertus 
n'est  mie  en  nous  par  nature.  Nous  disons  ausi  ke  de  ces 
choses  et  par  ces  choses ,  par  lesqueles  vertus  et  ars  sunt 
faites,  eles  sunt  lor  contraires  corrompues.  Car  par  violer, 
nous  devenons  bon  violeur  u  malvais  ;  par  carpenter  nous 
devenons  bon  carpentier  u  malvais;  par  bien  carpenter 
nous  devenons  bon  carpentier,  et  par  mal,  malvais.  Et  s'il 
ensi  n'estoit,  nous  n'ariemes  ke  faire  d'aprendre.  Mais  cas- 
cuns  seroit  u  bons  u  malvais  :  ensi  s'a-il  ens  es  vertus. 
Car  faisant  ce  k'il  affiert  à  la  compaignie  et  as  estre  des 
gens,  li  uns  sunt  dit  juste  et  li  autre  nient  juste;  et  en 
ovrant  ens  es  choses  périlleuses ,  cil  ki  acoustumet  sunt  de 
cremir,  sunt  tenut  pour  couart,  et  li  autre  acoustumet  sunt 


D'AMOUR.  221 

d'avoir  fiance,  simt  tenut  pour  hardit.  Dont  selonc  ce  apert, 
ke  ces  vertus  ne  sont  mie  en  nous  par  nature,  mes  plus  par 
acoustumances  d*œvres.  Dont  il  n'a  mie  petit  de  différence 
comment  les  gens  sunt  acoustumet  et  li  enfant  très  lor 
jouenece.  Âins  affiert  moût  à  garder  as  qués  œvres  on  les 
met,  et  on  lor  lait  faire.  Car  ce  ke  nouviaus  mortiers  sent, 
saveure*il  volontiers  quant  il  est  viens. 


CHAPITRE  III. 


£q  cest  capitle  est  mise  une  diTisions  por  enquerre  quel  chose  est 

virtus. 


Après  ce  ke  dit  est,  affiert  à  enquerre  ke  c'est  virtus  ? 
Pour  ce  ke  les  choses  ki  sont  faites  en  l'ame  en  trois  ma- 
nières sunt,  c'est  passions,  poissances  et  habis,  et  puiske 
virtus  est  œvre  d'ame,  il  covient  ke  ce  soit  l'un  des  trois. 
Passions  est  auques  à  dire  souffrance ,  si  con  covoîtise  de 
délis,  ire,  cremeurs,  fols  hardemens,  envie,  joie,  amours, 
désiriers,  et  communément  tout  ce  à  quoi  délis  u  tristece 
corporele  s'ensiut.  Et  des  passions  sont  deus  manières, 
selonc  les  deus  virtus  u  poissances  ens  èsqueles  eles  sunt. 
Car  les  unes  sunt  en  le  poissance  désirant,  et  les  autres  en 
le  courechant.  Et  à  connoistre  lesqueles  passions  sunt  en 
le  poissance  concupiscible  u  désirant ,  et  queles  en  le  cour- 
chant,  covient  savoir  quès  choses  sunt  ces  deus  choses 
mouvans  ;  si  devons  savoir  ke  ce  ki  muet  le  concupiscible 
u  le  désirant  est  biens  u  maus  sensibles  simplement  pris  ; 
liqués  est  délifables  u  tristables  ;  et  pour  ce  k'il  covient  ke 


222  LI  ARS 

« 

li  ame  aucune  fie  swsfre  griete  u  batailla,  en  aqnemit 
aucun  tel  bien  u  an  fuî'ant  aoeun  tel  mal,  en  tant  k'en 
aucune  manière  est  esievéa  deseure  le  force  et  le  pooir  de 
le  vertu  et  poissanee  bestial,  pour  cou,  cia  biens  et  cis 
maus,  en  tant  k'il  a  manière  et  raison  de  chose  grcYaulo 
et  forte,  est  mouvans  le  poissance  courechant  ensi  que  tîc* 
tore.  Quelconques  dont  passions  regardent  le  bien  et  la  mal 
simplement,  apertienent  à  le  concupiscible  u  désirant  ;  ensi 
con  joie,  tristece,  amour,  haine  et  teus  choses.  Et  quel- 
conques passions  regardent  bien  et  mal  selonc  raison  et 
regart  de  chose  greveuse,  en  tant  c'en  le  puet  avoir  u  fuir, 
avec  aucune  force  et  aucune  difficultet,  apertient  à  la  pois- 
sance  courchaiit,  ensi  con  hardemens,  cremeurs,  espoirs  et 
désespoirs,  et  si  faites  choses  \  Et  la  première  passion  de 
concupiscence,  si  est  amours;  si  con  dit  est,  biens  et  maus 
sont  movant  le  concupiscence;  or,  est  naturelment  biens 
premiers  ke  maus.  Car  maus ,  si  est  privance  de  bien  et  le 
prive.  Dont  toutes  les  passions  ki  de  bien  sont  mefltas,  sont 
premières  ke  celés  ki  le  sunt  par  mal.  Car,  par  ce  c*on 
quiert  le  bien,  si  fuit-on  le  mal  ki  contraires  li  est,  liqués 
biens  est  si  cûn  fins  ;  lequele  fins  est  premiers  en  Tenten- 
cion,  encore  soit*ele  derraine  en  Tœvre.  Or  puat-on  entendre 
Tordene  des  passions  concupiscibles  u  selonc  l'ententioQ 
c*on  a  as  choses ,  u  selonc  ce  c'en  les  consieut  et  atteint. 
Se  nous  le  prenons  selonc  ce  c*on  les  consieut,  ensi  est  pre* 
miers ,  che  que  premiers  est  fait,  en  ce  k*il  tent  à  aucune 
fin.  Chose  conneûte,  si  est  que  tout  ce  ki  tent  à  aucune  fin, 
premiers  a  habilité  et  proportion  à  eele  fin.  Nule  cose  ki 
tent  en  le  fin,  à  laquele  ele  n'a  proportion  u  sanlance  ;  mais 
à  obe  ki  à  li  a  sanlance  et  puis  se  muet  à  le  fin,  et  puis  en 

^  S.  Thomas,  Somme  tiéoLj  1«  s.,  l*p.,  q.  xxui,  art.  1. 


D'AMOUR.  223 

le  un  attaînte,  se  repose.  Or  est  U  habilités  et  li  proportions 
del  appétit  an  bieo,  amours.  Laquele  amours  n'est  autre 
ehose  que  U  plaisance  de  ce  bien  ;  et  moyemens  au  bien  est 
désirs  u  concupiscence  ;  et  li  repos  ou  bien  est  joie  n  dëlis  ; 
et  selonc  cest  regart,  amours  si  est  premiers  ke  désirs,  et 
désirs  premiers  de  délit.  Mais  selonc  Tordene  del  entention 
est-il  en  contraire  manière.  Car  }i  délis  c*on  entent  à  avoir 
est  eause  dou  dësirier  et  del  amor.  Car  délis  est  usages 
don  bien  c'en  entent  à  avoir;  liqués  usages  est  si  con  fins, 
ensi  con  li  biens  meismes.  Si  poons  veïr  ke  U  moyemens 
del  appétit,  si  est  à  manière  de  cercle  ;  car  li  chose  appe- 
lable  u  désirable  muet  l'appétit  en  li  faisant  u  metant  en 
aucune  manière,  en  Tentention  del  appétit;  et  li  appétis 
tent  en  la  chose  désirable ,  pour  U  avoir  et  attaindre ,  par 
coi  en  la  chose  désirée  soii  li  fins  dou  movement,  ki  dou 
moyemens  fu  li  commencemens.  Si  ke  nous  poons  veïr 
d'aucun  bien ,  soit  bien  simplement  u  apparans ,  il  muet 
l'appétit  et  le  désirier  en  tant  qui  se  fait,  et  met  et  mêle 
ou  désirier,  si  con  chose  ki  puet  u  doit  estre  désirée,  et  est 
au  désirant  covignables  ;  et  li  désirs  à  ce  avoir  se  muet, 
et  en  l'atainte  de  ce  bien  se  repose ,  si  comme  en  le  an  et 
en  l'acomplissement  dou  movement,  de  quel  acomplissement 
joie  u  délis  vient  ' .  Et  ces  choses  sont  dites  passions  u  sou- 
franees,  pour  ce  que  quant  on  sent  ces  délis  u  ces  tristeces, 
et  on  les  vieut  débouter,  et  mètre  ensus  de  lui,  on  suefre 
grans  pointures  et  grans  assaus  :  u  passions  si  est  en  une 
manière  de  soufrance,  ke  cis  a  en  qui  ele  est,  si  ke  cis  soit 
si  con  par  force  trais  à  ce  ki  est  tele  passions  en  li  ouvrans  ; 
si  c'on  dist  ke  délis  fait  passions,  si  ke  ce  k'aussi,  con  par 
force,  à  li  atrait  les  corages.  Et  passion  prendons  en  plui- 

*  S.  Thomas,  Somme  théol.y  1  s.,  2  p.,  q.  xxvi,  art.  2. 


224  LI  ARS 

seùrs  manières  u  soufrance  ;  Tune  selonc  ce  ke  nous  disons 
toute  chose  ki  rechoit  soufrir,  ensi  ke  se  nous  diriens  sou- 
frir  l'air  quant  il  rechoit  lumière  ;  en  autre  manière  dist-on 
soufrir,  quant  on  rechoit  aucune  chose  et  on  met  aulre 
fuers  :  et  ce  puet  estre  en  deus  manières  ;  car  aucune  fie 
oste-on  ce  ke  n'est  mie  covignable  à  la  chose  ;  si  que  quant 
aucuns  garist,  on  dist  k'il  suefre,  car  il  rechoit  santë, 
maladie  ostëe.  En  autre  manière ,  quant  li  contraire  de 
cesti  est  faite,  si  que  quant  aucuns  rechoit  maladie,  santé 
est  hors  boutée.  Et  selonc  le  première  manière  de  ces  trois, 
prendons  nous  ci  passion  u  soufrance ,  selonc  ce  ke  li  sens 
u  li  entendemens  rechoivent  aucunes  coses  asqueles  il 
soient  aussi  con  trait.  Mais  selonc  le  seconde  manière  est 
plus  proprement  et  plus  vraiement  prise  passion,  quant 
muance  de  cors  ou  souffrance  est  faite  ^  Et  pour  cou 
k'amours  est  ,une  muance  del  appétit  à  la  chose  appetée  n 
désirée,  si  est  amours  passions.  Poissance  dist-on  che 
selonc  quoi  on  est  soufrant  ces  choses ,  si  ke  la  poissance 
selonc  lequele  on  se- puet  courechier  et  cremir  et  haïr  et 
tés  autres  choses  sanlans  faire.  Habis  si  est-se  selonc  lequel 
cis  ki  l'a  est  tenus  pour  bon  u  por  malvais  :  li  habis,  c'est- 
à-dire  li  manière  et  li  habilités  ki  est  aquis  par  souvent 
œvrer,  par  lequel  les  gens  ont  manière  apareillie  d'ensi 
ouvrer.  Ensi  communs  larges  par  l'habit  de  largece  a  ma- 
nière de  doner  quant  il  doit  et  ce  qu'il  doit,  selonc  le  vertu 
de  largece,  aussi  k'il  li  fust  enné  de  nature,  ce  à  faire  qu'il 
a  aquis  par  souvent  avoir  fait  ces  œvres  *. 

'  S.  Thomas,  Somme  tké<d*>,  l^s.,  2<»  p.,  q.  xxii,  art.  1. 
^  Id,y  ilnd,,  q.  xux. 


/ 


«1 


D'AMOUR.  225 


CHAPITRE  IV. 

En  cent  capitle  est  provet  ke  virtus  ne  soit  mie  une  passions  ne 

poissance,  mais  habis. 

Ke  passions  n'est  mie  yirtus  moraus  ne  malisses  apert. 
Nous  somes  tenu  pour  bon  u  pour  malvais,  et  loet  u  blamet, 
selonc  les  yirtus  et  les  malisses,  non  selonc  passion.  Et 
comment  passions  puet  estre  bone  u  malvaise  de  malvaisté 
moral,  et  comment  non ,  poons  ensi  entendre.  Car  passion 
puet-on  en  deus  manières  regarder,  u  selonc  ce  k'ele  aper- 
tient  à  nature  et  est  naturele  :  et  ensi  biens  et  maus  mo- 
raus n'apertient  point  à  passion  ;  u  on  puet  regarder  passion 
pour  itant  ke  ele  apertient  as  meurs,  en  tant  ke  ele  a  un 
pou  de  Yolentë  et  de  jugement  de  raison,  et  est  à  elles  par- 
chonniëre  ;  et  ensi  biens  et  maus  puent  à  passion  apierte- 
nir,  selonc  ce  ke  on  le  prent  por  movant  u  faisant  le  passion, 
selonc  aucune  chose  ki  de  li  meismes  est  covignable  à 
raison ,  u  descordans  de  raison ,  si  come  il  apert  de  ver- 
goigne,  ki  est  cremeurs  de  chose  vilaine,  et  d'envie,  ki  est 
tristece  dou  bien  d'autrui  ;  et  ensi  poons  veïr  comment  nous 
poons  dire  les  passions  bonnes  u  malvaises  et  conmient 
non  ^  Et  ensi  ke  dit  est  par  deseure,  soit  li  appëtis  natureus 
u  sensibles  ou  raisonables,  ce  dist-on  amour,  ki  est  com- 
mencemens  dou  movement  tendant  en  la  fin  amée.  En 
Tappëtit  naturel  li  commencemens  de  ce  movement  est  li 
sanlance  naturele  en  plaisance  de  ce  ki  appëte  à  ce  à  quoi 
il  tent,  laquele  on  dist  amour  naturele,  ensi  con  la  plai- 
sance u  naturele  sanlance  ;  ke  legière  chose  a  d*estre  eu 

^  8.  Thomas,  Somme  théol.y  1«8.,  2«  p.,  q.  xxiv,  art.  4. 


386  Lî  ARS 

haut  par  le  legierté  ki  en  H  est,  ki  à  tel  lieu ,  si  corne  au 
sien,  tent,  pour  ce  que  plus  parfaitement  i  est  sanëe,  puet 
estre  dite  amour  naturele.  Et  la  plaisance  del  appétit  sen- 
sible u  del  entendable,  ki  est  volentes  au  bien  simplement 
et  absoluement,  est  dis  amours  sensible,  entendable  u  rai- 
sonable.  Dont  li  sensible  puet  estre  raportee  as  amours 
délitable  et  proufitable,  desqueles  deseure  avons  parlé, 
et  li  entendable  ou  li  raisonable,  al  honeste  ;  et  de  ces  deus 
li  sensible  est  en  l'appétit  sensible  et  apertient  à  concupis- 
cence, et  li  amours  raisonnable  en  Tappétit  entendable  u 
désirable  u  raisonable.  Et  plus  proprement  li  amour  sen- 
sible ,  ki  est  selonc  concupiscence ,  est  dite  passions  ke 
l'autre.  Car  plus  est  faite  muance  de  cors  selonc  celi,  et 
largement  à  prendre  le  non  de  passion ,  poons-nous  dire 
passion  Tamor  ki  est  selonc  Tappétit  raisoïiaule  et  volenté. 
Nous  aussi  ne  cremons  mie  par  no  volenté  ne  no  courre- 
chons,  ke  nous  faisons  par  passion  ;  dont  passions  est  sou- 
vent contre  le  volenté  ;  mais  vertus  est  par  élection  u  nient 
sans  élection,  c'est-à-dire  par  çou  c*on  eslist  tele  œvre  à 
faire.  Plus  nous  sommes  meut  par  les  passions ,  si  con  par 
ire,  par  luxure;  mais  selonc  les  vertus  nous  ne  sommes 
pas  meut  ;  mais  nous  somes  disposet  à  ce,  en  aucune  ma- 
nière, faire  ^  Et  savoir  aussi  devons  ke  la  première  passions 
de  la  poissance  courrechant,  est  espérance  ;  car,  si  con  dit 
est,  la  poissance  courrechans  si  est  meute  par  bien  ou  mal, 
selonc  ce  k*il  ont  raison  et  manière,  de  chose  greveuse  et 
forte;  et  se  li  biens  est  présens,  dont  en  vient  joie;  et  s'il 
est  absens  et  on  le  quide  ataindre,  si  en  naist  espoirs.  Car 
espérance  n'est  autre  chose  que  quidance  d'aucun  bien  gre- 
veus  absent  attaindre.  Et  despérance  est  département  de 

*  S.  Thomas,  £!omme  théol.y  l«s.,  î^p.,  q.  xxy,  akt.  1,  2. 


D'AMOUR.  287 

bten;  car  par  ce  ke  je  ne  quide  k'aucttu  bidu  je  puiscie 
atteindre,  je  tné  desp(Âté  :  dont  d^MspoirB  n'ert  mie  move^ 
mens  à  bien  siiopleiiieiit,  main  à  bien  selonc  partie  et  par 
aventure^  Ne  ne  parlons  mie  de  deâpërance  ^  selono  ce  c'oti 
]e  prentt  pour  «être  hors  dou  sens.  Et  de  ces  dens,  despé- 
rance  et  dëseepërance  4  naissent  cremears  et  hardetnens. 
Car  hardemens  msiat  Tespërance  de  vaincre  et  désespoir 
de  taincre  ensiut  cremeurs.  Car  pour  ee  crien^on  o*on  ne 
quide  mie  c'on  puist  les  maas  vaincre  :  et  à  ire  s'eusint 
hardemetie.  Car  ire  si  désire  et  quiert  vengance.  Or  ne  se 
coureee  nus  v^gaace  quérant ,  ki  venger  n'ose ,  et  oser 
tienton  à  hardement»  pour  cou  ke  li  hardis  ose.  Et  se  savoir 
volons  Tordene  de  lor  génération^  premiers  si  nos  vienent 
devant ,  amours  et  haine  ;  après  poursieute,  ki  est  si  *con 
désirs^  et  fuirst  et  puis  délectations  u  tristece.  Et  ces  six 
apértietient  à  la  vertu  désirant.  Bt  puis  espérance  et  déses- 
pérance; puis  hardemens  et  cremeurs  et  dont  ire  ;  et  cestes 
Apertienent  à  la  vertu  «ourechant;  et  joie  et  tristeche,  les- 
qiieles  ensivent  à  tentes  les  passions ,  car  toutes  font  joie 
u  tristéce  ;  et  ceste  apértienent  à  la  vertu  désirant  u  con^- 
cupisôible.  Ne  propr^rment  joie  et  tristèces  ne  sunt  mie 
passions,  car  eles  sunt  termes  de  passions  ;  si  ke  toutes  les 
passions  ensivent.  Et  toutes  les  passions  si  sunt  prises  en 
tant  k'eles  dient  u  seneflent  aucun  movement  ^  Espérance 
ausi  et  désespérance  si  pueent  estre  es  bestes  mues ,  et  ce 
poons  perchevoir  par  lor  œuvres  et  lor  movement  de  dehors. 
Car  nos  véons  se  uns  chiens  voit  un  lièvre,  u  uns  esperviers 
une  aloe,  ki  trop  lonc  lor  soient,  il  ne  se  moveront  mie  à 
eus,  si  ke  cil  ki  mie  n'ont  espérance  k'il  les  puissent 
ataindre  ;  mais  se  près  sunt,  si  se  moveront,  si  k'à  ce  qu'il 

*  S.  Thomas,  Somme  théol.t  i  s.,  2p.,  q.  xxr,  art.  3. 


228  LI  ARS 

quident  k'il  puissent  aquerre.  Et  selonc  ce  ke  deseure  a 
esté  dit»  ensi  con  li  appëtis  de  nature  entendable,  liqaës 
est  dite  volentés  »  ensieut  le  comprendement  del  entende- 
ment ki  coiyoins  li  est,  ensi  la  nature  des  mues  bestes 
ensieut  le  comprendement  d'entendement  desevret,  ki  est 
le  nature  govemans.  Dont  selonc  ce  ke  nous  disons  est 
Tentendable  nature,  espérance,  quidance  d'aucun  bien 
greveus  absent  ataindre;  ensi  disons  espérance  ens  es 
bestes,  pour  le  raison  del  entendement,  ki  la  nature  et  les 
bestes  est  govemans,  ki  r^^pëtit  des  bestes  muet  à  aucun 
bien  ataindre;  lequel  il  est  connissans  ke  les  bestes  en 
aucune  manière  avoir  poroient  ^  Poissance  ausi  n'est  mie 
pour  ces  choses  ki  dites  sunt  vertus  ;  on  ne  nos  tient  mie 
por  bons  u  pour  malvais ,  ne  ne  som  mie  blasmet  u  loet 
pour  ce  ke  nous  poons  faire  bien  u  mal  choses  loables  u 
blasmables ,  encor  soïons-nous  poissant  par  nature  ;  mais 
bon  u  malvais  nous  ne  devenons  mie  par  nature,  si  con  dit 
est.  Puis  dont  ke  les  choses  ki  sunt  faites  en  Famé  sunt  u 
passions,  u  poissance,  u  habis,  et  vertus  ne  est  nule  des 
deus  premières  nommées ,  il  covient  dont  ke  ce  soit  habis. 
Or  avons  dont  Tune  des  parties  ke  vertus  est ,  car  vertus 
est  habis  '. 

CHAPITRE  V. 

Gis  capitles  devise  qués  habis  Tirtus  est? 

Il  ne  covient  mie  sans  plus  dire  ke  viertus  soit  habis,  ki 
savoir  vieut  ke  c'est  vertus  ;  ains  covient  savoir  qués  ois 

*  S.  Thomas,  Somme  théoL^  1  s.,  2  p.,  q.  xl,  art.  3. 

*  Aristotr,  Mor.àNicom.j  II,  vi,  5,  6. 


D'AMOUR.  229 

habis  est.  Car  con  toute  vertus  kiconques  bien  Ta,  parface 
celui  en  qui  ele  est,  et  li  œvre  le  face  bon,  ensi  con  11  vertus 
del  œil  parfait  Toeil  et  li  bon  œvre  le  fait  bon  ;  car  con  li 
œils  soit  parfais  par  sa  vertut,  par  sa  bone  œvre ,  ki  de  se 
boine  vertut  li  vient,  somes-nous  dit  bien  vëant.  Et  uns 
chevaus  aussi,  encore  ait-il  vertut,  par  lequele  il  est  che- 
vaus,  ne  le  tient  mie  à  bon ,  s'il  ne  fait  bien  les  œvres  ki 
apertienent  à  se  bontet,  aussi  con  s'il  enlaisse  bien,  u  keure 
bien ,  u  amble  bien,  u  porte  bien ,  u  ne  soit  mie  estaieus  ; 
par  lesqués  choses  il  est  loës.  Se  dont  il  s'a  ensi  en  toutes 
autres  choses ,  li  vertus  del  omme  sera  dont  uns  abis,  par 
lequel  il  sera  bons  et  douquel  se  bone  œvre  le  rendra  bon. 
Et  comment  ce  puet  estre  porommes  savoir,  se  regarder 
volons  ke  toutes  choses  sunt  nées  à  estre  corrompues  par 
défaute  et  par  excel,  ki  sont  de  trop  et  de  pau,  ensi  come 
nos  véons  en  hardement  et  en  santet  :  car  li  trop  mangiers 
empêche  le  santet  et  li  poi  puet  le  cors  destruire  :  et  li  trop 
hardis,  ki  à  toutes  choses  périlleuses  se  met  sans  raison, 
fait  fol  hardement ,  et  li  pau  couardie.  Mais  les  choses  ki 
sont  à  mesure  et  selonc  le  moiien ,  font  et  engrangent  et 
sauvent  les  choses  ;  et  en  autre  vertu  moustrer  le  puet  ;  car 
ki  tous  ses  délis  veut  poursivir,  et  nul  n'en  vient  laissier, 
cis  est  dis  nient  temprés  ;  et  ki  nul  n'en  poursiut ,  cis  est 
aigres  et  nient  sensibles.  Dont  il  apert  k'atemprance  est, 
par  trop  u  par  poi  ensivre  les  délis,  corrompue  et  par  le 
moiien  sauvée  ^  Et  ensi  comme  il  est  en  ces  œvres,  par 
lesqueles  vertus  est  engenrée  ;  ensi  qui  se  force  de  cors  est 
par  moût  boire  et  par  moût  mangier  et  grant  labeurs  sou- 
frir,  et  quant  fors  sera  et  ces  choses  mieus  fera,  ensi  est-il 

*  Aristotr,  Mot,  à  Nicom.y  II,  ii,  7. 

u  AR8  d'amour.  —  I.  1$ 


230  LI  ARS 

ans  es  vertus  moraus  \  Car  par  ce  ke  noue  noue  iq^artons 
des  délis,  nous  devenoas  atempret.  Enst  quant  atempré 
sommes,  et  mieus  poons  ces  déUs  fuir.  Et  pour  ce  ke  nous 
somes  acottstumet  de  soufrir  et  de  d^pire  përius^  nous 
devenons  hardi,  et  quwt  liardi  somes,  et  mieus  poons  ces 
choses  despire  '.  Dont  il  apert  k'à  vertu  a  aquerre,  il  covient 
querre  et  eslire  le  moii^i  eus  es  œvres.  Et  comme  il  soient 
doi  moiien ,  si  con  deus  entre  «a  et  trois ,  et  uns  autres 
moiiens  est  selonc  nous  et  tu>  regart.  Ensi  que  ae  mangîer 
une  fève  fust  pau,  et  trois  fiiissent  trop,  deus  par  aventure, 
selonc  no  regart  et  celui  c'en  le  duiroit ,  poroient  estre 
trop  u  p(û ,  selonc  le  nature  de  celui  qui  on  le  donroit.  Et 
pour  ce  élections  du  moyens  des  choses  doit  astre  prise 
selonc  le  regart  à  nous,  et  ne  mie  de  le  chose  en  li.  Dont  il 
apert ,  k'en  toutes  oevres  et  paasions  il  a  défauts  u  trop, 
lesqueles  sont  blasmés ,  ensi  con  cremeurs  et  fols  faarde- 
mensyire  et  Aiirs,  dësirs»  courechiers,  pardonners,  déliters, 
avoir  tristeces.  En  toutes  ces  choses  puetK)n  faire  che  c'on 
ne  doiti  ne  quant  on  doit,  ne  ù,  ne  à  qui,  ne  ensi  c'on  doit. 
Et  ces  condicions  covient  garder ,  ki  vertueuseaient  vieut 
œvrer  '.  Et  sovrainement  doit-on  garder  ke  li  ententîoBS 
del  ovrant  soit  pour  bone  fin  aquerre  ;  car  se  li  œvre  en  U 
estoit  bonne  et  li  entencions  fust  malvaise,  li  œvre  ne  seroit 
mie  vertueuse ,  pour  le  raison  de  le  maise  fin.  Car  toute 
œvre  est  dite  bone  u  malvaise,  pour  le  an  bonne  u  malf  aise 
k'ele  ataint  u  ke  li  ovrant  entent  ;  si  ke  se  je  donnoie  bien, 
selonc  toutes  les  manières  k'il  covient  en  bien  donner  avoir, 
mais  je  le  face  pour  vaine  glore  :  u  je  sui  castes  et  atem* 

*  Aristote,  Mot,  à  Nicom,^  II,  ii,  8. 

*  Ibid.,  9. 

»  Ibid.,  VI,  6-8. 


D'AMOUR.  831 

fvéi  cm  bôil^e  et  ttiangier,  mais  c'est  pour  ^u  c'on  me  tiegn^ 
à  retigieos  »  et  je  face  justice  d^tin  lâaufaitetir,  mais  c'est 
par  crnatiité,  tacites  «si  ftdltes  ouvres  né  sont  ïtAe  viertuéusèfs , 
pour  )e  fiMfte  del  e&tMlâoâ  éHe  bôirne  fin  ;  ^'est^ee  mie  vier- 
tns-,  ne  àttsm  s'atietons  pa^  boinè  enteintle^  aqUiiert  «ucnÀe 
m6àm  fti,  "tL  par  itoalvais  moKeki  aq\iiëre  "boine  fin  ;  maSs  ke 
eelé  fins  ëoh  telè ,  et  ets  ittôiiei^  ietussi ,  k"!!  soit  tenus  de 
saTOir  ke  «es  e&^srès  -^Ml  màlV&dses.  £nsi  ke  ise  je  metde 
im  hôflore  A  ifiort  pMr  jttirtioe  faire,  ke  je  quidasse  sa^s  ^Itts 
tealvaiis,  et  â  )ne  le  fust  taie  ;  ti  si  je  voîôié  aquerre  ^tehieris, 
po«fr  ftiit^e  iaii^ècô  fet  j'isiïaîsse  emtler  ;  dont  motrt  font  cfeSi 
conditiéns  à  gïirder.  Cai*  J)ar  fttïfr  eh  elefé,  11  œvrte  défaut  de 
vietifQ  ;  et  Jà  soit-cte  éhose  ke  ^  défotite  die  ces  conditions 
li  œvre  âéfliille  de  ^rtu,  si  est  toute  wies  boné  li  ocoisons, 
ki  lee  gens  aaâ^ne  à  Viëti  ftàre  ^  Ki  Vesjoïst  en  malviàisté, 
il  eri;  deêtnris,  Mki  het  castoiefaeht  dé  ise  vie  ^era  amen^ris^. 
Et  li  moiiens  en  ces  choses  est  fi  ihièrudres  et  est  loab^'éis  ; 
et  selonc  celi  est  viertus  '  ;  dont  il  apert  ke  vertus  est  pour- 
gîetans  et  quérans  le  moiien  de  deus  extrémités^.  Et  ensi 
apert  ke  li  mal  sunt  pluiseur  et  li  bien  mains.  Car  par  moût 
de  voies,  on  se  départ  <lou  moiten  «t  on  ne  Tattaint  ke  par 
une;  etpour  çou  esse  legière  chose  de  péchier,  et  forte  dou 
moiien  ataindre  ;  et  toutevoies  se  parfaitement  ne  le  poons 
ataifidn» ,  se  prëis  en  somèâ ,  tm  petit  fourroïant ,  ne  se- 
ronmes  mie  trop  blasmet  ^.  Bt  elisi  poons  dire  ke  viertus 
est  abis  ellisans  le  moiien  selonc  no  regart ,  ki  est  entre 
deus  extrémités  :  et  cis  moiiens  doit  estre  déterminés  par 

<  Cfr.  8.  Tnouks,  Si^fhe  ïhM.,  2^  p.  1^,  b.,  q.  xvm,  pas9iiH. 

*  Eecli.,  SIX,  5.  • 

'  Ajustotb^  Morale  à  Nïeo^.y  II,  vi,  12. 

♦  Jhid.,  13. 

•  IM,,  14. 


232  LI  ARS 

raison  ;  et  ceste  raison  doit  estre  prise  selonc  ce  ke  11  sages 
en  jugeroit.  Et  li  moiiens  ki  est  viertus  s'a  aucune  âe  selonc 
une  manière  d'extrémité,  quant  il  est  comparés  à  un  trè»- 
grant  et  excellent  bien,  ensi  con  largece  et  magnificence  : 
les  extrémités  ausi  ne  sont  mie  moiiens ,  ensi  c'en  diroit 
d'un  nient  atempret,  k'uns  autres  fust  plus  nient  atemprés, 
et  uns  autres  encore  plus  ;  et  ensi  seroit  li  uns  moiiens,  si 
sanleroit  viertus  ^  Car  il  sont  aucun  abit  et  œvres,  lesqueles 
tantost  ke  nommées  sunt,  envolepées  sunt  en  malisce,  ensi 
con  joie  de  mal,  envie,  omecide,  larrecins. Toutes  ces  choses 
et  sanlans  à  ceste  sunt  selonc  elles  et  ce  k'eles  sunt ,  mal- 
vaises  ne  n'i  a  point  de  moiien  ki  face  à  loer  '.  Car  énsi 
iroit-on  de  ce  trop  en  un  autre,  et  de  celi  à  antre,  et  ensi 
sans  fin  ;  et  nient  plus  k'en  atemprance  et  justice ,  il  n'a 
défaute  ne  sourhabondance  ;  ensi  n'a-il  en  ces  visces,  par 
coi  il  i  ait  moiien  ki  face  à  loer  ;  ains  sont  selonc  ce  k'il 
sunt  malvais  et  font  à  blasmer  '. 


CHAPITRE  VI. 


Cis  capitles  devise  les  signes  et  les  condicions  des  œvres 

virtuenses. 


Dit  ke  c'est  virtus  selonc  lequele  cis  ki  l'a  est  loés  et  pour 
bons  tenus ,  à  dire  afiiert  des  condicions  ki  l'ensivent  et  ki 

*  Aristotk,  Mot.  àNicom.^  II,  vi,  15-17. 

*  Ibid.,  18. 

»  Ibid.,  19-20. 


D'AMOUR.  233 

le  dëmoustrent.  Premiers  disons  que  délit  et  tristeces  sour- 
Tenant  as  œvres  et  as  habis  sunt  moustrant  de  le  vertu. 
Car  cis  ^  ki  se  départ  des  délis  corporeus,  selonc  ce  qu'il 
doit  9  et  en  che  s'esjoïst ,  il  est  atemprés ,  et  ki  i  a  tristece 
nient  temprés.  Et  ki  soustient  périls  si  con  il  doit  et  en  ce 
s'esjoïst,  u  est  sans  tristece,  il  est  hardis  ;  et  cis  ki  a  tris- 
tece, couars  :  par  quoi  il  apert  ke  selonc  délis  et  tristece  est 
le  plus  vertus  moraus  *  ;  ne  mie  ke  délis  et  tristece  soient 
li  propre  matère,  selonc  lequele  vertus  est,  mais  cascune 
a  se  propre  matère,  selonc  lequele  ele  est  ;  ensi  con  justice, 
ki  est  selonc  les  œvres  ki  sunt  faites  à  autrui,  largece  selonc 
doner  et  retenir  ;  mais  pour  cou  k'en  cascune  vertu  moral 
on  requiert  c'on  se  délite  et  ait  tristece  ens  es  choses  k'il 
covient,  et  quant,  et  tant,  et  selonc  ce  k'il  covient,  si  dist- 
on  que  li  virtus  moraus  est  selonc  délit  et  tristece.  Car  li 
ententions  de  cascune  vertu,  si  est  ke  cascuns  se  main- 
tiègne  droiturièrement  et  selonc  raison,  en  délis  et  tristece. 
Et  nous  véons  que  pour  délit  avoir ,  souvent  nos  faisons 
mal ,  et  pour  tristece  eskiver,  nous  nous  partons  de  bones 
œvres  ;  ensi  con  nos  véons  de  jouenenciaus  ki  les  délis  pour- 
sivent  et  fuient  tristece  ;  pour  laquel  chose  droite  raisons 
aprent  à  esjoïr  et  tristece  avoir  ens  es  choses,  si  c'on  doit. 
Et  ke  vertus  soit  selonc  délit  et  tristece  apert.  Car  vertus 
si  est  selonc  œvres  et  passions  ;  mais  cascune  œvre  u  pas- 
sions ensiut  délis  u  tristece ,  dont  il  apert  ke  vertus  est 
selonc  délis  u  tristece.  Et  ce  moustrent  bien  les  paines  ki 
sont  assises  par  les  gouverneurs  des  signeries;  dont  il 
voelent  ke  li  sougiet  se  metent  as  bones  œvres  faire  et  à 


*  Var  :  Ki  se  délite  en  chose  délUable,  selonc  chu  h'il  doity  et 
ki  se  départ,  etc.  (ma.  Croy.)  Variante  ajoutée  en  marge. 

*  Aristotb,  Mot,  à  Nicom.^  II,  m,  1. 


834  LI  AR6 

mai668  fuir,  por  le  droutiMe  de  la  pidne»,  kî  toMtoe 
engelure  '  ;  et  aeljoie  ce  q«e  dit  est  par  deaenre ,  aéloiie  les 
habis  d^l  i^ei.  noua  9(m^  tenu  pour  boo  u  pour  mauTaia  ; 
et  9eh>B<^  qei  ifQU  s'a  w.  tés.  habîs  tirès^bieii  a  trèfl^malvaifle- 
œ^Bt,  1^o^»'  aomea  lyès-boB  u  trësi^malvés ,  et  mw<  sonaa 
loet  u  Uaamet,  seloac  délia  u  tpietecea  à  poorsiw  u  Mf; 
selona  d4ti^  u  triatecea  seront  dont  lea  yertua.  Car  comme 
U  spient  isws  (^osea  éliaables ,  bien»»  prooâa  et  dais ,  et 
tcoia  à  cea  contraires  c'en  doit  fair»  maua,  niûaable,  tvisr 
table ,  maiemeat  délis  est  élisables.  Car  cia  est  tooa  com- 
muns à  noua  et  aa  bestes  ;  et  si  est  auai  biens  et  ppofia  dali- 
tables.  Et  délis  s'est  aîvec  nous  nourcis  très  reolBaioe,  par 
coit  fort  est  d*à  U  coatrester.  Et  si  rivelons  nios  osivrea,  I'um 
pUi9)  Tautre  maîna,  selonc  délit  et  triatece  ;  par  quoi  il  sasle 
ke  tout  no  aSiw^  et  dea  ouvres  de  vertiit  et  de  goremeur s^ 
SQÎmit  selono  délit  et  tristeees  ;  et  ki  bien  de  ceste  use ,  si 
est  tdOU3  poar  boM,  et  ki  mal  pour  nAbais.  Et  ensi  apert 
ke  les  œvres  de  viertu  sont  seloac  délit  et  tristeoa,  etke  lea 
dboses  par  coi  ele  est  £8dte  et  engrangie,  sont  sanl&na  aa 
choses  par  kisquelea  ele  eat  corrompue,  faiias  en  contraire 
maniibre  ;  et  ke  ces  chpsea  suot  unes.,  pair  lesqueles  TÎjFtiis 
est  wgenrée  et  k*ete  œvre  qaant  ele.  est  par&îte  ^  Et  savoir 
deTeiMs  k^  ^irtMS  niorays,  si  eat  entour  Isa.  paasiona,  ai 
k'^iitour  se.  propre  matère,  c'est-à-dire  ke  le  moîifin  à  tenir 
et  sekHio  droite  raison  ouvrer  ena  es  choses  dont  los  pas- 
sions yienœt ,  fait  vertu  moral ,  si  con  le  moiien  tenir  en 
tristoce,  délis,  désirs,  ire,  cremeur  et  tax  choses  ;  dont  se 

• 

nous  pnendoBS  passions  pour  queloonquea  affectiona  nient 
ordenées,  raison  et  le  moiien  passant,  ensi  est  chose  mani- 

*  Aristotr,  Mot^'  à  Niam-t  II»  im  1-5. 

•  Ibid.,  I,  IV,  7-11. 


D'AMOUR.  395 

feste  y  ke  parfidte  vertus  est  san»  pasnon  ;  maïs  se  nous 
passion  prefidoûs  par  tout  les  movemens  àt\  ^ppëtit  sensi- 
tif,  ensi  ne  pueent  estre  les  vertus  mora^s  sans  passion.  Et 
paeemt  estre  ancnn  aaiovemeflient  tel  on  viertaeus  7  si  ke 
s'ancuns  iDOvemens  soudains ,  dont  ancwie  passions  vient, 
li  sonrvkart  kî  point  ne  le  tonrfole,  ne  à  lui  ne  s'asest,  nais 
sdonc  raison  Fordenne  ;  si  ke  s'aucnns  à  avoir  paour  n 
tristece  u  délit ,  est  en  aucune  manière  mefis  et  ce  mov»- 
ment  selonc  raison  ordenne  et  goveme  ^  Et  jà  soit  ce  diose 
ke  selonc  ceste  mani^  on  puist  dire  ke  toutes  vertus 
moraus  est  selosc  passion,  toutes  voies  proprement  sunt 
aucunes  selonc  passions  et  aucunes  selonc  œvres  ;  car  U 
virtus  moraus  par&it  la  partie  del  ame  i^pétitive  em,  K 
osâensAt  en  Uen  raisonabto.  Or  est  biens  raîsonables  çou 
ki  est  moiiennet  et  ordenet  selonc  r»son  ;  dont  selone  tout 
cou  ki  puet  estre  ordenet  u  moiienet  selonc  raison ,  pnet 
estre  selonc  ces  vertus  moraus.  Et  ordonne  raisons  ne  mie 
seulement  les  passions  det  appétit  sensible ,  mais  aussi  tes 
œvres  del  appétit  raisonable;  Kqués  appétis  est  dis  volon- 
tés. Dont  aucunes  vertus  sunt  selonc  passions,  si  oon  fovce, 
atempranoe  et  teles;  et  aucune  est  selonc  osvre,  si  con 
justice,  parles  œvres  de  lequele  la  volonté  estapploiieà 
son  propre  fait ,  si  corne  à  voloir  justement  ovrer  ;  liqués 
n'est  mie  passions.  Et  puisk'à  œvre  de  justice  ensiut  joie, 
méement  en  le  volonté,  et  se  ceste  joie  est  mutepliie  et 
engrangie  par  le  perfection  de  justice,  redondance  ert  ftdt 
de  ceste  joie ,  jusques  al  appétit  sensible ,  selonc  ce  ke 
deseure  est  dit,  que  li  viertus  desoustraine  consiut  u  ataint 
le  movement  de  la  soveraine  :  et  ensi  par  ceste  manière  de 

*  Cfr.  Aristote,  Mot.  à  Nicom.,  II,  v,  1-6,  et  Mor.  à  Sudème, 
II,  m,  3. 


236  LI  ARS 

redondance,  ke  plus  sera  tele  yirtus  parfaite,  tant  engenra 
ele  plus  passions  ;  et  selonc  ce  porroit-on  dire  ke  justice 
n'est  mie  sans  passion  ^  Et  ne  mie  pour  ce  c*on  fait  œvres 
bonnes ,  ki  sanlent  vertueuses ,  on  est  Tertueus ,  ensi  c'en 
est  carpentier  pour  œvre  faire  de  carpentage ,  et  mâchons 
pour  machoner  ;  ains  covient  c*on  les  face  viertueusement, 
ensi  ke  cis  ki  fait  une  œvre  juste,  il  n*est  mie  justes,  s*il  ne 
le  fait  justement  ;  et  ki  done  il  n*est  mie  larges,  s*il  ne  done 
largement;  ains  covient  tes  conditions  ançois  ke  li  œvre 
soit  viertueuse,  c'en  sache  c*on  face,  et  c'en  ellise  Tœvre  à 
faire ,  pour  Tuevre  meismes ,  et  c'on  le  face  fermement  et 
sans  movoir*.  Et  ensi  apert  k'à  estre  bon,  covient  autre 
chose  ke  bien  savoir  œvrer,  si  con  l'ovrer  ;  car  savoir  sans 
ovrer,  petit  u  nient  fait  les  gens  viertueus.  Mais  pour  faire 
œvres  justes,  nous  sommes  juste,  et  par  larges  et  atem- 
prées,  large  et  attempret  ^.  Mais  il  sont  unes  gens  ki  pau 
œvrent,  et  trop  dient  bien  ce  c*on  doit  faire  et  bien  le  sevent 
par  raison;  et  jà  riens  n'en  feront.  Et  cist-ci  resamblent 
les  malades  ki  demandent  as  fisiciens  ce  ke  bon  lor  est,  et 
trop  bien  les  entendent  et  volentiers  ;  et  jà  riens  ne  feront  ; 
et  nient  plus  ke  cil  ne  pueent  estre  dou  cors  ensi  garit,  ne 
chil  del  ame^ 


«  Aristote,  Mot.  à  Eudème,  II,  ix,  28-31. 

•  Aristotb,  Mot.  à  Nicom.,  II,  iv,  4. 

5*  im,,  5. 

*  Ibid.,  6. 


D'AMOUR,  237 


CHAPITRE  VII. 


Cis  capitlâB,  déclairé  le  contrariété  del  unes  extrémité  al  autre 
et  à  moiien,  ensègne  cornent  on  puet  avenir  à  molen  ' . 


Et  ensi  con  dit  est  par  devant  ke  vertus  est  entre  deus 
extrémités ,  ki  font  à  blasmer ,  et  cîs  moiiens  à  loer ,  ces 
trois  choses  eu  aucune  manière  sunt  contraires  ensamble  ; 
car  les  deus  extrémités  sunt  contraires,  ensi  con  sourhabon- 
dance  et  défaute,  et  li  moiiens  est  contraires  à  ces  deus, 
car  selonc  le  regart  à  le  sourhabondance ,  est  li  moïens 
ensi  con  défaute,  et  par  le  comparison  à  le  défaute,  li 
moïens  est  sourhabondance.  Et  ce  puet-on  moustrer  en 
œvres  u  en  passions.  Car  li  hardis  sanle  envers  le  fol  hardit, 
peuïreus,  envers  le  peuïreus  fol  hardit.  Et  ensi  li  atemprés 
enviers  le  nient  sensible,  ki  en  nule  chose  ne  se  délite,  est 
ausi  con  nient  temprés  ;  au  nient  atempret  est  li  atemprés 
nient  sensibles  ;  li  larges  à  prodigue ,  c*est  au  fol  large,  ki 
tout  donne  sans  regart,  est  avers,  et  al  aver  est  prodigues  ; 
de  quoi  li  avers  tient  le  larghe  pour  prodigue  et  li  prodighes 
le  tient  pour  aver.  Ces  choses  ensi  contraires  les  unes  as 
autres,  les  extrémités  sunt  le  plus  contraires  ensamble. 
Car  plus  long  sunt  Tune  del  autre,  ensi  ke  trop  et  poi  sunt 
plus  long  ke  ce  ke  ywel  est  ne  soit  à  tous  deus.  Et  li  moïens 
si  a  aucune  fie  san  lance  à  aucune  des  extrémités  ;  ensi  con 
trës-Iarges  u  li  prodigues  au  droit  large,  et  li  hardis  au  fol 

*  Aristote,  Mût.  à  Nicxm.^  II»  ix,  1-9. 


n 


238  U  AKS 

hardit.  Mais  entre  les  deas  extrémités  n'a  point  de  sanlance, 
si  con  dou  prodigue,  ki  donne  sans  regart,  et  del  aver  ki 
tout  retient;  et  cil  ki  plus  ont  de  différence  et  plus  loing 
sunt,  et  plus  sont  contraire.  £t  en  aucunes  œvres  et  pas- 
sions, li  moiiens  est  plus  contraires  à  la  sourhabondance, 
et  en  une  autre  li  défaute;  ensi  con  hardemens  est  plas 
contraires  à  paour,  ki  est  pau,  k'à  fol  hardement  ki  est  trop  ; 
à  atemprance  est  plus  contraire  nient  atemprance,  ki  est 
sourhabondans,  ke  ne  soit  insensibilités,  ki  est  défaillance  ; 
et  ce  avient  pour  deus  choses  ;  l'une,  pour  ce  ke  li  moiiens 
a  plus  de  sanlance  al  une  extrémité  k*al  autre  ;  et  oeil  à 
laquele  mains  a  ie  sanlance ,  metons  pour  plus  grant  con* 
traire  ;  ensi  coi^e  avarifise  à  largece ,  pour  le  sanlant  plus 
grant  ke  largece  a  au  fol  large.  Une  autre  manière  est  prise 
selonc  nous  :  car  11  visce  et  l'extrémité  auquel  nous  sommes 
plus  eneUnet  de  no  nature,  disons  plus  contraire  au  moiien  ; 
ensi  que  nous  somes  plus  «leût  à  poursivir  les  délis  k'à 
insensibilité,  pour  ce  sommes-nous  plus  meut  à  nient  atem- 
prance k*à  atemprance,  et  pour  cou  le  metons  plus  contraire, 
car  plus  se  départ  dou  moiien.  Et  pour  ce ,  quant  nous 
volons  aucune  vertu  aquerre,  regarder  devons  à  quel  visce 
nous  somBpies  plu3  enclin  et  plus  mouvaus ,  et  ce  conniste- 
rona  par  le  délit  u  le  tristece  ki  ce  movement  ensivra  :  et 
domt  nos  devons  traire  et  enforcier  au  contraire.  Car  se 
nou3  n^us^  partons  de  ce  visce,  si  ke  nous  traions  ensi 
comme  en  l'autre ,  nou3  revenron;s  au  moïen.  Ensi  ki  vient 
un  cron  baston  dréchier,  il  le  covient  outre  le  moiien  ploiier. 
Dont  se  garder  nos  volons,  nous  ne  dçvon^  mie  entre- 
prendre, ne  recevoir,  ne  jugier  ces  déli?.  Car  se  nous  ne 
les  enprendon^,  ne  m  oonnissons ,.  il.  ne  nous  moveront  jà  ; 
dont  ensi  faire  devons  cou  li  sage  de  Grèce  disoient  d'Élaine, 
pour  sa  biauté ,  ke  les  gens  ne  fussent  souspris.  :  «  Fuions- 


D'AMOUR.  S99 

le»  MoMhleï  »  En»  hm  devrons  «voir  m  délis,  par  quoi  ne 
aoioBft  soiifiprâ  piu*  br  conniiwancft,  et  ^na»  aaiia  eskivaftl, 
p«di«raiis  le  naisa  :  mais  c'est  nout  fort  à  faire.  Maienent 
ans  es  ohoees  singuleres  et  partkulib^fi.  Car  garder  en  quoi 
oa  se  doit 'déliter,  eé  qoaat,  et  ooment,  et  oonMea  de  tens 
et  ù  y  n*esft  mie  legière  chose  à  faire.  Car  aucune  ie  les 
ddiûliaBS  eus  ces  ohoses ,  pour  ce  ke  bien  ne  peona  toutes 
ces  clK>8ea  aviser,  nous  Ioobs  ;  dimt  nous  ne  blasmons  mie 
eiaBS  ki  u»  paa  se  départent  de  ce  moiieift;  mais  cil  ki  trop 
s*eik  départent  sunt  blasmet.  fit  celui  pudHHi  bien  eon- 
Boistre.  Mais  oonbisa  ii  font  a  blaamer ,  n*esi  mie  legier  à 
déterminer.  Car  cis  jugemens  est  aetone  œvres  singuJèFes^ 
dequeles  oa  fait  et  puet  faire  maiasment  jugement. 


CHAPITRE  VIII. 

Cin  <!apitlu  dmm  qiiea  OQTres  doient  eetre  ditog  ^•ntrive» 
et  queles  non.  et  queles  mellées  '. 

Com  nous  aions  dit  par  deseure,  ke  vertus  est  habis  éli- 
sans  le  moiien  selonc  le  regart  ki  est  entre  deus  extrémités 
par  raison ,  selonc  ce  ke  li  sage  en  jugent ,  et  k*en  toutes 
œvres  et  passions  a  extrémités  et  moiien ,  dont  li  un  sunt 
blasmet  et  H  autre  k)et,  et  nous  pour  ces  ;  et  kele  oonnissance 
des  viertus  nous  aions  en  aucune  manière  par  le  délit  u  le 
tristeqe  ki  ensiyeut  les  habis ,  dont  les.  ouvres  de-  vertu  et 
des  visces  sont,  selonc  ce  k'on  Ta  bien  u  maisement,  en 

*  Aristots,  Mot.  à  Nieom.,  III,  i,  i-^. 


240  LI  ARS 

délis  u  en  tristeces.  II  covient  poiske  viertus  est  selonc 
œyres  et  passions ,  et  ces  choses  sont  faites  volentiers  u 
envis,  et  des  bones  volentriens  nos  sommes  loet  et  des  mal- 
valses  nient  volentrives  on  ait  aucune  fie  miséricorde,  à 
enquerre  de  vertu  est  nécessaire  cose  de  déterminer  ke 
c*est  volentés  et  nient  volentés  et  quel  chose  est  volentri- 
vement  faire  et  quele  nient  volentrivement.  Et  c'est  utle 
chose ,  car  selonc  ce  fait-on  les  honneurs  pour  les  bonnes 
œvres^et  les  paines  amenrist-on  aussi.  Et  premiers  parions 
de  nient  volentriu,  car  cesti  conneùt,  nous  porons  auques 
savoir  ke  c'est  volentriu.  Nient  volentriu  puet  estre  en  deus 
manières,  u  par  cou  c'en  fait  force  à  le  volentet,  u  par  çon 
k*ele  a  ignorance,  c'est  non-sachance  de  son  fait,  et  de  ce 
k'à  faire  affiert.  Nient  volentrieu  par  force  est  ce  ki  fait 
est  par  force  ;  liquele  est  fors  de  celui  cui  on  fait  la  vio- 
lence; si  ke  cis  ne  fait  de  cors  ne  de  volonté  à  tel  fait  nule 
aiwe.  Aussi  que  se  uns  hom  aloit  sour  un  pont  iver  \  et  II 
vent  le  presist  et  le  gietast  en  l'euue,  ceste  force  seroithors 
de  celui  cui  on  le  feroit  :  ne  à  tel  fait  de  cors  ne  de  volonté, 
il  ne  feroit  aiwe,  et  tex  œvres  dist-on  nient  volentriu  sim- 
plement. 


CHAPITRE  IX. 


Ci  est  une  questions  déterminée,  se  c'est  volentrieu  gieter 
son  avoir  en  mer  pour  sauver  les  gens  *. 


Mai^  s'aucuns  pour  cremeur  de  plus  grans  maus  u  pour 

•  Var  :  juwer.  (Ms.  Croy.) 

■  Cfr.  Aristotb,  Mot.  à  Nicom.y  III,  i,  4-10. 


D'AMOUR.  241 

aucun  bien  face  aucune  chose ,  ensi  ke  se  uns  miens  amis 
estoit  mis  en  prison  et  morir  le  convenroit,  se.je  ne  faisoie 
aucun  vilain  fait,  se  je  le  faisoie,  demande  seroit  se  ce  seroit 
violence  u  non  ;  ensi  k'il  avient  à  ciaus  ki  en  mer  vont  ; 
liquel  pour  le  sauvement  de  lor  cors  gietent  lor  avoir  hors  ; 
nus  ne  le  fait  volontiers,  mais  toute  voies  le  fait-on  pour  le 
sauvement  dou  cors  et  des  siens.  Kiconques  a  entendement, 
à  ceste  demande  si  puet-on  respondre  ke  ces  œvres  sunt 
mellëes  de  voloir  et  de  nient  voloir.  Car  ki  regarde  simple- 
ment al  avoir  gieter  en  la  mer,  c'est  simplement  nient 
volentrieu  ;  car  nus  à  paines  n*est  si  fols  ki  perdist  volen- 
tiers  le  sien.  Mais  ki  regarde  à  ce  ke  c'est  fait  pour  eschi- 
ver  autre  mal  et  est  esliut  pour  le  mains  mal,  si  ke  ce  saule 
estre  le  milleur,  che  sanle  volentrieu.  Car  li  tans  se  détier- 
mine  le  fin  des  œvres,  si  ke  cechl  est  fait  pour  le  tans,  ki 
sanle  plus  covignables  li  faire  ke  li  laissiers.  Et  aussi  en 
celui  ki  est  commencemens  et  pooirs  de  movoir  les  parties 
de  son  cors,  en  celui  est  pooirs  d'ouvrer  et  de  nient  ouvrer. 
Mais  en  celui  ki  giete  son  avoir  en  mer  est  poissances  de 
ses  membres  movoir  u  nient  movoir.  Dont  est  en  lui  pooirs 
d'ouvrer  u  nient  oevrer  ;  et  ce  tient-on  à  nient  volentriu, 
quant  li  cause  dou  fait  est  fors  de  celui  ki  le  fait  ;  et  cis  ki 
ce  sueffre  n'i  fait  nule  aiwe,  et  quant  aiwe  fait  si  est  volen- 
triu. Dont  ces  œvres  sont  simplement  nient  volentriu wes, 
si  con  pour  le  gieter  hors,  et  en  aucune  manière  volentrieu, 
si  con  pour  le  sauvement  de  lor  vies.  Et  plus  sanlent  volen- 
triu ke  non  ;  car  ce  sunt  œvres  singulères  déterminées  par 
volenté,  si  ke  pour  eskieuver  ce  ke  plus  doutoit.  Et  en  ces 
œvres  ki  ensi  sunt  mellées,  aucune  âe  est-on  loet  quant  on 
sueffre  u  soustient  un  petit  honte  u  une  petite  tristece, 
pour  grant  bien  c'en  en  atent,  et  du  contraire  blasmé.  Car 
trop  est  laide  chose  et  vilaine ,  pour  pau  u  pour  nul  bien  à 


^t4St  LI  ARS 

soiMtonk*  u  à  faire  chose  vilaine,  et  lai  vîelit  de  j^iotl^ 
corage.  Et  naiement  en  ancttnes  st  feites  oevreb  n'apert 
point  loaige^  ains  i  affiert  {Miiofts  ;  quant  on  tele  œvr^  ftift 
c'oo  ne  doit  mies  faire  ;  ^ant  ce  ponf  coi  on  le  llît  Mt 
8i  graiit^  k'il  aourmonte  iMLture  hufnaSM  ;  Bt  nns  n  po 
n'en  aroit  pooir  de  soustenil*.  Snbi  kie  s^l  eoVèHtet  un  home 
morir  n  aoufrir  grans  temrmenft,  è*A  ne  diseit  Aucune  grattt 
mmçoigne,  n  s'il  ne  ftimit  aucMtn  ftdt  fai  n'aftnroit  n»e  â 
son  estât,  tel  meffait  «ont  pardonnable.  MsUs  H  sont  auciua 
meffiait^  ki  sont  Bi  tilain  ic'on  ne  se  doit  ^n  Mie  mahi^re 
laiéaîer  constraindt'e,  ne  ne  le  tMt-^n  Mte ,  néift  se  nH)rii* 
en  ocvenoit  ;  emâ  «on  de  Dieu  &  rsnoïè^,  tuM*  père  n  m^re 
sam  raiscm.  Car  cis  biens  de  vittrtat,  kh  pftr  Oè  il  aquîeH;, 
est  si  grant  ke  ne  puet  «être  riens  à  U  coiâparés ,  ne  li  aton- 
gemens  de  sa  vie,  par  quoi  il  perge  celé  rertat.  Car  i^îès 
ce  k'il  est  mors^  il  vit  eaa  ^ne  et  en  laéBiore  de(S  f  ens^  ^ 
coa  miroirs  à  cmms  ki  vîenent  «iprto  H,  en  bien  ènlumiMOia 
et  enfeurmans.  Mais  forte  diose  est  i  ^esUre  quel  i^hose  pour 
autre  on  doit  eslire,  ne  queto  pour  autire  on  d^iit  soaatenif*; 
car  moit  i  a  grant  différence^  ponr  ce  ke  te  eunt  œvMs 
singulères,  desqueles  on  puet  maisement,  por  lé  gnsint 
plantet  et  io  confusion,  avoir  vf aie  conniosanoe. 


CHAPITRÉ  X-. 

Cifi  capitles  oste  une  erreur  k^aucun  poroient  dire  ke  biene 

nos  moveroit  par  force. 

fit  s'aucun  voloient  dire  ke  ce  ke  nous  pottrsivons  les 


D*AMOUR.  «43 

dëlis  et  ktt  biens  nos  muet,  c'est  par  forée  et  par  tiolenoe , 
car  tes  ofaoseB  délitables  ki  dehors  nota  sant,  nos  niMvent 
ert  constraignent  à  aies  poursivir,  n'es-ae  mie  voirs.  Car 
enst  serote&t  to«tes  choees  par  yklei^e  et  par  force.  Car 
tout  cil  ki  oavrent,  œvrent  por  auéun  bien  u  d^t,  et  eiisi 
mroit  tout  ferce  qttan  c^on  feroît.  Bt  atsi  tout  cîl  ki  «evrent 
par  violence  et  nient  volébtritement  «  ont  ^n  ovrant  tris- 
tece.  Car  violence  si  engenre  tristece,  pour  cou  k*ele  «dst 
contraire  à  yolenté.  Mais  cil  ki  'œvrent  por  aucun  bien  u. 
délit  à  avoir,  œvrent  volentrivement  ;  dont  il  apert  ke  délit 
ne  nous  muevent  mie  par  violence.  Moût  sanle  aussi  rude 
chose  et  nient  raisonable  à  dire ,  ke  par  choses  de  dehors 
nous  soïons  ensi  menet,  ke  faire  le  nous  coviengne  à  force  : 
ne  nous  encombrons  mie  de  tel  méfiait  ^  Car  nostre  volon- 
tés n*est  mie  meute  par  nécessité  par  tes  délis ,  mais  bien 
les  puet  poursivir  et  enbrachier,  et  ausi  fuir  :  car  ce  ne  sunt 
knie  bien  simplement ,  auquel  par  nature  enclinet  sommes  ; 
mais  nous-meismes  et  blasmer  et  acuser  devons,  ki  si 
cachables  nous  rendons  à  aus  k'il  nous  ont  pooir  de  prendre. 
Plus  sanle  encore  li  désirs  des  délis  estre  volentrieus  ke 
nient  volentrius  :  pour  çou  est  dite  aucune  chose  volentrive, 
ke  li  volontés  est  meute  à  che  avoir  ;  mais  par  les  délis  et 
les  concupiscences  est  li  volontés  enclinée  à  voloir  ce  c'on 
désire;  dont  li  délit  font  plus  à  ce  ke  la  chose  soit  volen- 
trive ke  nient  volentrive.  Nous  nous  metous  aussi  sus  ke 
nous  sommes  cause  des  bienfais  et  nient  des  maufais,  et  ce 
ti*est  mie  dis  raisonables.  Car  en  celi  ki  le  poissance  a  de 
bien  faire,  doit  ausi  li  pooirs  estre  de  mal  faire.  Encore  li 
principes  et  li  commencemens  de  le  violence  ôt  de  la  force, 
si  est  fors  de  celui  cui  on  le  fait  ;  si  ke  cis  ki  le  force  suefre, 

*  Ofr.  Abibtotb,  Mot.  à  Hitcm.  III,  ii,  U-IS. 


244  LI  ARS 

nul  confort  ne  fait  à  celé  œvre  ;  mais  cis  ki  par  aucun  bien 
de  defors  u  dëlis  fait  aucune  chose,  il  aiwe  et  donne  à  celé 
œvre  confort.  Car  pooir  a  de  contrester,  s'il  vient;  car  se 
Tolentës  n*est  mie  loiie  ne  nécessitée  par  nule  chose  foraine. 
Dont  il  apert  que  cil  ki  dient  k*il  sunt  constraint  par  les 
choses  de  dehors  et  les  délis,  ne  dient  mie  voir,  quant  ont 
pooir,  se  la  plaisance  dou  poursuiwir  n'estoit,  de  con- 
trester  \ 


CHAPITRE  XL 


Cis  capitles  devise  pluiseurs  manières  de  nient  volentrieu  ^. 

Puisque  parlet  avons  de  nient  volentrivetet ,  ki  est  par 
violence  et  par  force,  or  disons  de  celi  par  ignorance,  et 
c'est  par  uon-sachance.  Et  disons  ke  tout  ce  ki  fait  est  par 
ignorance  est  fait  ne  mie  volontiers,  et  si  n'est  mie  encor 
dont  nient  volentrieu  tout  çou  ki  fait  est  ne  mie  volentiers. 
Aucune  fie  est  aucune  chose  faite  contre  volonté,  et  ne  puet 
estre  simplement  nient  volentrivement ,  autre  si  est  sans 
volentet,  en  tant  c'on  mie  ne  le  set.  Car  à  ce  k'aucune 
œvre  soit  nient  volentrive,  il  covient  k'ele  soit  tristable  et 
c'on  se  repente  de  ce  ki  fait  est.  Car  cis  ki  par  ignorance 
fait  aucune  chose,  et  après  ne  s'en  repent  point  volentiers, 
il  n'a  mie  fait  celé  œvre  k'il  ne  savoit;  car  ne  puet  estre 
volut  en  fait  présent  ce  dont  on  a  ignorance  ;  ensi  con  cis 

*  Cfr.  S.  Thomas,  Somme  théol.^  l"s.,  2«p.,  q.  vi,  art.  7. 

*  Cfr.  ksii&TOTK,  Mor,  à Nicom,^  ni,ii,  1-4;  Gr,Mor.,J,xî;Mor. 
à  Eudème,  II,  vu  ;  S.  Thomas,  Somme  théoL,  l"*  s.,  2«p.  q.  vi,  art.  8. 


D'AMOUR.  245 

kl  jeté  après  un  oisel  pour  ocire  et  de  celi  cop  tue  son 
anemi  ;  il  n*a  mie  tuë  son  anemi  volentiers ,  car  point  ne  le 
quidoit  faire  ;  mais  cis  fait  n*est  mie  nient  volentrieus,  car 
il  li  plaist  et  il  ne  s'en  repent  mie.  Dont  il  covient  ou  fait 
ki  doit  estre  nient  volentrieus  par  ignorance,  ke  cis  fais  soit 
tristes  et  c'en  s*en  repente.  Et  ensi  est  une  manière  d'igno- 
rance et  de  non-sachance,  ki  n'est  mie  faite  volentiers  ;  et 
si  ne  s'en  repent-on  point  ne  tristece  on  n'a  dou  fait.  Une 
autre  manière  est  d'ignorance,  quant  aucuns  par  ignorance 
se  met  à  ce  k'il  œvre  ignoramment ,  ensi  comme  uns  yvres 
ki  fait  une  folie  ;  il  ne  le  fait  mie  par  ignorance  ;  car  par 
son  fait  de  trop  boire ,  il  s'est  à  ce  mis  ;  mais  non  sachans 
il  le  fait.  Tout  malvais  ont  ignorance  de  cou  c'en  faire  doit 
et  c'en  doit  fuir,  et  par  tel  péchiet  sunt-il  tous  blamet, 
quant  cause  sunt  de  lor  ignorance.  Nient  volentriu  ausi  par 
ignorance  n'est  s'aucuns  a  ignorance  de  ce  k'il  devroit 
savoir,  ke  boin  seroit,  si  ke  par  sa  ignorance  il  lait  à  ellire 
cou  ke  bon  est;  par  ce  k'il  est  férus  en  contraire  opinion, 
il  ne  vient  mie  ce  savoir.  Car  la  ignorance  del  élection  n'est 
mie  cause  de  nient  volentriveté,  mais  malisce  ;  ensi  ke  se  je 
bevoie  venim,  ke  je  seûsce  venim,  et  afremés  me  fusse  ;  si 
ke  je  tenisse  ke  cis  venins  ne  fust  mie  malvais  à  boire ,  on 
ne  le  tenroit  mie  à  ignorance.  Car  je  doi  savoir  ke  c'est  mes 
maus  dou  boivre.  Et  aussi  li  non-sachance  des  choses  com- 
munes et  universeles  c'en  doit  savoir,  ne  font  mie  ignorance 
ki  face  à  eschiwer  S  se  je  pecche  en  celés  ;  ensi  ke  je  doi 
savoir,  ke  tous  omecides  est  malvais  et  toute  reuberie. 
Aucunes  choses  sunt  c'en  savoir  doit  et  asqueles  on  est  net 
de  savoir.  Autres  sunt  asqueles  on  est  bien  net  de  savoir, 
mais  on  n'i  est  mie  tenut  ;  si  ke  nous  sommes  net  à  savoir 

*  Var  :  Escuser.  (Mb  Croy.) 


246  Lî  ARS 

les  gënërms  commans  de  la  loi,  et  à  savoir  aussi  âncmiês 
autres  choses,  ke  nous  avoir  poons  et  faire,  et  ki  en  che 
ignorance  a,  il  pêche.  Car  il  est  cause  de  tel  ignoranoe^ 
quant  nis  est  i  savoir  et  savoir  le  doit.  Mids  ki  a  ignorance 
des  choses  asqueles  savoir  bien  est  nës ,  ne  d'étés  savoir 
n'est  mie  tenus;  s'il  a  de  celes  ignorance,  ce  n*est  mie 
pëchiës  ;  si  ke  je  sui  nés  à  savoir  un  granment  de  sciences, 
lesqueles  se  je  ne  sai  et  ai  ignorance,  je  ne  pèche  mie  ;  et 
aussi  tontes  les  singulëres  choses,  ki  sunt  aussi  con  sans 
nombre.  Et  par  ce  ke  dit  est  poons  prendre  aussi  que  quatre 
manières  d'ignorance.  Car  11  une  si  est,  quant  aucune  chose 
est  faite  c'en  ne  voloit  mie  faire  ;  et  après  on  en  est  liet  u 
on  n'en  a  point  de  tristece,  u  on  ne  s'en  repent  point  ;  Tautre 
quant  on  donne  u  fait  le  cause  del  ignorance  ;  la  tierce 
quant  on  s'est  si  mis  en  contraire  opinion  de  ce  c'en  doit 
savoir,  k'il  covient  de  ce  avoir  ignorance;  la  quarte  quant 
on  a  ignorance  des  choses  communes  c'en  doit  savoir  ;  et 
tout  fait  ki  par  teles  ignorances  sunt  fait  doivent  estre 
punit  et  en  doit-on  paine  chargier.  Mais  li  ignorance  des 
choses  singulëres,  ki  sunt  ausi  ke  sans  nombre,  lesqueles 
ne  puet  nus  toutes  aviser  pour  le  grant  plenté,  quant  on 
pèche  par  tele  ignorance ,  mes  ke  nule  des  autres  manières 
devant  dites  n'i  soit,  il  i  affiert  miséricorde  à  faire  et  par* 
donners  ;  et  ceste  manière  d'ignorance  est^  sans  plus,  droite 
ignorance  nient  volentrieve  et  fait  à  excuser;  et  à  checi 
doivent  11  signeur  molt  regarder  par  coi  il  n'aient  pité  del 
ignorance  des  gens,  dont  il  ne  le  doivent  avoir,  mais  paine 
chargier,  et  k'il  ne  punissent  ciaus  dont  il  doivent  avoir 
miséricorde  et  pardoner.  Et  différence  a  entre  miséricorde 
et  pardon  :  car  miséricorde  si  est  quant  uns  fais  a  grant 
paine  deservi,  et  on  l'amenrist,  si  k'il  poise  le  justice  ke 
tant  l'en  covient  faire.  Pardons  si  est,  quant  on  quite  le 
meffait  de  tout. 


D'AMOUR.  M7 


cflAï»iTRfî  xn. 


C»  «apiilcs  àffriaB  Im  dÎTinss  conàHianSi  deequ^les  on  puet 
avoir  ignorance  en  paxtMoler  *. 


Et  léS  chôSêig  sifigul^res  degquôlêd  Tignoratice  yiôiit,  ki 
pQôt  estrô  èscusëe,  poar  le  grant  pletitet  des  choses  k4l 
covîent  tèg&tàety  stint  en  pluiseur  manières.  Car  l'une  si 
est  qtiant  ûû  a  ignorance  de  ce  par  quoi  on  doit  aucune 
chose  faire.  Ënsi  k^aucuns  aroit  ignorance  s'il  voloit  aucun 
en  bataille  prendre,  s*il  prendoit  son  anemi,  par  ctii  signe- 
rie  porroit^achiever.  H  aroit  ignorance  de  ce  par  col  deûist 
iestre  faite  se  besoigne  ;  u  s'aucUns  Voillans  jouster,  quidast 
prendre  Utie  lance  sans  fier ,  et  il  presist  une  fler4e ,  s*eii 
quaissast  son  jousteur.  Aucune  fie  est  Tignorance  par  le  fin 
des  choses  ;  ensi  ke  li  mies  ki  cuide  saner  une  plaie  ^  et  il 
le  fent  plus  grande  pour  mieus  garîr  ;  et  cis  en  muert  ;  mais 
c'est  par  l'ignorance  de  le  fin,  ne  mie  de  celi  k'il  entendoit 
à  faire»  si  ke  santet;  mais  l'ignorance  de  le  fin  ki  sen  fait 
ensieut,  dont  il  a  ignorance  ke  sen  œvre  yiegne  à  tele  fin. 
Aucune  fie  est  aussi  ignorance  par  le  manière  dou  faire,  si 
c'on  fait  trop  fort  u  trop  durment,  ce  c'en  deveroit  faire 
souef  et  déboinairement  :  ensi  ke  ds  kl  e^cremist,  ki  bièle- 
ment  cuide  fërir,  si  fiert  trop  fort.  Autre  ignorance  est, 
quant  on  a  ignorance  ke  c'est  c'on  fait  :  ensi  ke  s'on  avoit 
dit  à  aucun  un  secret,  et  il  ne  seuwist  que  ce  fust  secrës, 
s'il  le  disoit,  ce  seroit  par  ignorance  ;  car,  parce  c'on  dit  li 

*  Aristotb,  ifor.  à  Nicam.y  III,  ii,  5-15;  S.  Tbomas,  ke,  €it. 


248 


LI  ARB 


avoit  n*estoit-il  mie  tenus  dou  celer;  et  cis  ki  tient  un  arc, 
et  il  descoche  ançois  k*il  le  sace.  Autres!  est  quant  on  a 
ignorance  entour  quoi  on  œvre.  Si  ke  cis  ki  se  combat  et 
quide  tuer  son  anemi,  et  tue  son  fll  :  bien  avoit  cis  volonté 
de  tuer,  mais  entour  qui  ne  à  qui  tele  œvre  est  faite,  a-il 
ignorance.  Ki  c'est  ausi  ki  œvre  n*est  nus  ignorans,  s*ii 
n'est  fins  SOS.  Car  ensi  seroit  cis,  lui-meismes  ignorans, 
k*estre  ne  puet.  Et  ensi  apert  quantes  conditions  sont  selonc 
lesqueles  ignorance  puet  estre  faite.  Car  Tune  si  est  quant 
on  a  ignorance  de  ce  par  quoi  on  doit  ovrer;  Tautre  quant 
il  a  ignorance  de  le.  chose,  ki  avient  qui  contraire  il  voloit 
faire;  Tautre  par  le  manière,  l'autre  par  cou  c'en  fait, 
l'autre  entour  quoi  on  œvre.  Selonc  toutes  ces  conditions, 
si  sanle  estre  faite  ignorance.  Car  selonc  eles  les  cevres 
sanlent  estre  faites  nient  volentiers,  et  maiement  celés  ki 
sont  faites  selonc  les  conditions  principaus ,  qui  sont  quant 
on  a  ignorance  de  le  chose  c'en  fait  et  de  la  fin  ki  ensiut 
autre  fait.  Et  toutes  ces  choses  ki  dites  sunt  ne  escusent 
mie,  ne  ne  font  droite  ignorance^  ne  nient  volentriveté  sens 
ces  fais  ù  après  on  n'a  tristece  et  repentance. 


CHAPITRE  XIII. 

Cis  capitles  détermine  de  Tolentriveté  et  oste  ane  doutance 
ki  puet  naistre  en  ceste  matère  ^. 

Après  ce  ke  nous  avons  parlât  de  nient  volentri vetet ,  ki 

*  Cfr.  pour  ce  chap.  et  le  suivant,  S.  Thomas,  Somme  théol^  1  s., 
2«  p.  q,  VI,  panim. 


D'AMOUR.  249 

est  faite  par  force  et  violence ,  et  d'ignorance,  après  afSert 
à  parler  de  volentrivetet;  et  con  nient  volentriu  et  volen- 
trieu  soient  deus  contraire,  et  nient  volentrieu  soit  par 
force,  si  ke  li  commencemens  de  celé  œvre  est  hors  de  celui 
qui  le  force  est  faite,  et  aussi  par  ignorance,  puiske  volen- 
trieu  est  contraire,  il  covient  k*en  li  ait  deus  choses  as 
autres  deus  contraires.  Et  pour  ce  est  Yolentrieu  dit  çou 
qui  commencemens  et  pooirs  d'ouvrer  est  en  Tovrant,  sa- 
chant les  conditions  singulëres  ki  sunt  ens  es  cevres.  Par 
le  première  est  restée  force ,  car  la  force  doit  estre  hors 
del  ovrant,  et  li  commencemens  et  li  pooirs  del  ovrer  est 
en  Tovrant.  Et  parce  k'il  set  les  condicions  singulëres,  est 
ostée  Fignorance  ;  dont  celé  œvre  est  tenue  pour  volentrive, 
quant  aukuns  fait  aucune  chose  par  commencement  et  pois- 
sance  ki  en  li  est ,  sachans  ke  c'est  k'il  fait ,  si  ke  ce  est 
volentriu,  ki  est  et  vient  de  le  chose  ki  en  li  a  commence- 
ment et  poissance  de  tele  œvre  ovrer.  Et  aucune  chose 
d'une  autre  venir  puet  estre  en  deus  manières  :  u  droituriè- 
rement,  si  ke  quant  une  chose  vient  d'une  autre ,  en  tant 
ke  li  chose  dont  ele  vient  est  ouvrans  ;  ensi  que  s'en  disoit 
que  de  chaurre  vient  escaufemens,  car  li  charre  Test  ovrans. 
En  autre  manière  vient  une  chose  d'une  autre  nient  droi-  ' 
turièrement,  parce  ke  celé  chose  n'œvre  mie:  ensi  c'en  dist 
que  li  përissemens  de  la  nef,  est  et  vient  dou  gouverneur, 
en  tant  k'il  ne  gouverne  mie  ;  dont  li  nef  périst  :  dont  nous 
poons  dire  ce  volentrieu,  ne  mie,  sans  plus ,  ki  vient  de 
volenté  droitement,  si  k'en  ouvrant  :  mais  aussi  ce  ki  nient 
droitement  en  vient,  si  ke  che  ki  nient  n'œvre.  Ensi  dist-on 
aucune  chose  nient  faire  estre  volentrieu,  et  le  met-on  sus 
le  volentet;  et  l'en  blasme-on,  aussi  ke  de  li  viegne.  Dont 
on  blasme  les  gens  quant  il  bien  ne  voelent  faire ,  et  ensi 
poons  veïr  ke  volentrieu  puet  estre  sans  œvre.  Par  aven- 


250  LI  AR8 

iore  si  poroit  aaount  douter  ke  ne  mie  tout  ce  ki  ftdt  eet 
par  oommenoement  qui  soit  dedans  l'oawant,  saehans  les 
ooQditions  parUcolères,  est  volentrieu;  ains  sanle  que  ce 
pnet  estre  Adt  sans  yolentë.  Bt  li  doutànoe  si  Tient  de  ce 
k'il  avenir  puet  ke  li  oommenoemens  del  œyre  k'aucnns 
fait,  n'est  mie  appétis  raisonables,  selonc  lequel  volentës 
est  prise.  Ainsi  puet  estre  cis  oommencemens,  selonc  aucune 
passion  d'appétit  sensible,  si  ke  selonc  ire  u  concnpisœnoe, 
c'est-à-dire,  selonc  l'appétit  sensible  et  che  ke  est  yolen- 
tiers  fait,  est  fait  selonc  Tappétit  raisonable.  Il  sanle  ke 
ces  œyres  ki  ftdtes  sont  par  ireur  u  par  concu|M9cence, 
soient  nient  volentrieres  et  nient  faites  par  volenté  ;  et  s'est 
dedans  l'œvrant  li  commencemens  de  ces  œvres,  sachans 
les  conditions  ki  à  cognoistre  aâèrent.  Bt  c'est  encontre 
ce,  ke  dit  est  de  volentë.  Car  volentriu  estoit  ce  ki  fait 
estoit  par  commenoement,  ki  estoit  en  l'ouvrant,  sachant 
les  condicions  particulères.  A  cesta  doutance,  puet  on  res* 
pondre  par  pluiseurs  raisons.  L'une  si  est  quelconques 
choses  mues  bestes  et  li  enfant  œuvrent,  c'est  selonc  passion 
et  appétit  s^asible,  et  ne  mie  selono  rainable  appétit;  car 
il  Adient  à  raison.  Se  donc,  ce  ki  fait  est  par  ire  u  par  con- 
cupiscence, et  selonc  las  autres  passions  del  appétit  sen- 
sible, estoit  nient  volentrieu ,  il  s'ensivrait  ke  les  bestes  ne 
li  enfant  n'ouverroient  point  volontiers.  Mais  nous  disons 
k'il  œvrent  volontiers,  ne  mie  pour  çou  k'il  ait  en  aus 
volenté  proprement  à  parler ,  mais  pour  ce  ke  de  propre 
movement  ki  est  dedens  iaus  il  œvrent,  si  ke  par  nul  de 
defors,  il  ne  sont  meut.  Et  ce  dist-on  volontiers,  ce  k'au- 
cuns  fait  ni^at  constrains  et  par  propre  movement  ce  œvre. 
Se  ce  aussi  ki  fait  est  par  ire  et  concupiscence  n'est  mie 
volentrieu,  u  c'est  voirs  en  tout  u  sans  plus  ens  es  maus. 
Car  li  bien  ne  sanlent  mie  fait  nient  volentrivement,  mais 


D^AMOUR.  ^1 

ce  saole  nient  yéritable  chose  ;  car  de  qvanjce  les  gem  font, 
li  Yolentës  en  sanle  cause;  car  combien  ke  ire  u  concupÎ9- 
cence  muevent  les  gens ,  il  ne  se  moveront  à  ovrer  devant 
ce  ke  li  consens  del  appétit  raisonnable  ^  otrie  ;  par  quoi 
il  sanle  ke  li  mal  sunt  aussi  bien  yolentrieu  con  U  bien.  Et 
ausi  ne  sanble  mie  rainable,  ke  les  biens  c*ûn  doit  covoi^ 
tier»  c'on  tiengne  pour  nient  volentrieus.  Car  nous  devons 
convoitier  santé  et  sci^ces.  Aucune  fie  aussi  se  doit-on 
courecier,  si  con  pour  ciaus  ki  meSbnt  à  castiier  ;  et  garder 
se  doit-on  de  pëcbier  en  le  manière  de  courecier  :  ensi  apert 
ke  ce  ki  est  fait  par  ire,  u  par  eoncupiscence  u  couvoitisoi 
n'est  mie  nient  volentrieu*  Cbe  aussi  ki  fait  est  par  conçu* 
piscence  est  fait  par  délit,  et  ce  ki  est  nient  volentrieu  est 
tristable.  Âpres  les  passions  del  appétit  sensible  saillent 
iestre  humaineS|  en  tant  ke  U  appétis  sensibles  puet  obéir 
à  raison  si  con  deseure  est  dit;  et  se  les  passions  sunt 
humaines,  et  les  œvres  le  seront  aussi;  si  ke  les  œvres 
d'ire  et  de  concupiscence  seront  humaines  ;  mais  nule  œvre 
nient  volentrieve  est  humaine.  Car  nus  n'est  loës  ne  blas- 
mes  d'œvre  nient  volentrive,  fit  par  ces  œvres  faites  selonc 
passions ,  «  con  d'ire  et  de  concupiscence,  nous  sommes 
blasmet  et  loet  ;  dont  il  s'ensieut  que  les  œvres  ki  fiâtes  sunt 
par  oonc9piscence  ne  sont  mie  nient  volantrives  mais 
volentrieves. 


CHAPITRE  XIV. 


Cis  capitles  détermine  de  volonté. 


Puisque  de  volentrivetet  parlât  avons,  après  affiert  i 


252  LI  ARS 

dire  de  volent^.  Si  poons  dire  k'en  trois  choses  et  en  trois 
manières  est  prise  volentë  ;  Tune  chose  ki  en  li  a  commen- 
cement et  poissance  d'ouvrer,  si  k'ele  est  commencemens 
et  poissance  de  son  œvre,  et  cele  vient  et  œvre  tonsjours 
bien  simplement,  si  con  Diens  et  li  angele.   Une  aatre 
manière  si  est  selonc  çon  k'aucune  chose  a  en  li  vertnt  de 
movoir  ses  membres,  si  con  les  mues  bestes,  ki  ont  en  eles 
le  commencement  et  le  vertu  d*eles  movoir,  et  che  n*estmie 
volentés  proprement  à  parler.  La  tierce  manière  est  ens  h 
gens,  par  lequele  il  sunt  commencement  de  lor  œvres,  et 
ceste-ci  si  est  moiiene  entre  les  autres  deus.  Ceste  volentés 
des  gens ,  si  est  en  deus  manières ,  Tune  si  est  naturele, 
l'autre  par  dëlibëration  :  li  première  si  puet  estre  de  ce  ki 
est  biens  simplement,  si  con  volentés  naturele  ki  tent  en 
Dieu.  Volentés  ausi  par  délibération,  si  puet  estre  de  bien 
ki  simplement  est  biens.  Et  si  est  aucune  âe  de  bien  appa- 
rant,  et  ce  puet-on  ensi  moustrer.  Li  entendemens  ki  est 
ens  es  gens,  si  doit  estre  govemères  de  tout  le  cors,  car  pour 
li  est  li  cors  fais  et  li  entendemens  doit  avoir  tele  signourie 
sor  le  cors,  con  li  rois  a  en  son  roïalme,  ki  gouverner  doit 
ses  sougés  pour  lor  bien  et  lor  proufit ,  selonc  ce  ke  droite 
raisons  l'ensegne  ;  et  adont  est  li  roïames  bien  governés, 
quant  li  rois  est  raisonables  et  droituriers ,  et  ses  gens  li 
sont  obéissant;  ensi  est-il  ens  es  gens.  Li  entendemens  est 
si  con  li  rois,  et  li  divers  membre  dou  cors  si  con  li  peules 
du  roïalme  ;  li  entendemens  goveme  tousjours  li  cors,  tant 
con  de  lui  est,  se  par  autrui  n'est  decheus ,  bien  et  loïau- 
ment,  au  prouât  du  cors  :  car  nul  outrage  ne  nul  excès  il 
ne  li  fait  faire  ;  et  adont  quant  li  entendemens  a  tel  pooir, 
adont  sont  toutes  les  œvres  du  cors  faites  en  le  vertut  et  le 
commant  del  entendement;  et  dont  ne  vieut-il  fors  ce  ke 
biens  est  simplement  ;  et  est  adont  li  appétis  sensibles  obéis- 


D'AMOUR.  253 

sans  à  lui,  si  k'il  ne  yient  riens  fors  ce  ke  par  Tentendement 
est  conchent,  ki  est  biens  simplement.  Aucune  fie  aussi  se 
metent  les  gens  dou  roïalme  encontre  lor  signeur,  en  tel 
manière  k'il  ne  poursivent  mie  le  voloir  de  lor  signeur,  ains 
traient  lor  signeur  à  lor  acort  ;  et  ensi  li  sires  ^ ,  ki  devant 
estoit  govemères  de  ses  gens,  or  est  par  ses  gens  govemës. 
Ensi  est-il  par  dechà,  quant  li  appétis  sensibles  se  muet 
encontre  l'entendement»  ki  ses  sires  est  pour  les  délis  et  les 
biens  apparans  ki  li  appërent  et  li  sunt  en  présent  ;  li  enten- 
demens  tant  con  est  por  le  Yolenté ,  aucune  âe  s'apoie,  en- 
cline, et  assent  à  la  volenté  del  appétit  sensible  et  ensi  l'en- 
siut.  Et  ensi  est  aussi  comme  ordres  contre-tournés,  ke  cis 
ki  devant  govemoit ,  est  après  gouvernés  par  son  assent, 
et  ensi  li  voloirs  del  entendement,  ki  bien  simplement  voloit, 
ensieut  le  voloir  del  appétit  sensible,  ki  adont  ne  vient  fors 
ce  ke  bon  li  samble.  Et  lî  déchevance  del  entendement  si 
est  parce  k*il  ne  se  donne  garde  ne  n'avertist  à  cou  k'il  gou- 
verner doit,  n'a  ce  ke  li  appétis  sensibles  li  met  par  volentet 
avant.  Ne  n'est  mie  cis  entendemens  constrains  par  néces- 
sité à  che  poursuiwir  ;  mais  décevoir  se  lait  par  l'acort  k'il 
a  al  appétit  sensible.  Et  devons  savoir  ke  volontés  selonc 
se  propre  œvre  ne  puet  estre  constrainte.  Si  devons  savoir 
ke  de  volenté  vienent  deus  (evres  ;  l'une  ki  vient  de  li  sans 
moiien,  si  ke  ce  ki  de  li  est,  ensi  con  voloirs  ;  li  autre  œvres 
de  volenté  est,  ki  est  de  volenté  comandée,  et  par  autre 
poissance  moiienne  mise  à  œvre ,  ensi  come  alors ,  parler, 
lesqués  choses  par  volenté  sunt  commandées.  Tant  comme 
à  ces  œvres  puet  estre  li  volontés  constrainte,  quant  s'uevre 
puet  estre  empéchie  ;  mais  tant  comme  à  se  propre  œvre, 
ki  est  voloirs ,  ne  puet-ele  estre  constrainte ,  comment  c'on 

*  Var  :  rois.  (Ms  Croy.) 


»4  LI  ABS 

me  tolg  le  pooîr  dealer  u  da  parleri  ne  puia-je  i  eofire  cou- 
atriôos»  ke  to^gjottrs  ne  poisse  yoloir  aler  et  parler*  Et  U 
raisons  por  quoi  si  est,  car  li  œvre  de  yolwte  n'est  ft^tre 
chosç  k'mie  enclinance  ki  vient  par  conunenoemrat  de 
dedens  çonnissant,  ensi  k'appétia  natorés,  n*est  autre  chose 
k'enolinance  venans  de  commencement  de  déduis  nient 
connissant  ;  et  ce  ki  est  constraint  et  par  force ,  vient  par 
commencement,  ki  est  de  dehors  le  ouvrant,  laquele  case 
est  encontre  le  nature  de  le  volentë  ;  dont  par  raison  bien 
doit  estre  blasmés  li  entendemens,  quant  n'est  point  eoit- 
strains,  et^pooir  a  de  contraster  au  mal  s'il  voloit  et  s*il  s'en 
donnast  garde.  Et  quant  li  appétis  sensibles  a  si  grant  pooir 
ke  li  entondemens  ne  prent  garde  ne  n'avise  c'en  doit  faire, 
adont  n'est  cis  mie  drois  hons ,  quant  li  bons  est  plus  bons 
par  son  entendement ,  ke  par  nule  partie  autre  ki  soit  en 
lui  :  ains  doit  estre  dis  beste,  car  il  ne  se  governe  mie,  ne 
c'une  besie ,  ains  est  govemés  par  le  movement  del  appétit 
sensible,  ki  point  n'obéist  à  raison,  selono  lequel  les  gens 
n'ont  point  de  diffërenoe  as  bestes. 


CHAPITRE  XV. 


Cis  capitles  devise  comment  li  voleatës  est  mente  &  yoloir 

et  as  autres  œvres. 


Si  con  deseure  a  esté  dit  et  toucbiet,  volentës  si  est  pois- 
sance  de  ame  raisonable ,  en  leqnele  nous  metons  entende- 
ment et  volentet,  quant  ele  vieut  et  est  movans.  Li  enten- 
demens  si  est  meus  à  entendre  par  la  chose  entendable  ki 


D*AMOUR.  286 


li  est  présentée ,  et  li  Tolentés  en  anenne  minière  par  la 
ehoee  volue.  Or  pnet  aucune  chose  movoir  en  deas  m»r 
nlëreSy  selono  deus  manières  de  connissance,  e*on  de  U  pnet 
aToir.  Ou  puet  une  chose  connoistre  u  comprendre,  u  selonc 
çou  k'ele  est  en  sen  essence  et  quiddité ,  en  tant  eon  celé 
chose  est  comprise  si  con  vraie,  u  selonc  çou  k'ele  est 
bonne.  S'on  le  |comprent  selonc  ce  k'ele  est  vraie,  dont 
muet-ele  l'entendement  ;  se  selonc  ce  ke  bonne,  si  est  meute 
li  volontés  ;  car  volontés  si  est  appétis  raisonables  u  de  rai* 
won.  Or  n'est  appétis  se  de  bien  non  ;  car  appétis  n'est  autre 
chose  ke  l'enclinance  del  appétant  u  désirant  à  la  chose 
désirée.  Or  n'est  riens  enclinée,  fors  à  ce  ki  li  est  dh  aucune 
manière  sanlant  u  covignable.  Et  oon  toute  chose  en  tant 
ke  le  substance,  et  aucune  chose  soit  bonne,  il  covient  ke 
toute  enclinance  soit  en  bien  ;  de  coi  on  dist  ke  Mens  est  ce 
ke  toute  chose  désire.  Par  coi  il  s'ensieut  ke  volontés  est 
tousjours  meute  de  bien,  u  de  bien  simplement,  u  de  bien 
apparant,  selonc  ce  ke  li  volentés  s'étent  en  choses  c'en  com^ 
prent  et  connoist  ^  Et  comment  volontés  est  meute,  nos  puet 
ensi  plus  plainement  estre  connissable  ;  savoir  devons  c'une 
meime  chose,  selonc  un  meime  regart,  estre  ne  puet  movans 
et  meute.  Me  nule  chose,  selono  oe  meime  k'ele  est  en  pois* 
sanoe  ne  muet  ne  ne  se  fldt  en  fait  présent,  selono  ce 
meimes  k'ele  est  em  poissance  ;  par  quoi  cascune  chose  si  a 
besoing  d'estre  par  autre  meute,  en  tant  k'ele  est  en  pois- 
sante à  pluiseur  choses.  Car  il  covient  ke  ce  ki  est  en  pois* 
sance  soit  mis  en  fait  présent  par  aucune  chose  ki  wokt  en 
présent ,  et  ce  chi  dist-on  mouvoir.  Car  tout  çou  ki  est  meut 
païf  autre  chose  u  par  aucune  chose,  est  meut.  Or  dist-on 

*  Cfr.  pour  ce  qui  précède,  S.  Thomas,  Somme  théol.^  1  fi.,  2  p. 
q.  vni,  art.  l  et  2,  et  pour  ce  qai  suit,  iJtnd.y  q.  ix,  art.  1 . 


256  Ll  ARS 

aucune  vertu  â*aine  estre  en  puissance  as  diverses  choses 
en  deus  manières  :  en  une  manière,  tant  k'à  ouvrer  a  nient 
ouvrer  ;  en  autre  manière  tant  k'à  ovrer  ce  chi  u  che  là  :  si 
k'aucuns  voit  aucune  fie,  aucune  non»  aucune  fie  voit  blanc, 
aucune  noir;  dont  il  a  mestier  d'aucune  chose  movant  ki  le 
mueve  tant  k'à  deus  choses  :  Tune,  tant  k'al  exercise  u 
usage  dou  fait  u  del  uevre  ;  Tautre ,  tant  k'au  détermine- 
ment  dou  fait  u  del  oevre.  La  première  manière  si  vient 
par  le  raison  dou  souget  u  de  le  chose  meute ,  lequele  on 
trueve  aucune  âe  ouvrant,  aucune  fie  non.  La  seconde,  par 
le  raison  de  le  chose  prësentëe,  selonc  ce  ke  li  fais  u  li  œvre 
est  spéclfiie  et  déterminée.  Or  vient  tous  movemens  de 
subget  u  de  chose  meîite  d'aucun  ouvrant  ;  et  con  tonte 
chose  ouvrant  œvre  pour  aucune  fin,  si  con  ci-après  aparra, 
li  commencemens  de  che  movement  si  vient  de  le  fin  ;  si  ke 
nous  véons  ke  toute  ars  à  laquele  aucune  fin  apertient,  mnet 
par  son  commandement  l'art  ki  apertient  as  choses  ki  sont 
à  le  fin  ;  ensi  con  li  ars  de  carpenter  commande  à  cheli  ki 
fait  les  nés  ^  Or  biens  en  commun  et  en  général,  liqués  a 
raison  et  sanlance  de  fin,  est  ce  ki  est  à  le  volonté  présen- 
tée, et  ce  présent  fait  li  entendemens.  Car  la  chose,  selonc 
ce  k'ele  est  vraie ,  généraus  et  universele ,  est  proprement 
movans  l'entendement.  Et  ceste  chose  par  l'entendement 
ensi  conneûte  est,  si  con  bonne ,  à  la  volenté  présentée  : 
liquels  biens  le  muet  tant  k'à  sen  premiers  movement,  ki 
est  li  usages  et  l'exercisse  de  se  meute ,  liquels  est  voloirs. 
Et  par  ceste  volenté ,  ke  li  volontés  a  de  voloir,  li  volontés 
muet  après  les  autres  puissances  del  ame  à  ses  choses 
volues  mettre  à  œvre  et  œvrer.  Dont  par  tant  est  dite  li 
volontés  par  l'entendement  meute,  ke  li  entendemens  li  pré- 

*  Aristotb,  Phy$.  II,  XXV. 


D'AMOUR.  257 

sente  la  chose,  selonc  ce  k'ele  est  bonne  ;  liquës  biens  est 
ce  ki  proprement  muet  et  fait  le  premier  movement  de  le 
Yolentë.  Et  jà  soit-che  chose  ke  de  le  raison  et  de  le  nature 
de  volentë  soit  ke  li  commencemens  de  se  movement  soit 
dedens,  ne  covient-il  mie  ke  cis  commencemens  de  dedens 
soit  li  primerains  commencemens  nient  meus  par  autrui. 
Dont  li  movemens  de  volentë,  tant  con  par  le  seconde  œvre 
ki  de  Tolentë  Tient ,  ki  est  œvre  de  volentë  commandëe, 
encore  ait-ele  commencement  prochain  dedens  li,  si  est 
toutevoies  li  primerains  commencemens  dou  movement  de 
volentet,  tant  k'à  se  primeraine  œvre,  par  chose  de  dehors, 
si  con  par  le  bien  ki  le  muet,  ki  par  Fentendement  est  con- 
neûs  et  concheûs.  Et  cis  biens  ki  selonc  li  est  biens  et  volus, 
est  fins  ;  car  li  biens  ki  est  volus,  n'est  volus  fors  par  Ten- 
clinance  ke  ce  k*il  vient  a  à  ce  ki  est  volu  ;  en  lequele  chose 
ce  ki  vient  quide  trover  aucune  chose ,  ki  covignable  li  soit 
etensi  bone;  et  ensi  est-ce  fins  :  car  c'est  ce,  quant  on  l'a 
efit,  en  quoi  li  voloirs  se  repose.  Dont  volentës  proprement 
si  est  d'aucune  fin  u  de  bien,  selonc  ce  k'il  a  raison  de  fin. 
Le  schoses  aussi  ki  sunt  à  le  fin  u  pour  le  fin,  ne  sunt  mie 
bonnes  u  volues  par  eles-meismes,  mais  par  l'ordene  u 
selonc  l'ordene  k'eles  ont  à  le  fin  ;  dont  li  volentës  à  eles  ne 
se  muet,  fors  k'en  tant  k'ele  se  muet  ^  à  aucune  fin.  Dont 
ce  meismes  ke  volentës  voet  ens  es  choses  ki  sunt  à  le  fin, 
est  li  iestres  de  le  fin  ;  ensi  ke  se  mes  voloirs  est  à  tel  fin 
ke  d'avoir  une  maison,  je  ne  voel  les  pieres,  le  mortier  ne 
le  mairien  (ki  sunt  les  choses  ki,  à  le  fin  ke  je  voloie,  sunt 
ordenëes,  ki  e^t  d'avoir  maison),  ke  pour  le  fin,  ki  est  avoir 
maison.  Et  cestes  fins  si  est  movans  la  volentë,  si  ke  ce  ki 
est  commencemens  de  toutes  œvres.  Et  le  volentë  poons 

Var  iforsjfowr  aiaiiêdre,  (Ma  Croy.) 


8B8  UÀR8 

prendra  do  dons  manières,  u  pour  le  poissanoo  de  le  yolanté 
a  par  rouvre  de  le  tolentet  Se  noos  prendmis  volente  pour 
lé  poieeuee,  eâei  eet  Tol^ilii  de  le  fin  et  des  ehoees  ki  smrt 
à  le  flii<  Cflr  à  ces  ehoees  s'esiwt  oascone  poissance»  eus 
As  qoeles  on  poet  troTer  le  raison  ki  oele  pdseanoe  puet 
moTOlr  et  le  raison  de  bien*  ki  est  le  poissance  de  la  voleuté 
morans  troev<K>]i  en  le  fin,  et  ens  es  choses  ki  sunt  à  le  iBii. 
Se  de  Tolentë  parlons,  si  ke  par  sen  œvf e,  ensi  est  yolentis 
sans  pins  de  le  fin. 


CHAPITRE  XVI. 


Cis  capitlM  ddvife  oemmoit  VolonUi  tent  éii  siietme  fia  et  en  oee 

choses  ki  sunt  à  le  fin  *• 


ôr  poons  veïr  ke  volentés  se  tant  en  le  fin  en  deus  ma- 
nières :  l'une  manière  simplement  et  selonc  li  ;  Tautre  selonc 
le  manière  de  voloir  les  choses  ki  sunt  à  le  fin.  Or  est  une 
manière  meisme  de  volenté,  par  lequele  ele  se  muet  à  le  fin, 
selonc  le  raison  de  voloir  les  choses  ki  sunt  à  le  fin ,  et 
voloir  ces  choses  meismes  ki  sunt  à  le  fin.  Mais  autre  ma- 
nière est  quant  ele  se  muet  à  le  fin  simplement  et  selonc  li. 
Et  ceste  derraine  manière,  si  est  aucune  fie  première  de 
tans  que  li  autre  :  ensi  k^aucuns  Veut  premiers  santë  sim- 
plement et  selonc  li ,  et  après  si  a  délibération  comment  il 
puist  estre  sanes ,  si  ke  le  mie  vient  avoir.  Et  ensi  poons 
veïr  comment  li  volentës  se  tent  en  le  fin  simplement.  Et 
en  une  autre  manière,  tent-ele  en  le  fin  selonc  le  raison 

*  S.  Thomas,  S(mmê  ikéol.,  I  s.,  S  p.,  q.  Ttn,  art.  8. 


D'AMOUR.  869 

k'ele  a  de  voloir  las  choses  ki  sunt  à  le  an  <  Mais  as  ohoses 
ki  sunt  à  la  fin,  en  tant  que  che  sunt  ehoses  ki  sunt  i  la  fin^ 
ne  tent  u  ne  se  muet  yolentés,  k'ele  ne  tenge  à  le  fin.  Et  11 
raisons  pourquoi  tout  ovrant  oevrent  pour  aucune  fin,  si  est 
ceste  :  des  causes  ki  ordenées  sunt  ensamble,  se  li  première 
est  rostée,  il  covient  les  autres  soustraire.  Quatre  causes 
sunt  généraus  ;  l'une  matëriele ,  c'est  celé  ki  est  matère  ; 
l'autre  formele,  l'autre  ouvrans,  la  quarte  fins.  Or  est  entre 
les  causes  la  cause  de  le  fin  première^  et  li  raisons  si  est , 
car  li  matëre  si  n'aquiert  fourme,  se  ce  n'est  selonc  ce  k'ele 
est  meute  par  l'ovrant»  si  con  la  tiere  n'aquiert  fourme,  ce 
n'est  selonc  ce  k'ele  est  meute  par  potier  ouvrant.  Car  riens 
ne  se  muet  de  poissance  en  fait  présent.  Or  ne  se  muet  li 
ovrans  à  ovrer,  se  ce  n'est  par  Tentention  de  la  fin  k*il  hée 
à  avoir  ;  se  l'ovriers  n'estoît  déterminés  à  aucune  chose, 
nient  plus  il  n'overroît  chechi  ke  chelà.  A  ce  dont  k'aucune 
chose  déterminée  face,  il  covient  k'il  soit  déterminés  à 
aucune  chose  certaine,  ki  ait  raison  et  sanlance  de  fin  ;  et 
cis  déterminemens  ens  hs  choses  ki  ont  raison,  est  fait  par 
Tapétit  raisonable,  lequel  on  nomme  volenté,  ki  en  une 
chose  tent  et  tent  à  une,  et  ens  es  autres  choses  par  l'encli- 
nance  naturele,  ki  est  dis  appétis  natures.  Et  regarder 
devons  k'en  deus  manière  tent  à  aucune  chose  à  le  fin.  En 
une  manière  si  con  li  meismes  à  le  fin  mouvans,  si  con  les 
gens  se  muevent;  en  autre  manière  si  con  meute  par  autrui, 
ensi  con  li  saiète  ki  se  muet  à  fin  déterminée,  pour  cou  k^ele 
est  meute  dou  iraieur  ki  le  muet  et  adrece  à  fin  déterminée. 
Dont  ces  choses  ki  ont  raison  en  eles  se  muevent  à  le  fin  : 
car  dames  sunt  de  lor  œvres.  Les  autres,  ki  point  n'ont  de 
raison,  fendent  à  le  fin  par  naturele  enclinance,  si  ke  par 
autres  choses  meutes.  Fin  aussi  poons  entendre  en  deus 
manières  :  car  nous  disons  fin  le  chose  bs  nos  deairons  à 


260  LI  ARS 

avoir,  si  con  le  maison  ;  et  fin  disons  Tusage  u  le  possession 
de  la  chose  désirée ,  si  con  le  manoir  en  le  maison. 


CHAPITRE  XVII. 

CiB  capiUes  moiiBtrd  oomment  Yolentéa  est  meute  et  aient  me&te  *. 

On  dist  aussi  ke  li  voleutés  est  li  meime  movans  et  ce 
doit-on  ensi  entendre.  A  la  volonté,  si  con  dit  a  esté,  aper- 
tient  à  movoir  les  autres  poissances  del  ame,  pour  les  (lèvres 
volues  ouvrer  par  le  raison  de  la  fin,  ki  est  ce  ki  est  à  la 
volonté  présentée.  Or  est  fins  ens  es  choses  désirées,  si  con 
commencemens ,  car  ele  muet  Tovrant,  dont  li  volontés, 
pour  ce  k'ele  vieut  le  fin,  se  muet  à  voloir  les  choses  ki  sunt 
à  le  fin.  Li  volontés  aussi  n'est  mie  simplement  meute  par 
le  ciel  u  le  cours  des  estoiles.  Car  volontés,  si  con  dit  est, 
si  est  en  Famé  raisonable ,  laquele  si  est  nient  matérielle, 
nient  aloiie  à  estrument  corporel.  Or  est  chose  apierte,  ke 
vertus  corporele  ne  œvre  mie  en  le  nient  corporele ,  ançoîs 
en  la  corporele  œvre  li  nient  corporele,  par  quoi  impossible 
est  ke  li  cieus  ne  les  estoiles  droitement  œvrent  ens  en  l'en- 
tendement  ne  en  le  volonté.  Mais  selonc  ce  ke  li  volontés 
est  meute  par  aucunes  choses  de  dehors ,  ki  présentes  li 
sunt,  puet-ele  estre  meute  par  les  estoiles  ki  ces  choses 
ensi  movans  ont  par  aventure  ensi  ordenées.  Mais  ens  es 
vertus  dou  cors  pueent  les  estoiles  ouvrer  par  aventure,  ne 
mie  simplement  et  premiers,  car  eles  sunt  aloiies  à  estru- 

*  S.  TH0MA.S,  Sonme théol.^  1«  s.,  2«  p.,  q.  ix,  art.  3-6  et  q.  x,  art.  1 . 


D'AMOUR.  261 

mens  corporeus,  sur  lesquës  cors  eles  ont  poissance  ;  dont 
ces  vertus  sont  meutes  les  cors  meus  ens  ësquës  eles  sunt. 
Et  pour  cou  que  li  appëtis  entendans  est  en  aucune  manière 
meus  par  l'appétit  sensitif,  si  que  quant  aucuns  est  en  pas- 
sion d'ire,  u  appëte  aucun  délit  sensible,  meus,  ensi  li  move- 
ment  dou  ciel  redonde  en  le  volentë  ;  en  tant  ke  par  les 
passions  del  appétit  sensible  il  avient  ke  li  Tolentés  est 
meute  par  le  disposition  ke  les  gens  aquiërent  par  les  pas- 
sions, dont  il  jugent  tele  chose  dont  bonne,  et  après  u  de- 
vant mie  ne  jugent.  Et  que  chascune  chose  sanlance  bonne 
u  covignable  a,  vient  par  deus  choses  :  l'une  par  le  condi- 
tion de  ce  ki  est  ayant  mis  et  présenté  et  de  celui  à  qui  on 
)e  met  avant.  Or,  ont  les  gens  diverses  dispositions  et  con- 
ditions et  manières  ens  es  passions  :  et  quant  hors  en  sunt, 
par  coi  li  biens  ki  est  le  volonté  movans ,  si  con  chose  de 
dehors,  movera  le^olenté,  selonc  ce  k'il  ert  conneiis,  et  ce 
iert  diversement  ens  es  passions  et  dehors,  par  le  diverse 
disposition  de  celui  à  qui  cis  biens  est  présentés  et  avant 
mis.  Ne  volonté,  tant  corne  al  usage  de  li  et  de  son  œvre, 
ki  est  voloirs ,  n'est  mie  meute  par  nécessité  par  le  bien 
de  dehors  movant;  car  on  puet  quelconque  chose  nient 
penser  et  ensi  en  présent  nient  che  voloir.  Mais  tant  qu'à 
la  seconde  manière  dou  movement  de  volenté,  ki  est  l'uevre 
u  le  fait  spécifiier  et  déterminer  à  aucune  choàe  ciertaine, 
ele  puet  estre  par  aucune  chose  par  nécessité  meute  et  par 
autre  non.  Et  cis  biens  ki  le  volenté  tele  pai*  nécessité  muet 
est,  si  con  dit  a  esté,  biens  tex  ke  nule  défaute  n'a  en  lui, 
ne  avoir  ne  puet,  si  con  Dieus.  En  ce  bien  tent  li  volontés 
par  nécessité,  si  ke  s'aucune  chose  vient,  si  ne  puet- ele 
voloir  le  contraire  ;  si  ke  nous  véons  de  boneurté ,  pour  ce 
ke  c'est  biens  parfais  auquel  rien  ne  faut ,  ke  nous  volons 
estre  boneureus,  si  ke  nous  ne  poons  mie  voloir  nient  estre 


S62  U  ARS 

boneureos.  Mais  s'aocuns  biens  est,  ki  en  lui  ne  oontiegBe 
tous  biens,  pour  ce  ke  dëiaute  de  bien  en  aucune  manière 
a  sanlant  à  nient  boin,  si  ne  muet  mie  cis  biens  le  volentè 
par  nécessite  ;  ains  le  puet  Toldr  u  non  yoloir»  selonc  divers 
r^ars,  k'ele  puet  avoir  de  eele  chose,  ki  tous  biens  en  H  ne 
contient.  Ke  Dieus  soit  movans  le  Yolenté*  si  ke  H  move- 
mens  volentrieus  de  le  Tolenté  Tiegne  de  Dieu,  apert  :  Uen 
est  Yoirs  ke  11  moTemens  de  volonté  est  de  par-dedens,  ensi 
con  U  movemens  natnreus  :  et  ji  soit-ce  chose  k*aueiiae 
chose  naturele  puist  estre  mefite  par  aucune  chose  ki  n*est 
cause  de  la  nature  de  la  chose  meute,  toute  voies,  le  racve- 
ment  naturel  ne  puet  nule  chose  faire  ki  ne  soit  en  aucune 
manière  cause  de  la  nature  de  celé  chose.  Une  piere  est 
meute  par  aucun  en  haut,  Uqués  n*est  mie  cause  de  la  nature 
de  le  piere,  et  cis  movemens  n'est  mie  à  la  piere  naturena  ; 
mais  ses  movemens  natures  u*est  fais  foxy  par  celui  ki  cause 
est  de  sa  nature  ;  dont  ois  ki  li  donne  nature  u  fourme,  si 
con  li  ouvrans,  il  done  le  movemens  selonc  tele  nature. 
Ensi  les  gens  ki  ont  volonté  sunt  bien  meiit  par  antre  chose 
ki  n'est  mie  cause  de  le  volonté  ;  mais  ke  li  movemens  volen- 
trieus de  volonté  viegne  d'aucun  commencem^t  de  dehors, 
ki  ne  soit  oausQ  de  volonté,  est  impossible  et  de  volenté  ne 
puet  estre  cause,  se  Dieus,  non.  Dont  il  s'ensiut  ke  Dîex 
soit  le  volenté  movans,  si  ke  cis  ki  est  faisant  le  movemeni 
volentrieu  de  le  volonté.  Et  ke  nous  tenons  ke  Dieus  seule- 
ment est  cause  de  volenté,  est  pour  deus  choses  :  premiers, 
pour  ce  ke  volontés  est  poissance  d*ame  raisonàble,  ki  de 
Dieu  seul  vient  par  création.  La  seconde  chose  si  est  pour 
ce  ke  volontés  a  ordene  et  enclinance  a  bien  universel  et 
commun,  ki  de  toutes  pars  est  bons,  et  aour  tous  autres 
biens  est  biens  ;  pour  cou  k'il  est  à  ce  bien  universel  et 
général  parchouniers,  es^se  ensi  con  biens  si^gulers.  Or  ne 


D*AMOUR.  263 

doûe  mie  cause  particulère  et  singolère  ^icliiiaiice  générale 
et  universele  ;  par  quoi  il  covient  le  Tolenté  estre  dé  Dien 
créée,  si  coq  de  cauae  générale  et  iiniTerdele.  Et  oeste 
volentée  ki  de  Dieu  est  meute,  tant  eome  au  movemeiit 
volentritt»  n'eât  mie  de  Diu  meute  par  nécessité  à  une  chose 
dét^minée.  Car  à  la  pourvéance  de  Diéu^  apidrtient  ië 
nature  des  choses  à  garder  et  nient  corrompre  ;  dont  Dieu 
muet  toutes  choses  selonc  lor  ordene  et  lor  nature.  Si  ke 
des  causes  nécessaires  vienent  choses  par  nécessitet,  et  par 
celés  ki  ensi  u  autrement  pueent  avenir,  vienent  choses  ki 
ensi  u  autrement  pueent  estre.  Et  pour  ce  ke  volontés  est 
commencemens  nient  déterminés  des  œvres,  ains  est  indifr 
férens  et  s*a  ossi  bien  à  une  chose  comme  à  une  autre ,  si 
le  muet  Dieus  en  tel  manière,  ke  ne  mie  par  nécessité  il  le 
détermine  à  une  chose,  ains  est  ses  mevemens  délivres  et 
frans,  ore  à  une  chose,  ore  à  une  autre,  ne  mie  nécessités 
à  une  chose,  se  ce  n'est  à  ce  à  quoi  naturelment  ele  est 
meôte,  si  con  au  bien  ens  ouquél  nule  défaute  n*est.  Et  ce 
ke  volontés  est  a  aucune  chose  clertainé  déterminée,  est 
par  le  délivre  pooir  ki  en  li  est,  dont  ele  s'assent  u  défas- 
sent selonc  ce  ke  li  plaist.  Li  volontés  aussi  est  meute  ail 
bien  commun  et  universel  naturelment  et  selonc  sa  nature  : 
car  ce  dist-on  naturale  ce  ki  en  le  chose  est  propre  et  covi- 
gnaule  selonc  se  sustance.  Or  covient  le  commencement 
des  movemens  volentrieus  estre  aucune  chose  naturalment 
volue,  car  11  commencemens  deâ  choses  sunt  es  choses  natu- 
relement  et  ds  commencemens  de  movemens  vqjentrieus 
est  II  biens  communs  et  universels,  ouquel  la  volenté  natu- 
ràlement  tent,  et  en  tout  cou  ki  affiert  à  volenté,  selonc  se 
nature.  Ne  mie  seulement  par  volenté  nous  désirons  che 
k'apiertient  à  la  poissance  volentrive,  mais  aussi  ce  ki  aper- 
tient  as  autres  poissances  et  aussi  à  tout  Tomme.  Dont 


264  LI  ARS 

naturelmeut  les  gens  seulement  ne  voelent  mie  le  bien  com- 
mun ki  le  Yolentë  est  movans,  ains  voelent  aussi  les  autres 
choses,  ki  coyignaules  sunt  as  autres  poissances ,  si  k'ele 
vient  le  connissance  de  voir,  ki  apertient  al  entendement, 
et  estre,  et  vivre,  et  si  faites  choses  ki  regardent  les  choses 
ki  apiertienent  à  la  nature  ;  lesquës  choses  nous  prennons 
si  ke  celés  ki  sont  movans  le  volentë,  si  con  aukun  parti- 
culer  bien  et  singuler. 


CHAPITRE  XVIII. 


Cifl  capitles  moustre  ke  entendona  ai  est  propre  œTre  de  volante  '. 

Propre  œvre  aussi  de  volentë  si  est  ententions.  Enten- 
tions,si  con  li  nous  le  monstre,  si  est  en  autre  chose  tendre. 
Or,  tent  en  autre  chose  li  œvre  du  movant  et  li  movemens 
de  le  chose  meute  ;  car  li  œvre  dou  movant  puet  tendre  et 
tent  à  cou  ke  cis  qui  on  a  commande  ovre,  et  li  movemens 
de  le  chose  meute  tent  à  çou  ke  ce  ki  est  commandé  soit 
fait  :  et  ke  li  movemens  de  le  chose  meute  tent  en  antre 
chose,  est  par  l'œvre  dou  movant.  Dont  nous  disons  tous 
commandans  movoir  les  autres  par  lor  commandement  à 
che  à  quoi  li  commandant  entendoient  et  à  quoi  estoit  lor 
ententions.  Or,  muet  li  volontés,  si  con  dit  est,  toutes  les 
autres  vertus  del  ame ,  à  le  fin  k*ele  entent  et  est  de  sen 
ententîon  d'avoir.  Par  coi  chose  est  apierte ,  k'ententions 

*  Cfr.  S.  Thomas',  Somme  théoL,  1  s.,  2  p.,  q.  xii  et  Aristotr, 
Mot.  à  Nicom.,  IH,  m. 


D'AMOUR.  26B 

est  propre  œyre  de  yolente  »  et  ceste  entendons  n'est  mie 
sans  plus  de  le  an  derraine  :  li  ententions  si  regarde  ]e.  fin, 
selonc  ce  k'ele  est  termes  dou  movement  de  le  volentë.  Or 
paet-on  prendre  le  terme  dou  movement ,  u  selonc  ce  ke 
c'est  terme  darrains  de  tout  le  movement,  ouquel  on  se 
repose,  u  selonc  ce  ke  c'est  aucuns  moiiens,  liqués  est 
commencemens  de  le  partie  du  movement  et  fins  u  termes 
d'un  autre  :  ensi  corne  ou  movement  c'on  iroit  d'un  lieu  à 
un  autre ,  par  aucun  moiien ,  si  con  de  A  en  G  par  B, 
moiien;  B  si  seroit  termes,  mais  ne  mie  li  derrains, 
mais  C,  et  de  ces  deus  puet  estre  ententions.  Si  ke  men 
ententions  puet  estre  de  santë  avoir,  ki  est  mes  fins  der- 
raine, et  puet  estre  aussi  m'ententions  d'aler  iver,  ki  est 
li  tiermes  moïehs  par  lequel  je  puis  ataindre  le  santé,  ki  est 
le  tiermes  derrains  ouquel  on  se  repose  ;  dont  encor  soit 
ententions  to«isjours  de  le  fin ,  ne  convient-il  mie  k'ele  soit 
tousdis  de  le  fin  derraine.  Et  ceste  ententions  si  puet  estre 
à  pluseurs  choses  ensanle ,  plain  est  se  les  choses  sunt 
ensanle  ordenëes,  ke  ele  puet  estre  de  celés,  si  comme  ele 
est  de  la  fin  derraine  et  de  le  moiiene  ;  si  con  les  gens  ont 
entention  et  de  faire  le  médecine  et  de  le  santé  ki  par  le 
médecine  est  faite;  et  de  pluiseurs  nient  ordenées  l'une 
al  autre  ont  bien  les  gens  entention,  et  cou  apert  pour 
cou  ke  les  gens  ellisent  l'un  devant  l'autre,  por  cou  que 
li  uns  vaut  mieus  entre  les  autres  conditions.  Par  quoi  une 
chose  vaut  mieus  d'une  autre,  est  k'ele  vaut  à  pluiseurs 
choses,  et  ensi  apert  ke  li  ententions  des  gens  puet  estre  à 
pluiseurs  choses  :  et  li  movemens  del  entention  de  volenté, 
si  est  uns  à  le  fin  et  as  choses  ki  sunt  à  le  fin,  ensi  ke  li 
movement  de  le  volenté  sunt  un  et  pluiseur  à  le.  fin  et  as 
choses  à  le  fin,  selonc  divers  regars,  si  con  deseure  a  esté 
dit.  Et  entendre  à  aucune  fin  u  entention  avoir  de  le  fin 


266  LI  ARS 

proprement  et  principalment ,  n*est  mfe  propre  as  bestes 
mues.  Bntention  avoir  de  fin,  est  tendre  en  autre  chose  : 
laquele  chose  apiertient  au  movant  et  à  le  chose  meute, 
selonc  ce  c*on  dist  entendre  en  le  fin,  che  ki  est  meflt  à  le 
fin  par  autrui  ;  ensi  dist-on  nature  entendre  u  tendre  en  se 
fin,  si  con  meute  à  se  fin  par  Dieu  ki  le  goyeme  ;  si  comme 
on  dist  de  le  saiëte,  k*eletenten  sa  fin.  par  le  traieur ,  ki  le 
fin  entent  et  en  li  tent.  En  autre  manière  tendre  en  le  fin 
apiertient  au  movant  sans  plus  pour  tant  k'il  ordene  se  mo- 
vement  u  d*autrui  en  le  fin  ;  laquele  chose  est  sans  plus 
propre  à  raison  et  as  choses  ki  ont  raison  en  eles ,  et  par 
ceste  manière  les  bestes  mues  ne  tendent  mie  i  le  fin  ;  et 
selonc  ceste  manière,  dist-on  proprement  et  principalment 
tendre  en  fin  et  avoir  entention  de  fin. 


CHAPITRE  XIX. 


Cis  capitles  moustre  ke  élections  est  chose  dont  il  affîert 
à  déterminer  après  che  ke  dit  est  *. 


Déterminât  ke  c'est  volentriu  et  nient  volentrieu  et  de 
volenté  aussi,  et  ke  bien  et  mal  pueent  estre  volentrieu, 
après  afiiert  à  parler  d'élection  ke  c'est.  Et  bien  est  raisons 
c'en  en  enquière  quant  nostre  ententions  est  à  parler  de 
vertu.  Car  ele  chiet  en  leresponse  de  le  demande,  ke  c'est 
vertus,  et  durement  est  propre  à  li  :  et  ausi  nous  jugons 

*  AwsTOTE,  Mot.  à  Nieofn.,  III,  m,  1-2. 


D'AMOUR.  267 

sorent  plus  les  metif  s  et  les  Tei*ttts  psur  élection  ke  hous  toe 
faisons  pai*  œTres.  Car  li  boins  ellist  tousjoût^s  le  bien  à 
faire.  Et  si  ne  le  fait  mie  aucune  fie,  pOûr  aucun  empêche- 
ment k'il  avoir  pUet,  et  11  inatvais  edlist  mal  et  aiicnnes  âe 
fiait  boines  cevres  ;  dont  il  apert  ke  boit  et  malvais  ellisent 
tottsjours  selonc  lor  habis,  mais  tou.sjours  il  ne  font  mie  les 
cBvres.  Élections  aussi  sanle  mont  prochaine  à  rolentë  ;  pat* 
qnoi  après  ce  ke  de  ce  ki  est  volentrieu  avons  parlé ,  bien 
est  drois  c*on  d'élection  parole.  Élections  si  sanle  estre 
volentrientés,  mais  ce  ne  n'est  mie  un.  Car  volentrivetés 
est  plus  généraus.  Car  tout  ce  ki  est  elltit  est  volentrieu  ; 
mats  tout  ce  ki  est  volentrieu  n'est  mie  ellnt.  Car  enfant  et 
bestes  œvrent  volentrievement  et  si  n'ellisent  point;  car  il 
n'uevrent  mie  par  délibération ,  ne  par  le  cors  de  raison  et 
par  avis.  Les  choses  aussi  volentrieves  snnt  tous  volues, 
ensi  que  quant  on  sourvient  li  û  les  gens  se  cotnbatent,  on 
vient  tost  le  bien  del  un  et  soudainement.  Mais  élections 
n'est  mie  soudainement,  ains  est  par  enqneste,  liqués  vaut 
mieus  u  est  plus  acceptables. 


CHAPITRE  XX. 


Cifl  capitles  preuve  ke  ooncapiscence,  ne  ire,  ne  volentés 

ne  snnt  mie  élections  '. 


Aucun  porroient  quidier  ke  élections  fust  concupiscence 
pour  ce  ke  li  movement  de  eascun  de  ces  deus  sunt  en  bien 

*  Ce  chap.  est  la  paraphr.  (I'Aristotb,  Afor,  à  Nieom.,  III,  ui,  3-9. 
€fr.  $.  TsoMAS,  Somme  (héol.^  Ht  ««i  ^i  p-  q*  mupaiHm. 


 


268  LI  ARS 

simplement  u  apparant;  autre  disoient  ke  c'estoit  ire,  pour 
oe  par  aventure  k'en  cascun  a  un  usage  de  raison.  Car  cis 
ki  est  iriés,  juge  ke  li  méfiais  ki  fais  li  est,  est  dignes 
d*iestre  vengiés.  Aucun  au  si  ki  regardent  k'ëlections  estoit 
sans  passion,  le  metoient  en  le  partie  rainable,  tant  con 
pour  l'appëtit  ki  dësire ,  et  ensi  estoit  ce  volentes  ;  u  tant 
con  pour  le  concevoir  u  Tenprendre  »  et  ensi  disoient-il  ke 
c*estoit  oppinions.  Et  en  ces  quatre  choses  sunt  pris  li  com- 
mencement de  toutes  les  œvres  humaines,  car  par  le  con*- 
cevoir  u  Temprendre  des  choses,  nous  avons  raison,  à 
laquele  opinions  apertient.  Par  Tappëtit  raisonable  avons- 
nous  volentet ,  par  Tappétit  sensible  avons-nous  le  move* 
ment  courouchant,  auquel  s'ensiut  ire,  et  le  movement 
désirant  auquel  il  s*ensiut  concupiscence.  Et  cil  ki  ensi  en 
parloient,  ne  sanle  mie  voir  disant,  car  ire  et  concupiscence 
sunt  commun  as  choses  desrainables ,  si  comme  as  bestes 
et  as  hommes,  et  élection  non.  Gis  ki  est  nient  continens, 
ensi  k'il  appara  ci-aprës ,  œvre  par  concupiscence,  mais  il 
n'ellist  point.  Car  il  ne  demeure  point  en  son  avis,  ains 
sieut  se  concupiscence,  et  li  continens  si  ellist  et  n'œvre 
mie  selonc  concupiscence  et  son  désirier,  car  il  contresta 
fort  à  son  dësirier  et  se  concupiscence.  Et  encore  à  ëlection 
est  concupiscence  contraire  ;  car  li  continens  et  li  nient 
continens  se  désirent  lor  voloirs  à  acomplir,  et  élections  lor 
défient;  mais  en  ces  ne  sunt  mie  li  désirier  contraire;  car 
cascuns  si  désire  son  délit  à  porsiuwir,  encor  soit  li  désirs 
dou  continent  venons  par  élection.  Concupiscence  aussi  si 
est  tousjours  avec  délit ,  pour  le  présence  c'on  a  u  bée  à 
avoir  de  le  chose  désirée,  u'  ele  est  tristable  pour  çou  c*on 
mie  n*a  ce  c'on  désire.  Car  toutes  passions,  si  comme  est 
dessus  dit,  ensiut  délis  u  tristece.  Mais  élections  puet  estre 
sans  passion,  sans  plus  par  jugement  simple  de  raison ,  si 


D'AMOUR.  269 

• 

k'ele  n'iert  délitable  ne  tristable  «  et  ensi  élections  n*iert 
mie  concupiscence.  Et  ne  sanle  mie  aussi  élections  ire,  et 
mains  ke  concupiscense ,  car  ce  ki  fait  est  par  ire,  est  fait 
moult  soudainement,  et  encore  sanle  ke  ire  ait  un  décours 
et  usage  de  raison,  en  tant  ke  li  ires  commence  à  oïr  le 
raison,  jugant  ke  li  méfies  doit  estre  amendés;  mais  il  n'ont 
mie  parfaitement  le  raison  ki  détermine  le  manière  et  l'or- 
dene  et  le  tans,  quant  ce  doit  estre  amendé;  ains  soudaine- 
ment vient  avoir  li  iriés  vengance  dou  méfiait,  dont  il  boute 
hors  délibération,  ki  est  nécessaire  à  élection.  Ke  volentés 
aussi  ne  soit  mie  élections  apert,  encore  sanle-ce  k'ele  soit 
prochaine  à  volenté.  Ces  deus,  élections  et  volentés,  apier- 
tienent  à  une  poissance,  si  comme  al  appétit  raisonable, 
selonc  lequel  volentés  est.  Mais  volentés  me  nomme  le  fait 
simplement,  dont  par  volenté  ce  bien  désire  ;  mais  élections 
dist  aussi  le  fait  de  celé  poissance  ;  mais  c'est  selonc  ce  k'il 
est  raportés  en  bien,  selonc  ce  ke  cis  biens  apiertient  à 
nostre  œvre,  par  leqaele  œvre,  en  aucun  bien  nous  nous 
ordenons.  Dont  volentés  est  en  bien  simplement  et  élections 
en  bien  selonc  ce  k'il  est  raportés  à  nos  oevres.  Élections 
proprement  si  est  des  choses  humaines,  car  ensi  con  li 
volentés  est  de  le  fin,  si  con  dit  est,  ensi  élections  est  des 
choses  ki  sont  à  le  fin.  Or  puet-on  prendre  fin  en  deus 
manières,  u  pour  aucune  chose,  u  pour  aucune  œvre;  et 
quant  aucune  chose  est  fins,  il  covient  k'aucune  chose 
humaine  i  sourviegne,  u  en  tant  k'aucuns  fait  aucune  chose 
ki  est  fins.  Si  con  li  fisiciens  fait  santé,  ki  est  si  fins,  de 
quoi  ou  dist  ke  faire  santé  est  li  fins  dou  fisicien  ;  u  en  tant 
k'aucuns  use  de  le  cose  ki  est  fins  et  le  maintient,  ensi  k'al 
aver  est  fins  deniers  et  li  possessions  et  li  usages  de 
deniers  ;  en  tel  manière  devons  dire  ens  es  choses  ki  sont 
à  le  fin  ;  car  il  covient  ke  ce  ki  est  à  le  fin  soit  aucune  œvre 


rro  Li  ARs 

u  aucune  chose  faite  par  ancime  œvre,  par  leqtiele  on  &it 
ce  ki  est  à  le  an»  a  <»i  en  use,  et  eelonc  œete  manlëfe  est 
tousjdvrs  élections  de^  oBTres  humaines  et  de  bien  sekmc 
cou  k*il  est  raportës  à  nos  œyres.  Et  li  biens ,  selonc  cou 
k*ii  est  simplement  conchefis  n'est  possible  ne  nient  pos- 
sible ;  car  c^est  uns  concevemens  simples  ;  mais  quant  eîa 
biens  est  comparés  â  nous  u  â  autre  chose  »  si  puet  estre 
impossible  u  possible.  Dont  tes  volentés  est  dite,  k*ele  pu6t 
estre  à  impossible,  si  ke  nous  volons  estre  nient  mortel. 
Estre  nient  mortel  n*est  mie  Impossible,  car  Dieu  est  nient 
morteus  :  mais  ki  compère  immortalitet  i  naos,  c'est  impos- 
sible ke  nous  soïons  nient  mortel ,  et  tde  Tolenté  poons 
nous  avoir;  mais  élections  n'est  mie  as  choses  impossible. 
Car  nus  ne  diroit  k'il  elliroit  ce  k'il  cuideroit  simplement 
impossible,  k'il  ne  fust  tenus  pour  droit  fol.  Nus  seins  d'en- 
tendement n'ellist  à  estre  Diex,  u  sallir  desour  les  nues, 
enoor  puist-il  par  aventure  à  ce  avoir  volantet.  Li  raisons 
pour  coi  élections  n'est  mie  des  choses  Impossibles  est  pour 
ce  ke  tousjours  élections  si  est  ra^rfée  A  nos  œvres ,  et 
les  choses  ki  par  nous  sont  faites  ne  nous  sunt  mie  impos- 
sibles. Dont  il  covient  ke  élections  ne  soit,  se  de  choses 
possibles  non,  u  c'en  quide  possibles.  Li  raisons  aussi  pour 
coi  on  ellist  aucune  chose,  si  est  pour  ce  k'ele  maine  i  le 
fin  ;  mais  ce  ki  est  impossible,  ne  puet  nus  fins  ataindre, 
dont  nous  prendons  un  signe  ;  car  si  comme  il  aparra  d- 
après,  quant  en  consillant,  on  est  venu  i  ce  c'on  tmeve 
chose  impossible,  on  laisse  tout  ester,  aussi  c^on  ne  voeille 
plus  avant  passer,  pour  ce  c'on  ne  porroit  le  fin  c*on  enteont 
attaindre.  Car  le  fin  ne  poet-on  ottaindre ,  ne  li  fins  n'est 
possible ,  se  les  choses  ki  à  le  fin  sunt ,  ne  sunt  posslMes. 
Nus  ne  se  muet  à  ce  ke  impossible  est,  dont  nus  ne  tent  à 
aucune  fin,  se  ce  n'est  par  ce  k'il  apert  ke  ce  ki  est  à  le  fin 


D'AMOUR.  271 

est  possible.  Par  autre  raison  pnet-on  moustrer  ko  Tolentës 
n'est  mie  ëlectio&s  :  car  Tolentës  pnet  estre  as  choses ,  ki 
par  nous  ne  sont  ne  ne  pueent  estre  faites  ;  ensi  ke  se  nous 
vdons  ans  dens  combatre,  nons  volons  bien  ke  11  uns  venke» 
mais  nus  n'ellist  tex  choses,  ki  sunt  faites  par  antrui,  mais 
ce  c*on  quiàé  ki  puist  estre  fkit  par  lui.  Volentës  aussi  si 
est  d'aucune  chose  ki  est  fins ,  si  ke  de  santé  voloir  ;  mais 
élections  si  est  des  choses  ki  sunt  pour  le  fin ,  si  ke  nous 
n'ellisons  mie  santé,  mais  nous  le  volons,  et  ce  par  quoi 
avoir  le  poons,  si  con  les  syrops,  les  médecines,  nous  elli- 
sons  ;  et  selonc  ce  regart  ke  ce  ki  ore  est  fins,  aucune  fie 
est  ordene  à  autre  fin,  si  puetK)n  dire  ke  élections  est  de 
fin  ;  mais  ce  n'est  mie  de  fin  simplement,  selonc  ce  ke  fins 
est,  mais  selonc  ce  ke  fins  est  ordenée  à  autre  fin  ;  dont 
adont  flna  n'est  mie  proprement  à  parler,  mes  diose  ordenée 
à  le  fin.  Ensi  ke  se  je  metoie  boire  u  mangier  pour  fin,  ce 
ne  seroit  mie  ellut,  mais  volut.  Mais  se  metoie  pour  fin  le 
cors  remplir,  ce  seroit  voUut  et  nient  ellit,  car  je  volroie  le 
cors  remplir,  et  dont  porroit  boires  et  mangiers  estre  ellus, 
8)  con  chose  ordenée  à  le  fin ,  liquex  selonc  le  regart  de 
devent  estoit  fins  et  volus.  Mais  li  derrains  fins  en  nule 
manière  n'est  eslute,  mais  volue  ;  car  élections,  si  con  dit 
esty  ti  est  des  choses,  ne  mie  selonc  ce  k'eles  sunt  fins, 
mais  selonc  ce  k'eles  sunt  à  fin  ordeuées,  et  li  derraine  fins 
à  autre  ne  puet  estre  ordenée.  Et  jà  soit-ce  chose  ke  li 
volentés  et  les  gens  par  nécessité  le  bien  commun  et  géné- 
ral, ouquel  nus  biens  ne  faut,  voelent,  si  con  dit  a  esté,  si 
ke  les  gens  par  nécessité  voelent  estre  boneureus,  si  k'il  ne 
pueent  voloir  nient  estre  boneureus,  toute  voies  élection 
n*est  mie  nécessités ,  ne  les  gens  par  nécessité  n'ellisent 
mie.  Car  âecti<m8,  si  con  dit  a  esté ,  n'eet  mie  don  bien 
darrain,  ki  biens  est  trës-parfais,  ouquel  riens  ne  faut,  mais 


s 

I 


272  LI  ARS 

des  choses»  lesqneles  sont  bien  singoler,  liqael  faillent 
d'avoir  tous  biens  en  ans.  Liquele  défauie  a  sanlant  d'aucun 
mal*  si  ke  ces  biens,  ki  aacuu  mal  ont  ensi  en  eans,  les 
gens  par  nécessité  ne  sunt  mie  constraint  d'eslire,  mais 
delivrement,  sans  constrainte ,  les  pneent  ellire  u  refuser, 
les  divers  regars  ke  d'eaus  pueent  avoir  ;  universelement 
nos  ellisons  che  ki  est  en  no  poissance  et  par  nons  paet 
estre  ouvret. 


CHAPITRE  XXI. 

Gis  cftpitles  preuve  ke  opinions  n^eet  mie  élections*. 

Mais  ke  opinions  n'est  mie  élections  puet-on  ensi  mous* 
trer.  Opinions  comunement  à  parler  s'estent  ;  si  puet  estre 
à  toutes  choses ,  car  ele  puet  estre  à  choses  nécessaires  et 
ki  ne  sont  mie  en  no  pooir  et  as  choses  impossibles  aussi  ; 
mais  élections  est  as  choses  ki  pueent  estre  par  nous 
ouvrées,  u  c'en  quide  ke  par  nous  puissent  estre  faites. 
Opinion  aussi  on  dit  vraie  u  fausse  ;  mais  élections  est  dite 
bonne  u  malvaise,  et  ensi  apert  ke  toute  opinions  n'est  mie 
élections.  Nous  sommes  aussi  tenut  pour  bon  u  pour  mal*- 
vais,  pour  ce  ke  nous  ellisons  le  bien,  mais  nous  ne  sommes 
pour  maise  opinion  u  bonne,  vraie  u  fausse,  se  nous  l'avons, 
tenut  pour  bon  u  pour  mal  vais.  Élections  aussi  si  est  selonc 


*  Continuation  de  la  paraphrase  d*ARi8T0TB,  Mw,  à  iVt^om.,  II,  m, 
10-15.  Cfr.  S.  Thomas,  Stmtu  ikéol^  loe.  cU. 


D'AMOUR.  273 

nos  œvres  et  plus  les  regarde.  Car  par  élections  poursi- 
vons-nous  les  choses  ki  sont  selonc  nos  œvres  u  nous  les 
filions;  mais  oppinions  si  est  des  choses ,  ke  ce  sunt,  ne 
keles  eles  sont  ;  si  ke  nous  ariens  opinion  ke  c*est  pains,  u 
ques,  u  à  quoi  il  vaut,  u  comment  on  en  doit  user;  dont  il 
apert  ke  élections  est  de  nos  œvres  et  opinions  des  choses. 
Encore  une  autre  raison,  li  perfections  d'élection  si  gist  en 
un  adrecement  del  appétit ,  selonc  ce  k'il  ordene  drpiturië- 
rement  aucune  chose  à  aucune  fin,  et  ensi  est  bone  et  est 
en  ce  loée  ;  mais  li  perfections  del  opinion  est  vérités,  et 
s'est  loée  en  ce  k'ele  est  d'aucune  chose  vraie.  Et  puiske 
les  perfections  de  ces  deus,  c'est  d'opinion  et  d'élection, 
sunt  diverses,  et  eles  aussi.  Nous  aussi  ellisons  ce  ke  nous 
savons  plus  estre  bon  ;  mais  opinions  est  sans  certaineté, 
car  nostre  opinions  est  de  ce  ke  molt  pau  savons.  Nous 
avons  aucune  fie  l'opinion  universele,  c'est  commune  de 
trës-bones  choses,  et  si  élisons  le  pieur  souvent  par  défaute 
de  bon  jugement.  Mais  s'opinions  soit  premiers  k'élections 
u  le  contraire,  poroit  estre  doutance,  et  tant  come  à  ce 
propos  à  moustrer,  c'opinions  et  élections  n'est  mie  un, 
n'a  point  de  différence  ;  toutevoies  doit  on  savoir  k'opinions 
ki  apertient  à  le  poissance  connissant  à  parler^  selonc  li 
est  premiers  ke  ne  soit  élections  ki  apertient  à  le  poissance 
appétitive,  c'est  désirable  ;  lequele  se  muet  à  le  connis- 
sance  ;  ensi  que  premiers  avons  opinion  ke  nous  buverons 
u  mangerons,  ançois  ke  nous   ellisons  boire  u  mangier. 
Aucune  fie  par  aventure  avient  bien  ke  élections  est  pre- 
mière ke  opinions  ;  si  ke  quant  aucuns  a  aucune  chose  ellute 
et  durement  est  à  li  afBis  et  l'aime,  li  opinions  k'il  devant 
avoir  par  cele  élection  puet  bien  estre  muée  ;  ensi  que  s'au- 
cuns  ne  tenist  mie  une  femme  à  biele,  et  après  l'en  amast 
d'amours  par  amours  ;  s*opinions  seroit  par  cele  élection 
muée,  et  ensi  seroit  l'opinions  derraine  k'élections. 


274  LI  ARS 


CHAPITRE  XXII. 


Ci8  eapitleê  devise  quel  choee  est  ëlectionft  *. 

Puiske  moustret  est  ke  concupiscence,  ne  ire,  ne.  Tolen- 
trievetés,  ne  opinions,  ne  sont  mie  élections,  si  disons  ke 
c'est  et  quele,  si  disons  k'élections  est  volentes,  encore  ne 
soit  mie  toute  volentes  élection,  si  ke  desenre  est  dit,  et  ne 
mie  sans  plus  volentes  ;  ains  covient  k'ele  soit  consillie.  Car 
tant  con  li  volentes  est  simple,  n*i  a  point  d'élection  ;  mais 
quant  cousaus  sorvient,  ki  est  uns  destours  et  une  enqueste 
de  raison ,  adont  ce  ki  devant  estoit  simplement  volu ,  est 
par  ce  conseil  ellut.  Dont  il  apert  k'élections  est  parfaite 
œvre  de  raison  et  d'entendement,  selonc  aucuns  regart.  Bt 
ce  sone  li  mos  d'ellire,  par  décours  de  raison  l'un  de  Tautre 
ellire;  et  ensi  apert  ke  élections  est  volentes  consillie.  U 
sanle  k'ens  ou  non  d'élection  ait  deus  choses ,  dont  l'une 
apiertient  à  raison  u  l'entendement ,  et  li  autre  à  volenté* 
Li  entendemeus  u  raisons  si  est  en  aucune  manière  première 
que  volentes  et  ordonne  ses  œvres  ;  en  tant  ke  volentes  tent 
en  ce  ke  proprement  le  doit  movoir,  selonc  ordene  de  rai- 
son, par  ce  ke  li  vertus  comprendans  u  connissans  à  le  dési- 
rant» ce  ke  naturalment  Le  puet  movoir,  représente.  Ensi 
celé  œvre  par  lequele  volentes  tent  œ  aucune  chose ,  ki 
devant  li  est  mise,  si  con  bone,  par  ce  ke  cis  biens  est  orde- 
nés  par  raison  en  aucune  an,  est  en  une  manière  de  volenté 

*  Cfr,  AwsTOTK,  Mer.  à  Nictm.,  III,  m,   16  et  S.  Thomas, 
Sm/me  ihéoL,  hc.  eU. 


DAiiouR.  m 

et  en  une  antre  de  raison.  Car  celé  œvre  est  de  volentë 
selonc  une  manière  d'ordene,  ki  li  est  ens  mise  par  vertnt 
soyeraine,  si  con  par  l'entendement  u  raison;  et  est  del 
entendement  pour  tant  k*à  la  volentë  la  cose  movant  pré- 
sente. Et  pour  cou  k'élections  si  est  parfaite,  ou  movement 
del  ame,  au  bien  ki  est  ellus ,  si  ne  est  mie  élections  très* 
proprement  œvre  d'entendement  u  de  raison ,  mais  de 
Tolenté  ;  par  lequel  on  tent  ou  bien  ki  est  ellus.  Et  ensi 
apert  ke  élections  est  œvre  de  la  poissance  désirant.  Et 
ensi  poons  veîr  k'élections  n'est  mie  ens  es  bestes  mues. 
Car  con  à  élection  apiertiegne  prendre  devant  l'un  en  regart 
al  autre,  il  covient  ke  ce  soit  en  regart  as  pluiseurs  choses, 
kî  pueent  estre  ellutes,  et  pour  cou,  ens  es  choses  ki  dou 
tout  sont  déterminées  à  une  chose ,  n'a  mie  élections  son 
Keu.  Or  a  différence  entre  Fappétit  sensible  et  volentet.  Car 
K  appétis  sensibles  est  déterminés  à  aucune  chose  singu- 
1ère,  selonc  ce  ke  nature  l'ordene,  ki  le  governe.  Et  li  volon- 
tés aussi  est,  selonc  ordene  de  nature,  bien  à  une  chose 
commune,  ki  est  li  biens  communs  déterminés;  mais  ele 
n*est  mie  déterminée  en  regart  de  biens  singulers  u  parti- 
culers.  Et  pour  çou  est  propre  à  le  volonté  d'ellire,  et  ne 
mie  al  appétit  u  désirier  sensible ,  ki  seulement  est  ens  es 
bestes  mues,  et  pour  ce  ne  dist-on  mie  ke  les  bestes  mues 
aient  élection  ne  ellisent  proprement  à  parler. 


276  LI ARS 


CHAPITRE  XXIII. 


Cis  capitles  devise  quel  chose  est  consaos,  et  de  quele  chose 
on  se  doit  consillier  et  de  quele  non  *. 

Après  ce  ke  nous  avons  parlet  d'élection^  liquel  est 
nécessaire  à  vertut,  de  lequele  nostre  priucipaus  enten- 
tions  est  ore  à  parler  ;  par  lequele  élections ,  nous  jugons 
les  meurs  et  les  vertus,  si  con  dit  est,  et  élections  ne  soit 
mie  san  conseils  et  consaus  si  chiet  en  le  response,  quant 
on  demande  ke  c*est  élections,  car  c'est  volentés  consillies  ; 
bien  afBert  dont  c'en  parole  de  conseil,  ke  c'est,  ne  comment 
doit  estre  fais,  ne  se  de  tout  doit  estre  consaus.  Consaus  si 
est  uns  nous  ki  puet  venir  u  estre  dis  de  cou  ki  vaut  autant 
k'avoec,  et  savoir  u  sentir,  si  ke  consaus  soit  aussi  con 
avec  autrui,  aucune  chose  savoir  u  sentir;  u  consaus  puet 
estre  dis  de  cou  ki  est  à  dire  avoec  et  sens,  dont  en  aucim 
langage  on  dit  consens,  c'est  ce  k'il  doit  estre  avœc  autrui 
sens,  si  con  ce  ki  consilliet  est,  doit  estre  aussi  con  nus  le 
seûist  et  fust  seul  ;  u  consaus  puet  estre  dis  de  çou  ki  est 
avec  u  ensanle  et  sir  ',  si  ke  consaus  si  doit  ensanle  sir, 
pour  ce  ke  consaus  si  est  des  choses  singulëres,  ki  sunt 
nient  ciertaines,  et  à  ce  k'aucune  chose  nient  ciertaine  soit 
conneiite,  il  covient  molt  de  choses  regarder  ki  par  un  seul 

*  Le    oommencement  et   la  fin   de    ce    chapitre    sont  tîr^    de 
S.  Thomas,  SiMfM  MoL,  1  s.,  2  p.,  q.  xiv,  pasfifn. 

*  f  ConsUtum  pour  conMium^  exprime  une  aasemblëe  où  plusieurs 
siègent  (contident).  »  S.  Thomas,  Somme  théoU^  îoc.  Ht,,  art.  3. 


D'AMOUR.  277 

ne  pueent  mie  bien  estre  avisées  :  et  pour  ce  à  consillier  se 
metent  pluiseur  ensanle,  par  coi  ce  k'al  un  n'apert  u  k*il  ne 
connoist,  puisse  li  autres  aviser  ^.  Et  premiers  si  deman- 
dons se  toutes  gens  se  conseillent  et  doivent  consillier  de 
toutes  choses,  si  ke  caskune  chose  soit  consillable,  u  aucune 
le  soit  et  aucune  nient,  et  s'on  doit  avoir  d*aucune  chose 
conseil  et  d'aucune  non.  Et  nous  n'entendons  mie  des  choses 
conseillables  et  de  conseil,  selonc  ce  ke  li  non  sachant  et  li 
sot  se  conseillent  ;  mais  nous  entendons  selonc  ce  ke  li  sage, 
et  cil  ki  ont  entendement  se  conseillent.  Car  cil  ne  se  con- 
seillent fors  de  choses,  ki  de  lor  nature  teles  sunt  ke  d'eles 
affiert  à  avoir  conseil,  lesqueles  sont  proprement  consil- 
liables.  Premiers  mousterrons  desquës  choses  nus  sages  ne 
se  conseille  :  nus  ne  se  conseille  de  choses  ki  sunt  et  ont 
esté  tousjours  et  seront  u  jà  ne  seront,  si  con  de  Dieu  et  de 
ses  angeles,  u  se  Dieus  jamais  dëfaura  ;  ne  aussi  des  choses 
ki  se  muevent  tousjours  en  une  manière.  Nus  ne  se  con- 
seille se  li  solaus  se  lèvera  demain,  se  ce  n'est  en  tant*c*on 
puet  ces  choses  ramener  et  appropriier  à  nous  et  à  nos 
œvres  ;  si  k'aucune  fie  vaut  mieus  en  aucun  tans  aucune 
chose  faire,  quant  li  solaus  est  haut  k'en  autre  ;  et  tel  con- 
saus  n'est  mie  dou  soleil  en  li,  fors  pour  nostre  œvre,  k*en 
tel  tans  nous  volons  faire.  Nus  aussi  ne  se  conseille  des 
choses  ki  sunt  en  movement,  ki  le  plus  sovent  aviegnent 
selonc  une  des  parties,  ensi  ke  s'il  plouvera  en  yvier,  u  il 
fera  chaut  en  esté.  Ne  consaus  n'est  mie  des  choses  de  for- 
tune, si  ke  se  je  vois  fouir  en  un  champ,  je  ne  me  conseille 
mie  se  je  troverai  un  trésor  ;  car  tels  choses  ne  puèent  mie 
avenir  par  nostre  apensement.  Ne  aussi  n'est  mie  consaus 
de  tout  cou  ke  les  gens  font  :  car  cil  de  Hongrie  ne  se  con- 

*  Ce  qui  suit  est  tire  d'ÀRiSTOTB^  MoraU  à  Nicom.y  III,  iv,  1-7. 

u  AÏS  »*ÂMOI}K.  —  1.  18 


1 


278  U  ARS 

seillent  mie  comment  H  François  vainkeront  les  Arrago- 
nois  ^ .  En  vaines  choses  et  de  pau  de  value  ne  metés  vo 
pensée  ne  vo  conseil,  et  de  pluseurs  de  tes  choses  ne  serés 
mie  curieus,  ne  pour  chose  dont  gaires  ne  vous  est,  ne  ten- 
ciés  ne  ne  soiiés  en  riote.  Puis  dont  ke  de  toutes  ces  choses 
ki  dites  sunt,  nous  ne  nous  consillons,  desqueles  est  dont 
nos  oonsaus?  Nos  consaus  si  doit  estre  des  choses  ki  sont 
en  no  poeste  et  ke  nos  pubsons  œvrer.  Car  tous  consaus  si 
doit  estre  ordenës  à  aucune  œvre  et  k'il  s*ensience  ke  con- 
saus si  est  des  choses  ki  par  nous  pueent  estre  faites  apert; 
car  il  sont  quatre  causes  :  l'une  si  est  de  matère ,  ki  est 
commeucemens  des  choses  ki  se  muevent  tousjours  en  une 
manière  u  le  plus  souvent  ;  Tautre  si  est  nécessités,  ki  est 
cause  des  choses,  ki  tousjours  sunt  en  une  manière,  et  for- 
tune u  cas  ki  cause  est  des  choses  ki  avienent  sans  Tenten- 
tion  del  ouvrant.  Encore  est  une  autre  cause  si  con  li  enten- 
demens  et  cou  ki  est  fait  par  Tomme,  ensi  ke  volontés  et  li 
sens  del  home  ;  et  ceste  cause  s*est  diverse  en  divers 
hommes  ;  car  cascuns  se  conseille  de  ce  ke  par  lui  paet 
estre.  Et  puiske  consaus  n*est  point  des  trois  choses  deseur 
nommées ,  il  covient  k'il  soit  de  ce  ki  par  nous  puet  estre 
fait,  ki  est  ens  ou  pooir  dou  consillant. 


*  Il  n^j  B  dans  cet  exemple  aucune  allusion  à  des  ëvënements  con- 
temporains de  Fauteur  :  celui-ci  a  simplement  donné  une  tournure 
moderne  à  la  version  d'Aristote,  qui  dit  en  cet  endroit  :  «  Un  Lacëdé- 
monien  n'ira  pas  délibérer  sur  la  meilleure  mesure  politique  qu*aient  à 
prendre  les  Scythes.  > 


D'AMOUR.  279 


CHAPITRE  XXIV. 


Cîs  capitles  devise  quantes  manières  de  choses  sunt  en  no  pooir, 

à  prendre  en  général. 


Et  puiske  consaus  ne  doit  estre  fors  de  choses  ki  par 
nous  pueent  estre  faites  et  ou  pooir  du  conseillant^  si  regar- 
dons quantes  manières  de  choses  sunt  ki  en  no  pooir  soient, 
desqueles  nous  nos  devons  consillier.  Si  disons  k*en  com- 
mun et  général  il  sunt  cink  choses  dont  il  affiert  c*on  con- 
seille. Car  con  consaus  ne  soit  fors  de  bien,  et  s*il  est  de 
mal  fëre ,  en  tant  c*on  le  doit  fuir  et  mal  à  fuir  a  aucune 
manière  de  bien,  il  coyient  les  choses  consillables  deviser, 
selonc  ce  ke  li  bien  ki  par  nous  pueent  estre  fait  sunt  devi- 
set.  Or  sunt  li  bien  devisët,  car  il  sunt  une  manière  de  biens 
dedens  nous  et  une  autre  manière  dehors  ;  et  selonc  les  biens 
de  dehors  sunt  trois  manières  de  choses  conseillables ,  et 
selonc  celés  de  dedens  deus.  Or  sunt  des  biens  de  dehors 
aucun  prouâtable ,  ensi  cou  les  rentes  et  li  avoir  :  il  sunt 
aussi  aucun  bien  sormontant  les  proufitables ,  ensi  comme 
honeurs,  franchises  et  segnouries  et  si  faites  choses.  Pre- 
miers dont  nos  nos  consillons  des  prouâs  et  des  biens  prou- 
fitables, si  con  de  ciaus  sans  lesquels  la  vie  humaine  ne  puet 
estre  soustenue  ;  et  puis  no&  consillons  de  pais  et  de  guerres, 
si  con  des  choses  ki  sunt  ordenées  à  franchise  et  à  honour. 
Après  doit  estre  consaus  comment  les  viles  et  li  paiis  doit 
estre  garnis,  par  lequele  garnissure  les  honeurs  et  li  proufit 
sunt  gardet.  Selonc  aussi  les  biens  de  dedens ,  selonc  cou 


280  U  ARS 

ke  cil  bien  sunt  double ,  se  sont  il  deus  manières  de  con- 
saus.  Car  il  est  uns  biens  de  cors,  dont  il  est  uns  consaus, 
si  ke  de  viandes  ki  muées  sunt  en  la  nature  des  gens.  Uns 
autres  biens  est  si  con  li  biens  del  ame  ;  et  ensi  est  uns 
consàus  des  lois  dou  paiis  et  des  viles.  Car  les  ententions 
de  ciaus  ki  les  lois  font,  doit  estre  à  ce  c*on  face  les  gens 
vertueus,  et  vertus  est  biens  spirîtueus  dedens  nous.  Cil 
dont  ki  se  conseillent  dou  proufit  des  viles,  il  doivent  regar- 
der queles  et  con  grandes  les  œvres  de  le  vile  sunt,  et  ù  on 
les  prent,  par  coi,  se  poi  en  i  a,  on  les  engrange,  et  se  trop 
on  les  ap^tice  ;  et  aussi  quex  li  despens,  s*il  sunt  trop  grant, 
il  soient  amenrit,  car  ne  mie  sans  plus  on  devient  riche  par 
les  rentes  à  engrangier,  mais  par  les  despens  à  amenrir. 
Il  n'est  nus  plus  biaus  gaains  ke  dou  sien  bien  garder,  sans 
cheïr  en  avarisse.  Se  consaus  est  aussi  de  pais  u  de  guerre, 
asqueles  il  s*ensieut  franchise  et  honeurs,  regarder  doit-on 
con  grans  li  pooirs  est  maintenant  de  le  vile  ou*  dou  paiis, 
pour  lequele  on  se  conseille,  et  aussi  con  grant  poroit  estre 
cis  pooirs,  fust  par  autre  aiwe  u  amis,  et  quel  cil  sunt  u 
corageus  u  hardis  u  paoureus  et  couart,  u  s*il  sunt  à  cheval 
u  à  piet  ;  et  aussi  devons  savoir ,  s'il  ont  point  d'esprueve 
de  bataille  et  comment  il  se  sunt  aucune  fie  combatut,  et 
ne  mie  sans  plus  d'iaus  savoir  le  devons,  mais  de  lor  aiwes, 
et  de  ciaus  asquex  il  ont  eut  affaire;  et  s'il  sunt  aussi  cora- 
geus et  si  hardit  encontre  estranges,  comme  il  sunt  entre 
aus-mismes ,  et  encontre  lesquels  c'est  doutable  chose  de 
combatre  et  encontre  lesqués  non.  Et  tout  çou  doit-on  avi- 
ser por  avoir  milleur  pais,  par  quoi  s'on  n'i  puet  avoir 
honeur,  boin  fait  fuir  le  honte,  et  s'onneur  aquerre  pueent, 
s'il  pueent  par  ce  savoir  se  bon  se  fait  combatre.  Moût  de 
choses  puet-on  par  sens  et  par  conseil  aquerre,  c'en  ne  puet 
mie  avoir  par  poissance  de  bataille  ;  dont  il  besoigne  en 


D'AMOUR.  281 

teus  affaires  grans  avis  :  car  longue  porvéance  de  bataille 
fait  hastive  yictore.  Et  ne  mie  sans  plus  nous  devons  regar- 
der de  nos  gens  la  venue ,  mais  de  nos  aversaires  aussi, 
comment  il  se  sunt  u  à  no  gens  u  as  autres  combatut ,  u  à 
mains  de  gens  u  à  plus ,  u  s*il  ont  vaincut  u  este  vaincut. 
Car  par  un  sanlant,  si  donne-on  conseil  d'un  autre  cas  san- 
lant.  Et  se  de  le  garde  dou  païs  et  de  le  cite  nous  consillons, 
regarder  devons,  quans  lieus  il  i  a  à  garder,  et  queles 
gardes  il  i  affîërent  u  à  piet  u  à  cheval,  et  quel  sunt  li  lieu 
u  fort  u  foible ,  et  liquel  ont  plus  grant  besoing  de  garder 
et  de  plenté  de  gardes.  Et  ce  ne  puet  mie  bien  faire  cis  qui 
le  païs  n'est  conneûs  par  &oi  il  mete  et  roste  gardes  là  u 
pau  u  trop  en  a  ;  et  mete  covignable  garde  en  cascun  lieu, 
selonc  ce  k'il  sunt  fort  u  foible.  Ki  se  conseille  de  biens  de 
dedens,  si  con  sunt  li  viandes  et  li  boire,  il  doit  regarder 
combien  il  en  souâst  et  puet  soufire  au  lieu  dont  il  se  con- 
seille et  combien  de  lui-meismes  cis  lieus  en  puet  avoir,  et 
combien  on  en  puet  amener  par  estraignes  gens,  et  par 
quel  gant  ce  porra  estre  amenet.  Et  ce  co vient  savoir  celui 
ki  bien  voet  consillier  de  ces  choses,  par  quoi  on  face 
estatus  et  commandemens  covignables  à  ce  ;  par  quoi  seure 
cose  est  avoir  pais  à  plus  fort  de  lui ,  et.  à  chiaus  ki  sunt 
proufitable  as  viandes  et  as  boires. 


282  Lî  ARS 


CHAPITRE  XXV. 


Gis  capitles  devise  manières  de  governemens  et  de  correptions 
contraires,  ne  mie  de  principal  entention  et  puis  devise  ques 
choses  font  à  estre  de  consaus. 


Et  se  consiliier  volons  de  loi  faire  et  d'onnour,  moult 
près  et  sagement  nous  devons  aviser.  Car  li  lois  si  est  li  vie 
et  li  sauvement  dou  peuple.  Car  mal  lor  fait  laissier  et  si 
les  enorte  à  vertut  et  parce  ke  de  signerîr  sunt  diverses 
manières  et  de  viles  govemer  et  de  païs,  si  covient  les  lois 
diverses  par  quoi  il  covient  celui  ki  les  lois  fait  prendre 
garde  à  diverses  manières  de  signerie  ;  et  pour  ce  ke  cou 
apertient  a  autre  matère ,  comment  ne  queles  lois  on  doit 
mètre  ens  ou  païs  et  ens  es  viles,  si  nous  en  sou  ferrons  ore 
de  parler;  mais  tant  en  poons  dire,  ke  toutes  les  lois  ki 
boines  doivent  estre,  doivent  estre  faites  pour  le  peule  à 
garder  de  mal  et  aus  bons  faire  et  vertueus.  Et  ces  diverses 
manières  de  signerie  et  de  govemer  si  sunt  :  Tune  si  est 
c'on  apiele  roïal ,  et  c'est  quant  li  sires  riule  et  gouverne 
une  vile  u  un  païs  au  bien  et  au  proufit  dou  païs  et  des 
sougiés  ;  et  plus  quiert  li  sires  et  li  governères,  et  entent 
au  proufit  de  ses  sougis  k'au  sien  propre  ;  et  le  sanlant  à 
ceste  signerie  a  li  preudons  en  sa  maison ,  là  ù  il  governe 
sa  feme  et  ses  enfans  à  lor  proufis.  Li  contraires  à  ce  roi 
si  est  li  tyrans  ki  sires  est  tout  sens  et  n*enteut  mie  au  bien 
de  ses  sougiës,  mais  au  sien  et  ses  voloirs.  Une  manière 
autre  si  est  quant  pau  sunt  gouverneur,  u  par  lor  sens  u 


D^AMOUR.  283 

parce  k*il  plus  i^unt  vaillant;  et  toutes  voies  il  entendent  le 
bien  don  commun  ensi  c'on  doivent  faire  eskievin.  Et  li 
contraires  à  cesti-chi,  si  est  quant  pau  sunt  govemeur  et  si 
entendent  plus  à  lor  proufis  ke  dou  peule.  Li  autre  manière 
si  est  quant  pluiseur  signourissent  et  governent  pour  le 
proufit  commun  des  sougis,  et  li  contraires  à  cesti  si  est 
quant  cil  pluiseur  chacent  lor  preut  et  plus  ke  dou  peule. 
Et  de  toutes  ces  manières  li  signerie  et  li  governemens 
roïaus  est  li  mieudres  et  ses  contraires  li  pires  ;  dont  toutes 
les  autres  manières  sunt  dëfaillans  de  la  milleur  signerie. 
Dont  puiske  les  lois  doivent  estre  faites  pour  le  commun 
proufit,  bien  affiert  ke  par  grant  conseil  soient  avisées  ançois 
k'au  peule  soient  dénonchies.  On  ne  se  doit  mie  trop  haster 
en  Gonsaus  rechevoir  et  doner.  Celui  tient  on  pour  sage,  ki 
tost  entent  et  tart  juge.  Cil  se  haste  de  repentir  ki  tost 
juge  ;  car  hastiv  conseil  sieut  repentance.  Riens  ne  doit 
estre  soudain,  ains  doit-on  tout  cou  qu'apiertient  à  le 
besoigne  par  devant  regarder.  Car  ki  bien  avisés  est,  il  ne 
dist  mie  :  «  Je  ne  quidoie  pas  k'il  detist  ensi  avenir,  »  car 
il  ne  doute  mie,  ains  aient;  il  ne  souspechonne  mie,  ains 
se  garde.  Se  li  consilleur  tost  respondent  et  par  acort,  tost 
les  doit-on  en  ce  contrester,  en  moustrant  le  contraire  de 
lor  conseil,  par  quoi  lor  pensées  soient  alongiés  et  lor  con- 
seil recargiet,  et  par  bonne  délibération  puissent  le  milleur 
ellire.  Moût  doit-on  prisier  et  trop  est  biele  délibérations 
et  demourance  soufissans  ens  es  consaus.  Toute  demorance 
est  haineuse,  mais  ele  fait  le  sage  :  hastivetés  ou  désirier 
sanle  demeure,  maiement  délibération  devons-nous  avoir 
de  consaus  à  rester  les  choses  ki  contraires  li  sunt,  si  con 
ire,  haine,  désirs  de  délis  et  hastivetés.  Ire  enpéche  le 
corage,  par  quoi  ne  puet  voir  entendre  ;  haine  jugement 
pervertist,  car  amant  et  hayant  ywelement  ne  jugons. 


284  U  ARS 

Désirs  de  délis ,  maieroent  de  ciaus  de  luxure ,  est  li  plus 
mortele  pestilence  ki  soit  de*natare  as  gens  otriie.  Cis  désirs 
fait  le  trai'son  dou  paiis ,  le  destruction  du  commun,  les 
privés  consaus  as  anemis.  Nus  maus,  nule  dolenrs  n*est, 
ke  désirs  de  luxure  ne  aiwe  à  emplir  ;  li  désir  des  délis  sont 
portes  d*infier,  par  lesqueles  on  va  à  le  mort  d'infier  '  ; 
lequel  désirier,  s*autrement  oster  ne  le  pooitron,  li  cuer 
ancois  afferroit  à  esrachier  ;  riens  il  n*aime  fors  ce  ki  nuist. 
La  biautés  de  la  feme  esléece  le  face  del  homme,  et  desour 
tous  ses  désiriers,  met  le  désirier  à  li  *.  La  lumière  aussi 
del  entendement,  par  lequel  sunt  donnet  li  bon  consejl,  li 
délis  à  désirs,  oscurcist.  Ki  saroit  les  gens  nient  connis- 
sans  et  Dieu  pardonnant,  si  devroit-il  desdaignier  péchiet, 
pour  le  vilonnie  ki  est  au  péchiet  faire.  Et  ensi  apert  queles  • 
les  choses  sunt  et  quantes  ki  par  nous  pueent  estre  faites. 


CHAPITRE  XXVL 


Cis  capitles  moustre  de  ques  choses  on  ne  se  conseiUe  mie ,  n  ne 
doit  consiilier,  u  petit  on  s^en  conseille  et  met  aucuns  notables. 


Selonc  aussi  les  œvres  des  ars  ke  nous  faisons,  lesqueles 
ars  ont  certaine  manière  d'ouvrer  et  par  eles  sunt  soufiBs- 
sans,  en  tel  manière  ke  li  efiës  de  celé  œvre,  c'est-à-dire 
ce  ki  de  celé  œvre  vient,  ne  dépent  d'avenue  d'aucune 
chose  de  dehors.  Selonc  tex  ars,  ne  sunt  mie  conseil,  ensi 

*  Prov.  vu,  27. 

*  Ecclù,  XXXVI,  24. 


D'AMOUR.  285 

con  del  art  d'escrire.  On  ne  se  conseille  mie  comment  on 
doit  escrire  ne  traire  les  lignes  des  letres»  car  li  ars  meismes 
l'aprent  ;  et  si  ne  dépent  fors  del  art  li  efiës  et  de  le  main 
ki  escrit,  si  ke  c'est  ciertaine  chose  ^  Mais  nous  nous  con- 
seillons de  choses  doutables,  ki  par  nous  pueent  estre  faites, 
et  en  eles  ne  sont  certaines.  Car  consaus  est  une  manière 
d'enqueste  et  ce  solomes  enquerre  ke  nous  est  doutable.  Et 
k'aucune  chose  ens  es  œvres  humaines  ne  soit  mie  doutable 
de  deus  choses  vient.  L'une  pour  ce  ke  par  déterminées  et 
ciertaines  voies,  manières  et  œvres,  on  va  et  œvre  à  fin 
ciertaine  et  déterminée,  si  comme  ens  es  ars  ki  ont  voies 
et  manières  ciertaines  d'ouvrer.  Eu  autre  manière  est  chose 
nient  doutable  che  ki  point  n'a  de  force,  se  li  chose  est  ensi 
faite  u  autrement  ;  et  ces  choses  sont  celés  ki  poi  aiuwent 
u  grièvent  à  aucune  fin  ataindre.  Et  ce  k'ensi  est  pau,  rai- 
sons le  prent  aussi  con  ce  fiist  riens,  et  pour  cou  de  deus 
choses  ne  nous  consillons  point,  encor  soient-eles  ordenées 
à  aucune  fin,  c'est  des  choses  ensi  con  de  nule  ou  petite 
value.  Et  des  choses  ki  déterminées  sunt  comment  on  les 
doit  faire,  si  cou  des  œvres  des  ars,  desqueles  on  ne  se  con- 
seille point  u  pau,  mais  on  a  bien  d'eles  aucun  avis  et  con- 
jecturation,  liqués  n'est  mie  proprement  consaus.  Et  ne  mie 
en  ces  ars  s'on  se  conseille,  nous  nos  conseillons  d'une  ma* 
nière.  Car  nous  nous  consillons  ens  es  unes  plus  k'ens  es 
autres,  selonc  ce  ke  eles  sunt  u  plus  u  mains  ciertaines,  et 
des  mains  ciertaines  est  plus  grans  consaus,  et  ki  plus  de 
manières  diverses  d'œvres  en  li  a  ;  si  ke  nos  nos  consillons 
plus  en  médecine,  là  ù  il  covient  regarder  le  nature  du 
malade,  là  ù  moût  affîert  à  regarder,  et  en  l'ordenance  dou 
roïaume,  ke  nous  ne  faisons  en  l'art  de  luttier  u  d'escremir, 

*  S.  Thomas,  Somme  théoh^  l^s.,  2«p.,  q.  xiv,  art.  4. 


286  LI  ARS 

Et  plus  aussi  nos  nos  conseillons  des  ars  ke  des  sciences, 
pour  cou  ke  les  sciences  sunt  plus  ciertaines.  Et  ensi  apert 
pour  cou  ke  dit  est,  c'en  se  doit  consillier  des  choses  ki 
sovent  avienent,  dont  nient  ciertain  est  comment  eles  aven- 
ront,  et  ki  ne  sont  mie  ciertaines  à  une  partiel  En  ses 
consaus  se  doit-on  aviser  et  pourveïr,  par  quoi  voirs  i  soit 
dis  et  k'nvenir  en  puet  u  biens  u  maus,  amours  u  haine, 
tors  u  drois,  conquest  u  dammages,  pais  u  guerre,  et  maie- 
ment  les  causes  des  choses  c'en  bée  à  faire.  Car  par  con- 
noistre  le  commencement  puet-on  conjecturer  et  aviser  le 
fin.  En  trois  parties  covient  le  sage  corage  estre  partit  : 
en  choses  présentes  ordener,  les  à  venir  à  Jpourveïr,  les 
passées  à  recorder.  Ki  ne  se  recorde  des  passées,  il  ne  set 
k'il  fait  ;  ki  de  celés  à  venir  ne  pense,  nient  sagement  chiet 
en  tous  meschiés.  Bien  doit-on  aviser  et  biens  et  maus,  par 
quoi  on  puist  plus  legiërement  les  maus  porter,  car  li  dar 
pourveiit  mains  bléchent,  et  des  biens  nient  fourjoiir,  car 
sans  corage  de  sage,  bonnes  fortunes  honestement,  fort 
est  à  porter.  Li  bien  ki  vienent  as  gens,  se  par  vertu  ne 
sont  soustenu,  chaient,  par  quoi  les  gens  estainent.  Li  sages 
doit  avoir  mémore,  maieraent  de  se  propre  condition  et  estât 
et  de  le  divine  puissance ,  par  quoi  deseure  son  estât  ne 
s'eslieve  contre  Dieu  par  orguel.  Et  par  ceste  mémore  a 
enorter  et  retenir.  Orent  li  Romain  anchiien  une  coustume, 
ke  quant  aucuns  vainquiëres  revenoit  à  Rome,  ki  eùist 
aucun  roïaume  desous  le  pooir  de  Romme  mis,  on  li  faisoit 
trois  manières  d'onneur  :  li  première  si  estoit,  k'au  venkeur 
venoit  tous  li  pules  joiaus  encontre  ;  li  seconde,  ke  tout  si 
prison  derière  lui  venoient,  les  mains  loiies  ;  la  tierce  si 

'  Ce  qui   précède  est  emprunté  à  Akistotb,  Mot,   à   Nicatu,^ 
III,  IV,  8-10. 


D'AMOUR.  287 

estoit  k*il  avoit  yestue  le  cote  Jupiter  (uns  leur  dieu)  et 
séoit  en  un  kar  d'or  ke  quatre  blanc  cheval  traioient  et  le 
menoient  jusques  en  Capitoile,  ki  estoit  li  maisons  dou 
Conseil. 

Et  pour  cou  k*en  ces  honeurs  cils  ne  fust  sovenans  de 
soi-meismeSy  se  li  faisoit-on  cel  jour  trois  molestes  ;  la  pre- 
mière k'ayec  li,  sour  le  car,  metoit-on  un  sîerf,  pour  cou 
c*on  donnoit  espérance  à  tous,  combien  k*il  fussent  de  serve 
condition,  de  venir  à  tele  honoire,  se  par  proece  aquerre 
le  pooit  ;  le  seconde  ke  cis  le  buffioit,  ke  trop  n'en  s'enor- 
guellesist,  et  disoit  :  «  Connois  ti-meisme  et  ne  t'enorguellis 
c  mie  de  si  grant  honeur.  Regarde  deriëre  toi  et  te  sou- 
te viegne  ke  tu  es  bons.  »  La  tierce  moleste  u  vergongne 
si  est  ke  ce  jour  li  pooit-on  dire  toutes  les  laidures  et  vilon- 
nies  c'on  voloit,  sans  nule  amende  faire,  et  en  ce  les  voloit- 
on  acoustumer,  par  coi  il  eûissent  mémore  de  lor  estas, 
dont  ne  obéissent  en  orgueil.  Le  memore  aussi  de  le  mort 
li  anciien  avoir  voloient,  dont  acoustumé  estoit,  ke  tantost 
ke  li  emperères  estoit  couronnés,  li  faiseur  des  tombes 
venoient  à  li  pour  li  demander  quele  ne  de  quel  métal  u 
de  quel  marbre,  il  voloit  c'on  fesist  se  tombe.  Li  mémore  de 
le  mort  est  li  frains  ki  refraine  les  gens,  k'il  ne  keurent  al 
ampleté  de  covoitise,  de  glore,  de  luxure  et  d'autres  visces, 
dont  Salemous  dist  :  <  Aies  mémore  de  te  fin  et  jà  ne 
pécheras  ^  >  et  pour  cou  dit-il  :  «  mieus  vaut  aler  à  le 
maison  de  pleurs  k'à  celi  de  joie,  car  en  celi  recorde-on  le 
tin  de  cascun  ^.  » 


*  Eccli.,  VII,  40. 

•  EecH;  VII,  3. 


288  LI  ARS 


CHAPITRE  XXVII. 


CiB  capitles  devise  ques  consilleurs  on  doit  avoir,  et  met  plaisenra 
bons  enseignemens  et  moustre  ke  parce  c^on  tient  les  gens  pour 
bons,  il  enarrent  les  gens  à  ans  acroire. 


Consilleurs  aussi  nous  devons  ajouster  à  nous,  ki  nous 
aiwent  le  milieur  à  eslire.  Car  nus  ne  se  doit  tenir  pour  si 
sage,  k'il,  en  grans  choses,  s*apoie  de  tout  en  tout  sans 
avoir  avis  d'autrui ,  en  son  conseil.  Car  plus  il  voient  et 
pueent  il  doi  veïr,  ke  ne  face  uns  et  en  œvres  et  en  sciences, 
dont  il  doi  ki  se  derrainent  de  lor  sciences  plus  aprendent 
à  estre  eusanle  ke  par  aus.  On  doit  par  conseil  autrui  sens 
enquerre.  Douter  et  d'autrui  conseil  demander,  tfest  mie 
chose  vergondeuse  et  nient  utle.  Ne  au  commencement  c*on 
se  conseille  d*aucune  chose,  on  ne  doit  mie  avoir  multitude 
de  conseilleurs  ;  car  en  vain  fait-on  par  plus  ce  c'en  faire 
puet  par  mains.  Mais  se  li  besoigne  le  requiert,  pour  çou 
k*ele  est  grans  et  douteuse,  u  cil  le  milieur  bien  aviser  ne 
sèvent,  dont  doit-on  encore  autres  consilleurs  ajoindre. 
Li  conseil  aussi  si  sont  des  choses  singulëres,  ens  es  queles 
on  est  plus  sachant  par  esprueve  ;  et  pluseur  si  pueent  avoir 
plus  esproeve  ke  ne  fait  uns.  Mains  en  est-on  aussi  blasmet 
s'il  meschiet  après  conseil,  ke  s'on  faisoit  de  se  volenté. 
Faites  tout  par  conseil,  si  ne  vous  repentirés  mie,  et  corage 
de  boiu  conseil  rechevoir  en  vous  establissiës  ^  Devant 

*■  Eccli.f  XXXII,  24. 


D'AMOUR.  289 

toutes  vos  choses,  soit  en  vous  parole  vraie  et  devant  toutes 
vos  œvres  consaus  estables  ^  Et  li  savoirs  des  signeurs  et 
des  princes  est  ensi ,  par  le  conseil  des  consilleurs  engran- 
giés,  con  les  rivières  par  les  diverses  euwes  et  par  divers 
ruissiaus  ^.  Ne  li  habundance  de  vostre  savoir  en  vo  quidier, 
ne  li  hautece  de  vostre  estât,  ne  vous  doivent  enpeechier 
k'avoec  vostre  conseil  autre  n'ajoùstes.  Car  se  li  autrui 
consaus  est  bons  et  bien  vous  plaist,  tenir  le  devés,  et  li 
vostres  remaint  xtedens  vous.  Et  se  de  vo  voloir  se  descorde 
autrui  consaus,  à  vous  affiert  à  regarder  s'il  vous  est  prou- 
fitables  u  non,  douquel,  se  proufitables  n'est,  tenir  vous  en 
devës.  Ne  vous  apoïés  mie  dou  tout  à  vo  sens,  car  dont  est 
li  folie  acomplie  quant  on  dou  tout  s'i  ahiert.  Ne  soïés  en 
vos  consaus  comme  esperdus,  ne  ne  metës  tristece  à  vo 
cuer  ;  car  la  joie  dou  cuer  est  vie  del  omme  *.  Et  par  ce  ke 
dit  est ,  apert  ke  consaus  ne  doit  mie  estre  de  très-petites 
choses,  mais  de  grandes.  Puis  dont  que  consilleurs  nos 
devons  avoir,  regarder  devons  quel  il  doivent  estre,  puiske 
de  lor  consaus  devons  user  et  iaus  croire.  Premiers  si 
regardons  par  quantes  manières  on  enorte  les  gens  à  croire 
et  il  i  sunt  enclinet;  ne  on  ne  lor  fait  fort  de  cou  c'on  vient 
k'il  croient  les  paroles  c'on  a  dites.  Et  ces  choses  si  sunt 
trois,  k'il  covient  regarder  aussi  en  toute  parole  ;  c'est  à 
savoir  :  celui  ki  parole,  l'escoutans  à  qui  on  parole,  et  le 
chose  de  quoi  on  parole.  Premiers  puet  estre  li  oïans  encli- 
nes à  ce  k'il  croie  les  paroles  k'il  a  oïes,  tant  con  pour  le 
disant,  quant  li  disans  est  bons  et  on  le  croit  bon.  Car  jà 
soit-ce  chose  k'il  ne  sache  raison  rendre  de  ce  k'il  a  dit, 
pour  cou  c'on  le  tient  pour  bon,  ne  quid'on  mie  k'il  mentist 

*  Ecclù^  xzxvii,  20. 

•  Eceli,^  XXXI,  22-23. 


290  LI  ARS 

volentiers.  Dont  blandis$eur  ne  menteur  ne  doient  mie 
estre  consilleur  ;  car  sovent  taisent  le  voir  à  dire,  ponr  le 
plaisance  des  blandisseurs  de  lor  signeurs.  Et  aukes  yuwe* 
lement  pèche  cius  ki  menchoigne  dist,  et  ki  vérité  choile, 
là  ù  vérités  affiert  à  dire,  si  con  en  conseil.  Car  là  ne  doit 
estre  mençoigne  dite  ne  vérités  celée.  Dont  cis  s'aquite  bien 
en  conseil,  encore  ne  sache-il  le  raison  rendre,  ki  à  son 
essient  dist  ce  k*il  feroit  s'il  estoit  en  Testât  du  signeur  qni 
il  conseille.  Dont  par  ce  c*on  croit  ciaus  i)ons,  croit-on  lor 
paroles  ;  dont  li  bontés  c*on  croit  en  aus  est  li  orine  de 
celé  créance.  Dont  grant  besong  ont  li  signour  de  con- 
noistre  lor  consilleurs  parfais  en  bonté.  Car  se  bon  ne  sont, 
sovent  poront  li  signeur  estre  fourconseilliet.  On  ne  doit 
mie  mençoigne  dire,  néis  pour  le  vie  à  pierdre,  ne  se  parole 
retenir  en  tans  k*ele  puet  valoir  ;  ne  retenés  mie  tonsjonrs 
vo  savoir  en  vo  cuer;  car  en  la  langue  s'est  conneûs  li 
savoirs  dou  sage.  Sens,  science,  doctrine,  en  le  parole  don 
sage  sunt  trovet  et  fermetés  en  uevre  de  justice.  Ne  contre- 
dites le  vérité  pour  riens  et  gardés  ke  li  mençoigne  ne  vous 
confonde  ^  Ne  soit  mie  vostre  langue  trop  isniele  et  vous 
nient  proufitables  et  perrecheus  en  vos  œvres  '.  Soies  fermes 
en  le  voie  de  Dieu ,  et  en  le  vérité  de  vo  science  et  savoir  ; 
et  parole  de  pais  et  de  justice  vous  sievra.  Soiiés  humles  et 
débonaires  à  oiir  le  parole  de  Dieu  et  de  vérité,  et  dont 
pores  par  savoir  vraiement  respondre.  Se  vous  avés  enten- 
dement et  savoir  de  ce  c*on  demande,  respondés  au  deman* 
dant;  et  se  non,  vostre  mains  soit  sour  vo  bouche.  Ne  soïés 
mie  pris  en  parole  sans  discipline,  par  quoi  vous  ne  soiiés 
confundus.  Honours  et  glorie  est  en  le  parole  dou  sage,  et 
li  langue  dou  fol  est  sa  destructions.  Ne  soiiés  mie  privés 

*  EccU.,  IV,  23-31. 


D'AMOUR.  291 

consilliëres  en  oreilles,  par  qnoi  par  vo  janghe  soies  pris 
et  confundus  :  sour  teus  consilleurs  on  a  en^ie  et  haine  et 
mainte  laide  parole,  car  sovent  sunt  cunchieur  ^  Ensi  con 
d'une  estinciele  engrangist  H  âus,  ensi  d'un  kunchieur  est 
maus  et  sans  engrangiés  *.  Dou  kunchieur  est  le  plus  la 
parole  double,  couverte  et  sofiste  et  ki  teus  est  de  tous 
biens  sera  dëfraudés  ;  car  tes  de  Dieu  n'aquiert  la  grase  et 
de  toute  sapience  est  défraudës .  Li  sages  à  lui-meismes  est 
sage  et  si  fruit  sunt  loable.  Li  sages  ses  sougis  estruit  et  li 
fruit  de  son  sens  sunt  loïal.  Li  bons  sages  sera  remplist  de 
béneichons  et  cil  ki  le  veront  le  loeront  '.  Et  se  li  conseil- 
leur sunt  envieus  u  anemi,  u  avaricieus,  u  de  désirs  de  délis 
plains,  u  autrui  plus  ke  lor  signeur  aiment,  sovent  poront 
li  signeur  estre  déchut,  et  tel  ne  seront  jà  aise,  car  li  cuers 
ki  va  double  voie,  jà  en  repos  ne  sera  :  li  mauvais  cuers  en 
ses  voies  sera  déshonnorës  ^.  Ne  vous  ploiiés  à  tous  vens, 
et  si  n'aies  en  toutes  les  voies  :  ensi  est  li  malvais  esprovés 
en  double  langue  ^.  Trës-laide  note  est  de  langue  double  ; 
li  coutelians  et  de  double  langhe  est  maudis  ;  par  lui  sunt 
tourblé  maint  ki  pais  avoient  et  les  cités  murées  des  riches 
en  ont  esté  destruites.  Cols  d'espée  si  fait  plaie,  mais  li  cols 
de  le  langue  si  défroisse  les  os.  Moit  de  gent  sont  mort  par 
cols  d^espées  :  mais  ne  mie  ensi  comme  il  ont  esté  par  double 
langue.  Eureus  est  ki  covers  est  encontre  li  et  ki  s'ire  n'a 
senti  ;  se  morsure  est  très-malvaise  ;  c'est  priés  c'uns 
infiers.  Faites  soif  d'espiues  à  vos  oreilles  et  n'ascoutés  la 


*  Eccîi.y  IV,  34. 

*  Ecclû,  XI,  34. 

*  Eccli,,  xxxvn,  23-27. 

*  Eccîi.,  ni,  28. 

*  EccU.y  V,  11. 


292  LI  ARS 

maise  double  langue.  Contre  tele  langue  vo  bouche  ait  us 
et  vos  oreilles  fremures,  et  s'ait  frain  à  vo  bouche,  par  quoi 
vos  ne  dites  parole  par  quoi  ne  chéés  en  la  langue  de  vos 
anemis,  ki  vos  gaitent  ^  Les  bonnes  et  les  sages  gens  par 
le  frain  de  lor  conseil  retienent  le  hastivetë  de  lor  paroles 
et  aviséement  s'avisent,  par  quoi  laissant  le  legièretë  de  la 
langue,  le  conscience  des  oïans  par  nient  sage  parole  ne 
tresperchent.  Sovent  li  langhe  les  gens  de  bonne  œvre 
retrait,  quant  grietes  dist  u  ele  laidenge.  Se  dont  as  mal- 
vais li  fait  des  bons  desplaisent,  on  ne  lor  doit  mie  dire, 
cou  ki  lor  cuers  trop  esmueve  ;  mais  débonairement  et  hum- 
lement  les  doit-on  reprendre.  Li  iSaiaus  de  la  langue  s'est 
li  parole  desrainable  contre  le  griété  faite.  Don  flaiel  de  la 
langue  les  bons  fièrent,  ki  lor  boimes  œvres  en  dëgabant 
poursiuwent.  Et  cil  ki  les  gens  outre  mesure  et  outre  cou 
k*il  sunt,  loent,  blasme  lor  font,  quant  lor  mençoigne  est 
conneùe.  Pour  cou  doit-on  pau  u  à  mesure  loer,  que  li  trop 
ne  face  honte.  Pour  che  ke  dit  est  doivent  li  signour  regar- 
der, quant  on  les  conseille,  quele  ententions  puet  avoir  li 
consillans.  Car  s'il  voit  ke  pour  avarisse  si  con  por  dons 
k'il  rechut  a,  u  pour  envie,  u  k'il  a  plus  grant  amour  à 
autrui  ke  son  signeur,  u  pour  haine,  il  conseille  mal  et  faus, 
u  il  choile  le  voir  à  dire,  il  ne  doit  plus  estre  creûs,  mais 
ostës  dou  conseil.  Les  consilleurs  aussi  ne  doit-on  mie  sou- 
frir  d'iestre  prives  d'autres  signeurs,  asqués  par  sanlant 
on  puet  avoir  à  faire,  ne  ke  lettres  u  noveles  lor  envoient, 
ne  trâitiés  u  parlemens  aient  à  iaus,  se  ce  n'est  par  congiet; 
et  quant  on  tex  les  perchoit ,  muer  les  doilH)n  ;  car  tex  de 
corage  sunt  legier  et  as  promesses  s'ahierdent  legièreraent. 
Celant  aussi  doivent  estre  li  consilleur,  car  se  li  conseil  ne 

*  Ecdù,  xxvni,  15-30. 


D'AMOUR.  293 

suiit  celet,  sovent  en  voit-on  mal  venir  as  signeurs.  Son 
secret  tant  comme  on  puet  doit-on  celer,  car  à  paine  trueve- 
on  ki  celer  puisse  u  sache,  et  adont  affiert  à  dire,  et  nient 
devant,  quant  par  ce  on  puet  faire  se  condition  milleure. 
Vos  consaus  celés  u  vos  secrés  est  aussi  comme  en  vo  chartre 
enclos,  et  révélés,  vos  tient  en  se  chartre.  Ki  son  conseil 
choile  en  lui-meismes,  est  pooirs  de  milleur  ellire.  Ne  ne 
doit-on  pour  menteour  tenir,  ki  en  milleur  son  conseil  mue. 
N'est  mie  bons  li  consaus  ki  pour  mieus  ne  puet  soufrir 
muance  :  mieus  vaut  et  plus  seûr  est  c'on  se  taise,  ke  ce 
c'en  prie  autrui  de  taire.  Ki  à  lui-meisme  ne  commande 
par  quoi  il  se  taise,  comment  quiert-il  k'autres  ne  parole  ? 
Che  c'on  vient  faire,  tant  comme  on  puet,  doit-on  celer, 
par  quoi  se  li  chose,  si  comme  on  espoire  n'avient,  on  ne 
soit  mie  mokiet.  AI  ami  est  doutiule  son  méfiait  et  péchiet 
dire,  et  del  anemi  se  doit-on  don  tout  garder.  Il  vos  oront 
et  bien  entenderont  et  ensi  con  vo  péchiet  deffendant,  vos 
en  harront  ^  Se  celet  doit  estre  cou  ki  est  dit  à  conseil, 
aossi  ke  nus  ne  le  seûst  :  et  ce  âst  Rome  en  tel  estât  venir, 
avoec  cou  k'il  amoient  autant  le  bien  commun  comme  le 
leur  et  li  biens  communs  lor  sanloit  leurs.  Tel  doivent  estre 
dont  consilleur,  k'il  Tonneur  et  le  bien  lor  signeur  doivent 
amer  sor  toute  rien;  et  l'onour  et  le  bien  de  lor  signeur 
doivent  tenir  ensi  con  pour  le  leur.  Et  ensi  veïr  poons,  ke 
consillières  doit  estre  bons  et  tels  csprovés  et  trovès. 

*  Eccli.yTHH,  8,9. 


u  ARS  D*A«OUR.  —   I.  19 


294  Ll  ARS 


CHAPITRE  XXVIII. 


Cis  capitleB  moustre  c  on  croît  les  consilleurs  pour  çou  c'on  les  tient 

pour  amû. 

Créance  est  aussi  faite  de  choses  dites  par  le  regart  des 
oïans,  quant  li  oïaut  tienent  les  parlans  à  amis,  u  il  snnt 
ami  u  bienvoellant.  Car  tôt  aussi  con  nous  nous  créons,  et 
tost  à  nos  fais  nos  acordons  ;  pour  ce  ke  li  amis  est  autres 
je,  nous  créons  l'ami  u  celui  ke  nous  tenons  pour  ami  u  por 
bienvoeillant,  si  con  nous-meismes.  Legiërement  croient  les 
gens  che  k'il  voelent,  et  lor  sens  et  lor  entendement  hasti- 
yement  enclineut  à  lor  désiers.  Et  pour  ce  H  jugemens  de 
celui  ki  conseille  vaut  sovent  mieus  ke  de  celui  ki  conseil 
demande,  car  plus  est  dénués  et  mains  i  a  de  volenté.  Et 
regarder  devons  en  ces  consaus  ke  li  ami  donent,  trestot 
aussi  ke  nous  nous  créons  aucune  fie  mieudres  et  plus  sages 
et  plus  avisés,  ke  nous  ne  soïommes;  et  eusi  nous  nous 
déchevons,  car  sovent  somes  malvais  juge  en  no  propres 
besoignes  par  trop  grant  amour  ke  nous  avons  à  nous. 
Ensi  sovent  sommes  déchut  de  par  nos  amis ,  quant  nous 
les  quidons  milleurs  u  plus  sage  k'il  ne  soient  ;  et  ii-meisme 
jugent  souvent  selonc  Tafiection  k*il  ont  à  nous ,  si  qu'à 
eaus-meismes,  dont  il  sunt  déchut  sovent,  pour  Tamour  k'il 
ont  à  nous.  Car  on  ne  juge  pas  tousjours  ywelement  amant 
et  bayant.  Ne  pour  che  ke  riches  vo  conseille  à  son  conseil 
assentir  vous  devés  :  s'il  est  déchus,  il  trueve  assés  de 
chiaus  ki  le  reskevent;  il  parole  orguilleusement  et  c'est 


D'AMOUR.  295 

auctorité  ;  se  li  povres  est  déchus,  il  est  décbatiés  ;  il  parole 
sagement  et  il  n*est  point  oiis  ;  li  riches  parole,  et  tout  se 
taisent,  et  sa  parole  est  essaachie  jusques  as  nues  ;  li  povres 
parole  et  on  li  demande  :  «  Ki  es- tu  ?  »  et  s'aucun  griëve, 
il  est  destruis  ^  Ke  c'est  cou  c'en  dist  plus  ke  cis  est  ki 
parole,  regarder  devons.  Dont  cil  ki  se  conseille  aviser  se 
doit,  ke  ses  amis  ne  soit  trop  meus  par  affection  k*il  a  à  lui, 
de  lui  consillier  ce  k'il  conseille,  par  quoi  il  fust  par  ce 
déchus.  Car  trop  s'apoi-on  à  lor  dis,  puise' on  les  tient  pour 
amis.  Et  toute  voies  amis  doit-on  querre  les  consilleurs  ; 
ciu"  envis  menteroient  ne  ne  céleroient  Teneur  et  le  bien 
de  lor  amis,  là  ù  il  en  seroient  aviset,  ke  estraigne  et  nient 
ami  font  bien  sovent.  Et  acorder  doit-on  les  consilleurs, 
s*on  puet,  en  lor  consaus,  et  soigneusement  aviser  liquel 
mieus  selonc  raison  conseille,  et  celui  conseil  tenir  en  tel 
manière  ke  cis  ne  le  perchoive.  Pour  ce  se  doit  ki  conseil 
demande  de  son  sens  et  son  conseil  si  tenir  garnis,  par  quoi 
de  ses  consilleurs  ne  soit  vis  trovés.  Car  sovent  cil  ki  per- 
choivent  c'en  lor  consiaus  ensieut,  en  orguel,  despit,  et  trop 
grand  maistrie  montent;  dont  les  consilleurs  doit-on  tenir 
joieus  au  plus  c*on  puet.  Car  quant  aucun  perchoivent  Tun 
outre  mesure  estre  dou  signeur  avanchiet ,  sovent  eu  ont 
despit,  et  le  signeur  lor  bon  conseil  laissent  à  dire,  et  liet 
sunt  u  pau  i  font  force  se  le  signour  meschiet,  par  le  conseil 
de  celui. 


'  Eccli.,  X m,  26-29. 


2%  LI  ARS 


CHAPITRE  XXIX. 


Cis  capitles  moustre  c*on  croit  lee  gens  pour  çou  cou 

lee  tient  poursagies. 

Par  le  chose  ausi  dont  on  parole ,  est  créance  faite  al 
oïant,  quant  on  tient  le  parlant  pour  sage  et  pour  aviset. 
Car  au  sage  afflert  k*il  connoisse  les  choses  et  k'il  esprueve 
en  ait  eût.  Car  sovent  cil  ki  bnt  esproré,  sunt  et  doient  estre 
li  plus  sage.  Pour  çou  ellist-on  pau  jouenenciaus  en  signon- 
rie  ;  car  sovent  ne  sunt  mie  sage  pour  dëfaute  d'espnieve. 
Dont  11  sage  si  sunt  creiit  pour  çou  k*il  eonnoissent  les 
choses  desqueles  on  se  conseille  ;  dont  tele  créance  vient  par 
le  nature  des  choses  c*on  tient  ki  don  parlant  soient  con- 
neâtes  ^  Ne  soïés  mie  trop  parlans  devant  les  sages,  nevo 
parole  ne  recommenciës  deus  fies  ',  et  pour  sage  ne  vous 
tenës  en  le  compaignie  des  fols  '.  Sapience  outrequidie  et 
orguel,  et  voies  malvaises,  et  bouche  à  double  langue,  des- 
prisiës  ^.  Moût  fet  à  cremir  en  le  crtet  cis  ki  est  trop  par- 
lans et  li  outreqnidiës  en  ses  paroles  iert  de  molt  de  gens 
haïs  *.  Ne  respondës  s'aîës  oîit  •.  Aprendës  ce  ke  devës  res- 
pondre,  ains  ke  vos  parles  ^.  Le  sage  se  taist  jusqu'adont 

•  ÂRiSTOTB.  Mw.  à  NiC<m.^  I,  i,  18,  et  VI^  vi,  4. 

•  Eecli,^  VII,  15. 
»  im,,  17. 

•  Prov.^  VIII,  13. 

•  Ercli,,  IX,  2.5. 

•  Eccli.,  XI.  8. 

^  Eccli.,  xvjii,  19. 


D'AMOUR.  297 

ko  taos  est  de  parler,  et  li  iegiers  nient  sages  ne  set  garder 
son  tans  ^  Et  devant  les  viens  sages  ne  commenciés  à  par- 
ler ^.  Bénis  est  cis  ki  n'a  mespris  en  sa  parole  et  n'est  aguil- 
lonës  en  le  tristece  de  ses  méfiais  '.  Ki  trop  parole  sovent 
se  grieve.  Li  sages  en  ses  paroles  se  fait  amable  et  li  grasce 
dou  fol  tost  s'esvannist^.  Ki  trop  est  habundans  eu  parler 
sovent  se  blecei  car  li  Iegiers  à  parler  sovent  est  haïs'. 
Li  savoirs  dou  sage  est  si  con  âueves  habundans  et  ses 
consaus  remaint  si  con  fontaine  de  vie.  Li  corages  du  fol 
est  si  comme  uns  vaissiaus  brisiës,  ki  sens  ne  puet  retenir  *  : 
il  est  une  non-sachance  en  mal,  si  con  celé  ki  mal  fait  ;  mais 
ki  sages  n'est,  en  bien  il  ne  puet  estre  estruis  ^.  Uns  autres 
non-sachans  est  ki  les  paroles  k'il  ot  dou  sage  loe  et  à  soi 
les  atrait.  Mais  li  malvais  quant  les  ot,  les  giete  derière 
son  dos  et  les  despite.  Li  parole  dou  fol  est  si  con  fardiaus 
eu  chemin;  et  en  le  bouche  dou  sage  est  trouvée  grasce  *. 
Doctrine  est  si  con  buie  et  fiers  ens  es  pies  du  fol  et  si  con 
loiiens  bout  sa  main  diestre  *,  et  li  aournemens  dou  sage 
est  doctrine  et  aprésure  ^^.  Il  sunt  aucun  ke  de  lor  ignorance 
et  non-sachance  se  vantent  et  en  risées  et  en  gabois  tour- 
nent. Et  c'est  très-graut  folie  de  faire  feste  de  ce  dont  uns 
sages  se  hontiroit  :  les  lèvres  dou  fol  sotie  racontent,  et  les 

*  Eecli.j  XX,  7. 

*  Eccli.j  xxxu,  13. 
'  Eccli.y  XIV,  l. 

*  Eceli.j  XX,  13. 

•^  im,,  8. 

«  Eeclùy  XXI,  16,  17. 
'  Ibid.,  14-15. 
«  /Wrf.,  18.  19. 
^  Ibid.,  22. 
">  IbùL,  24. 


298  LI  ARS 

paroles  dou  sage  en  balance  sunt  pesées.  En  le  bouche  du 
fol  est  lor  cuers,  et  es  cuers  des  sages  sont  lor  bouches  ^ 
Ki  le  fol  vieut  apreudre,  il  est  con  cis  ki  englue  deus  tisoDS^ 
Corne  à  un  dormant  parole  ki  au  fol  dist  sens,  ki  en  le  fin 
dist  :  «  Ke  fu  che  que  premiers  désistes?  ^  >»  Plorés  por  le 
fol  à  qui  li  sens  faut,  plus  que  por  un  mort  ^.  Ne  parlés  mie 
moult  à  foU  et  avec  le  nient  sage  n'aies  ^  :  gardés  vous  de 
lui,  par  quoi  griétés  de  lui  ne  vous  vigne  et  ke  vous  ne  soiiês 
de  ses  maus  cuncbiiés  ^.  Ne  vous  acompaigniés  à  fol  et  nient 
apris,  par  quoi  par  aventure  mal  de  vous  ne  die.  Plus  legier 
est  de  porter  tiere,  sel  et  fier,  ke  soustenir  le  nient  sage  foi 
et  nient  piteus  ^.  Et  ensi  con  li  mairiens  ki  est  saielés  ou 
fondement  d'aucun  édifice  n*en  puet  estre  ostés,  eusi  li 
cuers  afi*remés  en  le  pensée  dou  bon  conseil  ne  puet  estre 
mués";  mais  li  corages  dou  fol  par  cremeur  si  n'est  mie 
estables  *  ;  li  cousaus  est  vils  ^°  à  qui  vigeurs  de  fremetê 
faut^^  Car  ce  ke  par  enqueste  trueve  li  défalans  de  vertu, 
jusques  à  le  perfection  d*uevre  ne  le  puet  parmener.  Et 
force  aussi  est  molt  destruite  se  par  conseil  n'est  soustenue.  ' 
Car  de  tant  con  li  force  plus  pooir  se  quide,  de  tant  li  vertus 
sans  amoïenement  de  raison  plus  malaisiément  soudaine- 


'  Eccli.,  XXI,  28.  29, 

^  Eccli.,  xxu,  7. 

•'  Ibid.,  9. 

*  Ibid.,  10. 

^  Ihid.,  14, 

«  Ihid.,  15. 

'  Itid.,  18. 

«  lùûL,  19. 

••>  Ibid,,  22. 

"•  Var  :  ris.  (Ms  Groy.) 

"  ]'Jcrli.^  xxii,  :2S. 


DAMOUR.  299 

ment  chiet.  Mais  quant  nostre  ignorance  et  nostre  non-pooir 
nous  connissons,  plus  legièrement  le  fais  d*autrui  portons. 
Li  bons  sages  moult  de  gens  estruit  et  s'est  plaisans  et  dous 
à  soi-meimes  ^  Et  ensi  par  les  dis  apert  que  tout  cil  ki 
sunt  creût,  u  il  sunt,  u  on  les  tient  pour  bons,  u  il  sunt 
ami,  u  on  les  croit,  u  il  sunt  u  on  les  tient  pour  sages. 


CHAPITRE  XXX. 


Cis  capitles  mouBtre  ko  ne  mie  sans  plus  il  contjiUeur 
doivent  sanler  bons,  mais  estre  le  doivent. 


Et  puiske  li  consilleur  enortent  ciaus  qui  il  conseillent, 
et  foit  font  à  iaus,  il  covient  à  ce  k*il  soient  bon  consilleur, 
k*ii  ne  sanlecent  mie  sans  plus  bon,  mais  k*il  le  soient;  car 
ensi  ne  menteront-il  point  :  car  tous  maus  lor  desplaist.  Et 
pour  cou  ke  tout  li  consilleur  ne  sont  mie  bon  u  en  bien 
esprovet,  ains  sunt  li  pluiseur  flateur  et  otriant,  si  se  doit 
garder  ki  conseil  demande  par  quoi  sen  voloir  de  le  cose 
k'il  demande  u  c'on  li  a  consilliet,  il  ne  face  connissans  en 
conseil.  Ne  que  de  lor  conseil  durement  soit  besoigneus. 
Car  sovent  li  consilleur,  lor  signeur  besoigneus,  despitent, 
et  par  ce  sont  sovent  li  prinche  et  li  grant  signour  mal  con- 
silliet,  ke  li  losengeur,  llateur  et  assenteur,  quant  les  voloirs 
perchoivent  de  lor  signeurs,  plus  tost  à  aus  k*à  vérité 
s^aseûtent.  Et  sachiés  ke  plus  grant  anemi  ne  pueent  estre 

*  JUcdi.,  xxxvn,26. 


300  LI  A!IS 

ke  flateur  et  assenteur.  Car  cil  sovent  de  nous  meismes 
croire  nous  font  ce,  dont  sans  raison,  montons  en  oipieil. 
Mais  ke  plus  sommes  grant  et  plus  nous  devons  humeliier 
en  toutes  choses  et  Diex  pour  che  nous  essauchera.  Dont 
quant  autres  nous  loe,  juge  de  nous  estre  devons.  Nus  ne 
doit  autrui  es  biens  k'il  de  lui  ot  dire,  plus  de  Ini-meismes 
croire  ;  mais  ens  es  maus  ke  de  nous  oons  dire,  plus  autrui 
ke  nous  croire  devons ,  par  quoi  li  amours  ke  nous  avons  à 
nous  ne  nous  dëchoive.  Quant  li  blandisseur  les  gens 
alaitent,  on  ne  se  doit  mie  à  aus  assentir.  Car  la  conscience 
chascun  doit  jugier.  Grans  hontes  doit  estre  as  gens,  quant 
du  bien  k*il  oent  c*on  sus  lor  met,  oient  mentir  apiert^néut. 
Nus  plus  covers  ne  plus  celés  agais  n'est  que  cis  ki  tapist 
en  faintis  et  blandissans  services ,  de  quoi  dist  Catons  : 
«  Fui  les  paroles  blanches  et  bloises  \  »  Dont  on  ne  se  doit 
movoir  pour  blanches  paroles  ne  aournées  ;  mais  pour  le 
vérité  des  choses.  Car  souvent  li  parole  dou  véritable  est 
mains  aournée.  Vérités  fait  à  poursivir  et  à  ouvrer,  quant 
Dieus  est  vérités  et  faussetés  li  diaubles.  Miens  vaut  dou 
sage  estre  repris  ke  par  le  sottie,  le  gengle  et  les  douches 
paroles  des  blandisseurs  estre  déchius  '.  Car  mal  vais  venin 
souvent  desous  doue  miel  tapissent.  Maisement  puet-on 
boire  miel  k*il  n*i  ait  de  venin  aucune  chose.  Ki  les  gens 
reprendent  plus  à  eaus  aquièrent  grasces,  se  point  de  bien 
a  en  aus  ne  de  sens,  ke  cil  ki  par  blandisscmens  de  langhe 
les  déchoivent  ^.  Moût  est  forte  chose  ke  cil  ki  Tusage  a 
apris  de  maise  conversation ,  et  est  par  le  langue  de  blan- 
disseurs eslevés,  de  le  mort  de  son  corage  et  se  pensée  estre 

'  Distieha,  lib.  iii.  -• 

-  Eccli.,  VII,  6. 
•'  Proc.^  XXVII,  2iî. 


D'AMOUR.  301 

resuscité.  Et  cil  ki  le  mal  ovrant  par  loenges  poursievent, 

si  comme  estint  desous  le  tiere  de  lor  paroles  Font  enfouît. 

Se  cis  ki  autrui  reprent  sanle  courchiés ,  miex  assés  vaut 

tel  ire  ke  risée.  Car  par  le  tristece  dou  viare  dou  repren- 

dant  est  sovent  corrigiés  li  corages  dou  meffaisant  ^  Nule 

injustice  ne  mauvaistiés  n*est  plus  grande  ke  de  ciaus,  que 

quant  il  ont  déchut,  che  œvrent,  par  quoi  bone  gent  santent 

estre.  Dont  tel  n'afBërent  à  estre  ens  es  consaus,  mais  li 

véritable,  lequele  vérité  li  anclien  soloient  dire  sans  nului 

espargnier.  Dont  Valerîus  raconte  k'Aristotles  envoïa  à 

Alixandre,  un  sien  disciple  ',  et  li  deffendi  u  k*à  lui  ne  par- 

last  u  il  li  desist  paroles  joïouses  et  plaisans,  par  quoi  mieus 

fust  oïs.  Et  cis  comme  il  vâïst  une  fie  Alixandre  liet,  le 

reprist  de  che  k*il  avoit  laissiet  Tabit  des  Grigois  et  pris 

eeli  de  Perse,  et  con  de  ce  blasmer  ne  se  volsist  taire ,  li 

rois  le  commanda  à  ocire.  De  Dyogëne,  un  philosofe,  raconte 

cis-meismes  ',  ke  partot  il  soloit  à  son  sens  voir  dire;  et 

con  cis  une  âe  lavast  ses  joutes  et  uns  princes  Aristipus  li 

desist  :  c  Se  tu  Denise  (ki  rois  estoit  dou  païs)  voloies  blan- 

dir,  tu  ne  mangeroies  mie  tex  joutes.  »  —  «  Mais,  dist 

Dyogënes,  si  tu  ces  joutes  mangier  voloies,  Denis  ne  blan- 

diroies.  »  Mieus  amoit  joutes  à  mangier  et  dire  voir,  ke 

précieuses  viandes  etbiandir  le  roi. 


*  Eccli,y  VII,  4. 

*  CalliBthène.  Valbk.Max,  LVii,  c.  2.—  Pl\]t,  A lexander,  Laert., 
Aristot.  —  Gi'RT.  8.  —  Just.  15. 

'  Valkr.  Max,  1.  iv,  c.  3.  —  Dioc.  Lakkt.  Aristippus. 


302  LI  ARS 


CHAPITRE  XXXI. 


Cis  capiiles  devÎM  et  moustre  ke  ne  mie  saas  plus  li  conseilleur 
ami  dotent  sanler,  mes  aussi  estre  le  doient. 


Ami  aussi  sans  plus  li  consilleur  ne  doient  mie  sauler, 
ains  le  doient  estre,  avec  ce  k*il  sunt  boin,  par  quoi  il  ne 
mentent  mie  ne  vérité  ne  choilent,  ne  pour  autrui  avantage 
u  damage  conseillecent  maisement.  Car  li  amis  toutes  ses 
œvres  et  ses  consaus,  selonc  ce  ke  miens  set,  par  rais«3n 
ordonne  al  onneur  et  au  proufit  de  son  ami.  Car  li  ami  con- 
seillent vérité  à  lor  pooirs  à  lor  amis  et  ce  ke  mieudre 
cuident.  Teus  con  li  cors  sans  ame,  sunt  les  gens  sans  amis. 
De  lui  à  ses  anemis  consillier  se  doit-on  garder.  Ne  à  chiaus 
aussi  ki  anemi  ont  esté  encor  soient-il  racordet  :  car  là  u 
longhemeut  a  eut  feu  est  volontiers  fumière;  aussi  en  cuer 
ki  a  estet  anemis,  demeure  legiërement  estincele  de  mal 
voloir.  Dont  Ysopes  dist  :  «  A  celui  à  qui  as  eût  bataille, 
ne  descuevre  tes  consaus  :  nule  foit  n'aies  en  lui  quant  tu 
connois  k'anemis  a  estet.  »  Salemons  dist  :  «  Doutable  chose 
est  de  croire  anciien  anemi;  car  s'il  s'umelie,  si  k'il  voist 
crons,  ne  le  croies  mie  :  car  li  pris  par  celé  humilité,  non 
par  amours,  retorne  par  volenté;  pai'  quoi  il  prenge  en 
fuiant  cho  kMl  prendre  ne  pot  en  cachant.  Tes  anemis  devant 
foi  plora,  et  se  tans  en  vient,  il  n'iert  mie  saoulés  de  ton 
sanc  *.  »  A  estrange  ne  vous  cp#»illiés;  vous  ne  savés  k'il 

'  Ercli,.  XII,  10,  11,  1(3. 


DAMOUR.  303 

pensent  :  n'a  toutes  gens  vo  corage  n'aovrës,  par  quoi  par 
aventure  il  ne  se  moustrent  gracieus  et  après  vous  griècent*. 
Ne  menés  mie  toutes  gens  en  vostre  conseil  ;  car  maint  agait 
font  11  cunchieur  *.  Ne  metes  mie  vostre  anemi  seïr  à  vo 
destre,  par  quoi  il  ne  se  retorne  et  vous  mete  fors  de  vo 
chaière  ^  ;  se  vous  déchéés,  il  ne  vous  portera  mie  par  ses 
paroles  ^.  Li  anemis  pardonne  et  en  son  cuer  agaite  comment 
il  vos  puisse  bouter  en  le  fosse  ^.  Se  mal  vous  sourvienent, 
vous  le  troverés  perrecheus  et  laske  à  vous  aidier.  Si  œil 
pleurent  et  aussi  con  aidans,  s'il  puet,  vous  grèvera  ^.  Ki 
plaint  l'encanteur  ki  dou  serpent  est  mors?  Ensi  ki  plaint 
celui  ki  à  malvais  et  anemi  s'acompaigne ,  se  par  li  est 
déchus?  Une  seule  heure  li  anemis  au  besoing  ne  demeure  ^. 
Li  conseil  aussi  de  ciaus,  et  les  consilieurs  ki  plus  par  dou- 
tance  ke  par  amours  font  obéissance  et  service  doit-on  petit 
querre.  Car  le  plus  sovent  cis  ki  doute  il  het.  Ne  créés  jà 
par  doutance  boin  ami  u  consilleur  aquerre,  car  nus  n'est 
assés  fiable  à  celui  qui  il  doute.  De  çou  trueve-ou  ke  quant 
Âlixandres  ot  conquist  ciaus  de  Pierse,  ki  sor  les  ancisseurs 
Âlixandre  avoient  lonc  tans  eut  siguerie ,  les  tint  en  grant 
servage  et  en  grant  subjection  et  cremeur,  liquel  toutdis 
encontre  lui  se  metoient  :  sor  çou  Alixandre  demanda  con- 
seil àÂristotle,  sen  mestre;  liquex  demanda  quel  il  avoient 
esté  à  lor  autres  signeurs  et  comment  il  les  avoient  main- 
tenus. Et  Âlixandres  respondist  ke  preudomme  avoient  esté 

•  j^cctt.,  VII,  21,22. 

^  EccH.,xu  31. 
'  Fccli.,iLiiy  12. 
'  Ecclû,  XII,  14. 
^  Jbid.,  15. 
«  Ihid.,  17-18. 
'  Ecdi.,  XII,  13,  11. 


304  LI  ARS 

et  li  sigiicur  les  avoieiit  amés  et'  honneres  et  tenus  en  grant 
franchise  :  «  Et  tu  fais  ensi,  »  dist  Aristotles,  et  il  le  flst  ; 
et  de  là  en  avant  li  furent-il  loïal  et  s'en  aida  ausi  bien  con 
(le  Grigois.  Gentils  cuers  si  puet  malvaisement  soufrir  ser- 
vages ne  injures.  Car  nature  s'efforce  à  franchise  ;  et  ausi 
trueve-on  de  Huon  de  Saint-Victor,   un  grant  clerc  et 
éveske,  liques  comme  il  visitast  une  abëïe,  trop  mais  moines 
trova  :  si  demanda  Tabet  comment  nouri  les  avoit  et  main- 
tenus ;  liques  dist  Ven  grant  destrainte  et  disciplines  et 
batures ,  et  ke  plus  les  destraindoit  et  pieurs  les  trovoit. 
Dont  dit  li  vesques  :  «  Tu  les  a  honnis;  car  pour  cou  k*en 
trop  grant  destrainte  sunt  nourit ,  trop  ont  cremit,  et  ensi 
en  haine  sunt  engrangiet  et  envielli  ;  et  celé  haine  metent  à 
œvre  le  plus  tost  k'il  pueent,  quant  en  celi  sunt  nouri  :  dont 
amour  à  ti  ne  al  ordène  avoir  ne  pueent,  car  nus  n'aime 
par  cremeur,  mais  par  amours  est-on  bien  cremant.  >  Ne 
mie  sans  plus  amours  et  bons  consaus  par  doutance  et  cre- 
meur  acquis  ne  sunt  u  retenut  ;  mais  aussi  les  signeries  par 
longues  doutances  sunt  perdues.  Dont  Tulles  dist  :  «  Nule 
si  grant  force  d'empire  n'est  ki  par  lontaine  peur  puist 
estre  durans  \  »  Molt  de  gent  covient  douter  ki  est  et  veut 
estre  de  moût  cremus  '  :  dont  Senèque  dist,  ke  nus  cruens 
ne  puet  estre  asseûr  '. 


*  CicERo,  de  QfficiiSj  II,  vii,  25. 

^  CicKRo,  loc.  cit. 24 et  Skneca,  de  Ira,  II,  11. 

'»  SKNKrA,  de  Clemeniia,  i,  âO. 


D'AMOUR.  305 


CHAPITRE  XXXII. 


Cis  capitles  moustre  ke  ne  mie  sans  plus  li  consillour 
doient  sanler  sage,  mais  estre. 


Sage  aussi  ne  doient  mie  sans  plus  sanler  ii  conseilleur 
mais  estre,  et  ensi  ne  menteroient-il  point  de  choses.  Car 
il  connoissent  les  affaires  ki  afiiërent  à  faire  et  sèvent  com- 
ment on  en  doit  ouvrer.  On  tient  molt  de  gent  pour  sages 
ki  ne  le  sunt  mie,  mais  malicieus  ki  autrui  tost  par  lor 
malisces  conseillent  mal,  pour  laquel  chose  on  ne  doit  mie 
croire  tout  esperte  mais  l'esprueve  en  bonté.  Ne  n'aiBert 
mie  tost  à  croire,  car  tost  croire  legierté  de  cuer  senefie  ;  et 
maiement  à  ciaus  se  doit-on  consillier,  ki  mieux  doivent  avoir 
Tusage  et  le  sens  de  la  chose  dont  on  se  conseille,  si  comme 
au  religions  de  sainteté  et  au  juste  de  justice,  et  au  marcant 
de  marcandise  et  ensi  des  autres.  Celui  doitron  pour  con- 
seilleur amer,  qui  on  voit  sciences  amer  et  habonder  en  le 
voie  de  sapience  et  de  savoir,  et  de  bonnes  meurs,  et  décli- 
ner et  fuir  le  sente  de  maus  et  de  visces.  Li  sages  contre 
toutes  choses  porte  ses  armes  quant  le  milleur  avise  par  son 
sens.  Ki  sage  croit,  nient  sagement  cheïr  ne  puet.  On  dist  : 
«  Cis  ne  chiet  mie  ou  pont  ki  sagement  va.  »  Li  sages  par 
les  choses  apiertes  avise  les  oscures,  par  les  petites  les 
grandes,  par  les  prochaines  les  lointaines,  par  les  parties^ 
le  tout.  As  anchiens  doit-on  demander  conseil,  car  ens  ë» 
anchiiens  est  sapience  et  prudence  par  lonc  tans  :  car  plus 
sage  doivent  être  cil  ki  de  plus  de  diverses  manières  de  gens 


30Ô  LI  ARS 

sunt  estruit  :  ne  mie  par  force  n  par  Iiaste  u  vistèce  de  cors 
les  grans  choses  sont  faites,  mes  par  conseil ,  par  autorité 
et  par  sens.  Lesquels  choses  en  souffisant  viellece  ne  sont 
mie  amenries,  mais  engrangies.  Les  consaus  aussi  de  fols 
doit-on  fuir,  car  folie  ayment  et  lor  consaus  à  folie  tournent. 
Propre  chose  aussi  est  au  fol  remirer  les  visces  d'autrui  et 
les  siens  oublier.  Se  vous  au  fol  parlés,  il  despitera  le 
parole  de  vo  bouche,  et  sa  voie  li  sanle  en  ses  iex  droite. 
Ki  à  fol  met  sillence  de  parler,  ire  amenrist  :  car  quand 
aucuns  à  pîentet  de  paroles  siert,  le  droiture  de  justice 
tenir  ne  puet  ;  dont  uns  des  grans  sens  en  justice  est  lui 
garder  de  trop  parler.  Car  lî  justice  de  la  pensée  est  amen- 
rie,  quant  de  trop  parler  on  ne  se  restraint,  et  pour  cou 
bons  trop  parliers  n'iert  jà  amés  sur  terre.  Mais  regarder 
devons  que  quant  nous  par  trop  grant  cremeur  de  parler 
nous  restraîndons  aucune  fle  plus  k'il  ne  covîégne,  dedans 
l'enclos  de  silence  sommes  constraint.  Et  quant  li  visce  de 
le  langhe  nient  sagement  fuir  quidons  privéement  en  pieurs 
nous  envoîepons.  Car  sovent,  quant  par  dedens  de  trop  par- 
ler nous  nos  tenons,  grant  plenté  de  paroles  en  nos  cuers 
nous  élaissons,  si  que  tant  plus  les  pensées  en  nos  cuers 
s'eschaufent,  k'eles  sunt  constraintes  par  force  garde  ou 
destroit  de  silence.  Dont  sovent  la  pensée  en  orguel  se  liëve 
et  juge  ciaus  à  fos  k'ele  parler  ot.  Et  tes,   comment  se 
pensée  en  orguel  s'ensauce,  ne  connoist  :  le  langue  il  res- 
traint, mais  le  pensée  esliëve.  Trop  taires  aussi  n'est  mie 
bons,  car  sovent  cil  ki  trop  se  taisent,  quant  aucunes  chpses 
grevables  nient  droiturièrement  ils  suefrent,  de  tant  en  pîus 
grant  doleur  chaient,  ke  de  ce  k'il  soustienent  nient  ne 
parolent.  Car  se  les  grietés  c'on  soustient,  li  langhe  rassî- 
sement  disoit,  li  doleur  dou  cuer  sovent  s'enfuiroit.  Car  les 
plaies  closes  plus  grièvent;  car  quant  li  pourreture  ki 


D'AMOUR.  307 

dedens  fremist  est  hors  mise,  li  doleur  à  garison  s*apareille. 
Aucun  si  sunt  si  taisant,  k^encore  voient-il  les  maus  et  ce  ki 
fait  a  reprendre,  il  retienent  lor  langhes.  Et  cil  sunt  san- 
tant  à  ciaus  ki  les  plaies  regardent  et  les  médecines  en 
ostent  :  et  tel  sunt  cause  de  le  mort  quant  le  mal  que  par 
parler  saner  pooient,  il  ne  garissent.  Dont  veïr  poons  ko 
trop  taires  u  c'est  visces  u  ce  n'est  mie  vertus.  Dont  uns 
sages  dist  :  •  He  !  à  mi  quant  je  me  sui  teûs  ^  ;  »  et  ke  ce 
vieut  autre  chose  dire,  fors  ce  que  la  langhe  sagement  doit 
estre  refrénée,  ne  mie  sans  loiien  eslaissie,  par  quoi  s*es- 
laissie  est,  en  Tisce  ne  retome,  u  retenue,  de  pourfiter  ne 
se  délaisse?  Pour  ce  font  li  doi  tans  de  parler  et  de  taire 
soigneusement  à  garder;  par  quoi,  quant  li  langue  res- 
traindre  se  doit,  nient  prouâtablement  ele  s'eslaisse,  et 
quant  a  parlgr  affiert  ele  par  perrece  se  restraigne.  De  ce 
dist  Davis  :  a  Sire,  metés  garde  à  me  bouche  et  huis  entour 
mes  lèvres  '  ;  »  par  Tuis  ki  dot  et  œvre,  est  entendue  li 
parole  à  point  dite  et  retenue  :  si  ke  par  discipline  li  langue 
soit  retenue  et  au  besoing  laskie.  Conseil  de  gens  yvres 
doit-on  eskiver,  car  ivroigne  riens  ne  choile.  Â  conseil  ensi 
d'enfant  ne  se  doit-on  apoiier  ;  au  mains  est-il  souspeceneus, 
car  les  jouenes  choses  kiërent  et  en  iaus  n'a  mie  grant  sens. 
Dont  Saiemons  dist  :  a  Hé  I  de  le  terre  dont  li  rois  est  enfes 
et  li  prince  mattin  manguent  ^.  »  Ces  trois  choses  dont 
doit^n  querre  ens  ou  consillieur,  et  trover  le  doiton  ou 
boin  :  k'il  soit  bons,  et  amis,  et  sages  :  et  ki  teus  ne  les  a, 
fort  est  s'il  est  bien  consilliés.  Et  par  ce  poons  veïr  pour  ce, 
se  consaus  est  donnet  de  grant  plenté  de  gens,  il  ne  fait  mie 


*  /m»,  VI,  5. 
«  Pi.  cxL,  3. 

•  Eccles,,  X,  IG. 


308  U  ARS 

à  poursivii*.  Car  le  plus  sovent,  li  communs  n'est  mie  bons 
amis  u  sages.  Ki  en  ses  consaus  veut  regarder  à  le  plentê 
des  gens  et  ne  mie  au  sens  u  al  entendement,  saciës  jà  bien 
conseilliés  ne  sera  :  car  toujours  au  cent,  double  plus  de 
fos  ke  de  sages  trouvera.  Li  fol  sunt  sans  nombre  et  folies 
aiment  et  à  folie  lor  corages  enclinent,  et  pour  ce  vont  les 
cités  et  les  signeries  à  déclin,  là  ù  li  volontés  du  commun, 
ne  mie  li  sens  de  pau  de  sages,  est  ensewis.  Et  li  une  des 
choses  là  ù  on  puet  mieus  assaiier  les  consilleurs,  si  est, 
c*on  lor  face  sanlant  c*on  ait  mestier  d*argent.  S*il  con- 
seillent et  jugent  ke  bon  est  c*on  prende  yo  trésor  et  on  le 
despenge,  sachiés  k*il  ne  vos  tient  mie  de  grant  pris  ne  de 
grant  value,  et  s*aucuns  vous  enorte  ke  vous  preudés  Tavoir 
de  vos  sougis,  sachiés  ke  c'est  li  destruisemens  de  la  signe- 
rie  et  cis  vous  het  u  pau  vous  aime.  Mais  s*il  vous  offre  lui 
et  le  sien  et  die  :  t  Ves-ci  cou  ke  j'ai  gaigniet  entour  vous 
et  par  vos  signerie  ;  je  et  li  mien  sunt  vostre,  »  cis  fait  dovt 
droit  à  prisier  et  tenir  chier.  Mais  celui  ki  le  sien  n'aban- 
donne, mais  tôt  dou  vostre  faire  vieut,  et  celui  ki  durement 
à  avoir  et  trésor  amasser  estudie,  ne  créés.  Car  ses  services 
est  pour  avoir,  et  est  parfondece  sans  fons,  ne  en  lui  n*est 
mie  termes  de  se  fin.  Car  tant  con  plus  croist  li  avoirs  et 
soins  et  li  ententions  de  plus  aquerre.  Li  mieudres  conseil- 
liers  et  li  plus  utles  est  ki  le  vie  dou  sîgneur  plus  aime  et 
son  obéissance,  et  plus  met  les  sougis  à  son  amour,  et  cors 
et  avoir  à  la  volonté  son  signour  met;  et  ki  a  le  perfection 
des  membres,  liquel  sont  convignable  as  œvres  acomplir, 
pour  lesqueles  il  est  eslus.  De  celui  ki  a  notable  mehain 
garder  se  doit-on ,  car  souvent  mie  no  faut  à  fauseté  ne  à 
malvaisté;  et  ki  a  bon  entendement  pour  entendre  ce  c'on 
li  dist  et  boine  mémore  pour  retenir  çou  k'il  a  oït.  Et  ki  est 
avisans  et  perchevans  les  griétcs  et  les  grevances  des  choses 


D'AMOUR.  309 

dont  on  se  conseille,  ki  est  aussi  courtois,  de  douce  langue 
et  biaus  parliers,  si  ke  li  langue  au  cuer  et  le  pensée  res- 
ponge  ;  et  ki  sages  est  en  toutes  sciences  et  Trais  en  toutes 
paroles,  .véritet  amans  et  despitans  mencoigne,  de  bonnes 
meurs,  dous^  débonaire  et  traitables,  sans  note  et  sans 
parole  de  glouternie  en  boire  et  en  mangier,  et  de  luxure, 
de  sens  et  de  délis  :  ki  Dieu  sour  toute  riens  crient  ^  ;  ki  est 
aussi  de  grant  corage  en  son  propos,  amans  honneur;  et  ke 
ors  et  argens  et  richeces  li  soient  en  despit  ;  ne  n*ait  sa 
entente  fors  ens  es  choses  ki  covignables  sunt  au  signeur  et 
se  princée,  ki  sanlans  soient  à  vostre  boin  corage  ;  amant 
le  proïme  et  le  lointain;  et  aime  les  justes  et  justice;  et 
hace  tort  et  grevance  faire ,  à  cascuu  rendant  ce  ke  sien 
est;  nient  faisant  différence  entre  les  persones  et  les  degrés 
des  gens,  lesquels  Diex  créa  révères  ^  joieus  et  hardis  et 
fors,  sans  peur,  et  demorans  ens  es  choses  ki  à  faire 
affièrent»  douquel  li  sougit  par  raison  plaindre  ne  se  pueent  ; 
ne  ki  trop  est  parlans  ne  rians,  ententif  a  enquerre  les 
novelles  et  les  convines  de  tous  les  voesins,  et  des  choses 
ki  grever  u  aidier  pueent,  confortans  les  sougiés  et  dépor* 
tans  en  lor  grietés  :  tex  doit  et  puet  estre  tenus  pour  boin 
consillier. 


CHAPITRE  XXXIII. 

Cis  capitlea  devise  quel  ordene  on  doit  garder  en  consillant. 

Après  ce  ke  moustret  est  ke  consaus  n*est  fors  ke  des 
choses  ki  par  nous  pueent  estre  faites  u  que  nous  créons 

*  Var.  Jeileus.  (Ms.  Croj.)  Le  sens  du  contexte  semble  indiquer 
qu'U  aurait  falla  lire  twés,  et  que  les  deui  leetarés  sont  erronées. 

u  AI8  D*A]ioua.  —  I.  fO 


310  LI  ARS 

faisables  et  ke  consilleurs  doit-on  avoir,  et  ques  on  les  doit 
eslire  et  quel  il  doivent  estré,  or  affiert  à  parler  de  le  ma- 
nière et  del  ordene  de  consillier.  Or  disons  dont  corne  il  soit 
ensi  ke  consaos  soit  une  manière  de  demande  et  d*enqiieste, 
encor  ne  soient  toutes  demandes  consaus,  il  oovient  en  tele 
enqueste  supposer  aucune  chose ,  si  con  commencement  et 
principe  et  une  autre  enquerre.  Et  pour  çou  disons-nous  ke 
des  fins  des  choses,  selonc  ce  c'on  les  tient  pour  fins,  nus 
ne  se  conseille,  ains  sunt  supposées  ;  car  eles  sunt  commen- 
cement des  œvres  humaines  et  si  metent  nécessitet  as 
choses  ki  sunt  à  le  fin  ;  et  le  commencement  des  choses 
covient  supposer  en  toute  enqueste.  Dont  il  covient  puisque 
consaus  est  demande  u  enqueste,  de  le  fin  ne  sera  mie  con- 
saus,  mais  des  choses  ki  sunt  à  le  fin;  ensi  con  li  mies  ne 
se  conseille  mie  de  le  santé  ki  est  se  fins,  s*il  le  fera  u  non, 
ains  le  suppose  ;  et  ausi  cis  ki  plaide  s'il  traira  le  juge  à  se 
partie  u  non,  et  li  rois  s*il  fera  pais  en  son  paiis.  Ains  sont 
toutes  ces  fins  et  toutes  les  choses  ki  sunt  ensi  con  fins 
supposées,  ne  d'eles,  en  tant  ke  fins  sunt,  ne  se  conseille-on 
point.  Mais  celé  fin  supposée  premiers,  li  ententions  des 
consillants  si  est,  par  quele  manière  ne  par  quel  movement 
u  œvre  u  par  ques  estrumens  porra  celé  fin  ataindre.  Si 
que  li  mies  quant  ^upposet  a  se  fin  k'il  vîeut  garir,  dont  se 
conseille  par  ques  instrumens  u  par  quex  œvres  il  garira, 
u  par  syi'os  u  par  emplastres  et  par  quele  autre  manière. 
Après,  quant  celé  fins  puet  estre  faite  par  pluiseurs  estru- 
mens ,  et  par  pluiseurs  œvres,  par  lesqués  mieus  et  plus 
legièrement  ce  pora  estre  fait.  Et  en  checi  fallent  molt  de 
gent  ki  savent  encor  dont  bien  trover  les  voies  par  lesqueles 
les  choses  doivent  estre  faites.  Le  tierc  c*on  regarder  doit 
si  est  s*on  puet  par  une  œvre  u  par  un  estrument  parvenir 
à  celé  fin,  comment  par  ce  on  aura  celé  fin.  Et  se  che  n*a- 


D'AMOUR.  31 1 

on  apareîlliet  par  quoi  doit  estre  li  fins»  ontre  copient 
enquerre  comment  on  porra  che  avoir  »  et  ensi  al  antre, 
jnsqnes  adont  c'on  perviegne  à  aucune  chose,  là  ù  on  puist 
commenchier  et  œyrer.  Et  bien  se  doit-on  aviser  quant  on 
commenche  à  œvrer.  Car  li  bons  commencemens  est  moitiés 
del  œyre  ;  et  doiton  contrester  au  mal  au  commencement, 
car  à  darrains  vient  trop  tart  li  médecine  :  car  li  mal 
engrangent  par  longue  demorance ,  et  une  petite  erreurs 
ens  es  commencemens,  fait  grant  erreur  vers  le  fin  ;  et  ne 
mie  sans  plus  des  œvres ,  mais  aussi  de  paroles  le  commen- 
cement et  le  fin  regarder  devons  par  quoi  mieus  aviset,  plus 
sagement  parler  puissons.  Car  envis  vienent  à  bone  fin  les 
choses,  ki  mauvaisement  sunt  commenchies.  Et  ensi  doit 
regarder  li  conseillans  trois  choses  :  premiers  le  chose  par 
lequele  il  puist  ataindre  son  propos ,  et  se  par  pluseur 
choses,  par  lequele  plus  tost  et  mieus  est  ce  trouvet,  com- 
ment par  ce  on  le  fera  :  ensi  ke  se  m*entention  estoit  à  ce 
ke  je  vorroie  bien  estre  d'une  signeur,  aviser  et  enquerre 
me  convenroit  par  ques  voies  je  porroie  mieus  ataindre, 
ensi  ke  se  j'avisoie  par  service,  et  con  service  pluseur  soient, 
il  covient  garder  par  quel  ;   et  se  c'estoit  par  services 
d*armes,  aviser  convenroit  comment  mieus  au  greit  dou 
signeur  che  porroie  faire.  Et  se  ce  n'est  mie  appareilliet,  si 
convient  aviser  comment  il  porra  estre  fait,  et  ensi  jusques 
adont  c*on  ait  aucune  chose  ti*ovet  à  lequele  on  commenche  à 
(Bvrer.  Et  pour  cou  sanlent  tout  conseil  demandes  èsqueles 
on  demande  tousjours  del  un  après  l'autre  de  ci  adont  c'on 
vient  à  le  demande,  de  quoi  on  ne  se  doute  point.  Ensi  est- 
il  es  consauB  c'on  enquiert  tousjours  l'un  après  l'autre, 
tant  c^on  trueve  aucune  chose  ciertaine.  Ens  es  choses 
ouvrables  grande  nient-ciertainetet  i  trueve-on,  car  les 
œvres  sunt  des  choses  singulères  desqueles  les  muances 


31*2  *  LI  ARS 

sunt  nient  ciertaines.  Or  ne  rent  mie  raisons  jagem^it  ens 
es  choses  doutables»  sant  faire  enqneste  devant  le  jugement; 
et  pour  ce  nécessaire  est  li  enqneete  de  raison  devant  le 
jugement  des  choses  eslutes  ;  si  k'élections  ensuit  le  juge- 
ment de  raison  ens  es  choses  ouvrables  et  tele  enqueste  de 
raison  est  apelés  consaus  :  lequel  conseil  nous  metons  en 
le  response  quant  on  demaiide  ke  c'est  élections  ?  Car  nous 
disons  ke  c*est  volentés  consillie,  si  con  volantes  par  raison 
enquise  à  une  chose  assentie.  Et  quant  on  a  tant  avisef  Yna 
après  l'antre  c'on  trueve  aucune  chose  impossible,  dont 
IaitK>n  ester  tout,  et  c*est  pour  ce  ke  consaus  si  est  de  nos 
œvres,  selonc  ce  k*eles  sunt  ordenées  à  aucime  fin  avoir, 
lequele  fin  par  choses  impossibles  moîenes  on  ne  puet 
aquerre.  Ensi  q^ie  s*aucuns  voloit  doner  et  il  n'eûst  pooir 
d'avoir  tant  d'argent  con  pour  cou  faire  ;  et  se  c'est  pos- 
sible, dont  œvrent-il  ;  possible  di*ge  tant  k'i  nous  et  à  nos 
amis  :  car  ce  ki  est  fait  par  nos  amis ,  en  aucune  manière 
est  fait  par  nous,  car  li  commencemens  est  en  nous.  Et  les 
choses  possibles  ki  ensi  sunt  aquises,  sunt  li  estfument,  li 
manière  d'ouvrer,  li  pourquoi,  li  lieus  et  li  tans.  Et  ensi  con 
deseure  est  dit,  li  bons  est  sires  et  commencemens  de  ses 
œvres,  ki  par  lui  sunt  faites.  Or  sunt  les  œvres  faites  par 
autrui  et  pour  el  ke  pour  elles  ;  car  eles  sunt  pour  le  fin  et 
le  conseil,  si  k'il  apert,  sunt  des  œvres  ;  par  quoi  est  plaine 
chose  ke  des  fins  on  ne  se  conseille  mie,  en  tant  c'en  les 
tient  pour  fins.  Et  ce  di-je  pour  ce  c'on  se  conseille  bien 
aucune  fie  pour  fin  ;  mais  adont  quant  on  se  conseille,  n'est- 
ele  mie  fins  ;  ains  est  ordenée  à  autre  fin  ;  ensi  que  se  li 
rois  m'avoit  mandat  k'a  lui  venisse ,  se  je  me  consiUoie  se 
j'iroie  u  non ,  aucune  fin  autre  me  covenroit  mètre,  pour 
lequele  je  esiiroie  à  aler  u  nient.  Car  se  de  lui  n'avoie  ne 
avoir  ne  volroie  à  faire,  san.<?  conseil  je  meteroie  le  nient 


D'AMOUR.         .  313 

aler  :  mais  se  je  me  coûseille  je  meterai  pour  fin  ke  je  de 
lui  ai  à  faire  ;  se  je  ni  vois,  je  le  couroucherai,  et  ensi  por- 
rai  me  besoigne  pierdre.  Et  ensi  apert  ke  de  le  fin  n*est  mie 
li  consaus,  mais  des  choses  ki  à  le  fin  sunt  ordenëes,  si 
con  ploiseurs  fies  est  dit.  Et  quant  ainsi  est  c*on  a  pluseurs 
au  conseil  apielés,  on  ne  doit  mie  autre  chose  consitliable 
avec  celi  dont  on  se  conseille  meller.  Ains  doit*on  le  conseil 
et  Tacort  de  ce  dont  on  se  conseille  ataindre.  Et  ne  mie 
totdis  doit-on  demander  conseil  en  commun ,  mais  souvent- 
as  personnes  smgulères  dou  conseil  ;  car  tel  chose  dist*^n 
en  privet»  dont  on  se  taist  en  commun.  Li  privé  conseil 
aucune  fie  doieut  ensuiwir  les  communs ,  aucune  fie  iestre 
premier,  quant  cis  ki  conseil  requiert  vieut  c'on  8*apoie  à 
son  conseil  et  à  che  k'il  vieut,  puiske  bon  U  sanle  ;  et  adont  • 
doivent  suiwir,  quant  li  consilleur  ne  8*acordent  u  on  puet 
perchoivre  k'aucuns  des  consilleurs  ne  dist  mie  cou  k'il 
pense.  Laquele  chose  par  pluiseurs  raisons  puet  avenir,  et 
en  ces  choses  affiert  grans  tsens  et  grant  avis.  Et  se  li  con- 
saus  est  doutiules,  mieus  vaut  et  en  fais  et  en  dis  atargier 
et  atendre  ke  tantost  terminer  pour  Tune  des  parties.  Car 
souvent  avient  meschiés  à  celui  ki  en  doutance  œvre.  De 
cou  trueve-ou  \,e  quaut  li  anchien  Romain  s'estoient  d'au- 
cune grant  chose  consillet  et  acordet,  il  attendoient  trente 
jours  ançois  k'il  le  fesissent  savoir  au  commun  u  k'il  le 
mesissent  à  œvre,  par  quoi  se  nus  mieus  dedens  ce  tans 
seust  trover,  si  le  desist.  Et  s'on  doute  aucuue  chose  à  dire 
pour  ce  c'on  se  crient  repentir,  mieus  vaut  taire  ke  le  dire. 
Et  mieus  vaut  traire  pour  lui  ke  contre  lui  parler.  A  moût 
*  de  gens  par  parler  et  à  pau  par  taire  a-on  veut  maint  mes- 
chief  avenir.  Ne  li  conseil  ne  doivent  mie  estre  tel  c'on  se 
conseille  de  toutes  les  menues  choses,  ensi  ke  se  li  pains 
est  fais  si  comme  il  doit,  u  le  ferine  bien  molue,  car  ce  con- 


314  LI  ARS 

noist-on  par  le  sens.  Et  d^autre  part,  se  de  toutes  ies  menues 
choses  ouvrables  estoit  consaus,  ce  seroit  sans  fin  avoir, 
laquele  infinités  ne  puet  estre  de  raison  atainte,  ne  i^rës 
de  conseil,  ki  est  une  enqueste  de  raison.  Et  ensi  poons  yeîr 
ke  consaus  n*est  mie  sans  fin  et  sans  terme,  si  ke  tousjours 
coviegne  consillier,  ains  i  a  tierme,  tant  con  pour  le  raison 
del  ovrant.  Quant  on  est  parvenut  à  oe  à  quoi  on  pnet  com- 
mencier  à  ouvrer,  de  le  part  ausi  de  le  fin  i  a  terme,  quant 
on  Ta  atainte.  Car  les  œvres  sont  faites  pour  le  fin  à 
aquerre  ;  et  de  le  part  aussi  des  choses  singulères  ki  sunt 
si  k*estrument  de  le  fin  ataindre,  trueve-on  terme  :  car  se 
terme  n'i  avoit,  dont  seroit-œ  sans  fin,  et  ensi  n*overroit- 
on  mais.  Et  par  ce  doivent  estre  li  conseil  de  grandes 
choses  doutables  et  li  consaus  adont  finer  quant  on  a  ce 
trovet  à  quoi  on  puet  soufissaument  commencier  à  ouvrer  '. 
Et  de  dëboinaires  paroles  et  amiables  paroles  doit  estre  ki 
conseil  demande  :  car  la  douce  parole  le  cuer  amolist  et 
fait  ententif  à  le  besoigne  ;  et  li  crueuse  l'endurcist  et  de 
bien  ovrer  sovent  retarge  et  par  douce  parole  croist  li  force 
d*amours  et  ne  mie  par  commandement. 


CHAPITRE  XXXIV. 

Cis  capities  pnieve  en  continuant  ce  ke  dit  est  à  oe  ki  est  à  dire, 
ke  les  vertus  et  li  visce  sont  volentrieu   . 

Puisque  parlet  avons  de  volentrieyeté,  d'élection  et  de 
conseil  et  de  volenté,  ki  des  œvres  humaines  sunt  commen- 
cement,  après  afflert  à  dire  comment  ces  choses  sont 

*  Aristotk,  Mot.  à  Nicom,,  HI,  iv,  16-17. 

*  Aristotk,  Mor.  à  Nieam.y  III,  iv,  1-5. 


D'AMOUR.  315 

ardenées  et  comparées  as  visces  et  as  viertus  ;  si  disons 
ensi.  Deseore  est  démonstré  ke  volentes  est  de  le  fin  et 
k'ëlections  et  consaus  suut  des  choses  kl  par  le  fin  sunt,  et 
à  H  ordenëes.  II  s'ensieut  dont  ke  les  œvres  ki  sunt  pour 
aucune  fin  soient  par  élection.  Dont  il  s*ensieut  ke  eles 
seront  yolentrieves  ;  car  élections,  si  con  dit  est,  est  novel- 
trieves.  Mes  les  (BYres  des  vertus  sunt  pour  aucune  fin,  par 
coi  il  s'ensieut  k'eles  soient  volentrives.  Et  se  les  œvres  de 
vertu  sunt  volentrieves ,  et  les  viertus  le  seront,  ki  par  les 
œvres  sunt  engenrées,  lesqueles  œvres  sont  en  no  poissance 
et  en  nous.  Li  mallsce  et  li  visce  ki  contraire  sunt  à  veHu, 
sunt  aussi  en  nous  et  volentrieu  :  se  les  œvres  des  visces 
sunt  volentrieves  et  li  visce  le  seront  aussi.  Car  se  ouvrers 
est  en  nous  et  en  no  pooirs,  il  covient  que  nient  ouvrers 
soit  aussi  en  no  pooirs.  Car  s*en  no  pooir  n*est  point 
nient  ouvrers,  impossible  est  nous  nient  ouvrer.  Dont  il 
s'ensuit  ke  par  nécessité  nous  estuet  ouvrer.  Et  ensi  ne 
seront  mie  nos  œvres  de  nous,  ains  seront  par  nécessité.  Et 
aussi  en  ces  choses  ens  èsqueles  nient  ouvrer  est  en  no 
poissance  et  œvrers  aussi.  S'ovrers  n'estoit  nient  en  no  pois- 
sance, impossible  seroit  ke  nous  œuvrissiens.  Dont  s'ensi- 
vroit  ke  par  nécessité  nous  ne  peûssiens  œvrer;  et  ensi 
nient  ovrer  ne  seroit  nient  de  nous  ne  par  no  poissance, 
ains  seroit  par  nécessité.  Ensi  apert  k'en  celui  en  qui  est 
pooirs  d'ouvrer,  en  celui-meimes  est  pooirs  de  nient  œvrer  : 
et  en  celui  en  qui  est  pooirs  de  nient  œvrer,  en  celui  est 
pooirs  d'ovrer  et  de  quelconques  choses  est  en  nous,  li  afiir- 
mations  et  li  négations  aussi,  et  le  contraire.  Or  sunt  les 
œvres  de  vertut  et  des  visces  différent,  selonc  affirmation 
et  négation.  C'est  selonc  ce  c'on  afferme  u  c'en  noie.  Car 
s'onneste  chose  est  honerer  son  père  et  apertiegne  à  vertut 
et  à  bien,  nient  honourer  apiertenra  à  mal  et  à  visce  ;  et  se 


316  LI  ARS 

nient  embler  apiertiegne  à  vertn,  emblers  apertenra  à  TÎsce. 
Par  quoi  il  s'ensieat,  se  les  œvres  de  viertut  snnt  en  nous 
et  en  no  poissance»  et  les  œvres  des  yisces  seront  en  no  pois- 
sance  ;  et  se  les  œvres  snnt  en  no  poissanee  et  li  Tisce  aussi. 
Dont  il  apert  ke  les  vertus  et  li  visée  sunt  volentrien  et  en 
no  pooir  et  en  nous  par  no  volentés.  Car  pmsk*oavrer8  a 
nient  œvrers  est  en  no  pooir  et  par  ouvrer  nous  aqueroos 
Fabit  de  virtut  et  de  visées,  puiske  li  pooirs  d*ouvrer  est  eo 
.  nous  et  en  no  poissanee,  et  li  habis  des  vertus  u  de  malisces 
iert  en  nous'  et  en  no  pooir  et  volentrien  ;  et  ce  apert.  Car 
nus  ne  se  doute  ke  nous  ne  soiions  commencement  de  nos 
ceuvres,  et  engenreur  auques,  ensi  con  li  përes  engenre  ses 
enfans.  Dieus  très  le  commencement  k*il  fist  Tomme,  le  mist 
en  le  main  de  son  conseil  et  li  dona  commandemens»  lesqoés 
8*il  garde  par  aus  sera  gardé  ;  si  con  ciaus  ki  de  lor  nature 
font  à  poursiuwir  et  autrui  à  fuir  pour  lor  mauvaistê,  si 
con  son  creatour  amer  et  son  proïsme,  et  fuir  autrui,  tolîr 
le  sien,  et  teus  choses,  si  comme  on  dira  plus  plunemeut 
ci-aprës.  Devant  nous  est  mis  euue  et  feus  :  auquel  ke  nous 
volons  poons  le  main  mètre.  Devant  les  gens  est  mis  biens 
et  maus,  vie  et  mors,  auquel  k*il  lor  plaist  se  pueent  traire. 


CHAPITRE  XXXV. 

Cis  capitlea  prueve  encor  les  biens  et  les  maus  estrc  en  nous  par 
no  yoiontë,  et  oste  aucunes  raisons  menans  en  erreur  *. 

Et  ke  consaus  et  (îlections  et  volentés  ki  sont  en  no  pois- 
js.inco  sanlent  estre  commencement  de  nos  œvres  appert  : 

•  AuiRTOTK,  Mor,  à  Nicom.y  III,  vi,  6-12. 


D'AMOUR.  317 

car  nous  ne  poons  nos  œvres  en  autres  principes  ramener. 
Dont  il  s'ensieut  k'ensi  con  li  principe  et  li  commencement 
de  nos  œvres  sunt  en  no  pooir  et  les  œvres  anssi,  et  ensi 
seront  volentrieves,  et  ensi  mal  et  bien  tôt  seront  volen- 
trien.  Et  ce  monstrent  bien  li  govemeur  des  gens  ki  amen- 
rissent  et  engrangent  les  tonrmens  et  les  paiues,  selonc 
ce  ke  li  meffait  snnt  volontiers  fait  u  par  yiolence  u 
par  igDorBùce  escusable.  Car  de  sa  ignorance  doit-on 
bien  estre  punit,  quant  on  est  cause  de  se  ignorance  ;  ensi 
con  li  y vres  doit  avoir  double  paine ,  Tune  pour  l'yvroi- 
gne,  car  il  est  sires  de  nient  enjvrer  et  pooir  a  dou  con- 
trester,  et  l'autre  pour  le  meffait  qu*il  a  fait  pour  l'ivroigne, 
dont  il  est  cause  et  okisons.  Et  aussi  cil  ki  ont  ignorance 
des  choses  de  le  loi  k*il  covient  savoir,  ki  ne  sunt  mie  trop 
fortes  a  savoir,  sunt  punit.  Et  aussi  ens  es  autres  choses  ki 
par  négligence  sont  faites,  car  il  snnt  cause  de  le  négli- 
gence :  car  il  sunt  signeur  del  aviser  et  en  aus  ont  le  pooir, 
s'il  i  voloient  avertir  et  regarder  ;  et  les  bons  et  les  bien 
ovrans  on  honeure  et  prise-on,  si  ke  par  les  honeurs  on 
encite  et  enorte  les  bons  à  bien  œuvrer,  et  les  malvais  par 
les  paines  on  deffent  mal  à  faire.  Dont  il  apert  ke  li  mal  et  li 
bien  sont  en  nous  par  volonté.  Et  s' aucuns  dist  :  c  Je  sui 
de  ma  nature  négligens,  et  sui  de  ma  nature  teus  k*il  me 
convient  tel  délit  poursivir  ;  ne  je  n'ai  pooir  d'aviser  ne  de 
regarder  le  contraire;  et  pour  ce  me  covient  estre  négli- 
gent, »  ce  n'est  mie  voirs.  Car  encore  nous  encline  nature 
à  aucune  chose ,  nous  sommes  toute  voie  signeur  de  nos 
voloirs  et  de  nos  œvres  ;  par  quoi  celé  négligence  n'est  faite, 
fors  pour  ce  ke  nous  ne  volons  mie  prendre  garde  al  ouvrer, 
par  quoi  nos  aquerriens  l'abit  de  bien  ovrer,  se  cis  n'est  si 
fols  k'il  n'ait  mie  Tusage  de  raison.  S'aucuns  vieut  aussi 
aucune  chose,  à  laquele  il  set  une  autre  ensiuwir,  encore 


318  LI  ARS 

par  aventure  ne  voeille-il  ce  ki  simplement  s'ensiut,  aime-il 
mieus  ke  ce  soit  ke  li  caose  ne  fust  mie.  Ensi  ke  s*ancans 
Yoloit  chevaucer  par  chaut,  ki  ne  volroit  mie  suer,  et  saroit 
bien  ke  suer  le  cov^nroit,  encore  ne  le  volsist  mie,  ame- 
roit  il  mieus  k'il  suast,  ke  che  k'il  ne  cheiYauchast  ;  et  c'est 
bien  Yoirs  c*une  chose  est  bien  Yolentrieu  par  une  antre, 
sans  lequele  li  autre  de  devant  ne  puet  avenir  :  ensi  con 
boire  amère  chose  pour  avoir  santé.  Mais  s'aucons  lait 
aucune  chose,  à  lequele  il  ne  sache  mie  k'une  autre  s'en- 
sieuche,  che  est  dont  nient  yolentrieu  et  puet  estre  escuse. 
Ensi  ke  s*aucims  va  le  chemin,  et  il  chiet  es  mains  de  lar- 
rons, ceste  aventure  est  nient  volentrieve  ;  et  est  au&i  chose 
manifeste  ke  cil  ki  funt  nient  justes  choses,  sunt  ni^t 
justes  ;  cil  ki  adultère  funt,  sunt  incontinent.  Or  sanle  çon 
estre  nient  raisnable  k*aucuns  voeille  faire  chose  nient  juste 
et  ne  voeille  mie  estre  nient  justes,  et  faire  fornication  et 
nient  estre  incontinents.  Car  s'il  ne  le  fait  mie  par  igno- 
rance u  par  force,  il  le  fait  de  volonté  ;  de  coi  il  s'ensieut 
que  s'il  est  nient  justes  u  incontinens,  k'il  volontiers  le  iert, 
et  ensi  le  négligence  ne  puet  estre  escusée. 


CHAPITRE  XXXVI. 

Ois  capiUes  remue  aucuns  faus  cuidiers  c'aukun  poroient  avoir  *. 

Ne  mie  parce  k'aucuns  est  volontiers  injustes  u  malvais, 
il  se  puet  quant  il  vieut  faire  bon  et  justes,  nient  plus  ke  cis 

*  Aristots,  Mar,  à  Nieom.y  III,  vi,  13-21. 


D'AMOUR.  319 

ki  par  se  volentë  pour  nient  obéir  au  fisiciien  est  faits  volen- 
tiers  malades,  se  puet  faire  haitiet  quant  il  voira;  ne  cis  ki 
une  pierre  a  gietëe,  le  puet  arière  retraire.  Dont  bon  se  fait 
garder  de  mais  abit  aquerre^  car  on  ne  le  lait  mie  quant  on 
Yolroit.  Ne  mie  aussi  sans  plus  nos  sommes  blasmet  ens  es 
malisces  del  ame  et  de  nos  œvres  ;  ains  somes  aussi  blasmé 
en  malisce  de  cors.  Ne  mie  de  che  ki  en  nous  est  par  nature 
nous  somes  blasmé,  mais  de  ce  ki  en  nous  est  par  ignorance 
u  par  négligence  u  ensiut  à  no  fait.  Nus  n'aflert  à  blasmer 
s*il  est  lais  de  se  nature,  car  ce  poise  li  et  si  ne  se  fist  mie  ; 
et  se  uns  hom  est  foibles  de  se  nature  u  avugles,  on  en  a 
compassion  et  pitet.  Mais  ciaus  ki  par  ignorance  u  par 
n^ligenœ,  par  yvretoigne,  luxure,  sunt  lait  u  foible  u 
ayugle,  chiaus  blame-on.  Dont  nous  blâmons  le  malisce  dou 
cors,  ki  est  par  nous,  et  celui  ki  n'est  mie  par  nous,  non. 
S*il  est  dont  ensi  chi  et  ens  es  autres,  li  malisces  par  quoi 
nous  blasmet  serons,  seront  en  nous  et  en  no  poissance.  Et 
s'aucuns  disoit  :  «  Chascune  chose  si  désire  le  bien  appa- 
rant,  car  nus  n'est  sires  de  se  fantasie,  liquele  muet  sovent 
à  ovrer  ;  et  ce  apert  car  tex  con  li  bons  est,  tele  an  il  quiert, 
et  teles  choses  œvre  ;  s'il  est  bons  il  quiert  bien,  et  s'il  est 
maWais  mal;  par  quoi  il  sanle  ke  che  ne  soit  mie  en  no 
pooir  :  »  al  entendement  de  checi  devons  savoir  k'en  deus 
manières  puet  aucune  chose  à  aucune  bonne  sanler.  En  une 
manière,  quant  on  le  regarde  en  commun  et  universel,  ensi 
comme  il  aparroit  ke  lui  garder  de  gens  tuer  seroit  bon.  Et 
tex  jugemens  communs  est  sans  nule  disposition  ne  regart 
particuler,  et  tele  universele  si  est  si  logisie,  c'est-à-dire 
provée  ens  es  œvres  par  le  force  de  décours  de  raison;  et 
parche  ke  les  choses  ouvrables  sont  singulères  et  pueent 
ensi  u  autrement  avenir,  n'est  raisons  constrainte  à  çou 
k'ele  s'acorde  à  une  des  parties  ;  ains  est  ou  pooir  de  gens  à 


320  LI  AKS 

assentir  à  lequele  k*il  voront.  En  autre  manière  puet  aucoue 
chose  i^aroir  boue  par  considérison  et  avis  pratike,  eelonc 
comparison  c*on  a  al  œvre  :  et  de  cesti  est  ore  li  r^ars  et 
cis  puet  estre  en  deus  manières  :  en  une  manière  puet  sanl^r 
aucune  chose  simplement  bone  et  selonc  li  avisée  et  cou  est 
biens  selonc  le  regart  de  le  fin  simplement  bone.  En  une 
autre  manière  puet  sanler  aucune  chose  bone  ne  mie  simple- 
ment,  mais  selonc  le  temps  ki  adont  est;  et  c*est  quant  li 
appêtis  est  en  aucune  cliose  enclines  ;  et  ce  puet  estre  en 
deus  manières  :  Tune  selonc  le  passion  u  désirier  del  ame  ; 
Tautre  selonc  Tabit  ki  par  le  passion  est  engenrês,  ki  juge 
aucune  chose  bone  selonc  le  tans;  ensi  ke  cis  ki  pour  le 
doutance  de  noiier,  juge  pour  bon  maintenant  à  geter 
ravoir  en  la  mer  :  et  cis  aussi  ki  maintenant  a  voloir  d*avoîr 
à  feme  compaignie  ;  mais  ii  jugeniens  selonc  lequel  aucuns 
juge  aucune  chose  à  bone  selonc  li  et  simplement,  vient  par 
Tenclinance  del  habit  ke  cis  a  à  celé  chose  à  faire.  Et  pour 
ce  ke  li  hons  est  cause  de  son  abit  mauvais,  si  con  mous- 
tret  est  pour  Tacoustumance  du  péchiet,  il  s'ensieut  k*il 
cause  soit  de  se  fantasie  et  de  Tapparence  ki  ensieut  son 
abit^  par  lequel  il  li  samble  bon  simplement,  ce  qui  n*est  fors 
biens  apparans  :  et  ensi  est-ce  niens  à  dire,  ke  nous  nous 
volons  escuser  de  no  malvaise  fantasie,  car  nous  sommes 
cause  de  li  par  nos  malvais  habis,  ki  par  nos  œvres  sunt 
engenret.  Et  pour  ce  ne  vaut  riens  ke  aucuns  poroit  dire 
k'il  ne  seroit  mie  cause  de  son  malisce  ;  car  ce  k*il  fait,  il  le 
fait  par  ignorance  de  le  an  et  le  quide  très-bone.  Et  ceste 
fins  ne  sanle  mie  volentrieve,  ains  sanle  ennëe,  et  selonc 
celi  le  covient  ouvrer  ;  ensi  ke  nous  vécus  k*uns  hom  a  de  se 
naiscence  milleur  disposition  de  veïr  que  nus  autres.  Ensi 
aucuns  malisces  poroit  estre  ennés  dedens  nous,  selonc 
lequel  nous  n'ouverriens  mie  volentrieument,  et  ensi  ne 


D^  AMOUR.  321 

seroit  mie  malisces  volentrieu.  Mais  se  c'est  voirs  que  les 
dispositions  et  les  Ans  nous  sunt  ennëes,  pourquoi  seront 
vertus  plus  volentrieves  ke  malisce»  quant  i  tous  dens,  au 
bien  et  au  mal,  soit  ausi  bien  fins  par  nature?  Et  ausi  se  li 
fins  estoit  naturele,  ne  le  sunt  mie  les  choses  ki  sunt  à  le 
fin,  par  lesqueles  nos  par  nos  œvres  volons  ataindre  le  fin. 
Et  pour  ce  ke  ces  œvres  sunt  volentrieves  et  li  fins. par  eles 
est  atainte,  en  nous  et  en  no  pooir  sera  de  celé  fin  poursivir 
u  sen  contraire  ;  et  par  che  apert  ke  les  vertus  et  li  visce 
sunt  volentrieu  fait  par  conseil  et  élection. 


CHAPITRE  XXXVII. 


Cis  capitles  recorile  ce  que  devant  e'st  dit,  prochaiaement  pour 

venir  au  principal  proiios  '. 


Manifeste  chose  et  seùwe  est,  ke  nous  avons  parlet  des 
vertus  et  des  visces,  communément  et  en  général.  Dit  est 
aussi  deseure  ke  vertus  sunt  moiien  et  li  viâces  extrémités 
et  ke  ce  sunt  habit,  et  ke  eles  font  et  engenrent  œvres  san- 
lans  à  celes  par  lesqueles  eles  sunt  faites.  Dit  est  aussi,  ke 
visce  et  vertus  sunt  en  no  poissance  et  k*eles  sunt  volen- 
trieves et  ke  virtus  ensiut  droite  raison  :  et  k'en  aucune 
manière  les  œvres  sunt  plus  volentrieves  ke  li  abit;  car 
nous  sommes  signour  de  nos  œvres,  dou  commencement 
jusques  à  le  fin.  Mais  que  nous  sachions  les  circonstances 
singulëres  ki  afBèrent  à  savoir,  ce  ne  sont  mie  des  habis. 

*  Cfr.  Aristotr.  Mot.  à  Nicom.,  III,  vi,  20-21. 


322  LI  ARS  D'AMOUR. 

se  ce  n'est  au  commencement.  Car  quant  li  habis  est  engen- 
rés,  si  œyr*on  paf  li,  ausi  con  naturalment;  ne  ne  li  poons 
mie  sovent  contrester  ;  ensi  comme  il  avient  i  celui  ki  par 
œvres  yolentrieves  est  cheus  en  maladie  ;  il  ne  se  fait  mie 
sain  quant  il  vient,  ensi  comme  il  se  puet  faire  par  Tol^ité 
malade.  Mais  pour  ce  k'an  commencement  en  no  pooir  estoit 
d*engenrer  tel  habit,  si  sunt  dit  li  habit  voientrieu,  encore 
coviegne-il  par  aus  ovrer,  aucune  fie,  ensi  corne  encontre 
se  yolentë. 


LI  TIERS  LIVRES  DE  LA  SECONDE  PARTIE. 


CHAPITRE  I". 


Cis  capitles  commence  à  déterminer  de  virtus,  et  premiers  de  force. 

Âpres  ce  ke  dit  est  par  devant,  il  nos  covient  reprendre 
le  considération  et  le  parole  des  viertus,  par  quoi  nous  puis- 
sons  dire  de  cascune  par  li  et  ke  c'est  et  entour  quele 
matère,  et  comment  ele  cevre  ;  et  ensi  sera  seût  quantes 
viertus  il  sunt  en  général.  Et  premiers  si  parlons  de  harde* 
ment  ki  est  apielés  forcé  ^ .  Savoir  devons  premiers  ke  ceste 
virtus  ki  communément  est  dite  et  nommée  hardemens,  est 
proprement  apielée  force  :  car  ensi  c*on  tient  celui  pour 
fort  de  cors,.ki  grans  fais  puet  porter  et  grande  paine  sous- 
tenir  sans  se  grevance,  ensi  tient-on  celui  pour  fort,  tant 
comme  al  ame,  ki  volonté  a  et  corage,  ki  pooir  a  de  grans 
meschiés  souffrir  et  grans  anois  de  cuer,  et  ki  les  maus  et 
les  aversités  puet  soufrir  et  soufre  de  fort  corage  et  de 
vighereus  :  et  mieus  doit-on  apieler  force  ce  c'en  puet  sou- 

*  Aristotr,  Mot.  à  Nieom.,,  III,  vi,  22.^  Ce  qui  suit  est  emprunté 
à  S.  Thomas,  Somme  th/ol,,  1«  a.,  2«  p.,  q.  xui. 


324  LI  ARS 

frir  et  porter  les  grevances  et  les  anois  dou  cuer,  c  on  ne 
face  celi  dou  cors,  là  ù  on  porte  un  grans  fais  u  on  suefre 
grans  travaus.  Car  la  chose  puet  niaisement  estre  trop  forte, 
ki  est  faite  de  volente  u  de  corage,  ne  pau  forte,  ki  encontre 
le  Yolentë  est  faite.  Par  quoi  nous  disons  ke  ceste  vertus 
ki  communément  est  hardemens  apielée,  est  plus  à  droit 
nommée  force  k' autrement  :  si  le  nommons  ensi  :  car  par  li 
est  li  corages  fermes  encontre  les  përils  de  mort  en  bataille  ; 
et  ce  ke  nous  Tavons  nommée  par  deseure  hardement,  estoit 
selonc  le  commune  manière  de  parler,  car  hardement,  pro- 
prement si  est  yisces  et  li  extrémités  sourhabondans  con- 
traire à  cremeur  ;  et  ensi  en  parlerons.  Et  devons  savoir 
ke  peurs  est  ensi  k*uns  nons  communs  et  généraus,  selonc 
lequel  nous  prendons  six  choses.  Peurs,  si  est  de  mal  ki  est 
à  venir,  ki  passe  et  sourmonte  le  poissance  u  le  quidier  de 
celui  ki  a  paour,  si  k*à  ce  ne  puet  contrester  :  et  selonc  ce 
ke  nous  regarder  poons  le  bien  des  gens  en  deus  manières, 
u  selonc  œvres,  u  selonc  les  choses  foraines,  ensi  poons 
regarder  lor  roaus.  Selonc  Tœvre  des  gens,  puet  li  mans 
faire  peur  en  deus  manières  :  premiers,  tant  con  pour  le 
labeur,  ki  est  grevans  nature,  et  de  che  avient  perrece;  si 
que  quant  aucuns  refuse  à  ovrer  pour  le  paour  de  labeur  ki 
sourmonte  se  nature  et  son  quidier.  Li  secunde  manière,  si 
vient  de  chose  vilaine,  ki  est  grevans  l'oppinion,  et  s*on  de 
celé  chose  a  vilaine  peur,  si  k*en  fait  présent  on  mefface 
selonc  li,  dont  e^t-che  hontiers  u  hontes,  et  se  li  peurs  est 
de  chose  vilaine,  jà  faite  u  passée,  dont  es-ce  vergoigne. 
Li  maus  aussi  ki  est  ens  es  choses,  de  dehors,  selonc  trois 
manières  puet  sormonter  le  pooir  des  gens  à  contrester  ; 
premiers  par  le  raison  de  le  grandece,  quant  aucuns  regarde 
aucun  grant  mal,  l'issue  douquel  il  ne  souflst  mie  à  regar- 
der; ensi  est-ce  enmervilliers  ;  li  seconde  manière  si  est  par 


D^AMOUR.  325 

le  raison  de  nient  acousturaance,  si  que  quant  chose  nient 
acoustamëe  est  offerte  à  nostre  considération  et  no  regart, 
et  ensi  est  grans  selonc  nos  quidiers  ;  et  ensi  est-ce  esba- 
hissemens,  ki  yient  de  nient  acoustumée  ymagination.  Le 
tierce,  si  est  par  le  raison  de  nient  pourvëance,  quant  on 
ne  puet  les  choses  pourveir,  si  c*on  a  peur  de  maises  for- 
tunes, ki  à  venir  sunt.  Et  tele  peurs  est  dite  cremeurs,  ki 
contraire  est  à  hardement  ;  desqués  deus,  force  doit  estre 
moiiens.  Et  bien  avient  c'en  prent  soyent  cremeur  pour 
toute  manière  de  peur  ;  mais  proprement  ele  est  selonc  ce 
que  dit  est. 


CHAPITRE  II. 


Cis  capities  devise  qués  choses  font  à  cremir  et  en  qués  choses  nient 

cremir  n^est  mie  force  ' . 


K*entre  cremeur  et  hardement  est  aucuns  moiiens,  est 
dit  par  deseure,  ki  vertus  doit  estre  ;  si  enquérons  de  celi, 
comment  ne  selonc  quoi  celé  virtus  est  ki  doit  estre  moiieue 
entre  hardement  et  cremeur.  Or  disons  ke  cremeurs  si  est 
des  choses  espoentables,  et  choses  espoentables  poons  dire 
des  malvaises,  par  quoi  aucuns  dient  ke  cremeurs  si  est 
atendans  de  mal,  u  cremeurs  est  tristece,  u  uns  tourble- 
mens  de  fantasie  u  d'opinion  d'aucun  mal  à  avenir  corrum- 
pans  u  engenrans  tristece.  Toutes  ces  choses  on  ne  crient 
point;  mais  ce  ke  grant  tristece  u  corruption  de  près  puet 

*  La  première  partie  de  ce  chapitre  est  empruntée  &  Akistote, 
Hkétoriqne,  II.  v,  M3. 

Ll  ABS  D*AIOOR.  — I.  21 


320  Ll  ARS 

faire,  c'est  plus  cremut.  Et  pour  ce  ke  les  choses  comira- 
pans  sunt  cremet^ibles,  si  font  aussi  à  cremir  li  signe  des 
choses  ki  pueeut  corrumpre.  Car  par  le  signe,  nous  créons 
le  chose  estre  pries  et  che  ki  de  près  nuire  puet,  fait  à  cre- 
mir.  Nous  cremons  chiaus  qui  choses  et  fais  horribles  ont 
fais,  aussi  ke  près  soit  en  iaus,  par  lor  habit,  nos  à  roalfaire. 
Et  cist  seulement  ne  font  mie  à  cremir,  mais  aussi  cil  ki 
poissant  sunt  de  mal  à  faire  ;  et  tel  sunt  espoentable,  et  H 
raisons  si  est,  car  li  plusour  sunt  injuste,  et  li  poissant  de 
mal  à  faire  plus  sovent  le  font.  Cremir  doit-on  u  peur  avoir 
de  chiaus  ki  mal  et  grietés  ont  souffiert  u  quident  soufrir. 
Car  cil  gaitent  toudis  le  tans  par  quoi  il  puissent  grever  ; 
si  ke  nous  vëons  d'un  chat  ki  fuians  est  quant  le  chaçant 
escaper  ne  puet,  keurt  seure,  le  tans  de  sa  vengeance  aten^ 
dans.  Dont  sens  est  en  batailles  doner  liu  de  fuir  à  son 
anemi.  Car  aukun  ki  volentiers  fuiroient,  quant  fuir  ne 
pueent  à  chief  de  fie  trop  chier  se  vendent  u  il  vainkent. 
Aucun  aussi  pour  lor  excellence  cremir  devons;  car  les 
espoentables  plus  cremir  devons  ke  les  meilleurs,  car  il 
pueent  plus  grever  ke  ne  faient  le  milleur.  Chose  espoen- 
table est  très-durement  cremue.  Chiaus  aussi  ke  milleur  de 
nous  criement,  cremir  devons  aussi,  et  ki  meilleurs  d'iaus 
ont  ocis,  font  aussi  à  cremir  de  chiaus  ki  pieur  des  ocis 
sunt.  Cil  aussi  à  cremir  font  ki  deseure  sont  mis,  et  sour- 
montet  ont  milleurs  de  nous.  Car  sanlans  est  k'il  encore 
doient  en  poissance  engrangier.  Et  aussi  font  à  cremir  li  ami 
de  ciaus  ki  ont  mal  et  grietés  et  injustes  choses  soufiertes, 
et  li  ami  aussi  des  anemis,  maiement  tel  font  à  cremir,  s'il 
sunt  fainthic  ami  covrant  lor  ire  ;  et  plus  sunt  cremetable 
li  covert  ke  li  overt ,  car  nient  connissable  sunt  de  près 
quant  il  voelent  grever;  doni  moult  mains  le  sunt  de  lonc. 
Et  entre  toutes  les  choses  sont  celés  plus  horribles  et  cil 


D'AMOUR.  327 

plus  espoentable,  ki  ne  pueeiit  estre  corrigiet,  ne  bature  en 
îaus,  ne  ensegnement  n'ont  lor  lieu.  Et  s'on  les  puet  corri- 
gier,  ce  n'iert  mie  en  aus,  mais  en  lor  choses  ^  Ces  choses 
aussi  font  à  cremir,  ki  en  autrui  faites  u  à  faire  engenrent 
miséricorde.  Nous  cremons  tous  les  maus,  ensi  con  maise 
renomée»  povreté,  maladies,  anemistés,  mort  :  maïs  ne 
mie  selonc  toutes  ces  manières  est  li  vertus  de  force; 
car  il  sunt  aucunes  choses  c'on  cremir  doit,  et  bon  est,  et 
k'il  co vient  cremir,  et  aucunes  choses  non.  Car  bon  est 
maise  renomée  cremir,  et  est  cis  dis  vergoigneus  :  liquele 
vergoigne,  encore  ne  soit-ele  mie  virtus,  si  con  ci-après 
aparra,  est-on  toutevoies  pour  li  loet  aucune  fois,  et  ki  en 
ces  nient  ne  se  crient,  il  est  apielës  nient  vergoigneus,  et 
€nsi  est-il  sovent  blasmés.  Moût  est  fos  ki  maise  renomée 
ne  crient  ;  et  ki  sen  non  despite,  crueus  est.  Legièrement 
à  bones  œvres  ouvrer  se  met  ki  crient  c'on  le  puist  re- 
prendre. Et  ce  nient  vergoigneus  nomment  aucune  gent 
fort,  pour  ce  k'il  ont  sanlant  à  fort;  pour  cou  k'il  sanle  k'il 
ne  crience  nului;  par  ce  apert  ke  force  n'est  mie  selonc 
celé  cremeur.  Car  li  fors,  si  est  loés  en  ce  k'il  nient  ne 
crient  selonc  ce  ke  dit  sera,  et  en  celes  afièrent  aucunes  à 
cremir.  Force  n'est  mie  aussi  selonc  cremeur  de  povreté 
ne  de  maladie,  ne  selonc  chose  ki  apiertiegne  à  malisce  de 
gens,  dont  il  soient  cause  ;  pour  nient  crient-on  ce  c'on  ne 
.puet  eschiwer.  Mais  en  ces  choses  si  doit  on  cremir  ke  par 
malisce  u  par  se  coupe  aucune  ne  kiece  en  eles  ;  car  cis  est 
blasmé  ki  par  se  coupe  chiet  et  vient  en  povreté  u  en  mala- 
die ;  et  ensi  cremeur  est  bone  d'eschiver,  ke  par  coupe  on 

ne  cbiece  en  ces  meschiés,  et  autrement  n'est  mie  bone. 

« 

'  Jusqu'à  la  fin  du  chapitre ,   Tauteur  traduit  âkistotk  ,  Mor.  à 
Nicom.  ;  III,  vu,  1-0. 


328  LI  ARS 

Et  ensi  cieus  ki  ensi  ne  se  crient  point,  n*est  mie  fors,  se 
ce  n'est  par  sanlance ,  pour  ce  k'il  est  nient  espoentable  ; 
car  on  voit  sovent  chians  ki  ensi  hardit  sont  de  cner  et 

r 

riens  ne  criement,  estre  peureus  en  plus  cremetens  à  faire, 
si  con  en  batailles,  là  ù  les  œvres  sunt  plus  espoentables 
et  doutables  et  plus  cremeteuses.  Cremeurs  aussi  si  n*est 
raie  de  tous  les  maus  ki  avenir  poroient.  On  ne  tient  mie 
les  gens  à  cremeteus  pour  ce  s'il  doutent  c*on  n*ait  envie 
d'iaus  u  ki  doutent  c'on  tort  ne  lor  face  u  lor  enfans  u  lor 
feme,  ne  quelconques  si  faite  chose.  Ne  aussi  cis  ne  est  mie 
dis  fors  ki  sans  cremeur  soustient  batures  et  grans  cols, 
car  teus  choses  ne  sont  mie  très^cremeteuses  ne  espoen- 
tables, et  force  si  doit  estre  selonc  les  choses  plus  espoen- 
tables et  doutables  ;  ki  selonc  celés  se  maintient,  ensi  qu'il 
doit,  cis  puet  estre  dis  fors.  Ne  mie  cis  ki  ens  es  autres 
choses  est  sans  cremeur,  cis  est  fors  simplement;  mais 
aucun  sanlant  de  fort  bien  puet  avoir.  On  ne  doit  mie  tout 
et  trop  cremir  ne  douter  ;  car  li  trop  doutis,  ce  ki  n'est  mie 
péris  si  con  périlleus  voit,  et  tousjours  est  condempnés  ki 
toudis  est  doutans . 


CHAPITRE  III. 


Gis  oapitles  d Avise  on  qués  choses  cremeteuses  nient  cremir  est  force < 


Nous  disons  ke  c'est  li  force  et  li  vertus  des  choses,  ce 
k'est  fait  par  leur  plus  grant  pooir  :  ensi  con  li  force  d'un 
home  s'est  quant  il  ne  puet  lever  ke  dis  pesant  :  et  en  ce 
gist  se  force  et  se  vertus.  Dont  li  force  et  li  vertus  si  est 


D'AMOUR.  320 

prise  q^uant  on  puet  faire  le  plus  fort  de  son  œvre.  Et  puiske 
li  vertus  de  le  force  dont  nous  parlons,  est  selonc  ce  c'on  se 
maintient  ens  es  choses  cremeteuses  et  espoentables  sans 
cremeur,  ens  es  plus  espoentables  et  doutables  sera  li  vertus 
de  force  plus  k'ès  autres  ;  ensi  ke  nus  ne  soustiegne  si  grans 
périls  comme  il  fait,  et  c'est  li  mors.  Car  li  mors  si  est 
termes  de  oeste  présente  yie  et  riens  ne  demeure  as  gens 
après  la  mort,  ne  biens  ne  maus,  ki  apertiegne  à  ceste  pré- 
sente vie,  ki  vos  soit  connissable.  Car  les  choses  ki  aper- 
tiennent  al  estre  del  ame  après  le  mort  ne  nous  sunt  mie 
bien  connissable  et^ce  est  moût  espoentable  et  fait  à  cremir, 
par  quoi  les  gens  pierdent  kank*il  connoissent,  pour  laquel 
chose  force  sera  selonc  les  cremeurs  des  péris  de  mort.  Et 
force  n*est  mie  selonc  quelconques  mort  ke  les  gens  pueent 
soustenir,  ensi  comme  en  le  mort  de  la  mer  u  de  maladies. 
Mais  force  est  selonc  ce  c*on  soustient  mort  por  très-bonnes 
choses,  si  ke  quant  aucuns  muert  en  bataille  pour  deffendre 
sa  tiere,  u  sa  franchise,  u  sa  créance  :  et  ensi  de  toute  autre 
mort  ke  les  gens  suefrentpour  le  bien  de  vertut  ^  Car  cil 
sunt  beneoit  ki  suefrent  persécutions  et  grietés  pour  justice 
et  vertut  :  car  li  règnes  dou  ciel  est  leur  *.  Et  quant  aukuns 
nient  coupables  est  à  tort  grevés,  par  le  patience  ki  en  lui 
est,  li  grandece  de -ses  mérites  est  essauchie.  Et  ki  par  un 
cop  d'une  fois  ne  chiet,  pour  çou  de  Dieu  deux  fois  u  trois 
est  férus,  par  quoi  ces  batures  jusques  au  cuer  vienent;  et 
ensi  en  bontet  et  en  force  cis  soit  conneûs  et  esprovés,  et 
ensi  viertut  aquiert.  Le  mort  ançois  eslire  devons  ke  lais- 
sier  viertut  à  aquerre,  ne  ke  chose  vilaine  de  grande 


'  Ce  qui   précède  est   compilé    d'ARiSTOTR ,  Mor.  à   Nie<m.  , 
III,  VII,  6-9. 
'  Évanff.  S.  Matth.,  v,  10. 


3:^0  LI  AIi8 

deshonnesté  nos  faisons.  Geste  mort  eskiever  ne  poonK; 
pour  ce  en  seûrté  et  sans  cremeur  atendre  le  devons  et 
contre  tous  ses  mescbiës  avoir  remèdes.  Vous  morrés»  c'est 
li  nature  des  gens,  ne  mie  paine  ;  vous  morrés  :  par  tele  con- 
dicion  je  ving  ou  monde  ke  j'en  ississe;  lors  si  est  kece 
c*on  a  d*autrui  on  rende  :  la  vie  n'est  pas  nostre,  ains  nous 
est  prestée  ;  vous  morrës  :  vie  est  uns  pèlerinages,  quant 
on  a  partout  aie,  si  retourne-on  al  ostel;  vous  morrés  :  c'est 
li  fins  del  humaine  lighie  ;  jouenes  mourrés  :  mieus  vaut 
morir  devant  ce  c'on  prie  le  mort,  et  kiconques  vient  au 
tierme  de  se  vie,  il  muert  viens.  Il  n'a  point  de  difiërence 
quës  li  aages  des  gens  soit,  mais  qués  est  li  termes  :  se  plus 
ne  puis  vivre,  c'est  ma  vielléce  '. 


CHAPITRE  IV. 


Cis  capitles  monstre  ke  force  soit  en  ce  c'on  soustient  les  périls  de 
mort  en  batailles  pour  le  bien  commun. 


Et  que  force  soit  plus  selonc  les  périls  de  bataille  apert. 
Car  en  batailles  est  trop  grant  périls  de  morir  ;  car  on  i 
muert  de  legier  *.  Et  cis  périls  si  est  très-bons,  quant  tel 
péril  soustienent  les  gens  pour  le  bien  commun  ki  est  très- 
bons.  Or  est  vertus  selonc  le  plus  fort  et  le  milleur,  par  quoi 

*  Toutes  CCS  sentences  sont  traduites  à  la  lettre  d'un  auteiu*  anonyme 
dont  les  excerpta  ont  été  placés  à  la  suite  de  toutes  les  éditions  de 
Sénèque. 

Aristotk.  Mot.  à  Nirom.,  III,  vu.  9. 


i 


D'AMOUR.  :^3l 

îi  s'eiisieut  que  ceste  vertus  si  iert  selonc  les  ])éi'ils  de  luort 
ki  est  en  batailles.  A  chiaus  aussi  ki  muèrent  ensi  en 
batailles  pour  le  bien  commun  u  ki  fortement  se  metent  ens 
es  périls,  fait-on  grant  honour  ens  es  viles.  Et  li  signeur 
aussi  les  boneurent,  pour  çon  ke  fortement  se  sont  combatu  ; 
et  après  le  mort  lor  fait-on  aussi  le  plus  grant  honeur  c'on 
puet  faire,  en  tiesmoignage  de  lor  vertut.  Car  honours  si 
estli  plus  grant  chose  c'on  rendre  puist  au  viertueus  ^  Par 
quoi,  selonc  force  est  en  ce  c'aukuns  s'a  selonc  bone  mort, 
là  ù  il  muert  u  morir  puet,  sans  cremeur  ne  doutance;  car 
vertus  s'est  ordenëe  à  bien.  Et  ensi  est  force  selonc  les 
périls  de  mort,  maiement  s'il  sunt  soudain;  car  les  sou- 
daines œvres  sunt  plus  apparans  k'eles  soient  faites  pai* 
abit,  ki  doit  faire  le  vertut,  que  celés  qui  sunt  faites  par 
délibération  et  par  avis.  Car  ens  es  avisées  se  puet-on  mieus 
faindre  et  faire  sanlant  de  vertu,  c'on  ne  face  ens  es  sou- 
daines. Et  ces  périls  soudains  ensi  devons  entendre  ke  ce 
soit  en  aus  vighereusement  soustenir,  ne  mie  en  iaus  sou- 
dainement envaïr;  car  cis  ki  par  avis,  toutes  choses  pen- 
sées, ens  es  péris  entre,  plus  le  fait  par  grant  corage  et 
mieus  les  péris  soustient,  ke  cis  ki  sans  ^  avis  ces  péris 
enprent  ;  car  cis  legièrement  s'enfuit  sen  pointe  faite  ;  mais 
li  autres  les  péris  avisés  vighereusement  et  seiirement  sous- 
tient.  Dont  il  sanle  ke  les  œvres  ki  ensi  sunt  faites  soudai- 
nement en  péril  de  mort,  pour  le  bien  commun  soustenir, 
ke  ce  soit  fait  par  abit  de  vertu;  par  quoi  force  si  sera 
sovrainement  selonc  les  péris  soudains  de  le  mort  por  le 
bien  commun  soustenut  ^.  Ens  autres  mors  ausi  li  fort  si 


*  Aristote,  Mot.  à  Nicom.,  III,  vu,  6,  7,  8. 

*  Var  :  Siins.  (Ma  Croy.) 

"*  Akistotk,  Mot.  à  Nicom, ^  III,  ix,  15,  16. 


332  LI  AR6 

sunt  sans  cremeor,  eusi  comme  en  maladies,  en  péris  de 
mer;  car  il  ne  s'espoentent  mie  ne  ne  sunt  tonrblé  pour  tel 
péril.  Car  encore  n'aient*  i!  point  d'espérance  d'escaper,  si 
demeureut-il  en  fort  corage  et  seûr,  nient  espoentabte,  des- 
pisant  le  mort.  Mais  li  marenier  sanlent  estre  fort  pour  ee 
qu'il  ne  criement  nient  ;  mais  c'est  pour  l'esprueve  k'ii  ont  : 
si  quident  tousjours  escaper  ;  si  se  maintienent  seûrement. 
Mais  H  fors  s'a  par  sa  vertut  seûrement  ^  Par  deas  choses 
est  li  corages  fais  fors  et  grans  :  premiers  par  despit,  quant 
enortet  est  nule  chose  les  gens,  fors  ce  qui  est  honeste  et 
avenant,  esmervillier,  soushaidier  u  désirier  ne  coyoitier , 
et  à  nule  turbance  de  corage  ne  de  fortune  estre  sousmis. 
Li  autre  si  est  quant  on  est,  ensi  ke  deseure  est  dit,  de 
corage  affichiet,  et  c'on  œvrece  grans  choses  et  maiement 
les  très  grandes  et  très  uties,  et  à  durement  estre  enflamet 
celes  ki  plaines  sunt  de  labeur  et  de  péril  de  vie,  et  des 
choses  ki  à  le  vie  apiertienent  doit-on  enprendre.  A  fort 
corage  apiertient  nient  estre  tourblet  des  choses  aspres  et 
dures,  et  engrangissans  les  grietés  de  son  estât  nient  estre 
gietet  *,  mais  de  son  corage  présent  user  et  de  son  conseil 
ne  de  raison  issir.  De  tant  souvent  encontre  les  aversités 
nous  nous  faisons  meures  c'aukunes  choses  nient  renable- 
ment  amant,  nous  cremons  à  pierdre.  Li  fors  et  li  vighereos 
ensi  set  les  aversités  defors  porter,  par  quoi  aussi  les  grietés 
de  dedens  sace  corrigier.  Pensons  con  grief  et  fort  est,  en 
un  meimes  tans  dehors  les  aversités  porter,  et  dedens  de 
grietés  estre  nient  tourblé.  Ki  de  batures  est  trenchiés  et 
de  chaînes  loiiés,  grant  batailles  sent  defors,  mais  nient 
menre  chis  ki  les  choses  soustenans,   fors,  vîghereus  et 


*  Aristote,  Mot.  à  Nicom.y  III,  vu,  10. 
^  Var  :  Ni  en  estre  grevet,  (Mb  Croy.) 


D'AMOUR.  333 

estables  en  son  corage  remaint.  Li  fors,  vighereus,  estaules 
corages  est  bien  métis  par  choses  grevaines,  cremetaules  et 
maises  fortunes.  Car  autrement  serait-il  nient  sentans  et 
ensi  non  sachans.  Mais  il  n'est  mie  tourblés  par  quoi  il 
chiece  en  impassience,  cremeur,  et  tristece  desrainaule. 
Bien  muet-on  Taiwe  sans  tourbler;  ensi  puet  estre  cis 
corages  fors  et  vighereus  meus,  et  si  n'iert  mie  tourblés 
dMoipassience,  par  quoi  droite  raison  soit  passans.  Ârgu- 
mens  de  salut  est  li  force  de  doleur  ;  car  celui  ke  Diex 
aime,  il  le  castie  et  flaïele  ses  enfants  k'il  ayme.  Et  de  tant 
plus  à  je  vie  pardurable,  li  pensée  afBite  et  grevée  le  repai- 
rier  désire,  k'ele,  ou  chétif  essil  de  ce  monde,  vit  en  plus 
grant  labeur.  Dont  li  grietés  et  li  afflictions  en  ce  siècle,  est 
argumens  de  mieus  valoir  en  l'autre,  et  li  bonne  fortune  en 
ce  siècle  sanle  pour  l'autre  estre  paiemens.  Se  li  pensée  en 
forte  entention  à  Dieu  s'adrece,  quank'en  ceste  vie,  amer  u 
doue  il  quide  estre  ce  ki  le  tourmente,  tout  tient  à  repos. 
Moût  de  gent  aunt  ki  droiturièrement  ouvrer  désirent  et 
aucun  sunt  ki  par  lor  foibles  pensées  par  ceste  présente  vie 
sunt  tourblé;  et  quant  grietés  en  petites  choses  criement  à 
soufrir,  ens  ou  jugement  sovrain  de  droiture  défaillent; 
quant  la  pensée  navrée  de  choses  de  cest  monde,  commence 
en  Dieu  entendre,  quant  tous  les  blandissemens  de  cest 
monde  despisans,  ens  ou  sovrain  pais  par  désirier  tent,  à 
grieté  tantost  li  vient,  quank'amable  u  délitable  devant  ou 
siècle  li  apparoit.  Ne  mie  sans  plus  li  fors  est  loés  en  sous- 
tenir  et  nient  cremir  les  grans  péris  ;  ains  est  aussi  loés  en 
entreprendre  choses  périlleuses,  ki  à  mort  apiertienentpour 
le  bien  commun  ;  mais  ens  es  mors  de  maladies  u  de  mer, 
n*est  nus  biens  au  commun  aquis:  par  quoi  cil  ki  en  ces 
mors  sunt  nient  espoontable  no  sunt  mie  apiclet  fort.  Car 


3:m  li  aks 

tel  péril  hardîemeut  enprendre  n  apiertieut  point  à  vertu  \ 
Les  choses  cremeteuses  ne  sont  mie  à  toutes  gens  uns  ;  car 
autre  chose  crient  uns  enfes  et  d'autre  s*espoente  et  uns 
d'aage;  mais  tousjours  est  cremeurs  d*aucun  mal  ki  en 
aucune  manière  sourmonte  le  corage  et  le  force  dou  crème- 
teus.  Or  sont  aucun  mal  ki  passent  le  corage  humun,  si 
sunt  il  cremetable,  ensi  con  li  crolle  de  la  tiere  et  les  très- 
grans  habundances  d'euwes.  Tel  mal  si  sunt  espoentable  et 
font  à  cremir  à  tous  ciaus  ki  ont  sens  et  entendement.  Gelo 
cremeteuse  chose,  ki  cremeteuse  est  selonc  le  pooir  des 
gens,  ki  ne  trespasse  le  pooir  del  umaine  lignie,  puejt  estre 
en  deus  manières  ;  car  il  puet  estre  aucune  chose  creme- 
teuse par  le  grandece  de  li,  ensi  ke  plus  cremeteuse  chose 
est  avoir  afaire  à  plenté  de  gens  k*à  pau.  Une  autre  manière, 
selonc  ce  ke  li  chose  est  plus  et  mains,  selonc  cou  c*on 
autrui  het  plus  et  mains,  u  selonc  ce  ki  plus  aproche  à  ce 
k'il  cremir  doit.  Et  en  tel  manière  doit-on  entendre  des 
choses  avisées  '.  Ensi  apert  ke  li  fors  puet  bien  et  doit 
aucunes  choses  cremir  ;  et  quant  on  dist  ke  li  fors  n*est 
point  cremeteus,  ne  k*il  point  ne  s*esbahist,  c'est  à  entendre 
k'il  ne  s'enbahist  point  si  comme  bons,  liqués,  se  sens  a, 
cremir  doit  ce  ki  est  deseure  nature  humaine  ;  dont  il  cre- 
mera  ces  choses  ;  encore  dont  en  cause  de  nécessité  u  de 
proufit  commun  doit-il  ces  choses  soustenir,  ensi  k'il  covieut 
et  ke  droite  raisons  Tensegne  ;  ne  de  ce  vrai  jugement  de 
raison  ne  se  doit  jà  partir;  mais  fortement  soustenir  pour 
bien,  ki  est  fins  de  vertu,  ke  par  ce  aquiert,  u  pour  nient 
soustenir  le  poroit  perdre  '.  Li  force  aussi  du  preudomme 


'  Akistote,  Mot.  à  Nicom.,  III,  vu,  11. 

-  Var  :  osées,  (Me.  Cmy.) 

"'  AmsToTK,  Mor,  à  Nicom.,  III,  viii,  l,  2, 


D'AMOUR.  335 

si  est  se  chai*  vaincre,  contrester  à  ses  mais  voloirs,  les 
déiis  de  ceste  présente  vie  estindre,  les  aspres  choses  de 
cest  monde,  pour  le  loiier  d'à  toujours  amer;  les  blandisse- 
ments  de  prospérité  despire.  Et  de  tant  k*aucuns  le  vertu 
de  le  char  plus  humelie,  de  tant  le  vertut  del  esprit  plus 
essauce.  On  doit  les  fortes  choses  soustenir  par  quoi  on 
puist  les  legières  porter.  Et  de  tant  que  les  aversités  et 
grietés  plus  croissent,  de  tant  doit  li  corages  croistre  pour 
elles  mieus  soustenir  ^  Aucune  fie  avient  c'on  crient  plus 
et  mains  les  cremetables  choses  ki  passent  le  nature 
humaine,  et  les  humaines  aussi  plus  ke  raisons  n'aporte. 
Et  plus  crient-on  aussi  aucune  fie  ce  ke  n*est  mie  creme- 
table  :  et  chechi  est  pecchiés ,  et  défautron  de  le  vertu  de 
force,  car  on  n'ensieut  mie  droite  raison  '.  Et  ensi  comme 
ens  ou  cors  vienent  les  maladies  par  les  maises  ordenances 
des  humeurs,  ensi  avient  li  pëchiés  contre  raison  eu  Tame, 
pour  maise  ordenance  des  conditions  qui  requises  sunt  ens 
es  vertus  ^  ;  de  coi,  li  péchiés  ki  est  fais  selonc  cremeur,  est 
quant  on  crient  ce  k*il  ne  covient  mie  cremir  u  quant  on  ne 
doit,  u  selonc  aucune  des  autres  condicions  et  manières  ;  et 
ce  meisme  doit-on  entendre  des  choses  c'on  doit  oser  ^.  Cis 
dont  ki  soustient  ce  k'il  covient  par  raison  soustenir,  et  fuit 
par  cremeur  ce  qu'il  covient  fuir,  et  cechi  fait  pour  coi  il  le 
doit  faire,  c'est  pour  le  bien  k'il  covient  et  quant  il  covient, 
il  est  dit  fors.  Et  aussi  cis  ki  ose  ce  k'il  covient,  et  pour  ce 
k'il  covient,  et  en  tel  manière  k'il  covient,  cis  est  ausi  fors. 
Car  li  fors  si  suefre  en  cremeur  et  (rvre  par  hardement. 


'  s.  Thomas,  Somme  théol.^  1«  s.,  2'  p.,  q.  lxi,  passim. 

*  Aristotb,  /oc.  cit.,  3. 
"'  S.  Thomas,  hc.  cit. 

*  Aristotk,  loc,  cit. y  4. 


330  LI  ARS 

selonc  ce  k*il  doit  et  ke  droite  raisons  Tensegne  \  Car  tonte 
vertus  moraas  est  selonc  droite  raison  rialée.  Et  ensi  poons 
entendre  ke  li  vertus  de  force  si  est  en  soustenir  les  choses 
cremetables  de  le  mort  sans  cremeur,  pour  ce  par  quoi  on 
doit  et  quant  on  doit  et  en  tele  manière  c'on  doit,  et  vi^e- 
reusement  envahir  chose  cremeteuse,  selonc  ce  c*on  doit  et 
quant  on  doit  et  pour  ce  c'on  doit,  selonc  ce  ke  droite  rai- 
sons Tensegne  à-faire.  Et  ce  pourquoi  doit  ouvrer  li  fors,  si 
doit  estre  li  biens  communs  u  li  honeurs  :  car  pour  ce!i 
doit*il  le  plus  oyrer,  et  ceste  fins  si  doit  estre  engenrée  par 
Tabit,  ke  puisk'engenres  est,  doit  aussi  comme  nature 
ouvrer  '.  Car  il  est  engenrés  par  coustume,  ki  est  aussi 
comme  une  autre  nature.  Pour  toutes  les  choses  ki  avenir 
pueent  li  fors  n*envahist  mie  les  choses  périlleuses  de 
batailles,  ne  ne  les  soustient  si  eles  li  sunt  avant  mises,  se 
partir  s*en  puet  par  raison,  ains  les  eskiuwe  à  son  pooir  ^ 


CHAPITRE  V, 

« 

Ci  est  devise  pour  quantes  choses  on  doit  entrer  en  bataille  '. 

Mais  huit  choses  sunt  pour  lesqueles  on  puet  par  raison 
entrer  en  batailles  et  pour  lesqueles  on  doit  les  périls  de 

*  Aristotr,  ioc.  (?»ï.»  5. 

-  Var  :  dire.  (Ms  Croy.) 
^  Aristotb,  lœ.  cit.^  6. 

*  Aristote,  Mot,  à  Nicom.,  III,  ix,  6. 

*  Une  partie  de  ce  chapitre  est  empruntée  à  S.  Thomas,  Sowim 
ihcol.t  2',  s.,  2',  p.  q.  XI.,  art.  1. 


D^AMOUR.  337 

batailles  fortement  soustenir.  Premiers  por  le  fuit  garder, 
sauver  et  engrangier,  si  con  fisent  Moyses  et  li  Machabiien, 
Gharlemaine  et  maint  autre.  Por  justice  nos  devons  corn- 
batre,  si  con  uns  sages  dist  :  «  Combat-toi  pour  justice, 
jusk*à  le  mort  et  Diex  te  vainkerates  anemis  \  »  Se  justice 
faut  et  on  se  combat  pour  propre  proufit,  en  visoe  retorne. 
Nus  ki  gloire  de  force  a  eue,  par  agais,  traïson  et  malisces, 
le  loenge  a  aquise.  Pour  pais  avoir  aussi  se  puet-on  corn- 
batre ,  si  con  dist  Tulles  :  «  On  doit,  dist4l,  enprendre 
bataille,  pour  ce  ke  sans  injure  nous  puissons  en  pais 
vivre  *.  »  Et  de  ce  avient  pour  cou  ke  li  bon  signeur  et 
governeur  des  viles  et  des  pals  quièrent  si  ke  sovrainement 
le  pais  entre  lor  sougis,  k*il  entreprendent  à  chief  de  âe 
guerre  encontre  lor  voisins ,  por  avoir  plus  grant  pais  et 
amour  entre  les  sougis.  Car  en  teus  guerres  moût  d*amistés 
8unt  faites  entre  ciaus  k*il  covient  k'il  s'ajuwent  au  besoing. 
Car  grant  amisté  engenre  ce  ke  li  uns  ajuwe  Taut^e  se  vie 
à  sauver,  k'il  covient  en  tel  estât  faire.  Pour  franchise  aussi, 
et  siervage  fuir  se  puet-on  conbatre.  Tulles  si  dist  :  c  Quant 
tans  et  nécessités  le  requiert,  on  se  doit  conbatre,  et  li  mors 
devant  servage  et  vilonnie  afSert  à  mètre  ^.  »  Dont  Sénèkes 
dist  :  «  Estre  ocis  est  bêle  chose,  se  li  servités  est  vilains 
et  les  injures.  »  Car  à  home  franc  et  gentil  de  cuer  est  trop 
amers  li  servages  ;  mais  se  li  services  est  droituriers  si  con 
de  siers,  soufrir  le  doit-on,  si  con  sains  Piere  dist  :  «  Sierf 
soiiés  sougit  à  vos  signeurs  en  toute  cremeur,  ne  mie  sans 
plus  as  bons,  mais  aussi  à  ciaus  ki  tousjours  raison  ne  font, 
mie  *.  »  Dont  pour  servage  eskiever  et  aquerre  franchise, 

*  Ecelû,  V,  33. 

*  CicERO,  De  officiU^  I,  xxiii,  80. 
'  CiCERo,  De  qficiis,  I,  xxiii,  81. 

*  S.  Pktri,  Epist.,  I,  II,  18. 


338  LI  ARS 

doit-on  estre  fort  et  vighereus  et  ferme.  Si  con  dist  Valerius, 
uns  racontëres  d*istoires ,  ke  con  li  Romain  eussent  une 
cité  prise  et  molt  de  gens  mors  et  pris  \  il  demandèrent  au 
souvrain  des  prisons  quel  paine  il  avoient  desierri.  Il  ré- 
pondi  :  «  Tele  paine  avons  desiervi  con  cil  ki  se  jugent  à 
estre  digne  de  franchise.  »  Et  comme  outre  demandaissent 
li  Romain,  comment  à  ans  aroient  pais ,  li  prison  disent  : 
«  Se  bonne  le  nos  offres,  ele  iert  perpétuele  ;  se  malvaise, 
ele  n*iert  mie  durans.  »  Pour  eskiever  vîlonnie  doit  estre 
mors  mise  devant  vilonie*,  si  con  par  l'auctoritet  de  Tulle 
dite  apert.  Pour  violence  de  force  aussi  oster,  se  doit-on 
combatre;  car  toutes  lois  dient  ke  bien  loist  force  par 
force  rebouter  selonc  raison  et  sans  outrage  ;  ne  mie 
sans  plus  quant  nous  somes  navré  nous  nos  devons  def- 
fendre,  par  quoi  li  autre  cos  ne  viegne,  mais  aussi  devant 
le  navreure  ;  se  vraissanlans  est  ke  cis  voelle  férir,  je  puis 
férir  premiers,  pour  le  garde  de  mon  cors,  ne  mie  pour 
vengance  faire,  et  tantost  faire  le  doit-on.  Car  s'on  est  du 
lieu  partit  ù  on  a  longue  délibération,  dont  n*es-se  mie  fait 
pour  garder  le  cors,  mais  pour  vengance,  lesqueles  as 
signeurs  apiertienent  '.  Pour  cause  aussi  nécessaire  se 
puet-on  combatre,  si  ke  quant  aucuns  sires  semont  ses  gens 
pour  son  païs  deffendre,  son  honour  u  sa  franchise.  Dont 
Gâtons  dist  :  «  Combat- toi  pour  ton  païs  *.  > 


*  La  ville  de  Privernum.  Val.  Max.,  Hb,  VI,  c.  2. 

*  CiGBKo,  De  qfflciis,  loc.  cit. 

*  CiCERo,  pro  MUonCy  IV,  9,  10,  et  passim. 

*  De  praecepHs  titae  comm,,  lib.  I. 


DVWIOUR.  3:^9 


CHAPITRE  VI. 


Cis  capitles  devise  des  visces  contraires  à  force  '. 

Il  est  uns  visces  contraires  à  ceste  viertii  de  force,  ki 
n'a  point  de  non,  ensi  comme  on  en  trueve  un  granment; 
et  cis  visces  est  selonc  cou  k'aucuns  est  sourhabondans  en 
nient  cremeur,  en  tel  manière  k'il  nule  cose  ne  criement, 
ne  croie  de  tiere ,  ne  habondance  d'euues ,  ne  mort  de 
batailles.  Et  de  ces  trueve-on  pau  et  tel  suut  ensi  ke  sans 
sens  u  sans  connissance  de  doleur.  Car  ce  ke  nous  cremons 
à  avenir,  sunt  ce  de  coi  nous  nos  dolons  quant  présent  sont. 
Et  regarder  devons  ke  les  contraires  des  vertus,  selonc 
trois  nons  nommons,  selonc  trois  choses  ke  nous  poons  en 
vertut  regarder.  En  deus  manières  premiers  poons  regarder 
vertu  :  u  selonc  Tessense  et  le  nature  de  vertut,  u  selonc 
ce  à  quoi  ele  est  ordenée.  En  Tessence  de  vertut  puet-on 
aucune  chose  regarder  droitement  et  aucune  chose  ki  Ten- 
sieut.  Droitement  vertus  enporte  et  senefie  aucune  disposi- 
tion d'aucune  chose  covignable,  selonc  le  manière  de  sa 
nature.  Car  vertus  est  dispositions  d'aucune  chose  parfaite 
ou  milleur,  selonc  sa  nature.  Il  s'ensieut  aussi  à  vertut  ke 
ce  soit  aucune  bontés;  en  cou  est  li  bontés  de  cascune  chose 
k'ele  s'a  covignablement,  selonc  le  manière  de  sa  nature  ; 
et  ce  à  quoi  viertus  est  ordenée,  est  li  bonne  œvre,  si  con 

*  Ce  chapitre  est  la  paraphrase  des  art.  7  à  13  du  ch.  viii,  1.  III 
de  la  Mor.  à  Nicom.  J'Akistctf. 


34U  LI  AKS 

(lit  est;  etselonc  ces  trois  choses  dist-ou  avoir  contrairieté 
et  opposition  à  vertut  :  desqueles  péchiés  est  li  une;  liquex 
a  viertu  est  contraires,  selonc  le  chose  à  laqueie  vertus  est 
ordenée.  Car  pechiés  proprement  œvre  nient  ordené  me 
nomme,  aussi  con  vertus  dist  œvre  bien  ordenée.  Selonc  ce 
k*à  vertut  ensieut  k*eles  soit  bontés,  se  dist-on  à  li  con- 
traire, malisce;  mais  selonc  ce  ke  droituriërement  est  de  le 
raison  de  vertut,  est  visces  dis  à  vertu  contraires.  Car  visces 
en  cascune  choses  sanle  ke  ne  soit  mie  disposée  selonc  ce 
k*il  est  covignable  à  se  nature;  dont,  tout  cou  clamons 
visce,  ki  de  parfaite  nature  défaut  u  est  encontre  l'ordene 
de  le  nature  de  le  chose  ;  si  c*on  dist  visce  en  nature  quant 
ele  est  défaillans  de  son  ordene  ;  ensi  ke  s'uns  hons  avoit 
deus  dois  sans  plus  u  il  eûst  trois  mains.  Uns  autres  visces, 
si  est  à  force  contraires,  ki  en  oser  sourhabonde,  ensi  k'aii- 
cuns  ose  chose  cremetable  et  raisonable  oséement  et  har- 
diemen|^  entreprendre  outre  ce  ke  droite  raisons  Tensegne. 
Dont  cis  ne  regarde  mie  les  conditions  de  force,  car,  par 
aventure,  u  il  ne  crient  mie  ce  qu'il  doit,  u  il  ne  l'entreprent 
mie  pour  ce  k'il  doit,  u  ensi  k'il  doit,  u  quant  il  doit;  et 
tex  est  nommés  hardis.  Or  sunt  aucun  ki  se  faignent  à  estre 
hardit  u  fort,  et  tel  sont  nommet  orguilleus  ;  et  ensi  con  li 
fort  et  li  hardit  enprendent  les  choses  cremetables  cascuns 
en  son  estât,  ensi  cis  orguilleus  vient  resanler  fors  et  hardis, 
et  aucune  fie  fait  les  œvres  dou  hardit  u  de  fort,  quant  il  le 
puet  faire  sans  péril  :  dont  il  sanle  ensi  con  hardis  u  fors  ; 
mais  il  est  droit  cremeteus,  car  encore  faich'-il  ensi  con 
hardiement  en  enprendre  les  choses  ki  petit  sunt  crème- 
taules,  quant  ce  ke  moût  fait  à  cremir  li  sourvient,  il  ne  le 
puet  soustenir  ne  n'ose,  ains  s'enfuit.  Et  de  si  fais  trueve- 
on  un  granment  ki  voelent  estre  tenut  pour  fort  et  por 
hardit,  et  as  grans  fais  si  s'enfuient.  Cis  aussi  ki  est  sor- 


D'AMOUR.  341 

habundans  en  cremeiir,  ensi  kll  crient  plus  k'il  ne  doit  et 
autrement  k*il  ne  doit,  et  quant  il  ne  doit  »  et  eelonc  les 
antres  conditions,  cis  est  apielés  cremeteus  u  coiiars»  et 
chisci  ki  ensi  sourhabunde  en  cremeur,  défaut  en  oser.  Car 
il  ose  mains  entreprendre  k*il  ne  devroit.  Nule  raisons 
n*aporte  c*on  ne  doie  bien  aucunes  choses  périlleuses  entre- 
prendre pour  eles  à  destruire,  ensi  ke  s*une  beste  sauvage 
destruisoit  un  paiis,  bien  afferroit  c*on  l'entrepresist  à  des- 
truire.  Mais  li  couars  ne  lait  les  choses  à  entreprendre,  fors 
pour  peur.  Et  défaute  de  peur  si  puet  bien  estre  aucune  âe 
sans  hardeme»it  d*envahir  choses  périlleuses,  car  il  ne  s'en- 
sieut  mie  s* aucuns  ne  fuit  mie  si  comme  il  doit,  k*il  entre- 
prenge  et  envahisse  plus  k*il  ne  doit.  Mais  kiconques  défaut 
d'entreprendre  che  k'il  doit,  il  ne  le  fait  fors  por  cremeur 
et  por  ce  tousjoui^s  le  sourhabundance  de  cremeur  ensieut 
défaute  de  hardement  et  d'entrepresure.  Dont  veïr  poons 
a  aucuns  n'a  point  de  peur  d'aucune  chose,  k'il  ne  Qovient 
mie  k'il  ait  hardement  de  celi  envahir.  Mais  s'aucuns  a 
sourhabondance  de  cremeur  et  plus  ke  raison  n*aporte 
crience,  il  covient  k'il  ait  défaute  de  hardement  ne  qu'il 
n'ose  tel  chose  entreprendre  ne  envahir.  Et  jà  soit-ce  chose 
kè  li  couars,  li  cremeteus  soit  sourhabondans  en  cremir  et 
défaillans  en  oser,  s'est  mieus  cis  visces  conneâs  par  le 
sourhabondance  de  cremeur  des  choses  ki  tristece  selonc 
son  avis  li  pueent  faire,  k'il  ne  soit  par  ce  k'il  défaut  en 
oser  entreprendre  et  en  hardement,  encore  soit  cis  visces 
11  visoes  de  défaute.  Li  despéret  aussi  sunt  peureus,  car  tôt 
criement  pour  ce  k'il  ne  quident  mie  c'on  puist  les  maus 
vaincre^  laquele  chose  fait  désespérance  ;  si  crient-on  si  con 
deseure  est  dit.  Et  li  hardit  et  li  fort  si  ont  bone  espérance, 
car  tousjoors  quident  de  lor  afaire  venir  à  bon  chief»  ensi 
con  est  lor  ententions ,  encor  soit  ele  fausse,  au  hardit  ki 

LI  AtS  I>  AMOUR.  —  I.  23 


342  Ll  ARS 


entreprent  ce  k*il  ne  devroit  mie  enireprendre.  Dont  tel 
gent  cbëent  en  maint  meschief.  Car  ki  plus  pooir  se  croit 
ke  sa  nature  ne  li  donne,  quant  li  pooirs  est  sourmontés, 
il  puet  mains  k'il  ne  pooit. 


CHAPITRE  VIL 


Cia  capitles  recorde  en  général  çou  ke  prochaînenient  est  dit 
et  se  met  en  différence  entre  le  fort  et  le  hardit  '. 


Ensi  apert,  par  ce  ke  dit  est,  ke  couardie,  et  force,  et 
hardemens  sunt  selonc  les  passions  ki  dites  sunt.  Mais 
couardie  et  hardemens  habundent  et  défaillent  en  oser  et 
entreprendre  ;  et  cremir  et  force  se  tient  le  moïen,  ensi  con 
droite  raison  Tensegne  ;  ki  est  selonc  les  conditions  et 
manières  ki  deseure  sont  dites.  Et  pour  cette  li  couart  n*ont 
as  fors  nule  sanlance,  ne  parlommes  nos  plus  de  lor  diffé- 
rence ;  mais  li  fors  et  li  hardis,  si  con  dit  est,  ont  aucune 
sanlance  et  si  ont  aussi  différence.  Car  li  hardit  sunt  moût 
apiert  au  commencement  as  périls  entreprendre,  et  yighe- 
reusementet  hardiement;  et  aussi  contrevolant  les  périls 
entreprendent;  et  quant  ce  vient  à  soustenir,  pour  ce  k'il 
meut  sunt  par  passion,  sunt-il  vaincut  par  les  tormens  et 
par  les  périls,  lor  passions  et  désirier  vaincans.  Mais  li  fort, 
ki  par  raison  ordennent  les  œvres ,  sunt  lent  et  tardiu  au 
commencement,  et  après,  ens  es  œvres  fortes  et  greveuses, 

«  Cfr.  Aristote;  Mot.  à  Nicom,^  III,  viii,  12-13.  Âfor,  à  End,, 
in,  1,  et  6V.  Afor  I,  xix,  passim. 


D'AMOUR.  343 

sunt  agut  et  apiert  et  vighereus  et  demorant.  Car  li  juge- 
mens  de  raison  par  lequel  il  œ^rent  n*est  mie  vaincus  par  le 
force,  ne  par  l'espoentement  des  p4ris.  Dit  est  aussi  par 
deseure,  ke  force  si  est  moiiens  en  oser  entreprendre  les 
choses  périlleuses  et  osables,  ki  rcales  sunt,  et  ens  èsquel- 
les  gist  li  périls  de  mort.  Et  désire  li  fors  à  ouvrer  vier- 
tueusement  et  les  maus  périlleus  soustenir  pour  ce  k'il  en 
vigne  biens  communs  u  honnestes  u  pour  ce  il  fuie  chose 
vilaine  u  deshoneste  à  faire  u  à  soufrir.  Mais  s*aucuns  par 
volenté  se  tue  u  il  fait  u  suefre  ke  autres  le  tue,  pour  ce  k*il 
crient  et  doute  povreté,  k'il  aime  mieus  à  morir  ke  li  à  sou- 
frir, u  pour  aucune  covoitise  d'aucune  chose  k'il  ne  puet 
avoir  et  ki  tristece  li  fait,  cis  ki  ensi  soustient  le  mort,  n'est 
mie.  fors,  ains  est  couars  et  peureus;  car  c'est  une  mollece 
et  foivleté  de  cuer  c'on  ne  puet  soustenir  choses  greveuses 
et  tristes  ;  et  cil  sunt  contraire  as  fors  ;  et  ausi  chil  ki  ne 
soustienent  mie  le  mort  pour  bien  honeste,  ensi  con  li  fors 
fait. 


CHAPITRE  VIII 


Cis  capities  met  plusieurs  manières  défaillans  de  vraie  force  *. 

Après  ce  ke  nous  avons  parlé  de  force,  ke  c'est,  et  des 
œvres  de  force  et  de  lor  contraires  visces,  affiert  à  parler 
d'aucuns  fais  et  œvres  ki  sanlent  estre  fait  de  vertut  de 
force;  mais  il  défaillent  de  vraie  force.  Car  les  conditions 

•  Cfr.  pour  ce  c,hapître  Aristotk,  Mor.  à  Nieom.y  III,  ix;  Afor. 
à  Euâème,  III,  i,  et  Qr,  Mor.y  I,  xix,  poêHm, 


344  U  ARS 

de  force  n'i  sont  mie  gardées  et  ce  puet  estre  en  dnk 
manières.  Con  ensi  soit  ke  vraie  force  soit  moraus  vertus  à 
lequeie  il  s'ensieut  savoirs,  et  par  le  savoir  ellire,  selonc 
cou  puet  attcans  en  trois  manières  défalir  de  vraie  force. 
Bn  une  manière  parce  k'il  n'ouv^ra  mie  sachans,  et  c'est 
une  manière  de  &usse  force  ;  dont  les  œvres  sanlans  à  li 
sunt  faites  par  ignorance  ;  Tautre  manière,  car  il  n*overra 
mie  par  élection,  mais  par  passion  ;  et  ceste  passions  si  paet 
estre  en  deus  manières ,  u  es  movans  as  périls  enprendre, 
si  con  ire,  u  ensi  ke  passions  le  corage  apaisant  de  cremenr, 
ensi  com'est  espérance.  Car  e^érance  apaie  les  corages,  et 
selonc  ce  sunt  deus  manières  de  fausse  force  prises.  Une 
autre  manière  si  est  de  défaillir  de  vraie  force  parce  k'au- 
cuns  œvre  par  ëfection;  maïs  u  il  elUst  ces  paris  qu'il  ellist 
à  soustenir,  pour  le  coonissance  et  l'esprueve  des  armes, 
k'il  A,  si  k'il  ne  tient  mie  à  péril  entrer  en  le  bataille,  ensi 
ke  soldoïer  esprovet  fuht  ;  u  il  ellist  les  péris  i  soustenir,  ne 
mie  pour  celé  fin,  pour  lequele  U  force  l'ellist  ;  mais  pour 
honour  u  pour  les  paines  ki  sunt  des  signeurs  as  demorans 
u  as  fiûans  otroiies  u  enjointes;  et  ensi  avons  les  dnk 
manières.  Or  moustrons  cbascune  par  li.  La  première  si  est 
quant  aucuns  enprent  et  soustient  périls  pour  le  honte  des 
paroles  et  des  blasmes  c'on  sieut  dire  à  ciaus  ki  ne  soos- 
tienent  tes  péris,  et  pour  h<Hiour  c'on  sieut  tex  gens  faire  ; 
et  ceste  manière  sanle  li  plus  prochaine  à  vraie  force,  et 
communément  les  gens  devienent  plus  sanlant  as  fors,  là  ù 
on  honneure  les  fors  et  ciaus  ki  mieus  les  resamblent  et  on 
fait  deshonuours  as  couars.  Et  ke  ceste  manière  sanlece 
vraie  force  et  plus  prochaîne  en  soit,  apert  :  car  ceste  œvre 
si  sanle  vertueuse  parce  k'ele  est  vergoigneuse,  doutans  les 
laides  paroles,  et  le  malvais  renon  ;  ke  caskuns  vertueus  doit 
cremir  et  fuir,  si  con  chose  vilaine;  et  c'est  aussi  pour 


D'AMOUR.  345 

honeur  ki  sanle  bons.  Car  on  fait  les  honeurs  en  Uesmoi- 
gnage  de  vertu.  L'autre  manière  de  fausse  force  est  quant 
aucuns  font  œvres  de  fors,  constraint  par  les  signours,  et 
de  le  paine  k'il  quideroit  c*on  li  deûst  faire  ;  et  de  tant  sunt 
cis  ci  pieur  k'il  n'œvrent  mie  pour  vergoigne,  mais  pour 
peur  :  ne  pour  eskieyer  blâme,  mais  por  eschiever  tristece, 
constraint  par  lor  signour,  Ensi  ke  ki  feroit  en  un  ost  un 
ban,  ke  nus  ne  s'enfuist  de  la  bataille  u  del  assaut,  et  nus 
ne  Tosast  trespasser,  pour  le  constrainte  dou  signeur  et  de 
le  paine  qu'il  quideroit  c'en  li  deuist  faire.  Et  de  tant  sunt 
chi  ci  pieur,  qu'il  n'œvrent  mie  pour  vergonge,  mais  pour 
peur,  ne  pour  eskiewer  blâme,  mais  pour  eskiewer  tristeoe, 
constraint  par  lor  seigneurs.  Une  autre  manière  si  est  quant 
ne  mie  sans  plus,  pour  le  cremeur  des  paines  des  signeurs, 
ii  œvrent  œvres  de  force;  mais  li  sires  les  punist  et  les 
constraint  ke  fîiir  ne  pueent  par  murs  et  par  fossés,  si  k'il 
n*ont  pooir  de  hors  issir  ;  et  c'est  une  manière  d'empêche- 
ment de  fin.  Et  li  signeur  ki  ensi  les  constraignent,  les 
constraignent  à  combatre;  mais  cil  ki  sunt  constraint  ne 
sont  mie  vrai  fort;  car  il  covient  le  fort  estre  vertueus, 
liquex  n'œvre  mie  par  nécessite,  ne  pour  peur  d'aucun  mal 
à  soufrir,  mais  pour  le  bien  de  vertu  ;  l'autre  manière  si  est 
quant  aucun,  pour  l'expérience  des  œvres  cremeteuses,  ki 
sanlent  aussi  con  fortes,  entreprendent  hardiement  et  sans 
cremeur,  et  œvrent  par  lor  expérience  les  œvres  dou  fort, 
car  nus  ne  doute  à  faire,  ce  k'il  bien  cuide  savoir.  Et  comme 
il  soit  aucun  ki  sanlent  estre  fort,  pour  l'esprueve  k'il  ont 
ens  à  choses  doutables,  maiement  sanlent  fort  cil  ki  l'es- 
prueve ontens  es  batailles,  ensi  con  sunt  chevalier,  sodoïer 
et  champion  loet,  ki  soveut  ont  estet  en  batailles  en 
esprueves.  Et  de  ce  c'on  a  tele  esprueve  en  ces  batailles 
aviènent  deus  choses  :  l'une  est  k'ens  es  batailles  a  un 


346  LI  AKS 

granmeut  de  choses  ki  sanlent  à  nient  esprovés  grans  choses 
et  grant  paour  lor  font,  jà  soit-che  chose  que  nient  u  pau 
eles  aient  de  péril,  ensi  con  noise  des  armes,  li  friente  des 
chevaus,  li  sons  des  tabours,  des  trompes  et  de  tens  choses; 
lesquex  choses  as  gens  ki  ont  esproye  d'armes,  ne  sanlent 
mie  estre  peureuses,  dont  il  sanlent  fort,  quant  en  ces 
choses  sans  cremeur  il  se  mellent,  ki  as  aucuns  sanlent 
estre  périlleuses,  ensi  comme  nient  esprovés,  pour  ce  k'il 
ne  sevent  ke  ce  suut.  Une  autre  chose  si  vient  del  esprueve 
k*il  pueent  faire  et  grever  plus  lor  anemis  et  tel  ki  ensi  ont 
esprove,  se  combatentà  ciaus  ki  point  d*esprueve  n'ont, 
ensi  con  cil  ki  est  armés  au  nient  armet.  Car  cil  ki  ne  set 
user  d'armes,  si  est  aussi  con  nient  armés  ;  et  tel  ki  sour 
tel  fiance  de  tele  esprueve  entrent  ens  es  batailles,  ne  sont 
mie  vrai  fort  :  car  il  n*i  entrent  fors  pour  l'esprueve,  lequele 
se  n'estoit,  il  n*i  enterroient  mie.  Mais  li  fors  vertueus,  soit 
esprovés  u  non,  entreprent  et  soustient  les  périls  pour  le 
bien  de  vertu.  Mais  li  autre  sovent  s'enfuient  quant  li  périls 
sourmonte  lor  esprueve  et  k)r  avis  ;  car  pour  autre  chose 
n'entreprendoient  ce  péril,  fors  pour  ce  k'il  ne  lor  sanloit 
point  périlleus  pour  l'esprueve,  et  quant  l'esprueve  faut,  et 
il  devienent  couart,  car  pour  el  ne  sanloient  hardit,  et  dont 
s'enfuient;  mais  au  commencement  se  metent-il  avant,  si  ke 
cil  ki  quident  pour  lor  esprueve  estre  plus  poissant.  Mais 
sovent  li  mains  duit  et  esprové  en  ivrmes,  demeurent  et 
soustienent  le  mort  pour  bien  de  vertu,  et  mains  cremant 
sunt  le  mort  ke  honte  et  vilonie  rechevoir.  Et  à  chîaus  est 
li  mors  plus  élisable  ke  ne  soit  li  sauveraent  des  autres.  Et 
tex  gens  ki  ensi  ont  expérience,  assés  legiërement  entrent 
ens  es  périls  et  grant  espérance  ont  pour  lor  esprueve,  ke 
sans  grant  meschief   porront  vaincre    lor  anemis;   car 
osprucve  si  est  cause  d'espérance,  si  con  dit  est,  de  bien 


D'AMOUR.  347 

greveus  c'on  quide  pooir  ataindre.  Or  puet  avenir  autre 
chose  aussi  estre  cause  d*espérance  pour  ce  k'ele  fait  aucune 
chose  estre  as  gens  possible.  Selonc  le  première  manière 
tôt  cil  bien  ki  engrangent  le  pooir  des  gens  sunt  cause  d*es« 
përance,  si  con  richece,  force,  entre  les  autres  choses 
esprueve  ;  car  par  Tesprueve  aquierent  les  gens  pooir  d'au- 
cune chose  legièrement  faire,  de  laquele  chose  espérance 
vient.  En  autre  manière  tout  ce  est  cause  d'espérance  qui 
fait  quidance  k'aucune  chose  soit  possible  ;  et  selonc  ce  apre- 
snre  et  enortemens  sont  cause  d'espoir  ;  et  li  esprueve,  en 
tant  ke  par  esprueve  est  faite  as  gens  quidance  k'aucune 
chose  lor  soit  possible,  ki  devant  l'esprueve  lor  sanloit 
impossible;  et  espérance  aussi  si  est  tousjours  l'uevre 
aidans,  et  engrangans,  et  pour  deus  choses.  Car  la  quidance 
de  chose  greveuse  muet  et  encore  l'entention  et  le  volonté  ; 
li  quidance  aussi  que  ce  soit  possible  ne  ratarge  mie  le  pooir 
d*ovrer.  L'autre  chose  si  est  par  le  raison  de  délit  ki  d'es- 
pérance vient ,  si  con  ci  après  aparra  :  et  délis  engrange 
Tuevre,  si  con  aparra  ci-après. 


CHAPITRE  IX. 


Cia  capitles  moustre  ke  forsenerie  n'est  mie  force  ' 


Les  choses  aussi  ki  faites  sunt  aussi  con  par  foursenerie, 
dient  aucun  k*eles  sunt  sanlans  as  œvres  de  force  ;  ensi  con 

'  Cfr.  Aristotb,  Mot,  à  Nicom.^  III,  ix,  10,  seq.  ;  Mor,  à  B%d., 
III.  I,  17,  seq.  ;  Qr,  Mwr.^  I,  xix,  6,  seq. 


348  Ll  AltS 

cfae  ke  les  bestes  funt,  ki  keurent  sur  les  gens  ki  les  bâtent, 
quant  conrecfaies  sont.  Foorsenerie  aussi  a  aucun  sanlant 
à  force  «  car  ele  vighereusenic^nt  et  nient  peureusement  se 
met  as  périls  ;  et  li  fors  aussi  se  met  quant  est  entrés  as 
œvres  de  grant  corage,  vigfaereus  et  nient  espoentable 
Tentreprent  et  asprement  :  de  quoi  on  dist  quant  on  est 
entrât  ens  périls  si  comme  on  doit,  c'on  doit  aussi  comme 
une  foursenone  meller  avec  le  vertu  ;  c'est  ausi  c*on  le  face 
nient  doutablement.  Dont  aucun  dient  c*on  doit  meller  ire 
avec  le  vertu,  par  quoi  li  œvre  soit  plus  appareiUie;  et  aussi 
c'on  doit  aussi  oon  sanc  gieter  par  le  nés,  pour  le  dianrre 
dou  cuer,  c*on  doit  en  tes  fais  esmovoir  ;  et  toutes  si  iaites 
choses  sanient  k'eles  soient  requises  à  le  vertu  de  force.  Et 
différence  a  en  ces  choses  faites  selonc  force  et  forsenerie, 
car  li  fors  ne  fait  mie  des  œvres  par  soudaine  impétueuse 
forsenerie,  mais  par  le  volonté  de  bien  k'il  entent  en  sou 
œvre;  et  foursenerie  s'a  en  force,  selonc  une  manière 
d'ajuwe.  Les  bestes  si  n'ont  mie  le  vertut  de  force,  encore 
keurent  eles  sus  les  gens.  Car  eles  les  keurent  sus  u  pour 
tristece  de  lor  plaies  u  pour  cremeur  k'eles  ont  d'iestre 
,  prises,  et  che  apert.  Car  quant  seules  sunt  u  maigres  u  se 
sentent  ke  fuir  pueent,  eles  ne  keurent  point  sus  les  gens 
ne  ne  les  vont  qaerre,  se  ce  ne  seroit  par  aventure  pour 
faim  ;  et  aussi  quant  mains  sunt  ou  pooir  de  fuir,  plus  tost 
keurent  les  gens  sus,  pour  Taventure  de  le  mort  à  eskiever. 
Ensi  ne  sont  mie  fort,  cil  ki  demorant  sunt  et  soufirant  les 
périus  pour  doleur  u  pour  plaies  k'il  aient  eûwes.  Car  dont 
seroient  li  asne  fort,  ki  suefrent  assés  de  cos  quant  il  ont 
fain,  pour  un  cardon  à  mangier.  Dont  il  apert  ke  force  n'est 
mie  selonc  tele  foursenerie.  Car  ele  est  par  élection  et  pour 
fin  bonne,  si  con  le  bien  commun  et  li  forsenerie  par  pas- 
sion. Et  entre  leif  passions  celé  ki  est  ensi  par  foursenerie 


D'AMOUR.  349 

est  plus  sanlans  à  vraie  force,  ne  ele  ne  doit  mie  aler  devant 
rëlection,  ki  faite  est  par  raison  ;  mais  élections  faite  de 
bonne  fin,  pour  lequele  on  doit  ouvrer,  li  foursenerie  doit 
ensivir.  Les  gens  aussi  ki  corchiet  sunt,  si  ont  tristece  et 
cil  ki  se  vengent  leece,  et  cil  ki  pour  ce  se  combatent  ne 
sunt  mie  vrai  fort,  ains  pueent  estre  dit  bateilleur  ;  car  le 
bien  k*il  œvrent,  il  ne  font  mie  pour  le  bien  ne  pour  Tuevre 
raisonable,  mais  par  passion,  par  lequele  vengance  quiërent. 
Cil  aussi  ki  sans  plus  pour  l'espérance  de  vaincre,  pour  ce 
ke  sovent  ont  vaincut,  suefrent  et  entrent  es  périls,  ne  sunt 
mie  fort,  mais  sanlant  ont  à  fort.  Car  tout  doi  hardiement 
et  vighereusement  entrent  es  périls  ;  mais  li  fors  i  entre 
pour  bien,  et  li  autre  pour  çou  k'il  se  quident  plus  fort  ke 
lor  adversaire  et  ke  cil  ne  lor  aient  pooir  de  nuire;  et  cis 
chi  entreprendent  les  périls,  pour  cou  k'il  ont  souvent 
vaincut ,  si  espoirent  encore  à  vaincre  ;  et  ne  mie  pour 
esprueve  d'armes  k'il  aient,  il  espoirent  à  vaincre,  car  ce 
apertient  à  le  manière  ki  deseure  est  touchie.  Et  tel  sunt  li 
iret,  ke  tousjours  ont-il  espérance  de  vaincre ,  et  quant  li 
espérance  faut,  si  s'enfuient  :  mais  li  fors  soustient  les  péris 
ke  bons  puet  et  doit  soustenir  pour  bien  et  vertut  et  pour 
eskiever  honte  et  laidure.  Grant  différence  a  entre  bonne 
œvre  et  œvre  vertueuse  ;  car  tote  œvre  bonne  n'est  mie 
vertueuse,  mes  toute  vertueuse  est  bonne.  On  puet  bien 
entrer  en  bataille  vighereusement  et  aspremeut  et  ensi 
pora-ce  estre  bonne  œvre;  mais  l'uevre  n'iert  mie  vier- 
tueuse  se  les  condicions  ki  à  vertu  apertienent  n'i  sunt 
wardées.  Et  mieus  puet-on  conuoistre  le  fort  quant  vienent 
H  soudain  péril  et  c'on  ne  s'en  donne  garde,  que  quant  on 
les  entreprent  par  lonc  avis,  si  con  deseure  est  dit.  Car 
quant  il  vienent  soudainement ,  on  apierchoit  mieus  l'abit, 
car  adont  apert-il  ke  li  rachine  d*ensi  viertueusement  ouvrer 


^50  LI  ARS 

est  en  celui  ki  ensi  œvre.  Mais  quant  li  péril  ne  sunt  mie 
soudain ,  ains  sunt  de  lonc  apiercheut,  on  se  puet  mieos 
faindre  et  monstrer  tel  c'en  n'est  mie.  Aucun  aussi  sanlent 
fort  P^  ignorance  ;  pour  ce  k*il  ne  connoissent  les  péris, 
les  envaïssent  seurement  ;  et  cil  sunt  mains  fort  et  mains 
vertueus  ke  cil  ki  pour  sovent  vaincre,  k'il  ont  fait,  ont 
espérance  d*encore  vaincre.  Car  cil  n*ont  nul  bien  pourquoi 
il  entreprendent  ces  péris,  fors  pour  çou  k'il  en  ont  igno- 
rance et  ne  les  sevent  mie  tés.  Mais  cis  ki  a  bonne  espé- 
rance, le  fait  pour  aucun  bien  ki  en  lui  est,  si  ke  ce  k'il  les 
despite  est  pour  ce  k'il  a  souvent  vaincu  ;  et  cîs-ci  si  demeu- 
rent eus  es  péris  de  ci  adont  ke  li  grandece  de  péris  sour- 
monte  Ipr  espérance.  Mes  li  autre ,  tantost  k'il  s'entendent 
et  congnoissent  les  périls  dont  nule  connissance  n'avoient, 
si  s'enfuient. 


CHAPITRE  X. 

Cis  capitles  met  aucanes  propriétés  de  force.  *. 

m 

Puiske  nous  avons  parlet  del  œvre  dou  fort  et  monstre 
k'aucunes  œvres  sunt  sanlans  à  li,  ki  de  vraie  force  défalent, 
après  si  parlons  d'aucunes  propriétés  de  force.  Come  ensi 
soit,  si  con  dit  est  par-devant,  ke  force  si  soit  selonc  ce  c'en 
se  maintient  bien  et  rainablement  envers  hardemeut  et  cre- 
meur,  et  les  choses  osables  et  cremetables,  force  si  est  plus 
prisie,  et  plus  est-on  loet  en  ce  c'on  soustient  sans  cremeur 

*  Cfr.  Aristotk,  Mot.  à  Nicom,^  III,  vn,  seq.  ;  Mor.  à  Eud., 
III,  I,  et  Gr.  Mot.,  I,  xix. 


D'AMOUR.  351 

ne  doutance  les  choses  cremeteuses  et  peureuses,  k>n 
entreprendre  et  envahir  doutables  choses  ne  périlleuses. 
Car  cremeurs  u  peurs  si  vient  ens  es  gens  pour  cou  k*au- 
cune  chose  maise  sourmonte  le  pooir  de  celui  ki  paour  a 
et  li  sourvient  plus  forte  k'il  ne  soit,  u  on  le  croit  tele, 
mais  entreprendres  hardiement  se  vient  de  ce  k'aucuns  se 
croit  plus  fort  u  plus  soutil  ke  son  anemi,  u  che  à  quoi  il  a 
afaire,  dont  il  quide  bien  vaincre.  Or  est  plus  fort  de  con- 
trester  à  plus  fort  de  li,  ke  ce  ne  soit  d'envahir  celui  c'on 
quide  mains  fort  u  aussi  fort  de  lui.  Si  con  dit  est,  force  si 
est  en  soustenir  péris,  liquel  sunt  triste  et  dolereus  ;  pour 
laquel  chose,  force  si  .est  triste  et  dolereuse;  dont  ele  fait 
bien  à  loer.  Car  toutes  les  autres  vertus  engenrent  leece  u 
déduit,  et  ceste  tristece  maiement  au  commencement  ;  molt 
plus  grief  chose  est  soustenir  tristece  et  grietés  ke  lui  gar- 
der de  délis.  Et  jà  soit-ce  chose,  si  con  dit  est  deseure,  ke 
viertu  doie  ensievir  délis,  c*est  à  savoir  u  délis  doit  sieuwir 
u  nient  avoir  tristece  ensi  comme  il  a  en  cestui-ci.  Et  puet- 
on  dire  aussi  ke  ceste  vertus  est  délitable ,  quant  on  est 
parti  des  tourmens,  et  ensi  Tensiut  délis,  u  par  aventure 
en  soufrant  les  choses  nient  délitables  puet-on  bien  avoir 
joie,  de  ce  k'il  se  sent  si  grant  œvre  vertueuse  faire  et  tex 
tourmens  soufrir.  Et  ceste  joie  li  puet  bien  estre  si  grans 
ke  ses  autres  tristeces  ne  li  font  nule  doleur  u  petit.  Li 
doleurs  aussi  descroist  quant  ele  n'a  de  quoi  ele  puist  avant 
croistre.  Et  ensi,  con  ci  après  aparra,  on  puet  bien  avoir 
doleur  dou  cors  et  joie  du  cuer,  laquele  joie  bien  puet  sour- 
monter  l'autre  doleur.  Et  ensi  encor  ait  li  fors  doleur  de 
choses  k'il  soustient,  puet-il  avoir  joie  u  délit  le  doleur 
sourmontant,  en  ce  k'il  se  sent  si  viertu eusement  ouvrer. 
Ensi  cou  il  aparut  et  apert  en  chiaus  ki  pour  vériteit  et 
droiture,  tourmens  et  mors  ont  soustenues  et  soustienent. 


352  Ll  AIIS 

Li  fors  ausi  si  puet  avoir  délit  en  ce  k*il  bée  et  quide  ataindre 
à  se  fin ,  liquele  fins  de  toutes  choses  est  pins  délitable  en 
tant  con  fins  est  ;  ensi  que  nos  yéons  de  ces  Hutenrs  et 
de  ces  champions,  ki  pour  le  fin  del  onneur  et  de  le  gloire  k*il 
atendenty  ne  font  force  à  lor  mans.  Li  ferirs  et  li  navres  est 
dolereurs  as  gens  cameus»  et  toute  tele  labeurs  triste;  les 
navreures  et  li  mors  ke  li  fors  soustient  font  tristece;  mais 
il  le  suefre  pour  bien  et  pour  eskiuver  honte  et  blasme  :  et 
ce  li  porte  tel  solas  k'il  en  oublie  tous  ses  maus.  Et  comment 
poons  dire  ke  cis  vertueus  ki  en  lui  a  tant  de  biens  et  ki 
est  aussi  con  bons  eureus  doie  et  voeille  pierdre  tous  ces 
biens  et  le  vie  aussi ,  ki  sanble  ke  plus  élisable  chose  ne 
soit,  ne  mais  vertueusement  ne  pora  ouvrer  et  ces  choses 
pierdre  li  font  trop  grant  tristece.  Jà  pour  ceste  pierte  ne 
pour  ceste  tristece,  ne  laira  li  fors  à  aquerre  le  vertut;  et 
il  Taquerra  par  tel  mort,  la  ù  il  se  metera  pour  le  sauveté 
dou  commun,  vertut  tele  ke  plus  grande  à  paines  ne  puet 
aquerre.  Car  de  là  en  avant  il  est  pères  et  engenrères  de 
tous  ciaus  qui  vies  il  a  sauvées;  si,  ke  de  là  en  avant  il  vit 
en  aus,  si  con  li  pères  en  ses  enfans.  Et  pour  cou  c*on  ne 
set  combien  on  vit  ne  en  quel  point  on  muert,  si  ne  doit-on 
mie  se  milleur  mort  ne  le  plus  honnourable  fuir,  quant  ele 
est  appareillie,  et  c*est  quant  on  muert  en  œvre  de  force  et 
de  vertu ,  quant  ele  est  faite,  si  con  nos  avons  deviset;  et 
pour  ce ,  ne  devons  mie  le  bone  mort  ne  le  milleur  cremir, 
car  à  la  mort  nos  covient  venir,  voellons  u  non.  Et  jà  soit- 
ce  chose  ke  li  mors  et  les  œvres  de  le  mort  li  soient  tris- 
tables  ,  s*est  li  fins  sour  toute  riens  ellisable.  Ne  il  ne  covient 
mie  ke  toutes  les  œvres  des  vertus  soient  délitables,  se  ce 
ii*est  en  le  fin.  Dont  il  avient  c*on  trueve  un  granment  de 
chevaliers  et  de  soldoiers  ki  ne  sunt  mie  fort,  selonc  ce  ke 
nous  avons  parlct  de  force,  et  si  sunt  encor  dont  trop  bon 


D'AMOUR.  353 

chevalier  et  très-bieu  combatant.  Car  il  ne  gardent  mie  les 
manières  ke  li  fort  doient  avoir  :  ains  pour  lor  esprueve 
d'armes,  u  pour  ce  ke  souvent  ont  vencut,  u  pour  aucun 
profit  k'il  béent  à  avoir,  et  ensi  lor  cors  vendans  et  lor  vies 
pour  petit  pris,  entrent  ens  es  batailles  et  soustienent  les 
périls.  Ne  cil  n'aquiërent  nul  bien  de  vertut,  ke  li  fors 
aquiert  par  le  bone  entention  et  le  manière  k'il  garde  selonc 
ce  ke  raisons  ensegne.  Et  pour  ce  poons  dire  en  général  ke 
cis  est  vrais  fors  ki  garde  le  moiien  es  cremeurs  et  enhar- 
dément,  et  ce  fait  pour  le  bien  de  viertu,  k'il,  par  ce,  puet 
aquerre,  les  conditions  toute  voies  sauvées  et  les  manières, 
ki  sunt  deseure  dites.  Et  à  tant  souflse'de  cesti-chi. 


CHAPITRE  XL 

Gis  capitlea  devise  selonc  quel  chose  atempranoe  est  prise  *. 

Moustret  est  ke  c'est  force  et  comment  les  œvres  de  cele 
vertu  sunt  faites,  laquele  regarde  les  choses  doutables  qui 
sunt  destruisans  la  vie  humaine ,  après  afSert  ke  nous  par- 
lons d'atemprance,  .ki  regarde  les  choses  délitables  par  les- 
queles  la  vie  humaine  est  sauvée,  si  con  li  boire  et  li  man- 
gier  et  autre  délit  ki  sunt  continuant  la  vie  humaine,  si  con 
li  délit  del  œvre  d'engenrer.  Et  pour  ce  ke  ceste  vertus  est 
en  le  partie  del  ame  ki  est  nient  raisonable,  se  ce  n'est  par 

'  Prcsqae  tout  ce  chapitre  est  le  commentaire  à  peu  près  littéral 
des  Morales  (Î'Aristotk  à  Nicom.,  III.  xi;  à  Eudème,  IIl,  ii;  Gr, 
Âfor.,  î,  XX. 


354  LI  ARS 

participation,  selonc  ce  k'ele  est  nëe  à  obéir  à  raison,  ensi 
comme  est  force ,  dont  nous  avons  parlé,  si  parlerons  de 
celi  d'ateraprance.  Premiers  a  esté  dit  k'atemprance  se  tient 
le  moiien  ens  es  délis  à  poursivir  et  k'ele  est  aussi  selonc 
tristece  ki  aviept  par  Tabsence  de  le  chose  délitable ,  dont 
ele  est  mains  selonc  tristece  ke  selonc  délit;  car  ele  œvre 
mieus  vraiement  par  se  présence  k*ele  ne  fait  par  sen 
absence.  Et  si  est  aussi  atemprance  selonc  délit  et  tris- 
tece, pour  ce  k*il  simt  contraire,  et  contraire  si  doivent 
estre  fait  selonc  une  chose.  Puisk'atemprance  est  selonc 
les  délis,  si  enquérons  selonc  qués.  Li  délit  pueent  en  deus 
manières  estre  :  li  un  si  pueent  estre  de  cors,  si  que  cil  ki 
sunt  acompUt  ens  passions  d'aucun  sens  de  defors;  ensi  con 
li  délis  de  veïr  est  acomplis  ens  ou  sens  de  le  veûe  del  œil. 
Autre  délit  si  sunt,  si  con  délit  del  ame,  liquel  si  sunt 
acomplit  par  Tapréhendement  de  le  volonté  de  dedens,  ensi 
comme  amours  ki  cause  est  de  tel  délit;  car  cascuns  se 
délite  en  che  k*il  a  ce  k*il  aime.  Or  sunt  aucun  ki  aiment 
honeurs,  li  autre  sunt  amant  sciences  et  clergies,  et  ceste 
appréhensions  n*est  mie  de  sens  de  defors,  mais  del  appré- 
hension de  dedens  del  ame  ;  de  quoi  cil  doi  amant  s'enjoîs- 
sent  par  ce  k*il  ont  çou  k'il  désiroient.  Et  tele  joie  n*est 
mie  par  passion  de  cors,  mais  sans  plus  par  Tapréhende- 
ment  de  le  volonté  et  du  corage.  Selonc  ces  délis  del  ame 
n* est-on  mie  atempret,  ensi  con  en  Tamour  d*onneur  u  de 
sciences.  Ne  aussi  cil  ki  ajment  fables  à  oïr  u  à  dire,  u  ki 
aiment  à  parler  de  communs  afaires  de  pais ,  ne  sunt  mie 
dit  nient  tempret,  mais  on  les  nomme  gengleours.  Ne  cil 
aussi  ki  ont  plus  grant  tristece  k*il  ne  doient  en  le  pierte 
de  lor  avoir  u  de  lor  amis  ne  sunt  mie  tenut  pour  nient 
tempret.  Mais  il  ont  une  autre  manière  de  visce;  par  quoi 
il  apert,  puisk'atemprance  n'est  mie  selonc  ces  délis  ki  sunt 


D'AMOUR.  355 

par  raprëhension  del  ame,  k'ele  iert  selonc  celi  de  cors. 
Encor  soit  atemprance  selonc  les  corporeus  délis,  n*est-ele 
mie  selonc  les  délis  de  tous  les  sens.  Car  cil  ki  délitent  et 
esjoïssent  ens  es  choses  yéables,  si  k'en  couleurs,  en  figures 
et  en  pointures,  plus  ke  raison  n*aporte,  on  ne  les  tient 
mie  pour  nient  temprés,  encor  sanlent-il  estre  vicieus  et 
k*en  çou  ait  sourhabondance  et  défaute.  Et  aussi  cis  ki 
8*esjoïst  trop  en  délit  d*oïr,  si  comme  en  estrumens  u  en 
chant,  il  n*est  mie  nient  temprés.  Ne  cil  aussi  ki  se  délitent 
en  bonnes  odours  simplement.  Ne  ne  sunt  mie  cil  ki  selonc 
ces  sens  se  délitent,  nient  tempret  ;  mais  en  aucune  manière 
le  pueent  estre  selonc  ce  k'il  lor  souvient  d'autres  délis,  ens 
ësqués  est  lor  plus  grande  yolentés;  ensi  ke  cis  ki  vplentés 
a  l'odour  de  bonnes  espesces,  n'est  mie  pour  tant  nient  tem- 
prés ;  mais  quant  il  retorne  ces  odours  as  viandes  k'il 
mangue  volontiers.  Dont  cil  ki  faim  a,  s'esjoïst  en  odeurs 
de  bonnes  viandes  pour  le  talent  dou  mengier  et  en  ce  puet- 
il  estre  nient  temprés  ;  u  se  le  flour  de  roses  u  de  violetes 
sentant,  il  li  soviegne  d'aucune  feme  dont  il  ait  désirier  et 
pour  celé  joie  puet  estre  nient  temprés.  Les  autres  bestes 
ke  les  gens  ne  s'esjoïssent  mie  simplement  selonc  ces  trois 
sens,  veïr,  oïr,  flairier,  mais  pour  ce  s'esjouissent  ke  par 
chiaus  il  perchoivent  ce  dont  il  pueent  délit  avoir,  u  selonc 
le  sentir  u  selonc  le  goust.  Li  chiens  ne  s'esjoïst  mie  sim- 
plement ens  ou  flairier  k'il  a  dou  lièvre,  mais  ens  ou  man- 
gier  k'il  en  atent.  Dont  par  le  sens  dou  flairier  li  est  donnée 
connissance  de  le  bieste  dont  le  délit  dou  mangier  atent. 
Ne  li  lions  aussi  ne  s'esjoïst  mie  de  le  vois  du  buef  quant 
il  l'ot  braire,  mais  dou  mangier  k'il  atent  et  k'il  sent  ke 
celé  beste  dont  a  le  son  oiit  li  est  près;  ne  li  chiers  quant 
il  va  en  ruit  ne  s'esjoïst  mie  de  ce  k'il  voit  les  bisces,  se  ce 
n'est  pour  le  délit  dou  sentir  k'il  bée  à  acomplir.  Dont  veïr 


356  LI  ARS 

poons  par  ce  ke  deseure  est  dit  k'atefnpnuice  et  nient  atem- 
prance  si  seront  selonc  lês  délia  de  sens,  selonc  lesqués  les 
autres  bestes  ont  as  gens  sanlance  ;  de  quoi  les  gens  ki  snnt 
nient  tempret  sunt  ensi  con  chiers  et  bestes.  Et  <àl  sens 
sunt  sentirs  en  touchant  et  gousters  ;  mais  selonc  le  goost, 
en  tant  ke  par  lui  simplement,  ki  gésir  doit  en  bounes 
saveurs,  sunt  pau  de  gens  tenut  pour  nient  atempret.  Ensi 
ke  nous  véons  en  chiaus  ki  le  yin  assaient  et  les  keus  ki  les 
sausses  font  ;  il  se  délitent  en  teus  assais  et  si  jugent  bien 
des  saveurs  et  le  font  sovent  ;  et  si  ne  sont  mie  encor  dont 
tenut  por  nient  atempret.  Aussi  k*atemprance  et  nient 
atemprance  ne  soient  mie  ou  goyst  pour  les  saveurs,  mais 
selonc  çou  c*on  en  use.  Car  nient  atemprance  est  en  Tusage 
de  le  chose  savourée,  selonc  ce  k'ele  est  touchie  et  k*ele  fait 
touchement  et  tast  ;  ensi  comme  boires  et  mangiers,  là  ù  li 
délis  de  nient  atemprance  n*est  mie,  se  ce  n*est  par  Tusance, 
et  le  boire  et  le  mangier  de  la  chose  savereuse  par  le  tast 
qu*ele  fait.  Et  ce  apert  ens  es  assaieurs  des  boires  et  des 
mangiers,  ki  pau  ont  de  délit,  et  li  glout  Tout  en  ce  k'il  en 
usent,  ensi  comme  en  tastant.  Pour  laquele  chose  atem- 
prance et  nient  atemprance  sont  selonc  le  sens  de  sentir, 
si  con  en  boires  et  en  mangiers,  selonc  ce  k'il  sunt  en  usage, 
et  ensi  font  une  manière  de  tast;  pour  quoi  uns  vilains  qui 
ot  non  Erixius  '  souhaida  k'il  eiist  le  col  plus  lonc  k'ane 
grue  pour  cou  k'il  etist  plus  grant  délit  sCl  avaler  les  viandes; 
aussi  k'eles  fesissent  aucun  tast  et  sens  al  avaler  ;  mais  en 
ce  fu*il  déchus  k'il  quidoit  ke  li  tas,  ki  fet  li  connissance, 
fust  ou  col,  qui  gist  en  le  langue  *.  Et  grans  chétiyetés  est 

'  Philoxène  d'Erix,  cite  par  Aristotb  dans  la  Morale  à  Nieom., 
III,  XI,  10,  6t  dans  la  Mor.  à  Eudème,  III,  ii,  12. 

■  Pour  tout  ce  qui  précède  cfr.  Aristotb,  Mot.  à  Nicom  ,  III,  xi; 
Mor»  à  EudèmCy  Ilî.  n,  et  Or,  Morale,  I,  xx. 


D'AMOUR.  35Î 

de  ces  vins  et  de  ces  viandes  si  désirer  c*on  en  prent  plus 
c*on  ne  doie,  car  sovent  par  che  on  pèche  ;  par  trop  boire 
on  devient  yvre ,  et  yvroigne  n'est  autre  chose  ke  volen- 
trieve  foursenerie  ;  quant  li  grans  plenté  de  vins  a  le  corage 
saisi,  dont  ce  ke  cis  ki  yvres  est  avoit  dedens  le  cuer  de 
mal,  s'aparist  et  descuevre  ^  Comment  dont  nos  a  nature 
doné  ventre  si  nient  saolant  à  si  petit  cors,  par  quoi  nous 
passons  le  gloutenie  de  trës-gastans  bestes  ?  Et  de  ciaus  ki 
ensi  au  ventre  obéissent,  en  lieu  de  bestes  devons  conter, 
ne  mie  d'ommes  *.  Et  c'est  grans  hontes  et  de  ce  sovent 
vëons  ke  cil  ki  sunt  en  signeries,  ki  de  choses  ki  aucune 
fie  font  à  porsivir,  retenir  ne  se  sèvent,  à  œvres  nient 
afférans  ne  covenables  se  metent.  Gis  seulement  ens  es 
œvres  ki  nient  n'affièrent,  nient  ne  chiet,  ki  de  celés  c'en 
puet  sans  méfiait  faire ,  aviséement  se  restraint.  Et  ens 
délis  de  luxure  est  aussi  li  atemprance  et  li  nient  atem- 
prance.  Cil  sens  de  sentir  u  de  taster,  si  est  li  plus  com- 
muns de  tous,  car  il  ne  faut  à  nule  beste.  Cil  ki  selonc 
cesti-ci  sunt  nient  atempret,  affîèrent  raolt  à  blasmer  ;  car 
cis  sens  et  les  œvres  sunt  en  nous,  selonc  ce  ke  nous  sommes 
bestes  ;  et  en  tes  choses  esjoïr  et  ce  très-forment  amer, 
est  bestiaus  chose.  Et  selonc  les  délis  dou  taster,  ki  sunt 
selonc  tout  le  cors,  c'on  a  quant  on  a  eût  froit  et  on  est 
partot  escaufet,  n'est  mie  nient  atemprance;  ains  est 
selonc  aucune  partie  dou  cors,  ensi  comme  ens  es  membres 
de  luxure  '. 


^   SKPiRGA,  Epitt.,  LX. 

'  Aristotr,  Afar.  à  Nicom.,  III,  xi,  10. 


LI  ARS  D*AllOim.  —  I.  33 


1 


358  LI  ARS 


CHAPITRE  XII. 

Cis  capitlas  devise  selonc  qués  dëlîs  atemprance  est  '. 

Dit  est  selonc  quele  chose  atemprance  est  prise,  or 
disons  des  œvres  ki  sont  selonc  cele  matëre.  Ensi  con  par 
deseure  est  dit,  cremeurs  et  tristece,  si  sunt  ordenées  à  on, 
si  k*àmal;  mais  cremeurs  si  est  des  choses  à  venir  et  tris- 
tece des  choses  présentes ,  ensi  con  concupiscense  u  dési- 
riers  à  choses  à  venir  et  déiis  as  choses  présentes.  Or  sunt 
deus  manières  de  concupiscence  ;  car  il  est  une  commune 
concupiscence  ki  est  aussi  con  naturele,  aussi  con  aperte- 
nans  à  toute  Tespesse  et  le  nature  ;  ensi  con  concupiscence 
u  désiriers  de  boire  et  de  mangier  quant  on  a  faim;  ce 
désirent  toutes  bestes,  pour  le  sauveté  de  lor  cors.  Unes 
autres  concupiscences  sunt  propres  :  ensi  que  toutes  gens 
ne  désirent  mie  toutes  viandes,  ne  en  une  manière  apa- 
reillies  ne  li  uns  un  lit  ensi  paret  comme  uns  autres.  Ettex 
voloirs  n*est  mie  naturaus,  ains  est  par  noureture.  Et  en 
no  volonté  des  voloirs  communs  n*a  mie  sovent  nient  atem- 
prance :  car  nature  quant  ele  se  sent  défaillant  u  ele  a  assés 
pour  li  à  remplir,  ele  se  souflst  sovent  de  ce  ke  li  besoigne. 
Et  quant  nature  est  remplie,  cis  ki  dont  emprent  plus,  il 
méfiait;  mais  ce  n*est  de  ci  adont  Vil  est  remplis,  tant  ke 
nature  en  a  mestier.  Selonc  les  propres  délis  moût  de  gens 

*  Ce  chapitre  est  la  traduction,  presque  littérale,  d^ÀRiSTors,  Mor» 
à  Nicon.'^  ni,  xîi,  1-5. 


D'AMOUR.  359 

en  molt  de  manières  si  ecrent.  Car  li  amant  ces  dëlis,  u  il 
s'esjoïssent  en  ce  qu'il  ne  doient,  u  plas  k'il  ne  doient,  u 
quant  il  ne  doient.  Selonc  toutes  ces  manières,  li  nient  tem- 
prés  sourhabonde,  et  si  s'esjoïst  aucune  âe  ens  es  choses  ki 
font  à  haïr.  Et  s'aucunes  choses  font  à  amer,  si  s'esjoïra-il 
plus  k'il  ne  doie,  si  con  ribaut  en  lor  femes  et  glouton  en 
lor  boires  et  lor  mangiers  :  dont  il  apert  ke  li  sourhabon- 
dance  des  délis  de  goût  et  de  tast,  si  con  deviset  est,  font  le 
nient  atemprance  ;  et  ke  ele  fait  à  blasmer,  pour  ce  ke  c'est 
vilaine  chose,  est  apers. 


CHAPITRE  Xni. 


Cis  capitles  devise  comment  li  atemprës  et  li  nient  atemprés  se 

maintienent  as  tristeces. 


Après  cou  que  nous  dit  ayons  comment  atemprance  est 
selonc  les  dëlis,  or  disons  comment  ele  est  selonc  tristece. 
Li  nient  atemprës  si  est  blasmës  en  ce  k'il  a  tristece  plus 
grande  k'il  ne  doit,  et  celé  tristece  li  yient  de  ce  X'il  dësire 
outre  mesure  les  dëlis  ;  dont  quant  avoir  ne  les  puet,  il  a 
tristece  plus  grande  qu'il  n'aflere.  Et  li  atemprës  si  est  loës 
en  ce  k'il  n'a  mie  tristece  desrainable,  pour  ce  k'il  n'a  mie  le 
chose  dëlitable  k'il  dësiroit.  Mais  li  nient  temprës  pour  ce 
k'il.  dësire  tous  les  dëlis  u  chiaus  ki  plus  grant  sunt,  lait 
l'ëlection  de  raison  et  est  mènes  par  son  dësirier  à  cou  k'il 
ellise  dëlis  devant  toute  autre  chose.  Gis  ci  devant  bien  hon- 
neste,  honeur  u  proufit,  Fuevre  de  luxure  u  autres  met» 


30O  LI  AR8 

pour  laqoele  chose,  pour  le  (Urir  qii*il  a,  et  k'il  afiûndre  ne 
puet,  il  a  tristece  desrainable.  Car  piiisk*atamte  de  désirier 
fait  joie,  et  défaute  tristece,  et  en  ce  gist  li  atemprance, 
quant  tex  tristece  n*e8t  plus  grande  k'ele  estre  ne  doit.  Et 
ce  sanle  molt  desrainable  ke  dëlis  face  tristece  ;  mes  délia 
ne  fait  mie  tristece  en  ce  c*on  l'a,  mais  li  défaute  de  li,  ensi 
c'en  dist  le  nef  périr  par  défaute  de  goyemeur.  Li  visées 
contraires  à  nient  atemprance,  pour  ce  c'en  voit  pan  de  g&kt 
avoir  ce  visce,  se  nVil  point  de  nom  ;  mais  nous  Tapelons 
insensibilité,  c'est-à-dire  nient  sentans  :  et  cis  si  est  quant 
on  se  délite  mains  c'on  ne  doit  es  choses  délitables;  et  tel 
gent  ne  sanlent  mie  humain  ;  car  les  autres  bestes  ont  dese- 
vrance  de  lor  viandes  et  de  lor  boire,  et  se  délitent  ens  es 
unes  et  ens  es  autres  non  ;  dont  les  gens  sunt  molt  mervil- 
leus  asquex  riens  n'est  délitable  ne  une  chose  ne  porte  plus 
de  délit  c'une  autre.  Tel  gent  sanlent  molt  lonc  de  la  nature 
humaine  et  sanlent  sans  sens  ;  et  de  tex  trueve-on  pau  ;  pour 
çou  n'est  mie  grans  besoins  de  parler  longuement  de  tel 
matère.  Li  atemprés  dont  si  s'a  moïenement  ens  es  délis  et 
ens  tristeces  et  concupiscences  u  désiriers.  Car  il  ne  se 
délite  mie  ens  es  visces  et  ordes  choses^  ens  èsqueles  li 
nient  temprés  le  plus  se  délite ,  quant  tel  chose  li  vient 
devant,  ne  il  ne  se  délite  mie  en  ce  k'il  ne  covient  déliter, 
ne  plus  fort  k'il  ne  covient.  Ne  il  n'a  mie  trop  grant  tristece 
del  absence  dou  délit  ;  ne  trop  ne  covoite  les  délis  k'il  n'a 
mie,,  car  pau  i  fait  de  force,  et  s'il  le  désire,  si  est-ce  selonc 
droite  mesure,  lequele  il  ne  passe  point,  ains  garde  les 
droites  condicions  de  raison  ki  sunt  pour  coi  et  de  quoi,  et 
quant,  et  ù,  et  en  quele  manière*  Et  li  autre  déUt  ki  sunt 
quis  pour  le  santé  du  cors  u  pour  çou  c'on  soit  plus  able  et 
plus  apareilliet,  doivent  bien  estre  quis  del  atempret.  Mais 
k'|l  garde  le  mesure,  si  con  dit  est  ;  ne  tel  délit  ne  feront 


D'AMOUR.  361 

mie  li  nient  tempret,  s'il  ne  les  ayme  plus  k'il  ne  doie  ^  Se 
assis  estes  i  grande  taule  u  petite,  u  soit  entre  grans  et 
petis,  ne  metés  mie  vo  main  premiers  à  la  viande  ;  ne  pre- 
miers à  boire  ne  demandes  ^,  ke  pour  glout  ne  soïés  tenut 
et  des  sëans  à  la  table  ne  soiiés  mesprisiés,  s*en  aies  ver- 
goigne.  Ne  demandés  mie  se  moût  i  a  à  mangier  ;  uses  de  ce 
c'on  vous  apporte,  si  comme  bons  rassis.  Vostre  oeil  soient 
ançois  saolé  ke  vos  ventres,  et  celi  trop  n'emplissiës.  Ne 
soïés  glous  en  tous  mangiers,  ne  ne  vous  adonés  à  toutes 
viandes  ;  en  trop  de  viandes  ne  falra  mie  maladie  ^.  A  home 
sage  pau  de  vins  et  de  viandes  pueent  souâre  et  ki  pau  en 
prent,  dMaus  ne  se  sent  grevés.  Cole,  veillers  et  tonnoiles 
sunt  en  le  tieste  de  ventre  trop  remplit.  Dormirs  et  santés 
sunt  en  home  de  li  emplir  escars  ;  il  dormira  dusc*au  matin 
et  si  membre  et  ses  vertus  seront  en  délit  *.  Ne  vos  rempli  s- 
siés  trop  de  vin,  ne  ciaus  ke  vous  amés  n*eâbrciés  à  trop 
boire,  car  molt  de  gens  li  vins  a  destruis-.  Li  feus  esprueve 
le  âer  ;  ensi  esprueve  le  cuer  des  orguilleus  li  vins  bus  eu 
yvroigne.  Quele  vie  es-ce,  ki  est  amenrie  par  vin  ^?  Li  vins 
pris  sobrement  le  cors  nourist  et  est  destruis  par  outrage  ; 
li  vins  n'est  mie  créés  pour  enyvrer ,  mais  li  mesure  fait 
santé  de  cors  et  d*ame.  Vins  trop  pris,  tençons,  ire,  lai* 
denge  et  molt  de  vilonnies  entreprent  à  faire  *.  Ciessés  li 
premiers  à  le  taule  de  boire  et  de  mangier,  par  quoi  vous 


*  Depuis  le  commenoemeat  de  ce  chapitre,  Fauteur  continue  à  tra- 
duire Abistotb,  Mot.  à  Nicom,^  III,  xii,  6-8. 

*  EcelLf  XXXI,  21. 

'  Eeclû,  XXXVII,  33,  34. 

*  E€cli.,\xxî,  22-24. 
■»  Ibid.,  30-33. 

*  IHd.,  36-38. 


1 


362  Ll  ARS 

ne  courciés  lea  séans  u  lés  siervans  ^  Moût  de  graot  mal  si 
vienent  par  les  grans  compaignies  de  boire  et  de  mangier  : 
à  paines  pueent  estre  tés  assamblées  sans  visces.  Commu- 
nément après  les  grans  vins  et  viandes  ensieut  désirs  de 
luxure  ;  car  quant  li  cors  en  le  réfection  délitable  se  rem- 
plist,  li  cuers  à  vaine  joie  si  s*eslaisse.  Sovent  li  délit  de 
mangier  ki  se  faint  k*il  soit  pour  défaute  de  nature ,  siert  à 
glouternie,  et  quant  li  ventres  en  molt  remplir  8*estent,  li 
membre  à  luxure  se  drécent.  Sovent  glouternie  si  dist  :  a  Se 
li  cors  par  grandes  viandes  ne  se  nourrist,  il  n'iert  à  ri&às 
prouâtables  ;  »  et  quant  la  pensée,  par  les  désirs  de  le  char, 
ele  a  embraset,  tantost  encomence  les  paroles  de  luxure,  en 
disant  : .  c  Se  Dex  ne  volsist  que  li  bons  et  li  feme  ne  eussent 
ensamble  carnel  compaignie^  il  ne  leur  eust  mie  donés  les 
estruments  ki  à  ce  aiBèrent.  »  Et  ensi  li  compaignie  des  man- 
giers  est  cause  de  mains  maus.  Tele  compaignie  ensient 
moût  parlers  ;  car  quant  li  ventres  se  remplist,  li  langue  se 
deffrène  et  en  molt  de  parole  ne  faut  mie  sovent  péchiés  '. 
Et  ke  plus  sunt  les  gens  en  grant  estât,  liqués  les  milleurs 
requiert,  de  tant  se  doivent-il  plus  honestement  garder,  et 
mains  selonc  vains  délis  vivre  ;  che  que  par  les  meneurs  est 
en  délit  acomplit  et  par  aus  poursievit,  doit  estre  par  le 
sens  et  le  discipline  de  plus  grans  et  des  sovrsdns  defiendut 
et  atempret.  Quant  li  grant  et  li  sovrain  as  délis  ne 
s*adonent,  as  jouenes  n*est  mie  laskiés  li  fraius  de  lor  nient 
ordenés  désiriers.  Ki  se  retient  desous  le  frain  et  le  des- 
trainte  de  discipline,  quant  cil  ki  le  justice  ont  de  cons- 
traindre,  si  con  sovrain,  eusanle  es  délis  s^eslaissent  si 
con  nus? 


*  Eccli.^  XXXI,  20. 
-  Proc.y  X,   19. 


D'AMOUR.  363 


CHAPITRE  XIV. 


Cis  capitles  compère  le  nient  ateooipret  au  cremeteus  *. 

Plus  est  aussi  nient  atemprance  sanlans  à  yolenté,  ke  ne 
soit  cremeurs  ;  car  cascuns  se  délite  en  ce  k'il  œvre  volen- 
tiers  et  a  tristece  en  ce  k*ii  fait  nient  volentiers.  Or  œvre  li 
nient  atemprés  pour  délit  k'il  covoite  et  li  cremeteus  pour 
le  tristece  k'il  fuit  ;  et  puiske  délis  est  volentrieus  et  tris- 
tece nient  yolentrieve,  et  li  nient  temprés  est  por  délis,  et 
li  cremeteus  pour  tristece,  plus  sera  li  nient  temprés  volen- 
trieus ke  li  peuireus.  Tristece  aussi  si  vient  par  le  présence 
d'aucun  contraire  grevant,  dont  il  s'ensieut  ke  tristece 
esbahist  et  corront  le  nature  de  celui  en  qui  ele  est  ;  et  de 
ce  vient  ke  li  sens  des  gens  pour  tristece  sunt  enpéchiet  de 
lor  propre  connissance  ;  mais  délectations  si  est  faite  par  le 
présence  de  1^  chose  délitable,  ki  ne  corront  mie  le  nature, 
ains  le  sauve  et  engrangist  l'œvre,  et  tristece  Tamenrist, 
dont  délectations  ne  fait  point  d'esbahissement,  s'ele  n'est 
trop  grande,  ne  ne  corront  mie  le  sens  ki  se  délite,  par  coi 
bien  apert  k'ele  est  plus  volentrieve  ke  cremeurs.  Plus  fait 
aussi  à  blasmer  li  visces  de  nient  atemprance,  ke  cis  de  cre- 
meur;  car  H  visces  dont  on  mieus  se  puet  retraire,  est  cis 
ki  plus  à  blasmer  fait  quant  on  le  maintient,  et  tés  est  li 
visces  de  nient  atemprance.  Car  en  nous  n'avons  chose  pour- 
quoi nos  ne  puissons  ovrer  des  délis  de  boire  et  de  mangier 

*  Cfr.  Aristote,  Mot»  h  Nkom.,  III,  xiii,  1-9. 


$64  LI  ARS 

et  de  luxure ,  selonc  ce  ke  raisons  Taporte  ;  et  en  ce  nous 
poousle  gièrement  acoustumer,  dont  nous  atempret  deyen- 
rons  par  celé  acoustumance.  Et  d'autre  part  ce  n'est  nus 
përis  de  lui  garder  de  teus  outrages  :  en  contraire  manière 
s'a  il  à  cremeur  :  les  batailles  ne  li  përil  d'elles  ne  sont  mie 
sovent  par  quoi  rnavaisement  nous  poons  acoustumer  à  nient 
cremir,  pour  ce  ke  ces  œvres  n'aiuwent  mie  soient.  Ces 
œvres  aussi  sunt  périlleuses,  par  quoi  il  apert  ke  plus  fait 
à  blasmer  li  nient  temprës  ke  li  cremeteas  u  li  couars. 
Selonc  une  manière  aussi  n'est  mie  volentës  ens  ou  nient 
tempret  et  ou  creroeteus  :  car  U  plus  grans  cremeurs  si 
n'est  mie  es  choses  universeles  ne  communes,  si  comme  en 
l'entrer  ens  es  batailles;  mais  en  choses  singulères,  ensi 
comme  en  navreures,  en  cols  et  en  blecheures.  Nous  entrons 
bien  ens  es  batailles  et  pau  les  doutons,  tant  cou  pour  eles  : 
mais  les  plaies  et  les  blecheures  singulères,  celés  nous  font 
douter  et  tant  souvent  ke  les  armes  gietons  en  voies  et  s'en- 
fuions  ;  dont  ce  sanle  nient  volentrieu  ;  et  ensi  en  commun 
et  en  universel  sunt  tex  choses  volentrieves  ;  et  en  parti- 
culer  et  par  eles  regardées ,  eles  sunt  nient  volentrieves. 
En  nient  atemprance  est-il  par  contraire  manière  et  en 
contraire  manière  s'a- il  ou  nient  atempret.  Car  11  délit  tôt 
en  commun  ne  sunt  mie  désiré  ;  nus  ne  désire  à  estre  nient 
atemprés  soit  en  luxure,  soit  en  boire  u  en  mangier  ;  mais 
en  particuler,  c'est  cascun  par  lui,  sunt  bien  li  délit  désiré; 
desq^ués  on  devient  nient  tempré  et  selonc  ce,  li  délit  don 
nient  atempret  sunt  sanlant  as  délis  des  enfans,  ki  tous- 
jours  quièrent  l'un  délit  après  l'autre  ;  et  est  tés  apétis  en 
ces  délis  si  con  li  désirs  des  enfans;  liqués  désirs  et  apétis 
s'il  n'est  castiiés  et  refrennés,  s'engrange  as  délis  et  tous- 
jours  croist  de  mal  en  pis.  Ensi  est-il  ou  nient  atempret; 
se  dont  li  appétis  n'est  mie  bien  enhortables  ne  bien  sougis 


D'AMOUR.  365 

à  raison,  il  engrangira  plus  et  plus.  Car  11  appëtis  des  dclis 
si  est  sans  saoulemeut.  Et  en  tés  biens  li  concupiscense  et 
li  désirs  dou  malyais  engrange  le  œvre  ;  se  ele  est  grande  et 
auques  le  cuer  movans  ;  por  laquel  chose  il  covient  les  dëlis 
et  les  Yoloirs  estre  amesurés  et  pau  aussi,  par  quoi  il  ne 
soient  contraire  à  raison,  par  quoi  il  ne  désirrent  fors  ce 
k'il  doient  et  nient  plus  k'il  ne  doient.  Et  tex  appétis  ki  iert 
si  bien  enhortables,  de  raison  sera  sires  ;  et  tôt  ensi  comme 
il  covient  vivre  Tenfant  au  commandement  de  son  mestre, 
ensi  covient  le  concupiscence  et  le  désirier  obéir  â  raison  ; 
et  ensi  li  atemprés  si  désire  ce  c'en  doit  désirier,  et  quant 
on  doit,  et  ensi  c*on  doit,  ensi  con  droite  raisons  l'ordëne. 


CHAPITRE  XV. 


En  cest  capitle  est  une  question  déterminée  se  c'est  pécbiés  d'avoir 
compaignie  à  femme,  supposée  les  conditions  k*il  adevise  *. 


S*avoir  compaignie  à  une  feme,  ki  ne  soit  aloïie  à  homme 
ne  à  ordene,  ne  li  hons  aussi,  est  péchiés,  poroit-on  deman- 
der; et  il  sanleke  non.  Car  cis  ki  dou  sien  use  et  nient  del 
autrui  ne  fait  nului  tort;  mais  cis  ki  a  tel  compaignie  use 
dou  sien  et  cele  aussi,  et  sans  force  aussi,  ensi  con  de  son 
délit;  par  quoi  il  sanle  que  ce  ne  soit  mie  péchiés.  Le  con- 
traire diston  communément.  A  ce  puet-on  respondre  ke  tele 
compaignie,  ki  fait  simple  fornication,  est  péchiés  ens  es 
meurs  ;  de  quoi  vous  devés  savoir  ke  lî  œvre  de  le  vertut 

'  Cfr.  S.  Thomas,  Somme  ikéol,^  p.  2,  s.  2,  q.  cûv,  pasHm, 


'3m  LI  ARS 

engenrant  est  à  grant  bien  ordenée,  si  con  à  la  gardé  et  le 
continuance  de  le  nature  et  del  espesse,  soit  en  bestes  a  soit 
en  gent  :  en  tele  manière  ke  s*ele  ataint  le  fin  pourquoi  ele 
est,  c'est  qu'ele  engenre  et  ensi  conune  ele  doit»  c'est  bom« 
Et  jà  soit-ce  chose  que  li  semence  et  li  matëre  dont  les  gens 
vienent  soit  sourhabundans  et  trop,  et  riens  ne  vaille  à  la 
garde  de  cascune  personne  singulère,  si  est-ele  toutevoie 
nécessaire  à  le  continuance  de  nature  et  del  espesse  et  pour 
autre  sanlant  faire.  Or  seroit  li  engenremens  por  nient,  s'il 
ne  s*en  sivoit  droituriëre  noureture  ;  car  la  chose  engenrée 
ne  remaint  mie  s*ele  n*a  se  droituriëre  noureçon.  Dont  ensi 
est  ordenëe  Tœvre  de  génération,  li  mise  fors  et  li  gies  de  le 
semence  des  engenrans,  par  quoi  engenrure  covenable  en 
puist  venir  et  de  Tengenreur  li  engrangemens.  De  quoi  nous 
poons  veïr  que  toutes  manières  de  semence  mètre  fors,  dont 
génération  ne  puet  venir  selonc  li,  quant  on  le  fait  volen- 
tiers,  est  péchiés.  Et  se  une  feme  est  brehaigne  pour  che 
que  c'est  aventure  à  le  semence  k'ele  n'engenre  mie,  et  si  a 
espoir  tant  k'en  li  est  pooirs  d'engenrer,  si  n'est  mie  encore 
tele  mise  fors  de  semence  péchiés.  Et  ensi  poons  veïr  ke 
toute  mise  hors  de  semence  volentiers,  sans  compaignie  de 
malle  et  de  se  femelle  en  l'espèce  de  gens,  est  péchiés 
encontre  nature,  car  ce  n'est  mie  œvrer  selonc  ce  ke  nature 
l'a  ordené.  Et  aussi  ki  à  autre  femme  que  à  le  siene  le  fait, 
il  pèche.  Car  nature  tele  œvre  a  ordenée  pour  les  enfans 
avenir  à  perfection  :  or,  n'est  mie  tele  engenreure  ciertaine, 
par  quoi  li  père  ne  font  mie  teus  biens  à  ces  enfans  con  s'il 
fuisent  de  mariage.  Et  ossi  li  bons  doit  estre  garde  de  le 
feme  et  aiuwe  ;  et  tel  feme  laitron  tost.  Dont  li  enfant  et  li 
mère  n'ont  mie  bien  che  k'il  avoir  doient  par  nature.  Dont 
nous  véons  ens  es  bestes  ke  tant  est  li  maries  avec  le  femele, 
quant  jouene  ont,  ke  li  joucne  se  pueent  par  aus  tenir  u 


D'AMOUR.  367 

nourir,  u  les  mères  par  eles  tenir  et  chevir  se  pueent  et  lor 
jouenes  aussi.  Et  entre  les  bestes  est  faite  plus  tost  li 
départie  de  maie  et  de  femele,  desqueles  bestes  li  femele 
miens  et  plus  tost  se  puet  tenir  et  nourir  et  ses  faons  aussi  ; 
et  pour  cou  que  li  enfant  des  gens  metent  molt  lonctans 
ains  k*il  soient  parfait  et  qu*il  par  aus  nourir  se  puissent  et 
k*il  sunt  tenre  et  de  legier  par  défaute  de  garde  pierdut,  si 
copient  les  mères  à  iaus  estre  molt  ententives.  Dont  pour 
cou  que  malvaisement  pueent  querre  lor  chavissances ,  ne 
che  ki  lor  besoigne,  si  a  nature  si  ordené  ke  li  bons  doit 
estre  avec  sa  feme,  pour  li  et  ses  enfans  aidier  et  gouver- 
ner. Et  pour  ce  ke  li  œvre  doit  estre  pour  gaaignier  les 
enfanSy  tés  gaains  doit  estre  certains  ;  car  de  nient  ciertain 
gaaing  et  engenrement  des  enfans,  yienent  moût  de  mal 
ens  es  paiis.  Or  n'est  mie  ciertaine  li  engenrure,  se  li 
assanlée  del  omme  et  de  la  feme  n*est  ciertaine,  si  con  d*un 
bomme  detierminet  et  d'une  femme  déterminée  Tun  al  autre. 
Car  aussi  bien  puet-on  quidier  ke  uns  autres  yoise  à  celé 
feme  con  cis.  Et  pour  cou  que  li  engenremens  des  enfans 
fust  ciertains  et  que  li  enfans  fussent  mieus  nourit  et  plus 
amet  et  k'il  n'eussent  autrui  iretages,  fut  fait  mariages.  Car 
kiconques  enfant  engenre,  on  suppose  tousjours  que  ce  soit 
le  marit.  Et  cis  mariages  est  selonc  loy  et  raison  naturele, 
d'un  homme  à  une  feme.  Car  s'uns  hom  avoit  pluseurs 
femmes,  espoir  s'il  amoit  plus  l'une  que  l'autre,  li  enfant 
seroient  plus  amet  et  li  mère  plus  amée  avanceroit  tousjours 
les  siens  et  les  autres  arière  meteroit;  si  en  poroient  maint 
mal  venir  ens  es  hosteus ,  si  con  des  tençons  des  femes  et 
des  enfans  aussi  :  dont  ceste  lois  est  de  nature  establie,  ke 
uns  bons  n'ait  c'une  feme.  Et  jà  soit-ce  cbose  ke  uns  bons 
Re  puist  bien  acorder  à  une  feme  par  volentet  et  une  feme  à 
un  borne  bien  et  loïaument,  si  ont  le  signeur  donneur  des 


368  Ll  AliS 

lois  establies  k'il  se  jurent  ensamble  et  apiertement,  par  eoi 
li  Yoloir  ki  celet  estoient  de  lor  aliances  soient  seut,  par 
quoi  mains  se  puissent  départir.  Et  jà  soit-ce  chose  k'au- 
cunes  lois  suefrent  k'uns  bons  ait  pluiseurs  femes,  pour  ce 
ke  ne  sont  mie  sovent  conchevans»  ne  trueve-on  nule  loi  ki 
suefre  c'une  feme  ait  deus  homes  et  ce  ne  puet  estre  por  ce 
par  aventure  ke  bons  doit  avoir  la  signourie  sur  la  feme  et 
les  commandemeus  en  l'ostel;  et  se  Ir  feme  avoit  barons 
pluiseurs,  chascuns  volroit  estre  sovrains  sires  ;  si  i  airoit 
tençons  sovent.  Car  cascuns  volroit  estre  soverains  sires» 
ki  estre  ne  porroit  ;  mais  là  ù  li  hons  a  pluseurs  femes,  pour 
ce  k'il  doit  estre  sires  d'elles  et  des  commandemens  de) 
ostel,  il  les  puet  mieus  ordener  et  governer»  ke  li  home  ne 
se  gouvemeroient  entour  une  feme;  et  se  li  feme  estoit 
governeresse  de  ses  barons,  dont  seroit  drois  ordenés  contre* 
tournes,  car  tousjours  doit  estre  li  fem3  sougite  al  omme. 
Li  home  aussi  ki  n*aroient  c*une  feme  se  poroient  molt 
sovent  combatre  ;  car  par  aventure  quant  li  uns  vobroit  par- 
ler à  li  et  li  autres  aussi,  dont  sovent  se  porroient  sus 
courre.  Une  autre  raison  i  a  aussi,  car  maisement  poroit  on 
savoir  qui  li  enfes  seroit  ;  dont,  se  li  mère  le  donoit  à  un  de 
ses  barons,  eis  par  aventure  le  donroit  son  compaignon  et 
le  denoieroit  :  dont  li  enfes  poroit  demorer  sans  noureture, 
ke  nature  et  toute  lois  entendent  et  gardent  à  lor  pooirs. 
Et  bien  poroit  avenir  ke  li  mère  diroit  que  ce  seroit  fils  de 
celui  ki  nel  aroit  mie  engenret,  si  k*il  enporteroit  son  ire- 
tage,  ke  tors  seroit.  Et  pour  ces  raisons  est  cele  lois  li 
mieudre,  ke  uns  hons  n*ait  c*une  feme,  ne  une  feme  n'ait 
c*un  homme.  Et  ensi  apert  k'avoir  à  faire  à  feme  c*on  ne 
tient  pour  siene  et  ki  à  autre  home  n*est  aloiie,  est  péchiés 
encontre  les  bones  meurs,  et  s*ele  est  espousëe,  c'est 
pëchiës  contre  loi  establie. 


D'AMOUR.  369 


CHAPITRE  XVI. 


eu  capitles  parole  des  conditions  de  maises  femes  et  de  bonnes. 

Se  feme  ayës  selonc  vo  cuer,  gardes  que  par  vo  coupe  de 
vous  ne  Feslongiës  ^  ;  ki  boue  le  trueve»  il  a  grant  trésor  *. 
Ne  coYoitiés  mie  le  feme  de  vo  proïsme,  par  quoi  sor  vous, 
par  aventure»  ne  viegneli  sotie  et  li  malvaistës  de  celui.  Ne 
regardes  mie  le  feme  volage ,  par  quoi  vous ,  par  aventure, 
ne  chëés  en  ses  las.  Ne  soiiës  mie  songneus  d*estre  sovent 
àelès  le  balant,  par  quoi  vous  ne  soïës  perdus  par  sa  fourme. 
Le  vei^oigneuse  ne  r^ardës ,  par  quoi  vous  n'aïés  honte 
par  le  biautë  de  li  '.  Ne  vous  âés  mie  en  le  faintise  de  le 
foie  feme  :  ses  lèvres  sunt  douces,  plus  ke  rëes  de  miel 
dégoutanSf  et  li  fins  d'elles  est  plus  amer  k'aloisnes.  Vos 
voies  soient  lonc  de  li  et  si  n'aprochiés  à  sen  huis  ^  :  ne 
n*alës  s^rès  les  parées  par  les  rues  regardant.  Ne  metés  en 
foie  feme  vo  cuer  pour  riens,  par  coi  vous  et  li  vos  ne 
périsse  ^.  Feme  ne  donnés  pooir  sour  vos,  ne  soufrés  k'en 
vostre  vertu  ele  entre  ;  ke  vous  ne  soïés  confondus  •  ;  par  le 
biauté  de  feme  et  par  lor  soutillece  moût  de  gent  sont  péri 
et  maint^cuer  a  vielli  :  li  désirs  à  eles  si  con  feus  escaufe. 

•  Eeclù,  VII,  28. 

*  Prov.^  XVIII,  22. 
»  BecH.,  ix,  3. 

*  Pnw.,  V,  3,  4. 
■  EceU.,  IX,  6-8. 

•  Ibid.,  2. 


370 


Ll  ARS 


Ne  sëës  delés  autrui  feme  :  sa  parole  si  con  feus  embrase  ^ . 
Ne  n'aies  mie  après  vos  dësiriers  et  vos  yolentës  ;  se  tous 
prestes  vo  cuer  à  aus,  vous  ferés  lies  vos  annemis  *.  Vins  et 
femes  foliier  fout  les  sages  ',  et  ki  à  foie  se  joint,  fol  devenra 
et  malvais.  Li  pies  dou  fol  si  est  legiers  à  la  maison  de  son 
voisin  ;  li  fols  par  le  fenestre  si  regarde  en  la  maison,  mais 
li  sages  esta  dehors  ^.  Tous  malisces  est  petis,  en  regartde 
malisce  de  maise  feme  :  nule  ire  celui  ne  passe  '  :  li  mal- 
vaistés  de  li  mue  sa  face  ;  mais  ele  se  cuevre  pour  ciaus  ki 
entour  sont.  Se  li  maie  feme  a  le  signourie ,  ele  iert  con- 
traire à  son  baron  ;  aucune  fie  monstre  cuer  humle  et  face 
triste,  et  si  est  plaie  morteus  ^.  Li  commencemens  de  pechiet 
si  commencha  par  feme  et  par  celi  nous  morons  tout  ^.  Ne 
tenës  mie  celi  à  bonne ,  ki  son  mari  despite  ;  sour  toutes 
grietës  de  cuer  et  de  pleur  est  feme  jalouse.  Feme  jalouse 
est  uns  flaïaus  à  tous  ciaus  asquex  ele  a  compaignie  :  ki  tele 
Ta,  à  serpent  s'est  acompaigniés.  Feme  yvroigne  fait  grant 
ire  et  molt  de  meschiës  ;  ses  hontes  ne  puet  estre  celës. 
Feme  de  dëlis  volentrieu  en  ses  ieus  se  monstre  et  ses  pau- 
pières le  font  connoistre.  De  œil  ki  est  sans  rëvërence  vous 
gardes,  car  sovent  sont  signes  de  maises  volentës.  Ne  ne 
vos  mervilliës  s'en  despit  vous  a.  Si  con  cils  ki  par  chaut 
va  le  chemin,  de  toutes  euwes  désire  à  boire  :  ensi  li  maise 
feme  à  tous  se  vient  acompaignier '.  Plus  plaisant  est  habi- 


*  Ecclù.ix,  9-11. 

*  Eccli,,  XVIII,  31. 
'  Ecelù,  XIX,  2. 

*  Beclù,  XXI,  25-26. 

*  Eeeîù,  XXV,  23. 
«  /Wa.,  30,  31. 

'  Ihid.,  33. 

»  EccîL,  XXVI,  8-16. 


D'AMOUR.  371 

ter  avec  lyons  et  dragons  k'avec  maise  feme  ^  Ne  vous 
départes  mie  de  feme  sage  et  boine,  à  lequele  en  le  loi  de 
Din  vous  estes  acompaigniés  ;  se  vergoigne  li  done  glore 
sour  tiere  *.  Bons  eurés  est  cis  ki  avec  bonne  feme  habite  : 
si  an  li  sunt  double.  Forte  femme  est  grans  délis  à  son  baron 
et  le  vie  de  celui  en  pais  emplist  ^.  Li  grasce  de  le  feme  con^ 
tinuelment  délite  son  baron  et  les  os  de  celui  encraisse  ;  li 
discipline  et  li  bontés  de  celi  est  dons  de  Dieu.  Feme  sage 
et  taisans  très-déduisans  joiaus  est  à  son  baron.  Grasce 
deseure  grasce  est  feme  sage  et  vergondeuse.  Si  con  li  solaus 
montans  par  Orient,  le  monde  enlumine,  ensi  est  li  beatés 
de  le  feme  bonne  aoumemens  de  se  maison.  Chierge  sour 
chandeler  sa  clarté  espardans,  est  li  biautés  de  le  feme 
astable  en  son  âge.  Feme  estable  est  si  con  columne  d*or 
sour  trastres  d'argent,  et  pies  ferme  sour  les  plantes  ;  fon- 
demens  sour  piere  ferme  pour  durer  à  toujours,  sunt  li  com- 
mandement de  Dieu,  de  bonne  feme  et  sainte  ^.  Bons  eureus 
est  ki  tele  le  trueve  et  à  li  se  tient  I 


CHAPITRE  XVII. 

Cis  capitles  parole  de  l&rgeoe  et  de  visces  à  li  contraires. 

Âpres  ce  ke  parlé  avons  de  force  et  d'atemprance  ki 
regardent  les  choses  par  lesqueles  li  vie  humaine  est  gardée 

•  Eeelùj  XXV,  23. 
«  Eeeli.,\n,2l. 

»  Bceli.y  XXVI,  1,  2. 

*  Ihid.,  16-24. 


372  LI  ARS 

et  saavée,  si  parlerons  ore  des  vertus  qui  regardent  aucuns 
autres  biens  forains.  Et  corne  il  soient  dens  manières  de 
vertus,  ki  regardent  les  choses  de  dehors,  l'une  ki  regarde 
les  choses  estraignes,  Tautreki  r^farde  les  choses  humaines, 
si  parlons  premiers  de  celui  ki  regarde  les  choses  estraignes 
et  premiers  si  parlerons  de  largece.  —  Largece  si  sanle  uds 
moïens  ki  est  en  avoir,  soit  en  deniers ,  soit  en  tieres  u  en 
maisons,- u  en  toutes  choses  c*on  puet  achater  ne  avoir  pour 
deniers.  Li  larges  est  loës,  mais  ce  n*est  mie  en  ce  k*il  est 
preus  en  b|tailles  ;  ne  loés  n*est  mie  aussi  de  ce  c*on  loe 
Tatempret,  ne  sMI  rent  bon  jugement  et  droiturier;  mais 
loës  est  selonc  ce  k*il  donne  u  prent  deniers  u  cou  c*on  puet 
par  deniers  avoir.  Li  visce  ki  extrémités  sunt  de  ce  moiien, 
liquel  sunt  selonc  sourhabondance  et  défaute,  selonc  donner 
et  prendre  deniers  u  ce  c'en  puet  por  deniers  avoir,  sont 
prodigalités,  c'est-à-dire  trop  sans  raison  largues  ;  li  autres 
si  est  avarisses,  et  celui  disons  aver  ki  estudie  et  pense  a 
garde  l'avoir  plus  k'il  ne  devroit.  Prodigues  u  fol  laides 
disons  aucune  fie,  ciaus  ki  en  visces  et  nient  atemprances 
lor  avoir  gastcnt  et  maisement  le  despendent,  en  vivant 
nient  atempréeroent;  et  por  cou  tient-on  tex  gens  à  trop 
malvais  si  con  ciaus  ù  il  a  pluiseurs  maus  assanlés,  si  con 
nient  atemprance  et  le  gastement  de  ses  biens  ;  et  propice- 
ment  ne  sunt  mie  tel  prodigue.  Car  prodigalités  si  est  un 
visces  par  li  ;  et  prendons  aussi  prodigalité  quant  aucuns 
par  li  raeismes  est  gasteres  de  ses  biens  et  de  sa  sustance 
sans  raison  et  mesure  ;  liquel  bien  sunt  à  la  vie  nécessaire, 
sans  avoir  puet-on  maisement  vivre.  Cis  dont  ki  ces  biens 
par  lesqués  vivre  doit,  sans  mesure  destruit  est  apelés  pro- 
digues. Nous  disons  ke  des  choses  qui  portent  aucune  uti- 
lité et  profit  puet-on  et  bien  et  mal  user;  richeces  et  avoir 
sunt  tel  k'il  portent  utilitet;  par  coi  on  en  puet  et  bien  et 


D'AMOUR.  373 

mal  oser.  Or  est  ensi  ke  cis  ki  a  le  vertu  et  le  connissance 
des  choses  singalères  et  de  tontes  autres  choses  yweles, 
c'est  cil  ki  mieus  en  œvre  ;  par  coi  cis  overra  le  mieus  des 
ricfaeces,  ki  ara  le  Tertat  d'elles  et  le  bonae  connissance, 
et  cis  chi  si  est  ki  li  mieus  œyre  des  richeces  ^ 


CHAPITRE  XVIII. 


Cis  capitleR  moustpe  ^iie  larg^o^e  ght  plus  en  douer  k*ea  nieat 

prendne. 


Li  usages  des  richeces,  si  sanle  mieus  estre  en  doner  et 
en  dégaster,  k'en  prendre  et  en  garder  ;  car  prendres  et 
garders,  si  sanle  mieus  estre  passions  '  ;  pour  laquel  chose 
plus  sanle  à  largece  propre  à  chiaus  donner  c'en  donner 
doit,  ke  rechevoir  de  chiaus  desqués  on  puet  et  doit  prendre, 
u  nient  prendre  de  ciaus  c'on  ne  doit  point  prendre.  Car  à 
vertut  apiertient  et  aiSart  mieus  bien  faire  ke  bien  reche- 
voir et  bien  faire  ke  nient  mal  faire.  Or  est  chose  manifeste 
ke  donner  ensiut  bien  faires  et  bien  œvrer,  à  rechevoir 
s'ensîeut  bien  soufrir  et  soustenir,  u  nient  vilainement 
cevrer;  par  quoi  plus  propre  est  à  largece  bien  faire  et  bien 
ouvrer,  ke  nient  prendre  cou  c'en  ne  doit  prendre.  On  est 
aussi  loet  de  donner  et  loons  les  donnans  :  mais  on  ne  loe 

*  Toat  ce  chapitre  est  la  traduction 'presque  littérale  du  ch.  I**", 
Ht.  IV,  de  la  MarakèNicomaque,  d'ÀRiSTOTE,  §g  1-6.  Cfr.  S.  Thomas, 
Somme  fkéol.,  2«  p.,  2«  s.,  q.  cxvii. 
Lisez  :  <  pcmiessions.  » 

u  AR8  d'ahouh.  —  I.  21. 


374  LI  ARS 

mie  les- nient  rechevaus.  On  set  anssi  plus  grantgretde 
doner»  c*on  ne  set  8*on  ne  prent  point  œ  c*on  ne  doit  mie 
prendre.  Yertos  aussi,  con  dit  est,  si  est  prise  sdonc  les 
choses  fortes  :  or  est  plus  fort  doner  ke  ne  soit  redieyoir, 
car  quant  on  donne  le  sien,  on  done  çou  ki  est  aussi  comme 
uns  cors  avec  celui  dont  il  est  pris,  et  ki  le  donne  ;  et  ensi 
est  plus  propre  doners  ke  prendres.  On  tient  aussi  commu- 
nément chiaus  ki  douent  pour  largues  ;  mais  ciaus  ki  nient 
ne  prendent,  là  ù  il  ne  doivent,  ne  dist-on  mie  lai^hes,  mais 
plus  sovent  les  tient-on  pour  justes  et  pour  droituriers. 
Entre  les  vertueus  li  large  sunt  plus  amet,  ne  mie  del  amour 
honneste,  mais  de  la  proufitable  ;  et  ce  n'est  fors  par  ce  k'il 
font  autrui  bien  ;  et  ce  font-il  par  doner.  Dont  il  sanle  bien 
que  li  donners  soit  à  largece  plus  propres  ke  rechevoirs  ;  et 
pour  ce  k'ele  fait  bien  à  autrui,  si  est-ele  plus  amëe  '. 


CHAPITRE  XIX. 

Cil  capitles  deTiae  qnel  manière  li  largea  doit  avoir  en  doner. 

Moustret  est  liquës  est  li  plus  principaus  fais  et  œvre  don 
large ,  or  moustrons  quele  doit  estre  la  manière  au  large 
de  doner.  Gomme  ensi  soit  que  toutes  les  œvres  de  yertut 
doivent  estre  bonnes  et  adrechies  par  raison,  selonc  les 
droites  circonstances  et  manières,  ki  en  droite  raison  doîent 
estre  gardées,  et  après  ôrdenées  à  bone  fin,  et  ensi  soit  que 
donners  soit  li  principaus  œvre  de  largece,  il  s*ensieut  que 

'  Pour  ce  chapitre,  cfr.  Aristote,  loe.  cit.,  §§  *7-ll. 


D'AMOUR.  375 

li  larges  œvre  poar  bonne  an,  et  selonc  les  rioles  de  raison, 
en  tant  k*il  donne  ce  k*il  doit  et  quant  il  doit;  et  selonc  les 
autres  manières  kl  doivent  estre  gardées  en  bien  et  larghe- 
ment  donner.  Et  cil  don  seront  délitable  u  sans  tristece  ;  car 
toute  œvre  de  vertut  u  ele  est  délitable  u  sans  tristece,  u  a 
pau  de  tristece.  Aprendre  et  ordener  doit*on  le  chose  ki  le 
plus  grant  compaiguie  humaine  aloie,  si  con  fait  donners. 
Et  en  ces  dons  doit  estre  largece  gardée»  par  quoi  on  ne 
défaille  de  li  ne  on  ne  sourabonge  ;  et  droite  largece  ce  garde 
en  li  atemprant  ^  Li  don  ke  nous  devons  doner  sont  tel,  ke 
premiers  devons  donner  les  choses  as  gens  nécessaires, 
après  les  profitables,  et  puis  les  joïeuses.  Autrement  vient 
an  corage  che  qui  vie  soustient,  autrement  ce  ki  aoume  et 
estruit.  Et  li  don  ki  en  abondance  vienent  sunt  délitafcle  et 
faisant  joie.  En  ces  dons  devons  regarder  par  quoi  par  lor 
manières  soient  gracions  ;  liquel,  se  de  lor  nature  ne  sont 
précieus,  par  le  tans,  u  par  le  lieu  u  par  aucune  bonne 
manière  le  devienent.  Regarder  aussi  devons  comment  cil 
don  sunt  joie  faisant.  Aussi  regarder  devons  ke  nous  ne 
doingnons  choses  nient  avenans  et  outrageuses,  si  comme 
au  viellart  armes  venereces,  au  vilain  livres  u  à  celui  ki  s'est 
adonnés  à  estude  argent  pour  marchander  u  viele  pour  vio- 
ler. Et  regarder  aussi  devons,  se  dons  gratieus  doner 
volons,  que  chascuns  ne  porte  avec  soi  se  malvaisté  u  se 
maladie,  si  comme  al  yvre  doner  vin  u  à  haitiet  médecines. 
Li  dons  si  commence  à  estre  malvais  ouquel  li  visce  dou  fol 
est  conneûs  *.  Et  dons  aussi  donner  devons  ki  durant  soient, 
et  pour  cou  les  durans  querre  devons  ;  car  il  n*afiert  mie 
que  li  dons  soit  reprovés  ne  amonestés  ;  dont  se  li  mémore 

'  Aristotr,  loc.  cit.,  §§  12-20. 
*  Srnrca,  de  BeiMficiis,  \\  U. 


376  LI  ARS 

de  le  chose  est  perdue,  li  chose  si  amoneste  et  face  don  don 
sovenir.  Car  plusieurs  sunt  eus  ësqués  plus  longuement 
n*est  li  mémore  des  dons  k*il  n*ont  de  ces  dons  Tusage: 
dont  mes  consaus  est,  s'on  faire  le  puet,  par  quoi  li  dons 
soit  al  ami  coyignables  et  à  li  s'ahierge.  Car  pau  de  gens 
trueve^on  si  gueredonans,  ke  s'il  ne  Toient  le  don,  il  pensent 
à  aus.  Plus  est  gracieus  li  dons  quant  nous  donnons  çon 
k'aucuns  n*a  mie ,  que  quant  nous  donnons  cou  dont  il 
abonde.  Et  plus  est  aussi  gracieus  ce  c*on  longuement 
quiert>  ne  tantost  n'est  trovet,  ke  ce  c'on  voit  par  tout; 
pour  ce  en  bénëflces  faire  et  dons  donner,  oovient  r^srder 
le  tans,  le  lieu  et  le  personne,  et  molt  d'autres  manières  si 
oonmie  on  dira  ci-aprës.  Car  en  cascun  tans  les  choses 
suntffracieuses  et  nient  gracieuses,  selonc  diverses  manières. 
Li  don  ne  soient  mie  sans  plus  prëcieus,  mais  s'il  sunt  ni^t 
soyent,  si  soient-il  ellut  et  k'au  riche  lor  lieu  truevent.  Che 
ke  Tos  Tolës  ki  soit  gracieus,  si  le  faites  tel  pour  garder 
manière.  Li  don  ki  plus  sunt  estrange  et  à  mains  de  gens 
donne,  plus  sunt  delitable  et  gracieus  ^  :  li  dons  ki  sanlans 
est  à  cascun  donnés  n'est  donne  à  nului  ;  là  ù  on  puet  dire  : 
«  Ee  m'est  doné,  tant  en  est  donet  à  un  autre,  celui  à  paines 
il  oonnoist  ;  bien  est  voirs ,  il  me  tint  onques  de  don  digne,  t 
Tex  choses  ne  di-ge  mie  pour  ce  c'en  largece  restraigne  ; 
mais  garder  se  doit-on  k'ele  n'erre.  Ki  ses  dons  et  ses  bien- 
flces  yieut  fttire  amables,  pense  comment  molt  de  gens  il 
oblige  et  ke  cascuns  ait  aucune  chose  plus  grande  ke  ses 
conpains  et  ke  jugemens  n'i  faille  *.  Che  n'est  mie  bienfices 
lÀ  ù  li  milleur  partie  faut,  si  con  donner  par  jugement. 
Grans  avoirs  donnes  sans  raison  ne  droiturière  volonté» 


*  Srnrca,  de  Benefidis,  I,  12. 

*  Sknrca,  de  Beneficiis,  I,  14. 


D'AMOUR.  377 

n*e8t  mie  bienfices,  mais  trésors  '.  Largece  puet  on  le  don 
apieier  quant  che  con  a  pris  est  bien  donnet;  bienlSces 
dist-on,  quant  par  raison  il  est  donnés  à  dignes.  Se  savoir 
volons  comment  donner  devons,  legier  est  à  savoir  :  don- 
nons si  con  nos  volriens  c*on  nos  donast.  Et  devant  toutes 
choses  volentiers  devons  donner  tost  et  sans  nule  doutance. 
Li  bienâces  n*est  mie  gracions  ne  de  rendage  dignes,  ki 
longuement  ventiele  en  le  main  dou  douant,  et  k'aucuns 
laisse  aussi  ke  ce  soit  maugré  sien ,  et  s*il  donne  il  saule 
c'on  11  toille.  Et  quoi  que  nous  faisons,  garder  devons,  ce 
don  douant,  il  ne  sanle  que  nous  aions  eût  délibération, 
avis  u  doutance  :  prochains  est  à  refuser  cis  ki  doute,  nule 
grasce  ne  rendage  ne  désert.  Car  con  ou  bieufloe  soit  très* 
joïeuse  li  volontés  dou  donnant,  ki  par  doutanoe  u  par 
manière  de  bataille  en  soi  monstre  nient  voloir  doner,  cis 
n  a  mie  donet ,  mais  maisement  refuset.  Et  très-gracieus 
sunt  li  bienflce  quant  apareilliemeut  se  œvrent;  là  nule 
demorance  n'a,  se  ce  n'est  par  le  vergoigne  dou  rechevant. 
Très-bon  est  le  désir  de  cascun  avancier  par  donner  et  le 
prochain  sievir.  Miens  vaut  le  don  avanchier,  ke  ce  c'on  soit 
priiet;  quant  à  home  vaillant  li  bouche  à  prier  se  restraint, 
et  cis  de  rougeur  et  vergoigne  se  confont,  qui  tel  torment  li 
toit,  se  don  muteplie.  Gis  n*a  mie  le  chose  pour  nient,  ki  Ta 
quant  il  prie.  Car  si  corne  il  sanle  à  toutes  bonnes  gens, 
nule  riens  n'est  plus  chière  achatée  ke  celé  c'on  a  par 
prière  *.  Anieuse  chose  et  greveuse  est,  à  chief  enclin  dire  : 
«  Je  vous  pri.  »  Hastece  se  doint  li  bénéfices.  Tart  donne, 
ki  donne  au  priant  :  pour  ce  devons-nous  adeviner  se  les 
gens  voelent  ke  nous  lor  donnons  ;  lequele  se  nous  enten- 

*  Senkca,  de  Beneficiis^  I,  15. 
■  Sr?îeca,  de  Beneflciis,  II,  l . 


378  LI  ARS 

dons,  gracieusement  de  lor  nécessités  secourre  '  devons. 
Cis  bénéfices  est  joïeus  et  venkans  le  corage  qui  encontre 
et  avancist  le  priant.  Le  plus  des  paroles  don  priant  devons 
recolper,  par  quoi  il  ne  sanlece  ke  nous  avons  esté  priiet; 
mais  tantost  prometons  se  ciertain  sommes  ke  faire  le  puis- 
sons  ;  et  le  fait  par  hastece  aprovons,  ains  que  priiet  soïons. 
Car  tout  ensi  come  ens  es  debaities  li  vin  et  li  sjr<^  lieu 
médicinable  tienent,  quant  tost  sunt  donné ,  ensi  est*il  es 
bénéfices  ;  pour  cou  doit-on  tempre  au  mal  contrester  et 
soucourre.  Car  li  médecine  tart  donnée,  le  plus  souvent 
pau  proufite  et  ki  appareilliement  donne,  il  nTest  mie  doute 
ke  volontiers  ne  le  face  et  ensi  liement  *.  Li  grant  don  de 
pluiseurs  par  longement  taire ,  u  grietet  u  tristeoe ,  sunt 
corromput  quant  on  les  prometoit  de  visage  dénotant. 
K*est  milleur  chose  k*à  bonnes  choses  ajoindre  boines 
paroles,  débonnaires  et  humles ,  en  castiant  le  demandant 
k'il  a  esté  trop  tardis  en  demander?  Ajoingniés  avec  une 
complainte  compaignable  et  amiable  :  a  Je  me  courouche 
à  vous  de  çou  ke  vous  ne  me  désistes  piéchà  che  ke  vos 
voliés  çou  ke  vous  m*avés  priiet,  et  ke  vous  nulni  avec 
vous  i  amenastes.  Je  suis  moût  liés  ke  je  puis  assés  faire 
en  mon  corage  ce  ke  vous  désirés  ;  laissiés  le  me  savoir  et 
vous  Tarés.  Pardonnés-moi  se  j'ai  une  fois  vileue.  »  Ensi 
ferés  par  quoi  cis  ki  prie  tenra  à  plus  grant  chose  vo  corage 
ke  tout  çou  k*il  voloit  demander  ;  dont  apert  li  grans  vertus 
dou  donnant  et  li  grans  débonnairetés,  quant  cis  ki  s*en  part 
dist  à  soi-meismes  :  «  Grant  gaaing  ai  hui  >  fait.  J'aime 
tnieus  que  je  Tai  tel  trovet  que  par  autre  manière  ;  mes  dons 


*  Var  :  Souceorre.  (Ma  Ci-oy.) 

*  Sbneca,  de  BeneficiiSy  II,  2. 
'  Var  :  Wù  (Ma  Croy.) 


D'AMOUR.  379 

fust  doubles.  A  tele  volenté  ne  puis-je  rendre  soufissans 
grasces  \  »  Mais  li  pluiseur  les  bénëflces  et  les  dons  par 
dures  paroles  et  estraignes  manières  et  orguel  avant  amè- 
nent, tes  paroles,  par  orgueil ,  disant  :  «  Ce  poise  moi  que 
cis  m'a  ce  donne.  »  Dont,  se  grasces  de  nos  dons  avoir 
volons,  curer  devons  que  no  don  entier  et  apertement  par- 
vienent  à  ciaus  qui  nous  le  prometons.  Car  tant  amenrist- 
on  le  grasce  come  on  fait  de  demorance  *.  Et  de  tele  demo- 
rance  viennent  les  plaintes;  dont  on  dist  :  €  J'ameroie 
mieus  k*il  me  refusast,  ke  ce  ke  tant  me  fet  atendre.  »  Et 
ossi  par  detrit  fait-on  sovent  le  don  haïneus.  Propre  chose 
et  avenans  est  au  bienfaisant  volontiers  et  tost  faire  ;  car 
ki  tart  le  fait,  longuement  ne  le  vient  faire  :  et  ki  de  jour 
en  jour  à  son  don  alongier  s*il  a  aidiet,  se  n'esce  mie  de 
Yolentë.  Ensi  cis  deus  choses  piert,  le  tant  et  l'argument 
de  bonne  volenté  ' .  Une  meisme  chose  est  donnée  ;  mais 
moût  a  à  dire  comment  ele  est  donnée.  Joïeuse  chose  et 
précieuse  est,  se  cis  ki  done  n*a  sôufiert  c'en  li  renge 
grasces ,  par  quoi  li  rechevans  tousjours  li  soit  obligiés, 
et  ki  son  don  oublia  quant  il  dona^.  Li  sage  si  dient  c*au- 
cune  chose  doit-on  doner  en  apiert,  autres  en  secret  :  en 
apiert  doit-on  doner  les  choses  lesqueles  quant  on  a  ataint 
font  gloire,  si  con  li  don  de  batailles,  et  honourables  et 
choses  ki  sunt  de  grant  renon  ;  mais  les  choses  ki  n*on- 
neurent  mie  les  gens,  ains  soukeurent  al  enferce,  poverté 
et  nécessité ,  coiement  doit-on  doner  :  par  quoi  sans  plus 
soient  conneûs  à  ciaus  ki  eles  pourfitent.  Aucunes  fies 


'  SsNscA,  de  Beneficiis,  II,  3. 
*  SsNBCA,  de  Beneficiis,  II,  4. 
'  Sbnbca,  de  Benejlciis,  II,  5. 
^  Senrca,  de  Beneficiis,  II,  6. 


380  LI  ARS 

doit-on  les  rechoTans  décoivre  k*il  ne  sachent  de  qui  il 
prandent  ^  Li  bien  fait  en  deus  doit  estre  partis  :  li  uns 
tantost  Ton  doit  oublier,  et  Tantre  on  doit  tontdis  acre- 
nir.  C'est  trës-lais  visces  s*en  tans  n'en  sovioit,  et  se 
le  mémore  des  bienfais  le  corage  destraint  '.  Nous  aussi 
dire  ne  devons  ke  nous  aîons  donné  :  ki  amoneste  il  rede- 
mande ;  ne  à  autrui  aussi  nos  dons  reconter  ne  devons  :  ki 
donnet  a,  si  se  taise  ;  raconte  le  don  ds  ki  a  pris.  A  celui 
ki  partot  son  don  raconte,  puet-on  dire  :  «  Tu  ne  pues 
noiier  ke  tu  n'aies  rechut.  »  Et  se  cis  respond  :  «  Quant?  » 
dire  li  puet-on  ke  molt  de  fies  et  en  mains  lieus  :  «  Car 
c'est  toutes  les  fies  ke  tu  l'as  ramentut.  »  Ne  si  ne  devons 
laissier  le  parler  de  nos  bieufais,  ke  s'aucuns  les  ramentoit, 
ke  nous  ne  respondons  :  «  Trës-dignes  est  cis  et  de  plus 
grans  choses  ke  je  ne  li  ai  donne  ;  je  li  volroie  plus  douer, 
ke  je  ne  puis.  »  Et  ce  ne  doit-on  mie  dire  de  tel  manière 
comme  aucun  dient,  ke  quant  il  cuident  les  gens  atraire, 
en  sus  d'iaus  les  boutent.  Ki  n'aive  au  don  et  au  bénéflsce, 
il  le  piert  :  petite  chose  ai  donnée  :  nourir  le  doi  ^. 


CHAPITRE  XX. 

Gifl  capitles  moustre  cornent  on  doit  doner,  tant  con  pour  ancuns 

regars  ki  afièrent  ou  rechevant. 

Se  gueredonans  volons  avoir  ciaus  qui  nous  obligons,  il 
ne  covient  raie  sans  plus  les  bénéfices  donner,  mais  aussi 

*  Seneca,  de  Beneficiis,  II,  9. 
^  Seneca,  de  Beneficiis^  II,  10. 
^  Skneca,  de  Benejkiis,  II,  11. 


D'AMOUR.  381 

amer.  Soyent  par  orguel  péchons,  par  ce  ke  de  nos  dons  les 
oreilles  des  gens  emplir  volons.  Mais  li  amonestemens  des 
dons  anoie  et  li  reproviers  haine  eugenrent.  Riens  n*est  tant 
droiturière  à  eschiever  en  bénéfices  doner,  comme  orguel  ^ 
K*a-on  à  faire  de  yisage  hautain,  de  paroles  eslevées  ?  Vostre 
oêyre  vos  essaucera.  Retraire  nos  devons  de  vantise  :  les 
choses  et  les  œvres  si  parolent  quant  nous  nous  taisons. 
Ne  mie  sans  plus  nient  gracions  et  sans  gueredon  est  li 
bénéfices  donés  orgueilleusement,  mais  à  paine  le  puet-on 
vir  *.  Orghieus,  riens  ne  proufite  de  toi  prendre  :  quanke 
tu  donnes  tu  destruis  ;  de  quoi  t*esliëves-tu  de  tele  œvre  ? 
Ton  visage  et  ta  manniëre  estrangement  mues.  Joïeus  sont 
li  don.ki  d'umain  visage,  legier  et  plaisant  sunt  donnet  : 
lequel  don  quant  cis  donoit,  il  ne  se  tenoit  pour  plus  grant 
dou  recevant,  en  estant  à  son  don  le  moes  et  le  ponpe.  Une 
grandeur  est  en  orguel,  ke  neis  encore  les  choses  amables 
fait  haineuses  ^.  Aucunes  choses  aussi  sunt  c*on  ne  doit  mie 
doner,  et  11  denoiiers  au  demandant  est  lui  bien  faire.  En 
no  doner  plus  devons  regarder  le  proufit  dou  rechevant  ke 
se  volenté,  car  sovent  les  gens  désirent  les  choses  grevables. 
Ensi  comme  au  malade  nos  denoïons  le  froit  et  l'euwe,  et 
au  foursenet  armures,  et  as  amans  quank'  est  contre  aus  et 
li  ardans  désirs  demande.  Ensi  à  demandans  quelconques 
choses  lor  sunt  grevables,  refuser  lor  devons.  Aucuns  dist  : 
«  Je  sai  bien  ke  ce  n'est  mie  profitable  à  celui  :  mais  je  ne 
puis  contrester  à  ses  proïeres  ;  bien  pense  de  lui,  de  mi  ne 
se  plaigne  ^.  »  Faus  est  :  de  toi  plaindre  se  puet  et  à  droit 


*  Var  :  Orgues.  (Ms  Croy.) 

^  Seneca,  de  Bénéficiiez  II,  11. 
^  Sknkca,  de  Beneficiis,  II,  13. 

*  Var  :  Pleifvje,  (Ms  Croy.) 


382  LI  ARS 

quant  à  son  boin  sens  revenra.  Ki  est  ki  celui  ne  het  par 
qui  il  est  aidiés  à  son  damage  et  son  përil  ?  Si  con  trfes-bele 
chose  est  de  gens  garder,  voeillent  ^  u  non ,  ensi  as  prians 
donner  choses  grevables  est  haine.  Douons  tex  biens,  ki 
plus  et  plus  à  la  veûe  *  plaisent  et  ki  jà  à  mal  ne  tournent. 
Deniers  ne  doi  donner  pour  faire  adultère,  ke  je  n'i  soie 
trouves  compains  u  consillieres  de  tel  méfiait.  Se  je  puis, 
le  méfiait  doi  destoumer  :  se  je  ne  puis,  au  mains  ne  serai- 
je  mie  aidans,  par  quoi  peûst  dire ,  se  aidiet  li  avoie  à  son 
mal  :  «  Chis  en  amant  m'a  ocis  !  »  »  Sovent  n*a  ke  dire 
entre  les  dons  des  amis  et  le  greyance  des  anemis.  C'est 
plus  laide  chose  ke  ce  k'il  n*a  point  de  difiërence  entre  le 
don  et  haine.  Douons  dont  ensi  ke  no  don  en  nostre  ver- 
goigne  nient  ne  retournent,  quant  très-propre  chose  soit  à 
amisté  Tami  aiewer  à  soi ,  tous  deus  ensanle  doit-on  con- 
sillier.  Je  donrai  dont  au  besoigneus,  ne  mie  si  ke  poyres 
soie  :  je  soucourai  celui  ki  est  en  péril,  mais  ne  mie  si  que 
je  périsse.  Ghascuns  doit  se  force  regarder  par  quoi  plus 
ne  doinst  qu'il  ne  puist  soufrir,  ne  mains  k'il  ne  doie.  Ne 
dons  ne  devons  doner  ki  honteus  nous  seroient  à  demander  ; 
ne  dons  ausi  ki  anoient,  u  c'on  ne  voeille  mie  prendre^. 
Pour  cou  doient  estre  ces  trois  choses  amesurées,  li  donans, 
li  dons  et  cis  qui  on  doue.  Mon  pooir  ne  puis  passer  et  plus 
k'au  rechevant  n'aâert  doner  ;  ne  don  aussi  ki  au  reche- 
vant  ne  soit  avenans,  si  con  à  un  enfant  grant  cheval,  à 
sage  anciien  une  pelote;  selonc  ce  ke  grietés  et  injures 


«  Var  :  Velgent.  (Ma  Croy.) 

*  Dans  ce  passage  emprunté  à  Sénèque,  Fauteur  a  lu  sans  doute 
visu  qui  est  un  non-sens,  au  lieu  de  twi»,  et  il  a  traduit  le  premier  mot. 
^  Senbca,  de  BeneficiiSy  II,  14. 
^  Se  NEC  A,  de  Benejiciis,  II,  15. 


D'AMOUR.  383 

faire  est  chose  ki  seionc  li  fait  à  fuir.  Ensi  bënëfice  doner 
est  chose  seionc  11  elisable.  Ki  est  ki  ses  bienfais  n*aime, 
à  qui  une  âe  doner  ne  soit  cause  de  doner  autre  âe  ?  Je  ne 
faut  mie  celui  qui  j'ai  Tie  donnée ,  ne  qui  j*ai  rescous  de 
péril;  s'il  me  prie  que  je  li  aiwe,  le  lairai-je?  Pluseur  fois 
H  ai  aidié,  et  encore  aiderai  ;  premiers  pour  ce  k'il  besoigne, 
après  il  afl8ert,  le  tierch  pour  ce  k'aidiet  et  donet  li  avons. 
A  celui  à  qui  au  commencement  n'eûist  raison  de  doner, 
nous  donons  après  pour  cou  ke  devant  li  aviens  donet  ^  Tes 
choses  par  nature  sunt  de  visées  '.  Car  tant  est  bien  f  aires 
et  vertus  par  nature  désirée ,  k'as  malvais  est  ennet  loer 
les  milleurs  choses.  Ki  est  ki  ne  voet  aparoir  bienfaisans? 
Ki  est  ki  entre  les  injures  et  malvaistés  ne  désire  Topinion 
de  bonté?  Ki  est  cis  ki  quelconque  chose  il  ait  mal  faite  et 
nient  droiturière,  il  ne  voeille  k*ele  soit  d'aucun  sanlant  de 
droit  vestie  et  ke  il  ne  voelle  k'ele  sanlece,  k'il  ait  bien  fait 
à  ciaus  qui  il  a  gi^evés  ?  On  ne  trueve  nului  ki  le  fruit  de 
malvaistés,  sans  malvaisté,  avoir  ne  volsist'.  Quel  chose 
c*on  a  donet,  c'est  maisons,  argens  u  aucune  possessions, 
mais  li  bien  donners  fait  le  bénéfice.  Et  cis  aussi  ki  done  à 
ciaus  as  quex  on  ne  doit  doner  u  nient  pour  bien,  mais  pour 
aucune  autre  chose,  ensi  con  pour  honneur  u  pour  çou  c'en 
li  rendist ,  et  nient  pour  le  bontet  ki  est  ens  ou  doner,  cis 
n'iert  mie  larghes.  Ne  cis  aussi  ki  donne  par  tristece,  car 
il  sanle  k'il  eslise  plus  l'avoir  k'il  ne  face  le  bonne  œvre 
k'il  fait  en  donnant  *.  Il  sunt  aucun  ki  les  choses  honestes 
en  marcheandises  retournent,  asqués  vertus  gratieuse  point 


'  Seneca,  de  Beneficiis,  IV,  15. 

*  Var  :  Denrées.  (Ms  Croy.) 

'  Sknrca,  de  BeneficiU,  IV,  17. 

*  Aristotk,  Mot,  à  Nicom.,  IV,  i,  M. 


384  Ll  ARS 

ne  plaist,  ne  riens  ne  lor  sanle  grant  ne  de  value ,  fors  oe 
ki  est  vénal.  K'est  plus  laide  chose  ke  conter  à  ancnn  con- 
bien  il  a  fait  de  bien,  quant  vertus  ne  gaaing  ne  semoigne  ^ 
ne  ne  covoite,  ne  damage  ne  doute.  Li  loiers  de  choses 
honestes  est  en  eles  pour  le  bien  ki  est  en  ovrer  tes  œvres. 
Se  li  chose  est  honeste,  de  li  doit-on  atendre  son  loiier  :  et 
li  bëneâces  est  chose  honeste  ;  dont  devons  sans  plus  de  li 
atendre  no  loiier,  ne  mie  de  celui  qui  nos  avons  bien  fait  '. 
Ne  ne  doit  mie  querre  de  mon  bienfait  gaaing  ne  délit,  encor 
ne  soit-il  mie  sans  délit  ne  gloire  :  une  chose  me  doit  sou- 
flre,  ke  je  face  çou  ke  je  doi  et  ke  par  raison  covient'.  Et 
ke  bienfaire  soit  chose  pour  li  élisable  et  faisable,  nos  done 
bien  entendre  che  k'as  estrauges  ki  lor  nef  brisent  en  nos 
pooirs  nos  aidons,  encor  ne  les  quidons  jamais  vir;  et  nos 
délitons  en  ce  ke  nos  les  savons  à  nous  rendables  ^,  et  ke  nos 
bienfais  nous  soit  si  con  regracians  ^.  A  ce  bien  ki  est  dou- 
ners  ensieut  proufis,  encore  ne  le  sanle-il  mie,  puisque  c*est 
vertus  ;  quele  vertus  est  à  qui  proufis  n'ensieuce  î  Proufit 
prendons  ci  largement,  pour  toutes  les  manières  de  biens 
ki  pueent  as  gens  par  defors  avenir  ;  ne  mie  pour  gaaing 
d*avoir  :  et  cis  biens  donners  pour  lui-meismes  est  quis  ; 
encor  ait-il  aucuns  proufis  fors  de  lui;  se  cil  sunt  resté, 
s'est  doners  selonc  li  chose  plaisans.  Et  comment  porroit-ce 
estre,  ke  vertus  et  bienfaires  fausissent  à  lor  propres  loiiers, 
quant  nos  véons  que  li  asnes  u  li  chevaus  ne  faut  mie  à  sa 
provende  après  sa  bonne  journée  :  quels  puet  dont  estre 

*  Var  :  Somonge.  (Ma  Croy.) 

3  Senkca,  de  Beneficiis,  IV,  1,  et  Spùt^  lxxxi. 

'  Senkca,  de  Beneficiis,  IV,  10,  14. 

*  Var  :  Redevables,  (Ms  Croy.) 

*  Senkca,  de  Beneficiis,  IV,  II. 


D'AMOUR.  385 


li  loîers  de  vertut?  Li  fruis  de  le  bone  œvre,  li  loenge 
et  II  honeurs  des  bons  ki  loer  et  honerer  pueent ,  sieuent  H 
boneurtës  de  ceste  vie  et  del  autre  après  ce  trespas. 


CHAPITRE  XXI. 


Gis  capitles  motutfe  à  qui  ne  comment  li  largefi  doit  prendre. 

Ne  li  larges  ne  prendra  point  maisement,  car  maise  prise 
n'afBert  point  à  celui  ki  rîchece  pau  honeure  ;  et  con  che  ki 
honeste  est  et  pries  d'onneste  soit  fort  à  troyer  et  à  garder, 
car  c'est  uns  moiiens  ki  est  yertus ,  ne  mie  sans  plus  cele 
chose  honeste  faire  devons  \  mais  par  raison  doit  estre 
faite  ;  et  par  tel  voie ,  en  toutes  les  vertus  et  en  toute  no 
vie,  aler  devons.  Pour  ce  covient  bien  regarder  de  qui  on 
prent ,  car  c'est  molt  griés  tormens  de  devoir  à  celui  qui 
deteur  on  ne  vieut  mie  estre.  Et  aussi  est  molt  joïeus  de 
celui  avoir  biens  rechus  c'on  puet  amer,  après  ce  k'il  ara 
fait  grietës.  Et  c'est  aussi  très-maleuwireuse  chose,  à 
homme  vergondeus  et  vaillant,  s'il  covient  celui  amer,  qui 
il  nient  n'aime.  Pour  ce  devons  regarder  de  qui  nous  pren- 
dons  ;  et  plus  devons  aviser  quex  li  créanteres  est  des  bien- 
fais  que  nous  rechevons,  que  qués  cis  est  à  qui  argent 
enpruntons.  Il  n'aflert  mie  tousdis  à  dire  :  «  Je  ne  voel  mie 
prendre.  »  Aucune  fie  doit-on  prendre,  encore  soit  cou 
envis  ;  quant  je  dis  ke  crëanteurs  doit -on  *  eslire,  j'en  oste 

'  Aristote,  A/br.  à  Ntcom,,  IV,  fj  24. 
*  Var  :  Devons.  (Ms  Croy.) 


38C  LI  ARS 

force ,  les  commans  des  sûvrains  et  peur,  lesqaés  choses 
tolent  élection  là  ù  eles  sunt.  S*il  i  a  nécessité ,  li  arbitres 
est  tolus  ;  adont  ne  prent-on  mie,  mais  on  obéist.  Nns  n'est 
obligiés  de  rendre  cou  c'on  ne  puet  refuser.  Se  savoir  volons 
s'aucuns  le  don  voet,  faisons  k'il  puïst  nient  voloir  prendre  '. 
Il  sunt  aucun  ki  nient  ne  voelent  prendre ,  fors  en  secret  ; 
ki  le  tiesmoignage  dou  bienfait  et  les  sachans  eskivent  :  et 
sachiés  ciaus  nul  bien  penser.  Che  dont  honte  avés  del 
devoir,  ne  prendés.  Aucun  autre  rendent  grasces  larechi^ 
neusement ,  en  recoi  et  en  Toreille  :  ceste  chose  n*est  mie 
vergoigne,  mais  une  manière  de  nient  bien  faire.  Sages 
n'est  mie  ki  à  rendre  grasces  les  tiesmoignages  en  roste. 
Gist  refusent  les  grasces  en  apiert ,  par  quoi  il  sanlece  ke 
ce  k'il  ont  aquis  viegne  par  lor  vertus,  ne  mie  d'aîwe  d'au- 
truî  •.  Ke  ferai-ge ,  comment  prenderai  ?  Cis  ne  me  sanle 
mie  dignes,  ke  je  de  lui  prenge  par  quoi  à  lui  soie  obligiés  ; 
d'autre  part  de  nului  prendre  n'est  mie  le  moiien  tenir, 
aucunes  choses  proufitent  ki  mie  n'obligent  ^.  Li  bénéfices 
point  n'oblige  ki  est  pris  nient  volentiers  ;  car  obligance  est 
volentrieu.  Pour  ce  fait  bon  premiers  doner  ;  en  mi  ki  reçoi 
est  li  arbitres  de  prendre  et  en  après  li  bénéfices  ^.  Anemis 
sui  se  mes  amis  avec  mi  périr  voet  et  je  le  suefre.  Je  ne 
fai  mie  cou  ke  plus  legier  est ,  ke  je  sens  périsse  :  ensi  de 
mon  ami  ne  doi  prendre,  ki  li  tourne  à  grant  grietet  :  mieus 
doi  mon  mal  sens  soustenir  ^.  Quant  aucune  chose  jugons 
c'en  le  doie  prendre , .  si  lé  prendons  par  manière  joYeuse, 


*  Sbneca.  de  BeneficiiSy  II,  IS. 

*  Sknbca,  de  Bénéficia,  II,  23. 
'  Sbnrca,  de  Beneflciis,  II,  18. 

*  Sk^eca,  de  BeneficiiSf  II,  19. 
'  Skneca,  de  Benejkiis,  II,  21. 


D'AMOUR.  387 

et  ce  sache  li  donans,  par  quoi  li  donnères  ait  tantost  fruit 
de  son  don.  Et  con  gracieus  nos  soient  cil  don ,  par  grans 
sanlans  moustrer  devons,  ne  mie  san  plus  as  dounans,  mais 
aussi  à  toutes  gens.  Ki  le  bienfait  et  le  don  gracieusement 
rechoit  il  paie  le  première  pention  et  le  premier  gueredon. 
Tant  con  cis  se  délite,  ki  le  don  prent,  doit-il  manifester 
au  donnant  et  à  autrui  et  faire  savoir  le  don  donné  ^  ?  £t 
en  ce  prendre  devons  estre  aviset,  ke  nous  ne  prengons 
chose  ki  honteuse  soit.  Aucun  si  prendent  aussi  k*il  lor 
anuice  et  ki  desissent  :  ce  Je  n'ai  ke  faire  de  ce  don  :  mais 
pour  ce  ke  vous  le  volés,  je  obéirai  à  vous  et  à  vostre 
signorie.  »  Uns  autres  si  orguilleusement  prent  ke  doutance 
est  au  douant  s'en  prendant  le  noie.  Uns  autre  à  paines  le 
bouche  oevre ,  et  mains  est  ou  prendre  gracieus  ke  ce  k*il 
eust  refuset.  On  doit  grandement  parler  por  le  grandece 
de  le  chose  rechute  ;  et  ce  doit-on  ajoindre  :  «  Vous  m'avés 
plus  loiiet  ke  vous  ne  quidiés  ;  je  ne  vos  porai  jamais  sou- 
flssans  grasces  rendre  ;  che  ne  lairai-ge  à  dire  nule  part , 
ke  gueredon  rendre  ne  vous  porroie.  »  Et  cis  ki  ensi  le 
cherche,  tantost  est  gueredonans  ^.  K'avient  au  corage 
nient  gueredonant,  ke  s'espérance  n'est  mie  à  bienfais  à 
rendre?  Se  nos  paroles  ciessent,  comment  nous  soïons  en 
no  cuer  afflit  et  meut,  aparoir  doit  ou  visage  ^.  Se  petit  nous 
est  donné,  jà  ne  nous  plaignons,  ne  d' autrui  don  envie 
n'aions.  K'est  plus  bêle  chose  ne  plus  honneste  ke  le  bien- 
fait rechut  engrangier  et  ensi  quidier.  c  Plus  dévoie  bien 
avoir  c'en  ne  m'ait  doné  ;  mais  ce  ne  fu  mie  au  donnant 
legière  chose  à  faire  ;  il  covenoit  k'il  partist  sa  largece  as 

*  ^NBCA,  de  Beneficiis,  II,  22. 

*  Sbnbca,  de  BeneflciiSy  II,  24. 
•'  Skneca,  de  BeneficiiSy  II,  25. 


388  LI  AHS 

pluisieurs  :  se  poi  m'a  doné,  sovent  me  donra  ;  se  mes  oom- 
pains  n'est  pers  à  mi  en  vertus  ne  en  dignités,  on  ii  dcTort 
ore  faire  honeur  ;  par  complaindre  je  ne  ferai  mie  par  coi 
je  soie  dignes  de  plus  grans  choses,  mais  par  quoi  je  soie 
drument  nient  dignes.  »  II  n'est  nus  bénéfices  ne  dons  tant 
soit  petis,  ke  li  bons  corages  eu  enterpretans  n'engrangisse. 
Trover  devons  escusances  là  ù  il  sanle  ke  li  ami  vers  nous 
meflacent.  Jamais  ne  faurront  les  causes  de  complaindre, 
se  nous  les  bénéfices  et  les  dons  de  le  partie  par  defors  nons 
regardons  *.  Moût  de  gens  par  povreté  escuser  se  pueent, 
mais  legière  chose  est  et  sans  paine  grasces  rendre,  quant 
les  dons  et  les  bénéfices  nous  raportons  au  corage ,  ne  mie 
les  choses  *.  Dont  cis  volontiers  le  don  rechoit,  il  rent,  car 
regarder  devons  le  corage  et  le  volenté,  et  pau  sunt  kl 
volentiers  prendent  en  volenté  d'iestre  oblîgiet,  ki  n'aient 
volenté  de  rendre  ;  dont  cascuns  s'oblige  tant,  et  ensi  coin 
il  vient  ;  par  quoi  cascuns  plus  par  son  corage  iert  jugiés 
ke  par  les  œvres.  Et  con  pités,  fois  et  justice  et  autres  vertus 
soient  parfaites  par  œvres,  s'aucuns  le  main  ne  puet  esten- 
dre  •  à  rendage  faire ,  se  puet-il  estre  rendères  sans  plus 
par  volenté*.  Ki  volentiers  dons  a  rechut,  jà  a  rendu*. 
Volenté  de  prendre  avoir  ne  devons,  mais  quant  nous  pren- 
dons,  volentiers  prendre  devons.  Li  donans  grant  partie  a 
de  se  volenté  se  ses  dons  est  gracieusement  rechus  *.  Se  me 
fortune  est  muée,  par  quoi  dons  ne  puis  doner,  il  soufist  li 


'  Sbneca,  de  Ben^ficM,  II,  28. 

*  Srnkca,  de  Beneflciis^  II,  30. 

*  Var  :  «  Le  moiien  ne  peut  atteindre  > .  (Ms  Groy.) 
^  Sbnrca,  de  Beneficiis^  II,  31. 

^  Srneca,  de  Bénéficiiez  II,  30, 
^  Srnkca,  de  Beneficiie,  II,  35. 


D'AMOUR.  389 

rendages  des  corages  et  des  volentës.  Ki  oorage  a  fait  per 
au  sien,  tant  corne  en  soi  est,  il  a  fait  ce  k'il  vient  ^  Riens 
n*est  ke  nous  atendre  devons,  dont  paiemens  viegne,  fors 
don  corage  et  de  le  bone  volentë.  Et  ne  quidens  pour  ce,  ke 
bénéfices  est  li  œvre  bien  faite,  et  aussi  sovent  le  prendons 
pour  le  chose  donée  ;  si  devons-nous  deus  choses  rendre, 
se  nous  poons,  à  le  bone  volonté  douant,  bone  volenté  reche- 
vant,  et  en  rendans  devons  et  à  le  chose  u  au  don  autres 
dons  :  et  se  don  falent,  li  corages  vous  ^  doit  soufire.  Au 
vaillant  homme  bénéfice  rendre  est  deboinairement  et 
joïeusement  prendre.  Ne  vos  esjouïssiés  dou  prendre,  mais 
de  ce  ke  par  vo  manière  de  prendre  vous  rendes.  Pour  ce 
c'on  a  rendu  grasces,  on  ne  se  doit  mie  tenir  pour  délivret, 
mais  plus  seûrement  en  doit  ^.  Pau  de  gent  sunt  ki  regar- 
dent fors  k'au  tans  présent ,  qui  molt  legiërement  passe  ;  à 
ce  k'est  passé  pan  de  gens  retoment  ;  ensi  nos  passent  li 
bien  fait,  car  dou  don  nient  ne  nos  sovient.  Pau  sunt  de 
gent  ^  ki  por  devoir  ^  rengent  et  à  paines  nus  est  ki  se  tiegne 
pour  deteur.  De  cou  avient  ke  les  choses  ki  sunt  données 
as  jouenes  sont  perdues,  car  point  ne  sont  ramenteûes  ^,  et 
après  poi  de  tans  cis  qui  a  rechut  dist  sovent  au  douant 
paroles  vilaines  et  petit  savourans  largece.  Poi  trueve-on 
ki  as  donans  dient  paroles  humles  et  obligans  ''.  Et  ce  ke 
nous  rechevons  après  aucun  tans  à  autres  douer  devons, 
sans  profit  d*autrui  attendre.  A  celui  qui  on  doue  apartient 

J  SsNBCA,  de  BeneficiU^  II,  32. 

■  Var  :  Boins.  (Ms  Croy.) 

'  Sbmbca,  de  BeneficiiSy  II,  34-35. 

♦  Var  .  Cheaui.  (Ms  Croy.) 

*  Ce  mot  est  fourni  par  le  Ms  Croy. 
'  Sbnbca,  de  Beneficiis,  III,  3. 

"*  Sk.neca,  de  Beneficiis,  III,  5.  —  Ce  qui  suit  ehi  tire  (I'Aristotb. 

1.1  AU  D*A«OUR.  —  I.  25 


390  LI  ABB 

li  pronfit  du  braéfiee,  aa  mie  va  doaiuuit*  Toat  cil  fci  antm 

doiment  pour  lor  pronfls  «  les  rechenitt  point  ii*obligeiit 

autrement  à  paisea  ke  d'an  prest  N'^st  mie  bânéflces  ce 

c'en  preete.  Ne  li  larges  n'est  mie  demanduui  astral  choses; 

car  ki  voientrieas  «et  à  autnii  tonsjoars  bienfaire«  il  ae 

prent  mîe  legièrement  d'aatrnî^  mais  il  pnendera  de  dusas 

k'il  derra,  et  là  ù  il  devRa,  ensi  cou  de  ses  rentes  et  de  son 

aToir,  ne  mie  del  a»trui.  Et  ce  k'il  oisi  pmnt  de  ses  rentes 

ne  doit  màe  estre  ponr  le  aiem  propre  bien ,  aiaâa  aussi  eon 

pour  nëoeseiAs,  pour  ce  k'il  ait  ancvne  chose  k'il  puist 

douer.  Ne  il  n'e«t  mie  sëgligeos  don  eieii,  par  ^uoi  il  k 

laisse  gaster  soi»  raison,  ams  i  preatt  bien  >garde,  powr  ce 

k'ii  ^t  plaire,  pour  donner  as  geBB4  He  il  ne  donra  nûe  à 

tiMU  eans  regard  pom*  ce  kll  ait  à  dooer  «t  qnaat  on  doit, 

et  li  à  il  est  Uen  emploiiet  Les  ccmdieieaa  ei  les  manières 

ki  eus  es  offres  humaMMs  dcient  eiira  regardées  et  «riaées 

et  U  djversité  font  ens  es  (wres  des  gens»  si  ffimt  oestes  : 

premiers  doit-on  regaatler  ki  c'est  ki  œTre  :  checî  &it  dhrer^ 

sit^;  car  4ex  dons  «ereit  rainaUee  i  doner  à  mi  Foi«  ki 

outrageus  seroit  à  m  ehei^alier,  Teas  dboaes  pnet  m»  petis 

boBs  faire  par  honeur,  ki  i  vn  grant  aeroit  déshoBioraUes  : 

dont  nous  regardctts  ki  est  ki  csTre ,  entour  iqad  chose,  ke 

c'est,  de  quoi,  pourquoi?  Li  pourquoi  les  gens  donnent 

doit  estre  compains  à  honeste  :  commoit,  quant,  ù  ?  Toutes 

ces  conditions,  si  con  de  le  première  aiaastret  aet,  £ant 

difiërence  et  afiërent  à  regarder,  et  à  garder  ens  es  œvres 

de  vertus  et  ki  faites  sunt  selonc  raison  ^.  Dont»  aspcrrres, 

ki  rendre  ne  vos  pueent  .  là  mousterrés  ke  vos  dons  n'est 

mie  fait  pour  gueredon  ravoir  :  ne  restés  mîe  vostre  uelg 

dn  povre  '  et  l'ame  familleuse  ne  -despisiës.  Ne  movés  mie 

*  Aristote,  Mot.  à  Nicom.,  IV,  i,  16-ld. 

*  Eccli.f  IV,  1. 


D'AMOUR.  391 

le  povre  à  ire  en  se  povretë  \  ne  son  corage  ne  torblës,  et 
le  don  promis  ne  li  aslongiés  '.  Ne  ne  retenés  le  service  dou 
labonrenr  dusq'à  matin  ^  ;  vos  ieus  dou  besoignens  ne  rostës 
par  ire  ^  ;  se  vous  donnes ,  regardes  à  qui ,  par  quoi  vous 
aïés  grasce  de  vos  biens.  Donés  as  justes  et  bons  et  vous 
troverës  rendage,  et  se  non  d'iaus,  si  Tarés  de  Dieu*. 
Faites  bien  à  vos  amis  devant  vo  mort  et  selonc  vo  force 
donnes  as  povres  et  gardés  ke  bons  dons  ne  vous  escape  ^. 
Toute  œvre  corrompable  si  défaurra,  et  cis  ki  Tuevre  avec  : 
mais  toute  bone  œvre  sera  justefiie  et  ki  Tuevre,  en  li  «j^ra 
honerés.  Ne  laissiés  le  povre  en  se  povretë  «  sans  don  da 
vous  vtrit  partir  ^.  Encloës  en  son  sain  vostre  amour  '  ^ 
ele  priera  à  Dieu  pour  V09S  '  :  li  aumosne  des  gens  est  9i 
come  uns  sas  plains  de  vertus,  ki  garde  le  grasce  de?  gfi»9f 
si  eon  la  paupière  Tueil  ^^.  L'aumo^ne  covient  estre  de  droîit 
aquest  et  kB  cis  9oit  nés  à»  pecbiëa  ki  le  donne.  })ieu9  ne 
reçoit  mie  le  don  des  malvais ,  ne  n*aprueve  le  plentë  46 
lor  sacrefices.  Ki  fet  sacreflce  u  aumosne  de  biens  d^ 
povres  est  si  con  cis  ki  pud  l'enfant  devaip^  son  père.  U 
paiujs  don  povre  si  est  se  vie,  et  ki  li  toit,  bons  est  de  s^mc, 
car  il  li  toit  se  vie  ^^  Donés  à  Dieu  et  i  siens,  selooc  ce  ke 
donnât  vos  a,  et  îl  vous  rendora  &  set  d^bles  ". 

«  Scch.,  IV,  2. 

•  TWrf.,  3. 

'  LevH.^  XIX,  13. 

•  Bcdi.f  IV,  5. 

»  Mc^û,  jm,  I.  e. 

•  BccU.,  XIV,  13. 

'  Bcelù,  fxix,  12. 

•  Var.  Aftmoiue.  (Ma.  Crojr.) 

•  Eccîù,  XXIX,  15. 
*•  Ecelù,  XVII,  18. 

"  Scelù,  XXXIV,  23-46. 
"  Bccli.,  XXXV,  12-13. 


392  LI  ARS 


CHAPITRE  XXII. 


Gis  capitlea  devise  les  propriétés  de  largece. 


Quatre  propriétés  doit  li  larghes  avoir  :  Tune  si  est  que 
il  doit  durement  et  grandement  donner  ;  ne  mie  en  tel  ma- 
nière k*il  sourhabonde  ne  trespasse  droite  raison;  mais  en 
tele  manière  donne  grandement,  ke  li  dons  passe  le  reche- 
yoir,  et  mains  en  retient  pour  lui  k*il  ne  doinst  à  autrui  : 
pau  de  choses  li  soufissent  pour  lui-meismes  et  à  pluiseors 
vient  bien  faire,  dont  il  n*a  à  lui-meismes  mie  grant  entente; 
l'autre  si  est  ke  li  larges  donne  selonc  le  grandece  de  son 
avoir,  en  tel  manière  k'il  ne  trespasse  mie  le  pooir  de  ses 
richeces  ne  n*en  défaut  :  plus  affiert  à  doner  de  nul  livrées 
de  tiere  ke  de  cink  cens  :  dont  bien  garde  son  pooir  de 
doner,  par  quoi  il  ait  tousjours  à  doner;  Dont  li  largece 
n*est  mie  prise  selonc  le  grant  don  u  le  petit,  se  ce  n'est  en 
regart  as  richeces,  ains  est  prise  selonc  l'abit,  le  volenté  et 
le  manière  et  le  pooir  dou  donnant  :  dont  aussi  bien.trueve- 
on  largue  en  un  petit  don  comme  en  un  grant,  quant  il  est 
fais  selonc  ce  que  li  pooirs  del  avoir  s'estent.  Les  richeces 
si  sont  bonnes  tant  k'en  elles  et  bien  font  à  ciaus  ki  bieu 
en  usent  ;  mais  pour  ce  sunt  dites  maises,  ke  par  eles  li 
malvais  en  malement  usant  mal  en  font.  Les  richeces  au 
large  fout  honeur  et  al  aver  honte  ;  et  ke  plus  est  li  dons 
au  donant  greveus ,  de  tant  doit-il  estre  au  rechevant  plus 
gracieuR.  Cis  riches  hom  m'a  doné  de  son  avoir,  dont  il  avoit 


D'AMOUR.  393 

grant  plenté  ;  uns  autres  autant  me  donne ,  mais  il  l'en- 
prunte  et  le  prent  à  meschief,  ne  mie  toute  voies  trop  grant  ; 
cil  doi  don  sunt  sanlant,  mais  li  bënéâce  sanlant  ne  sunt 
mie.  Cuidiés-Yous  k'auteles  grasces  on  doie  rendre  à  celui 
ki  de  se  plenté  a  donné  legiërement,  come  à  celui  ki  le  don 
à  grant  meschief  a  enprunté  *  ?  Je  di  ke  nenil  ;  encor  soit 
li  sentence  forte  *,  là  ù  on  ne  regarde  mie  le  chose,  mais  sa 
vertu.  Plus  grant  volenté  de  doner  sanle  ke  cis  aie  ki 
enprunté  ke  li  autres,  dont  li  grès  doit  estre  plus  grans. 
Aucunes  choses  sunt  ki  plus  coustent  as  donnans,  autres  à 
prendans  ;  autres  choses  sunt  gracieuses  as  donans,  autres 
as  estranges.  Et  en  ces  choses  faire  à  point  gist  grant  sens. 
Car  c*est  laide  manière  de  damage  sans  avis  et  conseil 
doners  ;  quantes  fies  li  nient  consilliés  et  nient  avisés  dons 
porte  avec  soi  tex  reproches  :  «  J'amaisse  mieus  avoir  mon 
don  perdu  k'à  celui  l'eusse  donet,  »  J'élirai  don  ki  m'iert 
regratians  ;  encor  ne  soit-il  d'avoir  gueredonnans,  pour  cou 
trespasserai-ge  le  riche  et  donrai  au  bon  povre  :  cis  me  sera 
en  ses  grans  povretés  regracians  et  quant  li  faura  richeces, 
si  ara-il  le  volenté  regraciant  :  ensi  ferai  ce  k'il  covient  par 
raison  faire,  et  ce  k'il  covient  n'est  mie  sans  avis  et  ellire^. 
J'eslîrai  dont  un  home  bon  et  simple,  entier,  resovenant, 
regraciant,  gardant  d'autrui  choses  prendre,  nient  aver  u 
tenant  le  sien  et  bienvoellant,  tel,  quant  ellut  Tarai,  encore 
ne  li  ait  fortune  donné  de  quoi  il  puist  grasces  rendre,  si 
fera-il  assés  par  sa  bone  volenté  et  corage  *.  Ki  bénéfice 
donne  pour  cou  k'il  reprenge ,  riens  n'a  doné.  A  bénéfisce 
donner  avère  ne  orde  pensée  ne  doit  estre  amenée,  mais 

'  Sbnbca,  de  Beneficiis,  III,  8. 

■  Var  :  Ikmtuive.  (M»  Croy.)  ♦ 

'  Sbnboa,  de  Beneflciis,  IV,  10. 

*  Ibid.,  11. 


394  u  Ans 

volentrieve  largeoe ,  deeirans  de  dooner,  maiènumt  qnast 
doHet  a  ^ .  Faire  doit  H  dmaïus  eon  li  bons  amis»  ki  pour  ce, 
s'espérance  li  faut,  u  il  n*ait  proufit  n  li  amis  soit  en  péril 
de  mort,  ne  li  laitpoar  ce  bien  à  faire.  Homle  chose  si  est 
sans  loenge  et  sans  glore  profiter  car  il  afiert  ;  kel  diose  a 
de  bien  ne  de  grant  oorage  soi  sans  plus  amer,  a  soi  pro* 
fiter  et  à  soi  aquerre?  A  toutes  ces  choses  nature  li  oeroi- 
teuse  nos  ammaine  *.  La  tierche  propriétés  dou  large,  si  est 
que  cil  sunt  plus  volentiers  large,  ki  richecee  ont  par 
eschéances,  ke  cil  ki  par  aquest  les  ont  et  par  travail.  Et 
c'est  aussi  chose  uaturale,  ke  cascuns  si  ayme  plus  sa  œvre 
kel  autrui.  Ensi  comme  il  apert  ens  es  përes  et  ens  es  mères 
ki  plus  ajment  lor  enfans  que  les  autrui.  Et  cil  ki  par  ior 
propre  labeur  aquiërent  richeces,  il  les  ayment,  ainsi  con 
lor  œvres  ;  dont  il  sunt  plus  gardant  ke  cil  asquex  eles  sudi 
escheûes  de  lor  anciestres.  Li  quarte  propriétés  si  est  ke 
li  large  ne  devienent  mie  souvent  ne  de  legier  riche.  Car 
comme  il  ne  prendent  mie  volontiers  ne  ne  gardent,  ains 
sont  douant  et  n'aiment  nient  les  richeces  pour  eles,  fors 
pour  douer,  fort  est  k'il  ai^at  grant  meule  ne  grant  trezor'. 
Et  pour  che  k*il  ne  sont  mie  riche,  si  blasment  les  gens  com- 
munément fortune  de  cou  k'ele  assés  des  richeces  ne  domie 
as  larges,  ki  mieus  en  sevent  user  k'autres  gens  et  ki  plus 
en  sont  digne.  Mais  ce  n*est  mie  chose  desraiuable  ne  mer- 
veille s'il  ont  pau  de  richeces.  Car  c'est  impossible  ke  cis 
ait  richeces ,  ki  force  ne  fait  al  avoir  ne  en  garder,  ensi 
comme  ens  autres  choses  n'est  mie  possible  c'en  face  ce  de 
coi  on  n'a  cure^.  Et  encor  dont  ne  face-il  force  as  richeces, 

'  Sbnbca,  de  Benefiùiù^  IV,  14. 
«  Ihid.  • 

*  Aristote,  Mot.  à  Nicom.^  IV,  i,  20. 

*  /Wd.,  21. 


D'AMOUR.  aQ5 

ne  done-ii  mie  i  ciaos  asqués  il  ne  doit»  ne  quant  il  ne  doit, 
tant  k'il  trueve  en  qui  ses  dons  puist  bien  emploiier,  ains 
garde  les  manières  et  les  ciroonstanees  de  raison  ;  et  ce 
£Eât*il  pour  ce  ke  tele  œyre  ne  seroit  mie  lai^ece.  Et  d'autre 
part  s'il  despendoit  le  sien,  autrement  k'il  ne  deûst,  puiske 
doa  sien  et  nient  del  autrui  il  doit  faire  se  largece,  il  n'aroit 
quant  douer  Yolroit ,  là  ù  il  deyroit ,  ke  douer  ;  et  por  ce 
garde-il  le  sien  k'il  le  puist  bien  emploïer  ^  Et  pour  ce  dist- 
on  que  cis  est  larges  ki  le  sien  et  nient  l'autrui  despent,  et 
donne  là  ù  il  doit  et  quant  il  doit,  et  en  tele  manière  k'il 
doit  et  pour  ce  k'il  doit.  On  ne  doit  mie  un  home  desrober 
pour  un  autre  reyestir  '. 


CHAPITRE  XXIII. 


Gis  capitles  mottttre  à  quoi  cis  eat  tenus  ki  Uien  reclioit. 

Moustrer  devons  ore  ke  c'est  ke  nous  devons  à  ciaus  qui 
bienfais  u  bénéfices  nous  rechevons.  Chascuns*  si  dist  k'il 
doit  tant  d'argent  comme  il  a  rechut  u  tel  quel  c'on  li  a 
donné,  tel  tiere  u  tele  signerie,  u  tel  quelconques  autres 
don  c'en  li  ait  donnet  :  tes  civoses  sunt  signes  de  bienfais, 
ne  mie  les  mérites  et  désiertes.  Libienfaîres  u  li  bénéfices 
n'est  mie  tenus  à  le  main,  mais  u  cuer  on  le  porte.  Il  a  molt 
à  dire  entre  le  raatère  de  quoi  on  fait  bien  et  bénéflsce,  et 

•  Aristotk,  Mot.  à  Nicom.^  IV,  i,  22. 

•  Ibid.,  23. 

•  Var  :  A%eitH$.  (Ma  Croj.) 


396  LI  ARS 

bienfaire  et  Mnëfieiier  ancun  :  de  quoi  on  ne  argens  ne 
quelconques  tex  choses  uos  prendons  de  nos  proïsmes  sunt 
bénéfice  :  mais  li  volentés  don  donnant.  Li  non  sachant  che 
k*à  lor  ieux  yoient  et  c'en  leur  done  sans  plus  aYoir  quident; 
mais  ces  choses  k'ensi  tenons  et  regardons  ens  èsqueles 
nostre  covoitise  s*ahiert,  keûes  sunt  des  bienfais  et  par  for- 
tune tous  les  poons  pierdre  et  par  force  ;  mais  li  bénéfices 
remaint  après  le  don  perdu  ;  car  c'est  fais  droituriers  ke 
nule  force  tolir  ne  puet.  K*ont  li  couronne  ne  li  siège  roîaus, 
li  grant  cheval  ne  les  riches  vestures  en  elles  de  bien  ?  Nnle 
de  ces  choses  n*6st  honeurs  ,  mais  sans  plus  d*onneur 
ensegne.  N'est  mie  bénéfices  cou  k'al  ueil  véons ,  mais  de 
bénéfices  signes  ^  Quex  choses  dont  est  bénéfices?  œvre 
bienvoellans  donans  joie  et  désirans  de  doner,  et  eu  ce  k'eie 
fait  est  apareillie  et  volentrieument  parfait  sa  œvre.  Çou  ne 
fait  ou  bénéfice  point  de  difierence  che  c'on  donne  u  çou  c  on 
fait,.mais  de  quele  volonté  on  l'acomplist.  Li  bénéfices  n*est 
mie  en  çou  c'on  fait  u  donne,  mais  ens  ou  corage  dou  fai- 
sant u  dou  douant.  Grant  difierence  a  entre  le  bénéfice  et 
les  choses  bienfaites  u  données.  Li  bénéfice  est  bons,  mais 
ce  c'on  donne  selonc  lui  n'est  bon  ne  mauvais,  mais  san- 
plus  selonc  ce  ke  par  nous  est  à  aucun  bien  ordenés.  Dont 
moût  a  à  regarder  comment  nous  usons  des  choses  droitu- 
rièrement  qui  nous  donons  forme  de  bonté  *.  Se  le  bénéfice 
u  li  bienfait  estoient  ens  es  choses  et  ne  raie  en  le  volentet 
dou  bienfaisant,  de  tant  seroient  li  bienfait  plus  grant  ke 
nous  recheverîens  plus  grant  dons;  mais  c'est  faus.  Sovent 
à  grans  choses  nous  obligent  cil  ki  petit  donnent,  quant  les 
corages  font  ievés  as  roïaumes  et  as  richeces.  Le  volonté 
dou  douant  plus  que  le  grandece  dou  don  regarder  devons. 

'  Sbnbca,  de  Bénéficiiez  h  5. 
•  Ihid,,  6. 


D*AMOUR.  397 

Li  dons  ne  puet  estre  petis  ki  est  fais  de  grant  volentë  :  se 
petit  est  ce  qui  m'est  donne,  grant  me  doit  sanler,  quant  cis 
plus  doner  ne  me  pooit.  Mais  se  aucuns  grans  choses  donne 
et  ce  soit  doutamment,  u  trop  le  don  prolongue,  u  quant  il 
dona,  il  gëmi  u  il  ot  tristece,  u  orguilleusement  dona  u  le 
don  a  longuement  demene,  u  à  celui  vieut  plaire  qui  il 
donna,  à  covoitise  sunt  tel  don  donné  ne  mie  à  mi  ^  Li  clerc 
Socrates,  uns  philosophe,  li  douèrent  chascuns  de  lor 
richeces,  pour  ce  ke  c'estoit  lor  mestres.  Entre  ces  clers 
avoit  uns  *  ki  dist  :  c  Je  sui  poyre,  je  n'ai  à  doner  ki  soit 
digne  d'iestre  donnée  à  vous  ;  mais  une  chose  ai  ki  miene 
est  et  je  le  tous  doins  ;  et  c'est  mi-meismes  :  che  don  vous 
pri-ge  k'il  soit  que  tous  le  rechevés.  Li  autre  quoi  k'il  vos 
aient  doné  plus  ont  retenut..»  A  qui  Socrates  dist  :  «  Tu 
m'as  grant  don  et  biel  doné  et  je  voel  estre  soignons  ke  je 
te  renge  milleur  ke  je  ne  t'ai  pris  '.  »  Or  poés  veïr  comment 
li  bons  cuers  ens  es  nécessités  et  meschiefs  trueve  matëre 
de  largece  ;  et  ensi  poons  veïr  que  nus  n'est  tant  povres  ki 
doner  ne  puist  ;  et  se  fortune  ne  nos  a  doné  richeces,  don- 
nons au  mains  ce  ke  nostre  est,  c'est  nous  et  bone  volenté^ 
A  cesti  sommes  tôt  riche;  ceste  bonne  volonté  rendre, 
devons  en  savoir  gré ,  et  s'autre  chose  n'avions  à  rendre  à 
li  sommes  tenut.  Nient  savoir  gret  u  nient  gréans  estre,  est 

*  Seneca,  de  BeneflciiSf  I,  7. 

'  C'était  Eschine,  philosophe  grec,  fils  de  Lysanias  ou  de  Charinus, 
athënien.  Il  lutta  toujours  contre  la  misère,  se  fit  parfumeur  après  la 
mort  de  Socrate,  fut  poursuivi  pour  dettes  et  même  accusé  d^escro- 
querie  par  Ljsias.  Il  passa  ensuite  en  Sicile^  vécut  quelque  temps  à 
la  cour  de  Denys  et  revint  plus  tard  à  Athènes,  où  il  mourut  on  ne  sait 
en  quelle  année. 

'  Sbnbca,  de  Beneficiû^  1, 8. 

♦  Ihid.,  9. 


396  LI  AR8 

«n  plaisor  manières  ;  nient  grëans  est  on  nient  gret  aet,  ki 
faint  aussi  k*il  n*eâst  nient  rechnt.  Niait  grëans  est  aiusi 
ki  nient  ne  rent  ;  mais  trèsnlarement  set  cis  nient  gret  ki 
le  don  oublie.  Li  doi  premier,  et  se  nient  ne  rendent,  ae 
doirent-il  et  est  en  lor  conscienee  enclose  U  grasce  des  biens 
reohus,  et  pueent  estre  u  par  honte  u  par  aucune  legi^ 
okison  converti  à  rendage  faire  :  mais  cis  ne  pueet  esirc 
regraeians,  ki  le  bénéfice  et  le  don  a  del  tôt  oubliet.  Il  9feri 
bien  que  cis  n'a  mie  sovent  penset  de  rendre,  ki  le  don  a 
oubliet  ^  :  onques  ne  veut  estre  rendans  u  r^racians,  ki  le 
don  a  si  loing  de  soi  mis,  ki  Ta  mis  fors  des  ieux  de  son 
cuer  *.  Et  ces  dons  fait  aviellir  novele  covoitise  d'antres 
rechevoir .  Car  quant  ensongniet  somes  de  covoitises ,  nous 
ne  regardons  mie  ce  ke  nous  avons,  mais  cou  ke  nous  puis- 
ttens  demander'.  Li  dons  donés  se  redemandés  est,  u  à 
juge  u  en  aptert,  lait  à  estre  dons  et  devient  prest  u  créance. 
Et  eon  très-koneste  chose  soit  grasees  rendre,  tie  adont 
défaut  d'iestre  honeste,  quant  li  rendages  est  par  nécessité. 
Nous  loons  plus  et  mieus  devons  loer  l*omme  regraciant  en 
rendant  grasees,  ke  celui  ki  se  dette  rrat,  u  qui  plus  paie 
k'il  ne  doie«  Quel  bien  a  en  celui  ki  a  rendu,  ne  mie  pour 
ce  k'il  vient  rendre,  mais  pour  oe  ke  constrains  en  fu^  ?  Pour 
ce  se  psndages  ne  nous  est  fais  si  ne  devons  mie  estre  pla8 
tardieu  de  donner.  Car  ne  pleinte  ne  queriele  ne  rendages 
ne  devons  de  nos  dons  querre.  Mais  kiconques  par  bonté 
est  à  bien&ire  semons,  il  donra  plus  volontiers  pour  le 
biauté  ki  est  en  doner ,  teuans  et  quidans  ke  li  recevans 


^  SBNB04»  de  Bw^fcii$^  III,  1 . 
•  im,,  2. 


»  im.,  3. 
*  /Wrf„  7. 


D'AMOUR.  3W 

riras  ne  li  doie,  fors  ce  k'il  vkut  ^  Et  à  parfaitoiMUt  aâsé» 
faire  au  donant  oovient,  vertat,  tans,  pooir  et  fortune  boue. 
Les  choses  aussi  totdis  ne  moBstrent  mie  le  regraciant^ 
Sovent  cis  ki  rent  est  nient  regratians ,  et  cis  ki  nient  n« 
ne  rent  l'est.  Tràs- laide  parole  est  on  bén^ce  dire  : 
c  Rendes.  »  On  ne  doit  mie  tes  eorages  esmovoir  k  ava- 
risce,  conplaintes  et  discordes  :  en  tel  chose  gens  ne  caient 
de  lor  Yolenté.  A  ces  choses  contrestons  che  ke  nos  poons 
et  au  complaignant  Tocoison  de  complaindre  reoolpons*. 
Pleûist  à  Dieu  ke  Toubliance,  les  covenances,  les  letres  et 
les  saïaus,  les  tiesmoignages  et  les  pièges,  ki  sunt  entre 
l'achatant  et  le  vendant  nous  petdssons  ester  :  U  fois  par 
aventure  seroit  mieus  gardée  et  li  eorages  droituriers. 
Hé  I  très-ors  cunchiemens  del  umaine  lignie  et  de  la  dq»* 
vaisté  commune  '  !  Plus  han  as  aniaus  u  gages  on  croit  c'en 
ne  fait  les  eorages.  Et  ce  fait  li  avarisees  des  gens;  mais 
c*est  sans  avarisse  que  nous  les  bienfais  aloïons  sans  espou^ 
sailles  et  coveiiances.  De  noble  corage  et  gratit  est  propre 
aidier  et  bien  faire  as  gens.  Ri  donne  bénéfices  Dieu  ensieut 
et  ki  le  don  redemande,  il  est  marcheans  ^  Or  dist  aucuns, 
plus  de  gens  seront  nient  regratiant  u  rendant  s'en  ne  se 
plaint  u  on  n*a  action  contre  le  nient  guerredonant  :  n'est 
mie  Yoirs,  ains  en  fera*on  mains,  car  on  donra  par  plus 
grant  avis  et  délit.  D'autre  part,  il  ne  besoigne  mie  ke  cas^ 
cuns  sache  tous  ciaus  ki  sunt  nient  guerredonant  ;  la  li 
méfiait  sont  acoustumet,  ne  sunt-il  mie  tenut  pour  malrais, 

*  Sbnbca,  de  Ben^ficiiit  III,  13. 

*  Ibid.,  14, 

'  Le  Mb  Croy  donne  nne  tournare  un  peu  diflikwite  à  cette  phrase, 
et  moine  fidèle  que  celle-ci  au  teite  latin,  :  <  Li  très-ors  huUckkmmS.., 
est  si  commims  ke  plus  han.,.  » 

*  Sbnbca,  de  Benefidis,  III,  15. 


400  U  ARS 

et  H  maleïehons  commune  lait  à  estre  laîdenge.  Ensi  se  tont 
estoient  nient  guerredonant ,  ce  seroit  si  c*une  constnme  : 
si  fanrroit  plainte  et  acusations  ^  Et  ke  qnidiés-yons? 
Tenés-YOQS  le  nient  regratiant  et  guerredonant,  Taver,  le 
cruel,  le  nient  piteus  et  le  malvais  pour  nient  punis  ?  Voas 
tenës  les  choses  à  nient  punies  ke  vous  ne  vées  ?  Ke  tenés- 
vous  a  plus  grant  meschief  ke  d*iestre  de  tous  haïs?  Esse 
pau  de  painé  c'on  n'ose  de  main  prendre,  on  n*ose  nuloi 
donner,  on  est  ens  es  ieus  et  en  le  bouche  de  cascun  ki  mal 
li  vient  et  mal  li  dist?  Nous  tenons  à  maleurens  celui  ki  ne 
voit  ne  n'ot,  et  nos  ne  tenons  mie  à  roaleureus  celui  ki  a 
perdu  le  sens  de  bien  faire  I  Li  nient  regratians  a  Dieu  à 
tiesmoignage  contre  lui,  et  se  conscience  dou  bien  rechat 
le  destraint  et  enflame.  Et  d*autre  part  c*est  paine  grans  ke 
li  nient  regratians  ne  perchoit  mie  le  fruit  et  le  bien  de 
chose  trës-joïeuse,  si  con  de  son  rendage;  car  très-joïeuse 
chose  est  de  lui  desdeter  *.  Se  dete  païer  est  une  chose  ki 
par  raison  af3ert  à  faire.  Ne  pourquant  totdis  ne  doi  mie 
rendre,  en  tous  lieus  ne  en  tous  cas  '.  Aucune  fie  a  pau  à 
dire,  lequel  les  gens  font  :  u  il  grievent,  u  il  petit  rendent. 
Regarder  devons  le  proufit  de  celui  qui  nous  rendons  et  le 
chose  prestëe,  se  grever  li  puet,  al  eure  denoiier  ^.  Soïons 
dont  regraciant,  car  con  ce  soit  vertus,  ele  proufite.  Âmons 
dont  et  désirons  grasces  à  rendre;  encore  nous  faille  for- 
tune ens  es  biens,  si  poons-nous  estre  de  volenté  regratiant. 
Ne  ne  nous  faurra  li  solas  ki  en  vient,  encore  n*aions  autre 
tiesmoignage  de  nos  œvres  ke  nous.  Aucune  fie  est  regra- 
tians cis  ki  ne  le  sanle  mie  par  le  malvaise  opinion  et  juge- 

*  Sbnbga,  ds  Benejleiis^  III,  16. 

*  /Wrf..  17. 

»  Var  :  Tans.  (Ma  Croy.) 

*  Sbnbca,  de  Benoits,  IV,  10. 


D*AMOUR.  401 

ment  de  gens  :  mais  ce  ne  grieve  gaires  au  bon  quant  se 
conscience  le  juge.  Et  bien  apert  ke  regratians  est  chose 
selonc  li  ëlisable  ;  quant  à  le  mort  là  à  tout  le  monde  lais- 
sons, nous  dësirons  à  estre  regratians.  Eja  ceste  chose  dont 
ki  est  regratiiers  est  grans  pooirs  et  vertus  d*onneste  qui 
biautés  les  corages  si  constraint  k'à  le  mort  si  est  désirée  ' . 
Aucun  aussi  si  sunt,  oui  fois  et  volontés  de  guerredonner 
n*est  mie  morte,  mais  ele  languist.  Ne  devons  tenir  les  gens 
pour  nient  regracians  très -ci  adont  ke  les  okisons  sont 
faiies,  par  lesqueles  les  gens  ne  sont  mie  rendant.  Et  cestes 
okoisons  sont  grant  plentés  si  ke  je  ne  savoie  mie  le  don, 
se  vous  durement  désirés  le  guerredon,  u  je  soie  durement 
de  besoignes  grans  ensonniés  u  par  aucunes  estranges 
œvres  soit  le  don  entroublians  u  pooirs  espoir  me  faut  ; 
jusc* adont  ke  ces  choses  soient  seûwes  et  esprovées  ne 
puet-on  mie  bien  savoir  se  les  gens  voelent  regratiier 
u  non. 


CHAPITRE  XXIV. 


Cis  capitles  détermine  de  prodigalité. 

Puiske  de  largece  parlé  avons,  après  si  parlons  des  visces 
desqués  ele  est  moïens  et  asqués  ele  est  contraire.  Et  pre- 
miers de  prodigalité,  c'est-à-dire  foie  largece  et  sorhabon- 
dans.  Con  dit  soit  ke  li  larges  si  est  en  despendant  et 
donnant,  selonc  ce  ke  li  pooirs  de  ses  richeces  s'estent,  li 

'  Sbnbca,  deBenefieiiSf  IV,  II. 


4M  U  AW 

prodtghes  ei  iêrt  eis  ki  despendera  et  donra  pins  que  «es 
aTofani  ne  se  puet  ««tendre.  St  poai*  oe  ne  dist-on  mie  ke  li 
tjrant  ki  prendent  tôt  par  tout  et  deepend^it  et  le  fer  et 
Fantmi,  et  ki  le  bien  don  eommnn  tienent  ponr  lenr,  k'il 
soient  prodigne  en  donant  ;  car  le  grant  pl^it^  de  lor  avoir 
ne  pnet  mie  de  legier  passer  le  don  k*!!  donent  ^  Et  poar 
ce  connoist-on  miens  les  prodighes  ^i  moîenes  richeees,  1& 
&  <m  pnet  de  legier  pieroheT<rfr  le  sonrhabondance  de  gas- 
ter.  Bt  pour  miens  connoistre  en  quoi  li  prodigues  pèdie, 
si  prendons  aucunes  choses  ki  dites  sunt  de  largeoe.  Cob 
dft  soit  par  devant  ke  largece  si  est  uns  moïens  eu  pr«idre 
et  en  rechevoir  soient  denier  u  ce  c'on  puet  avoir  pour 
denier,  li  larges  donra  et  despendra  et  rechevra  ce  kii 
derra  et  selonc  les  autres  manières,  et  osi  bien  un  petit 
c'un  grant,  et  ehe  fera  dëlitablement.  Et  prendera  aussi  ce 
k'il  devra,  les  autres  condicions  sauvées  ;  car  puisque  K 
vertus  de  largece  est  moïens  entre  ces  deus,  c*est  domers 
et  prendres,  il  fera  ces  deus  choses  ensi  k'il  doit  faire, 
selonc  ce  ke  droite  raisons  l'ensegne.  Car  à  droit  don  et 
rainable,  ensieut  droituriëre  et  rainable  prise,  et  le  maise- 
ment  doner  ensiut  maisejoent  prendDss.  Et  pour  ce  ke  doi 
choses  dont  Tune  ensieut  al  autre  pueent  estre  en  une 
meisme  chose,  et  celes  ki  contraires  sunt  ne  le  pueent  estre, 
de  ce  est  ke  droituriers  dons  et  droituriëre  prise  bien  puet 
ens  ou  larghe  estre  ;  car  li  une  ensieut  l'autre  ;  mais  nient 
rainable  prise  n*est  mie  ou  larghe  avec  rainable  don,  auquel 
rainable  don  derraînable  prise  est  contraire  *.  Et  s'il  avient 
que  li  ilarghes  despende  u  donc  le  sien  autrement  ke  bien 
ne  k*à  sa  vertut  apiertient,  il  en  sera  dolans  et  en  ara  Iris- 

*  Aristots,  Mot.  à  Nieom.  IV,  i,  23, 
«  Ihid.,  24. 


D*AMOUR.  403 

teoe.  Mais  ee  sera  mcfeimeRieiit  et  emi  k*fl  devra  ;  et  ce 
p«et-il  bien  faire,  car  i  vertat  «pf^rtient  avoir  dëHt  et  trfai- 
teœ  en  ce  e'on  doit  et  ensi  c'*on  doit  ^  Et  eiief  li  iarges  est 
eompaignables  en  •son  avoir  départir,  et  suefre  \Aea  damage 
du  sien  avoir,  ponr  ce  k'il  le  pHse  pau  et  11  «anie  k*en  ces 
dMWB  on  U  ait  pan  fait  de  tort.  Bt  pins  a  tristece  s'il  m 
dénué  etdespent  ce  kll  doit,  ke  ce  kll  donast  et  diespendîst 
ce  k*il  ne  devroit;  et  e*est  pow  ce  kll  apartient  «aîns  i 
hii  prendjnes  que  domers^.  Dont  nos  devons  doner  et  se 
phdsenrs  d<ms  pi«xlre  déviais ,  par  quoi  au  mains  une  fie 
nous  poissons  nos  don  bien  emploiier.  Uns  dons  bien  mis 
est  eolas  de  mont  de  pierdns.  ife  ensi  n'est  mie  i  entoidre 
ke  volentiers  nos  dons  devons  perdre,  mais  se  iMen  em- 
pleïer  ne  les  poons,  miens  en  devons  mètre  là  ù  il  ne  soient 
bien  «mploiiet,  ke  ce  ke  riens  ne  doinsiens.  En  donant  san- 
lant  à  Dieu  nos  faisons ,  ki  ses  biens  départ  as  bons  et  as 
manvaie  et  Atit  le  soleil  sonr  sas  luire.  Riens  n'est  donné 
sans  raison  et  cis  ki  le  raillenr  raison  a  selonc  ce  done  le 
mieus.  Mieus  vaut  proufiter  as  malvais  pour  les  bons ,  ke 
laissier  bien  à  faire  à  bons  pour  les  malvais.  Et  ke  dirons  : 
donrons  au  nient  regratiant  qui  nous  avons  proumis ,  mais 
tel  ne  le  connissiens  et  après  tal  1^  savons  '?  Regarder 
devons  c'en  grant  est  çou  que  nos  avons  promis.  Car  li  ma- 
nière de  le  chose  promise  nos  donra  conseil  :  se  la  chose 
est  petite  je  li  danrai  ;  ne  mie  ponr  ce  k^  cis  soit  dignes, 
mais  pour  ce  que  je  l'ai  promis.  Ne  ne  donrai  si  con  don, 
mais  je  rachaterai  me  promesse.  Se  li  dons  est  grans,  ne 
mie  seulement  ce  que  j*arai  promis  folement  je  reteprai, 
mais  aussi  che  ke  nient  droiturièrement  ai  donne  redeman- 

*  Arxstotb,  Mot.  à  Nicom,^  IV,  i,  25. 

«  Ibid.,  26. 

'  Sbnbca,  de  Bene/leUi,  lY,  34. 


404  U  ARS 

derai;  car  fols  est  ki  foi  tient  en  maise  promesse  ^  Car  !i 
sairemens  ne  II  promesse  malvaise  ne  font  à  tenir,  encore 
face  cis  à  blasmer  dou  malvais  sairement  et  de  foie  pro- 
messe. Ce  n'est  mie  malyais  de  maise  et  foie  *  erreur  soj 
départir,  n*à  legiertet  ne  doit  estre  tenut  ;  mais  mains  est 
sachans  cis  ki  çou  promet  k*il  ne  besoigne  quant  il  promet 
çou  que  paiier  ne  doit.  Je  fui  déchus  au  promettre,  quant 
le  malvais  quidai  bon  et  regratiant;  s'il  vieut  que  je  li  doins 
pour  ce  ke  je  li  ai  promis,  face  k*il  soit  teus  que  je  le  qui- 
doie  quant  je  li  promis.  N'est  mie  legiertés  quant  les  choses 
se  muent,  se  li  consaus  a  muance,  ains  afSert  '.  Ne  pour 
dëfaute  dou  rendage,  je  ne  doi  mie  celui  guerpir  ;  car  c'est 
trop  biaus  propos  de  vaillant  homme  et  de  gentil  corage, 
tant  porter,  soustenir  et  aidier  le  nient  regratiant,  k'il 
deviegne  regratians.  Li  prodighes  en  toutes  ces  choses 
deseure  dites  pêche,  et  ne  mie  sans  plus  en  ce  k'il  ne  donne 
mie  si  con  raisons  ordene  ne  ne  prent ,  mais  aussi  il  ne  se 
délite  mie  ne  n'a  tristece  ensi  comme  il  doit  ne  de  ce  k'il 
doit. 


CHAPITRE  XXV. 


Gis  capitleB  compare  le  prodighe  al  aTarideui. 

Dit  est  par  deseure  que  prodigalités  et  avarisces  sunt 
sourhabundances  et  défautes  en  donner  et  en  prendre  : 

*  Seneca,  de  Beneficiis^  IV,  36. 

«  Var  :  Faute,  (Mb  Croy.) 

»  Senbca,  de  Beneflciù,  IV,  38,  39. 


D'AMOUR.  405 

mais  c'est  en  contraire  manière  ;  car  li  prodighes  si  abonde 
en  donner,  car  il  done  trop  et  ce  k'il  ne  doit,  et  il  défaut 
en  prendre,  car  il  ne  vient  riens  prendre  là  ù  il  doit  ne  ce 
k'il  doit,  mais  tousjours  donner  sans  regart  ;  et  11  avaricieus, 
cis  abonde  en  prendre  et  défaut  en  doner  :  et  s'il  lait  à 
prendre,  si  estrce  petite  chose  ki  li  sanle  ke  ce  ne  li  puist 
riens  valoir  ;  et  s'il  donne,  ce  iert  à  son  pooir  tel  chose  dont  ' 
il  mie  n'ara  gramment  à  faire.  Geste  prodigalités  n'est  mie 
sovent  engrangie ,  car  ce  n'est  mie  legière  chose  celui  ki 
nule  part  ne  prent  et  à  tous  vient  donner,  d'enricir.  Li 
avoirs  lait  tost  si  fais  signours,  par  quoi  ele  ne  puet  mie 
molt  engrangier.  Et  cis  prodighes  est  mains  mal  vais  que  li 
avaricieus  et  est  plus  legiers  à  garir,  si  ke  par  viellece  et 
par  défaute  ^  Car  li  vie]  par  lor  nature  sunt  plus  tenant  et 
gardant  que  li  jouene;  car  puiske  les  richeces  sunt  quises 
pour  contrester  as  meschiés  et  défautes  du  cors,  cil  ki  plus 
se  sentent  défaillant,  ce  sunt  cil  ki  plus  les  gardent  et 
quièrent.  Et  li  viel  si  ont  eut  aussi  en  lor  joueneces  par 
aventure  des  mésaises  et  des  défautes,  ke  cascuns  eskieve 
volentiers  quant  il  puet  :  si  se  garnist  li  viens  al  eiicontre, 
pour  ce  ke  maisement  le  poroit  soufrir.  Et  pour  ce  véons 
volentiers  avenir,  ke  cis  viens  volentiers  sunt  avaricieus, 
ki  plus  ont  eût  en  lor  joueneces  de  défautes.  Garir  aussi 
puet  li  prodighes  par  défaute  d'avoir,  u  pour  cou  k'il  n'a 
pooir  de  donner,  u  pour  cou  k'il  se  sent  défaillant  de  son 
avoir  :  et  par  défaute  a  esprové  k'il  n'a  que  donner  ;  et  ensi 
se  délait-il  de  sen  œvre;  dont,  par  décours  de  tans,  il  en 
piert  l'abit  et  le  manière  de  legièrement  donner.  Ausi  puet 
estre  ramenés  li  prodighes  au  moïen  de  vertu,  pour  le  san- 
lance  k'il  a  au  large  ;  car  li  prodighes  a  un  gramment  de 

^  Aristote,  Mot.  à  Nicom.,  W,  i,  28. 
u  aïs  i»*AMOim.  —  I.  ia 


406  U  ARS 

choses  ke  li  larges  a;  car  il  donne  rolentiers  et  prent  émis. 
Mais  différence  a  au  large,  car  tex  choses  il  ne  fait  mie  ensi 
k'il  doit  ne  la  ù  il  doit ,  ne  selonc  les  antres  manières  de 
raison  :  et  ponr  ce  s'on  le  puet  à  ce  amener  soit  par  acons- 
tumance,  soit  par  antre  aventure  a  de  viellece  u  de  défaute 
de  donner  tant  k'il  volroit,  par  quoi  il  donnast  ensi  qne  rai- 
sons la  porte,  à  qui  il  doit,  et  ensi  k*il  doit,  il  sera  larghes, 
et  k'il  ne  prende  aussi  fors  ce  k*il  doit  selonc  les  condicions 
de  raison  '.  Et  par  ce  sanle-il  que  11  prodighes  ne  soit  mie 
mauvais  de  maisetet  moral  ;  car  ce  n*est  mie  apétit  de  mal- 
vaiseté  ne  corrumpans  ne  défaillans  de  vigeur,  cbe  exauçons 
donne  sourbabundamment  et  défaille  en  prendre  ;  mais  ce 
sanle  mieus  non-sachance,  et  par  ces  raisons  sanle  cil  molt 
mains  malvais  *.  Li  prodigues  si  profite  a  aucun  par  son 
doner,  en  ce  k'il  fait  bien  à  autrui  ;  mais  li  avers  ne  prou- 
flte,  parce  k'il  retient  et  garde,  et  prent  cou  k'il  puet,  i 
nuluî  ne  à  lui-meismes  aussi  *.  Car  li  avoirs  de  quoi  on  n'use 
ne  user  ne  puet  est  au  damage  dou  signeur.  Li  prodighes, 
si  con  dist  est,  prendent  de  là  ù  il  ne  devroient  et  ce  k'^îl 
ne  devroient,  et  en  ce  sunt-il  aver  ;  ,et  cou  k'il  sunt  ensi 
prendant  est  pour  voloir  doimer  ;  et  c'est  legière  chose  à 
faire;  et  parce  k'ensi  legièrement  lor  avoir  gastent  et  des- 
pendent, si  sunt-il  constraint  de  prendre  de  chiaus  et  en 
tel  manière  k'il  ne  devroient  mie  prendre*.  Povretés  à 
chiaus  ki  richeces  ont  aprises  sont  molt  greveuses,  en 
lequele  li  prodighes  enchiet  par  le  sien  folement  gaster  : 
dont  tel  sovent  cheent  en  si  grans  nécessités  ke  pau  de 


*  Aristotb,  Mor.  à  Nicom.,  IV,  i,  29, 
«  Ihid.,  29. 
»  IM.,  30. 


D'AMOUR.  407 

hontenses  choses  laissent  à  faire.  Qrans  nécessités,  neis 
encore  les  gens  hcmestes,  fait  choses  faire  deshonestes ,  et 
che  ki  plus  grief  est,  des  anemis  aiuwe  requerre.  Une  des 
grans  grietés  à  home  franc,  si  est  par  nécessité  estre  con- 
straint  à  prier  aiuwe  de  son  anemi ,  et  rouver  à  celui  qui 
il  soloit  commander.  Nécessités  si  fait  mentir  et  le  loi  nient 
garder,  et  des  gens  cou  k'ele  vient  empêtre;  et  pour  ce  ke 
dit  est  povertet ,  ki  les  excès  fait  faire  et  honte  n'eskieve, 
raisonablement  fuions.  Et  en  ces  maus  ke  dit  avons  li  pro- 
dighes  par  lor  œvres  encieent.  Il  douent  aussi  plus  par  une 
manière  de  voloir  donner  ke  par  avis  de  droite  raison  ;  par 
quoi  il  entendissent  aucun  bien  en  lor  doner  ;  mais  nenil, 
ains  vœlent  toujours  doner,  et  en  quele  manière  il  douent 
et  dont  il  vienent  il  ne  font  force,  car  en  lor  œvre  autre 
bien  n'entendent  ke  tousjours  donner  ^  Dont  estre  les 
covient  avers  ens  ou  prendre  ;  pour  laquel  chose  lor  don 
ne  seront  mie  large,  car  ces  dons  il  ne  font  mie  pour  bien 
ne  nul  bien  n*i  ent^endent,  ne  droite  manière  de  doner  il 
n'ont;  car  il  donnent  aucune  âe  à  chiaus  qui  il  font  riches, 
ki  mieus  vaurroient  povre  ;  car  de  tes  richeces  malvaise- 
ment  œvrent,  et  eaus  et  autrui  par  ce  nuisent  et  à  chiaus 
ki  sunt  preu  et  vaillent  et  de  vertut  plain  rien  ne  donnent  ; 
et  en  ce  défaillent-il  de  donner  à  droit.  Et  souvent  aussi 
font  malvais  chiaus  qui  il  donent  ;  car  qui  on  a  acoustumé 
de  sovent  donner,  quant  on  li  denoie  à  doner,  on  le  met  en 
voie  de  malvaisement  prendre.  Mais  li  prodighes,  ce  k'as 
bons  devroit  donner ,  done-il  as  flateurs  et  as  gengleurs  et 
as  menestreus,ki  aucun  délit  lor  font;  de  quoi  il  avient  que 
cil  prodigue  se  devienent  sovent  nient  atempret  ;  et  ce  apert 
par  deus  choses  ;  car  comme  il  despendent  legièrement  lor 

*  AaiflTOTB,  Moir.  à  Nieom,^  IV,  i,  31 . 


y 


408  U  ARS 

avoir,  de  legier  il  le  despendent  ens  es  œvres  de  nient  a1^- 
prance,  aosi  comme  en  boires  et  en  mangiers  et  en  luxures, 
desquex  choses  molt  de  gens  sont  retrait  par  le  peur  des 
despens  k'il  covient  à  tel  chose  msdntenir.  Li  seconde  si  est 
con  li  vie  de  tex  gens  ne  soit  mie  ordenée  à  bien  honeste, 
legiëre  chose  est  et  si  s'ensieut  après  k'il  soient  enclinet  à 
délis.  Ces  deus  choses  sont  selonc  eles  désirables,  li  biens 
honestes  al  appétit  raisonable,  et  li  délit  al  apétit  sensible, 
et  proufitable  puet  estre  raportés  à  tous  deus.  Et  de  ce  ke  dit 
est  avient  que  li  prodiges  quant  il  ne  puet  estre  amenés  au 
moiien  ki  est  largece,  k*il  chient  en  ces  maus  et  ces  péchiés 
ki  dit  sunt.  Mais  s*il  se  regarde  et  avise  selonc  droite 
raison,  il  porra  de  legier  venir  au  moiien,  et  ensi  donra  ce 
k*il  devra  et  se  gardera  de  prendre  ce  k'il  ne  devra  \ 


CHAPITRE  XXVI. 

Cis  capitles  détermine  d'avariase. 

Puiske  nos  avons  parlet  de  prodigalité,  si  parlons  d*ava- 
risse,  ki  est  li  yisces  droit  à  li  contraires  ;  liquele  maisement 
puet  estre  sanée  ;  puisk'ele  est  ens  es  gens  ele  n'a  pooir  de 
départir  ^,  car  par  viellece  ele  engrangist  et  par  défautes  ; 
et  c'est  pour  ce  que  toutes  choses  natureles  se  traient  vers 
défaute,  et  les  cremeurs  de  eles  fait  les  gens  avaricieus  ;  car 
il  lor  sanle  que  de  pluseurs  choses  il  aient  à  faire,  et  pour 

*  Aristote,  Mot.  à  Nicom.^  IV,  i,  32-33. 

*  iWrf.,  34. 


D'AMOUR.  409 

ce  covoitent'il  plus  les  richeces  par  lesqueles  li  humaine 
défaute  puist  estre  secourue  en  aucune  manière.  Ce  aussi 
à  quoi  nature  encline  plus  les  gens  ne  puet  estre  ostet  de 
legier.  Or  sunt  les  gens  plus  par  nature  enclinet  à  avarisse 
k'à  prodigalité ,  et  de  ce  avons  un  signe ,  c'en  plus  trueve 
de  tenans  et  de  gardans  richeces,  c'en  ne  fait  de  donans,  et 
ce  ki  plus  est  naturel  c*est  cou  c*on  trueve  en  plus  de 
choses  ^  Et  ossi  nature  nous  encline  al  amour  des  richeces 
en  tant  ke  par  eles  samble  gardée  la  vie  humaine  ;  et  pour 
ces  raisons  est-ele  pire  à  rester  et  à  garir  ke  prodigalités. 
Âvarisces  aussi  si  puet  estre  en  molt  de  manières  ;  car 
comme  ele  soit  en  défaute  dou  doner  et  en  sorhabundance 
de  prendre,  ele  n'est  mie  tousjours  en  une  persone  selonc 
ces  deus  manières  ensanle ,  si  ke  on  soit  sourhabundant  en 
prendre  et  défaillant  en  donner  *.  Mais  aucune  fie  est  Ton 
aver  en  prendre,  en  ce  c*on  ne  preut  mie  selonc  ce  ke  rai* 
sons  ensegne  et  si  ne  défaut-on  mie  en  doner,  ains  donne*on 
bien  et  selonc  raison.  Aucune  fie  est-on  défaillans  de  don- 
ner, et  si  ne  prend-on  mie  maisement  :  et  tel  sunt  apielet 
tenant  pour  le  défaute  dou  donner.  Car  il  ne  est  riens  à 
paines  tant  soit  peut  k'il  donaissent  ;  ne  il  ne  covoitent  point 
les  choses  d'autrui  ;  ne  s'en  lor  offre,  il  ne  font  mie  grant 
force  del  prendre  ;  et  pour  deus  raisons  prendent-il  envis  ; 
l'une  si  est  pour  une  manière  k'il  ont  au8i»con  de  vertut  et 
pour  une  manière  de  cremeur  de  honte  ;  pour  çou  s'on  lor 
avoit  donet,  ce  sanleroit  ke  ce  fust  par  povretet  donet,  si 
k'il  lor  porroit  estre  reprovet  et  ce  lor  sanleroit  hontes  et 
ke  par  ces  dons  k'il  rechus  aroient,  k'il  ne  fussent  obiigiet 
à  ciaus  dont  pris  les  aroient,  cremant  que  cil  ne  les  volsis- 

«  Aristotb,  Mot.  à  Nicom,^  IV,  i,  34. 
«  IMd.,  35 


410  LI  AR8 

sent  à  aueune  ehose  ddshoneste  parmi  ces  dons  ama^er^ 
S*aiicuns  me  doiuse  et  pnis  me  fait  grieté  et  injures ,  doa* 
tance  si  puet  estre  se  pour  un  don  rechut  je  suis  ternis  à 
soufrir  toutes  les  grietés  que  ds  me  Yolra  faire  et  tous  ses 
eommans  acomplir.  Gis  ki  apriès  le  bienfait  griete  rent,  fait 
aussi  con  je  H  aie  grasces  rendues,  car  sen  bienfait  en  le 
grietet  faisant  il  paie  et  recolpe.  Ki  pora  bien  jugîer  liquex 
est  plus  grans  u  ce  k'il  a  pris  u  li  grietés  ki  li  est  faite  ? 
Nous  faisons  les  donans  plus  tardieus  à  donner  par  ce  que 
nous  ne  jugons  mie  bien  les  dons  rechus  ne  ne  connissons 
dont  se  du  bien  rechut  grasces  derons  '.  Je  ne  serai  mie 
nient  regratians  se  pour  le  grieté  faite  grasces  ne  rent,  et 
ansi  les  grietés  ne  soustenrai.  Li  bienfaîs  c*aucuns  fait 
sovent  demeure,  encore  dont  n*est  mie  li  rechevans  tenus 
dou  rendage,  si  ke  li  donans  se  repent,  s*il  se  plaint  de  çou 
k*il  a  donné,  u  sanlant  monstre  k*il  li  desplaist  k'il  a  donné; 
tex  qui  ensi  fait  quide  pierdre  ne  mie  donner.  Se  cis  donans 
aussi  pour  soi-meismes  donne  u  pour  son  don  en  vaine 
gloire  se  liëve  u  se  vante  u  face  entendant  d'un  petit  ke  ce 
soit  grant  chose,  li  bénéfices  remaint,  mais  on  n*i  est  mie 
tenus.  Les  grietés  faites,  les  rechevans  sunt  plus  tardieus 
as  biens  rechevoir  et  metent  les  gens  en  avis  de  nient 
prmidre,  pour  cou  qu*apriès  le  don  grietés  n*ensieuche. 
Trop  aussi  m'obUgeroit  li  dons  qui  à  tous  les  eommans  dou 
douant  m'estraindroit  '.  A  aucuns  saule  grans  auois  et  maus 
de  prendre.  Ains  affiert  d'aucuns  si  con  deseure  est  dit.  Et 
doit  estre  li  ententions  tousdis  de  plus  à  rendre.  Ne  ne  refu- 
serai de  oiaus  de  qui  doi  prendre  novel  don,  pour  ce  ke  le 

*  Aristote,  Mot,  à  Nic(m,y  IV,  i,  36. 

*  Senboa,  de  Beneficiis,  Ili,  13. 

'  Var  :  JITastreinder&it,  (Ms  Croy.) 


D*AMOUR.  411 

vies  n*ai  rendu,  douquel  rendage  toutevoies  j'ai  eût  volenté, 
ains  prenderai  de  mon  ami  aussi  volentiers  con  il  le  donne 
et  me  ferai  matère  apareillie  par  quoi  en  moi  il  puist  ouvrer 
se  bonne  œvre.  Et  il  sanle  ki  noviaus  dons  prendre  ne 
vient,  ke  li  vies  li  soient  en  anui  u  grevance.  Toutdis  ne 
covient  mie  rendre  et  s'on  bien  le  pooit  faire  ;  car  tans, 
lieu  et  manière  i  doit-on  regarder.  Il  sont  aucun  ke,  quant 
on  lor  donne  aucune  chose,  il  renvoient  tantost  une  autre 
chose,  si  k*il  tienent  ke  de  riens  ne  sont  redevables.  Ren- 
Yoiier  tantost  don  pour  autre,  signes  est  dou  don  degieter 
et  pau  prisier,  et  don  pour  don  espuisier  et  anientir.  Ki  se 
fourhaste  de  rendre,  corage  n*a  mie  de  regratiant,  mais  de 
deteur,  et  briement  à  dire,  ki  covoite  trop  tost  à  rendre,  il 
doit  envis,  et  ki  envis  doit,  il  n'est  mie  regratiant  ^  Li 
autre  raisons  pour  quoi  li  escars  laissent  à  prendre  del 
autrui  si  est  pour  cremeur,  s'il  prendoient  k'il  seroient  tenu 
del  rendre  et  de  bien  faire  à  ciaus  ki  lor  aroient  bien  fait, 
et  ce  ne  poroient-il  mie  bien  faire  k'il  donaissent  du  leur 
riens  ;  si  lor  samble  mieudre  le  nient  prendre,  pour  ce  k'il 
ne  soient  tenut  dou  rendre  '. 


CHAPITRE  XXVII. 

Gis  capitles  moustre  que  li  avers  n'est  k*uns  mamboyrs  de  son  ftvoir. 

Li  avers  aussi  ki  sourabonde  en  prendre  ne  fait  force  de 
qui  il  prenge  ne  en  quele  manière,  soit  par  œvres  hon- 

*  Senbca,  de  Benefidù^  IV,  40. 

'  Aristotb.  Mût,  à  Nieom.^  lY,  i,  36. 


412  U  ARS 

teuses  et  vilaines  u  quelconques  antres  manières,  ensi  cou 
cil  ki  gaignent  à  usures  et  à  le  folie  de  lor  cors,  pour  petite 
chose  font  vilaines  œvres,  en  prendant  autrement  k'il  ne 
doient  ^  Mais  chiaus  ki  grans  choses  par  malvais  aquest 
prendent  et  gaignent,  ne  tient-on  mie  pour  avers,  mais  pour 
nient  justes,  ensi  con  les  tyrans  ki  de  toutes  parts  prendent 
les  biens  d'autrui,  et  reubeurs  de  chemins  et  de  moustiers'; 
mais  li  hokeleur  et  jeueurs  de  taules  ki  del  ne  se  chevissent 
et  asseoir  des  deis  et  larron,  cil  sunt  dit  avarissieus.  Car 
tôt  cil  si  gaignent  vilainement  et  honteusement  prendent  '. 
Bien  puet-on  et  doit  apieler  pierte  le  gaaing  ki  fais  est  par 
mai  se  renommée.  Et  par  çou  apert  ke  toutes  honteuses 
prises  et  vilaines  sunt  œvres  avaricieuses  et  de  cestes  se 
doit-on  garder,  et  li  désirier  d'avarisse  fuir  est  plus  fort 
k'un  roialm  vaincre.  Li  dëfaute  d'avoir  des  richeces  et  des 
covoitises  foursennent,  li  habundance  croist,  par  quoi  li 
corages  de  celui  ki  a,  u  par  nécessitet  il  iert  tormentés,  u 
par  habundance  soit  enflammés.  Li  avers  sanlans  est  al 
enfant  de  sous  aage,  ki  rien  n*a  au  sien  ;  ensi  al  aver  ne 
loist  riens  del  sien  user  et  jà  n*iert  saoulés.  S*en  mangant 
nos  ne  somes  saoulet,  nous  ne  nous  tenons  mie  pour  haîtiet; 
dont  quant  plus  aquerons  et  saouler  né  poons,  pour  sains 
tenir  ne  nous  devons.  Li  avers  tôt  dis  povreté  crient,  et 
molt  li  sanle  grevaine  ;  mais  en  le  povreté  n'est  mie  li  maus, 
mes  ou  povre.  Li  opinions  de  pau  avoir  fait  les  gens  povres, 
ne  mie  le  petit  de  monnoie  :  povre  somes  quant  il  le  nous 
sanle.  Li  oisel  as  chans  et  les  bestes  au  bos  en  leece  mai- 


*  Aristote,  Mot.  à,  Nicam.y  IV,  i,  37. 
«  Ibid.,  38. 
»  nid.,  40. 


D'AMOUR.  413 

nent  lor  povreté  et  prendent  lor  pasture  *  ;  mais  li  avers  en 
ses  richeces  est  povres  et  en  doleur  use  se  vie.  Se  grans 
avoirs  li  eschiet,  se  vie  point  n'en  amende,  mais  ses  orgeul 
engrangist  ;  li  avers  est  cause  de  se  maleurté  :  autre  mal 
prier  ne  li  devons,  mais  que  longuement  il  vive.  Ki  doner 
ne  set  nient  justement  demande,  si  con  li  avers.  Ke  valent 
richeces  quant  sanlans  sont  à  povreté?  En  eles  soit  et  fain 
avoir?  Encor  ait  li  avers  moût  de  choses  de  fortune,  ne  li 
done-ele  plus  ke  les  clés  de  le  garde,  dont  tousjours  est  soi- 
gneus  :  ki  rien  ne  porte,  rien  ne  li  chiet.  Pour  ce  chante  ki 
•vuis  est  devant  le  larron,  seûrement  et  joïeusement  repose. 
Mieus  vaut  seûrement  reposer  sour  malvais  lit,  ke  sor  lit  de 
plumes  estre  ensonniet.  Ne  vous  affiez  mie  en  vos  posses- 
sions malvaises  ;  eles  ne  vos  vaurront  riens  à  derrains.  Ne 
ne  dites  :  t  Je  sui  si  riches,  ki  me  poura  sous  mètre?  » 
Dieus  tost  si  puet  jugier  *  et  fortune  se  rue  torner.  Vous  ki 
en  richeces  vos  glorefiiës,  povreté  si  redoutés  ^.  Il  est 
aucuns  ki  riches  devient  par  vivre  escarsement  et  dist  à 
lui-meismes  :  t  J'ai  trovet  mon  repos  :  or  mangerai  et 
vivrai  de  mes  biens  tous  seus .  »  Et  il  ne  set  mie  ke  li  tans  s'en 
va  et  k'il  laira  tôt  à  autrui  et  ke  Diex  puet  tost  le  povi*e 
hounerer  *.  Ne  dites  mie  pour  vos  richeces  et  vos  bonnes 
cheances  :  «  J*ai  pechiet  et  mal  fait  et  ke  me  est  avenu  de 
mal.  »  Diex  sovrains  à  nous  tous,  encor  soit-il  misericors, 
s'a-il  tost  rendre  le  paine  dou  meffait  ^.  Boins  est  li  avoirs 

*  Ces  sentences  sont  la  traduction  d'un  passage  des  Exeerpta  faus- 
sement attribués  à  Sénèque,  que  nous  avons  déjà  eu  Toccasion  de 
citer. 

"  Eccli.,  V,  3. 
'  Eccli,,  X,  34. 

*  Eccli.,  XI,  18-20. 

*  Ecclû,  V,  4,  7. 


414  U  ARS 

dont  on  n*a  point  de  pechiet  ne  de  reprise,  ne  avoir  ne  doit 
en  la  conscience.  Et  au  malrais,  li  chose  ki  pire  li  sanle  est 
poTretés  '.  Au  coToiteus  et  an  tenant  richeces  yienent  sans 
raison.  Ki  assanle  de  corage  malvaisement  pour  antres  le 
fait,  et  autres  après  Lui  meint  mal  en  font.  Ki  à  lui  malvais 
est,  si  con  cis  riches,  comment  iert-il  bons  à  autrui?  ne  en 
ses  biens  jà  ne  s*esjoïra.  Ne  puet  estre  saoulés  li  œils  do 
covoiteus,  ne  n*iert  remplis,  s*iert  ses  cuers  destruis  et 
desecbiës  '.  Li  habundance  de  biens  terriens  de  tant  senlent 
les  corages  des  gens  de  le  cremeur  divine  départir,  con  par 
iaus  il  covient  les  corages  à  diverses  choses  estre  ententis. 
Car  quant  li  corages  en  molt  de  choses  est  espars,  ester 
fers  ens  es  choses  entérines  et  divines  ne  puet.  II  sunt  aucim 
ke  pour  ce  ke  de  Dieu  puissent  user,  dou  siëcle  et  des 
choses  dou  siëcle  usent,  si  con  d'aucuns  estrumens  ;  et  si 
sont  aucun  ki  por  cou  k*il  puissent  du  siëcle  user,  si  con  en 
trespassant  voelent  user  de  Dieu.  Ki  richeces  désire  par 
eles  n*iert  mie  justifiiés  et  ki  sieut  degaster  de  li  sera  rem- 
plis ^.  Li  avers  riens  ne  fait  à  droit,  fors  quant  il  muert,  et 
plus  se  dieut  dou  damage  ke  de  pierdre  son  avoir.  Avarisces 
aussi  si  est  à  largece  plus  contraires  ke  prodigalités  ne  soit. 
Car  nous  disons  tousjours  que  li  pires  visces  si  est  plus 
contraires  à  le  vertut,  et  dit  est  par  dessus  k*avarisce  est 
pires  ke  prodigalités.  Les  gens  aussi  pèchent  plus  et  pins 
sovent  en  avarisse  k'il  ne  facent  en  prodigalité.  Et  ensi  con 
est  dit  doit  estre  prise  prodigalité,  ki  est  foie  largece,  et  large 
et  avarisces,  et  ce  ke  dit  est  soufise  d*eles  et  de  lor  mainie  *. 

*  Eccli.y  XIII,  30. 

*  Ecclù,  XIV,  3-5,  9. 
'^  Eccli.,  xxxï,  5. 

*  Aristote,  Mot,  à  Nicom.y  IV,  i,  40-41.  Cfr.,  S.  Thomas,  Somme 
théol.y  2«  s.,  2*  p.,  q.  cxTiii. 


D'AMOUR.  415 


CHAPITRE  XXVIII. 


Gis  capitles  dëtermine  de  magnificenca. 

Dne  vertus  autre  ke  largece  est  aussi,  cui  œvres  sunt 

selonc  usage  d'avoir  et  de  richeces  et  de  deniers  et  tout  cou 

c'on  puet  par  deniers  acater  ^  Et  n'est  mie  ceste  ensi  con 

largece,  ki  est  en  petis  et  en  moiiens  dons;  mais  ceste  ci  si 

est  en  grans  dons  et  en  grans  fais  et  en  ce  a  ceste  chi  difië- 

rence  à  largece,  ke  li  ententions  de  celui  ki  tel  vertut  a,  est 

tousjours  à  grans  choses  et  sourhabundans  et  à  grans  fais, 

et  est  ceste  vertus  apelée  magnificence,  c'est-à-dire  grans 

choses  faisans.  Et  ensi  sourmonte-ele  à  largece  ensi  con  li 

nons  le  démonstre,  car  ele  est  en  gi'ans  fais  et  œvres  grans 

ethonerables  despens.  Grans  si  est  uns  relatis,  c'est-à-dire 

une  chose  ki  est  en  regart  à  autre  :  car  grant  ce  covient  que 

ce  soit  envers  aucun  grant,  et  pour  ce  covient  ke  li  don  de 

magnificence  puisk'il  doient  estre  grant,  soient  selonc  aucun 

regart  à  aucune  grandece.  Nous  ne  disons  mie  celui  ki 

donne  plenté  de  petis  dons  k'il  ait  le  vertu  de  magnificence, 

car  ceste  vertus  est  en  grans  fais  faire,  encore  en  fache-on 

mains  *.  Et  encor  face  uns  rois  un  fait  u  un  don  u  une  œvre, 

ki  seroit  grande  à  faire  à  un  chevalier  banerech,  ne  dist-on 

mie  que  li  rois  soit  en  ce  fait  magnifiques,  ains  doit-on 

regarder  Testât,  le  pooîr  que  cis  a  dou  faire.  Et  quant  cis 


*  Aristots,  Mût.  à  Nicom,,  IV,  i,  2. 

•  Aristote,  Mot,  à  Nicom.y  IV,  ii,  1-3. 


410  U  ARS 

fait  grant  chose  selonc  son  estât,  se  les  autres  condicions  i 
sunt  gardées,  cis  sera  magnifiques,  quant  il  grans  œyres 
fera,  selonc  le  grandeur  de  son  estât.  Et  pour  cou  tôt  cil  ki 
sunt  magnifique  sunt  large,  mais  tout  cil  ki  sunt  large  ne 
sunt  mie  magnifique,  pour  les  défautes  des  dons  grans  et 
des  dépens  ke  li  larges  ne  fait  mie  tousjours.  De  ceste  vertu 
et  d'un  gramment  d'autres  ne  trovons  nous  mie  propres 
nous,  si  nous  en  copient  don  mieus  que  nos  savons  parler, 
et  eles  selonc  cou  c'on  puet  plus  proprement  nous  donner. 
Or  disons  ke  li  abis  ki  est  à  ceste  vertu  contraire  par 
défaute,  si  est  nommés  parvificence,  et  cis  ki  Fa  parvifiques, 
c'est-à-dire  petis  faisans.  Et  cil  ki  sourabundeut  sont  apelet 
non  sachant  wasteur,  ne  mie  por  ce  k'il  sormonte  le  magni- 
fique en  grandece  de  despens,  mais  pour  ce  ke  ces  despens 
il  fait  selonc  un  sanlant  d'une  manière  glorieuse,  sans 
regart  et  manière  de  raison,  et  de  ce  parlerons  plus  plaine- 
ment  ci-après  *. 


CHAPITRE  XXIX. 

Cis  capitloB  devise  les  propriétés  de  magnificence  '. 

Or  disons  dont  k'une  des  propriétés  del  magnifike  si  est 
k'il  soit  sachans  ;  car  ausi  comme  à  un  bon  ovrier  apîertient 
à  connoistre  le  proportion,  le  mesure  et  le  manière  Tune  al 
autre  des  choses  dont  il  doit  ovrer,  ensi  apertient  à  celai 

*  Cfr.  S.  Thomas,  Somme  théoh^  2«  s.,  2«  p.,  q.  cxxxiv. 

•  Aristotb,  Mot,  à  Nieom.^  IV,  u,  5-8. 


D'AMOUR.  417 

ki  est  magnifiques  à  connoistre  che  pour  quoi  li  despens 
sunt  *.  Et  n'est  mie  à  entendre  k'il  doie  savoir  ne  conter 
tous  ses  menus  despens,  mais  il  doit  savoir  et  aviser  se  li 
grandece  de  le  chose  c'en  fait  u  vient  faire  est  bien  ame- 
surée  au  despens,  par  quoi  li  chose  vaille  les  despens  ;  car  il 
doit  par  se  vertut  selonc  son  abit  regarder  ce  k'il  afiert  à 
despendre  :  et  ensi  fera-il  grans  despens  sagement.  Car  à 
toute  vertut  moral  aflSert  sagement  ouvrer.  Car  cascuns 
abis,  ensi  con  deseure  est  dit,  est  déterminés  par  œvres  et 
parce  en  quoi  les  œvres  sunt;  par  quoi  aussi  les  œvres  des 
abis  seront  déterminées,  et  che  aussi  en  quoi  on  œvre.  Et 
parce  ke  les  œvres  du  magnifike  sunt  despens,  et  cil  des- 
pens si  sunt  en  ce  en  quoi  on  fait  les  grans  despens,  il  s'en- 
sieut  k*au  magnifique  il  apartient  à  regarder  et  savoir  faire 
grans  despens  et  covignables  et  checi  ne  puet  estre  fait  sans 
savoir.  Il  covient  aussi  que  les  choses  ovrées  grandes  soient, 
honorables  et  covignables  :  et  par  ceste  manière  seront  li 
despens  grant  et  covignable  al  œvre  ovrée,  ensi  ke  s'en  fai- 
soit  un  moustier  grant  et  une  maison  grande  u  aucune  autre 
chose  sanlant  à  ceste.  Ensi  covient  ke  li  œvre  en  lequele  li 
despens  sunt  soit  digne  de  tes  grans  despens,  dont  il 
covient  avoir  proportion  entre  les  despens  et  le  chose  œvrée, 
par  quoi  li  chose  ouvrée  autant  vaille  con  li  despens  u  plus. 
Car  c'est  grief  chose  dou  moiien  ataindre.  Et  8*on  se  départ 
dou  moiien,  li  vertus  s'encline  plus  tost  à  che  ki  est  mains 
mavais,  ensi  con  li  larges  à  prodigalité.  Ensi  li  magnifiques  : 
il  fera  ançois  despens  tex  ke  li  œvre  ne  le  vaurra  mie,  ke 
ce  k'il  fausist  de  grant  œvre  faire.  Et  ensi  apert  k'il  doit 
savoir  le  mesure  entre  les  despens  et  les  choses  k'il  doit 
faire.  L'autre  propriétés  si  est  k'il  doit  ovrer  pour  le  fin  de 
bien  honneste,  et  checi  doit  estre  commun  en  toutes  vertus  ; 
car  86  ces  œvres  sunt  faites  u  pour  beubant  u  pour  ce  c'en 


418  LI  ARS 

soit  loet,  si  ke  ce  soient  li  pourquoi  les  œyres  sunt,  ce  ne 
seront  mie  œvres  vertueuses;  ains  doit  tousjours  biens 
estre  lî  pourquoi  del  œvre.  Car  ensi  con  dit  est,  li  biens  des 
œvres  de  vertus  est  biens  tés  ke  pour  li  doit  bien  estre  fais. 
Et  ki  pour  ce  bien  honeste  n'œvre  en  quelconque  vertu  ce 
soit,  il  n*ert  mie  vertueus.  II  doit  aussi  les  despens  k'ilfaît 
faire  dëlitablement  et  apareilliement,  sans  force  de  pensée  à 
menues  choses  :  car  ce  c*on  est  ententif  au  conte  des  des- 
pens, se  ce  n*est  ensi  con  dit  avons,  apiertient  à  parvifi- 
cence  ;  l'autre  si  est  k'il  entent  et  regarde  comment  il  puist 
faire  œuvres  très-bonne  et  très-digne  et  très-renomée , 
selonc  son  pooir.  Car  ce  doit-il  regarder.  Car  sages  doit 
estre,  si  doit  connoistre  son  pooir  et  son  estât,  et  comment 
mains  puet  despendre  à  parfaire  sa  œvre  commencée. 
L'autre  si  est  ke  nécessaire  est  que  li  magnifiques  soit 
larges.  Car  au  large  apiertient  à  despendre  ce  c'on  doit  et 
làù  on  doit,  et  selonc  les  autres  manières  ki  dites  sunt;  et 
ensi  li  magnifiques  despendera  grans  choses  pour  grandes 
œvres  et  grans  fais,  ensi  con  pour  grans  cours  et  grans 
festes  ;  et  cou  ert  ensi  comme  il  devra  et  grandement,  et 
ançois  plus  que  mains.  De  quoi  magnificence  est  ensi  comme 
une  grant  largece.  Li  sisimes  propriétés  est  que  quand  li 
magnifiques  fait  aucun  grand  ovrage  u  grant  despens,  il 
fera  le  plus  grant  œvre  de  plus  grant  renommée  et  le  plus 
loée  et  le  plus  esmervillable,  que  cis  despens  et  cis  avoirs 
k'il  i  met  pueent  soufrir;  car  s'il  fait  un  grant  feste  u  un 
grant  ovrage,  il  le  fait  tel  ke  lî  œvre  sourmonte  l'avoir  et 
en  ce  s'émerveille-on  de  lui  et  de  son  sens,  et  le  lô-on,  et 
c'est  li  drois  des  œvres  de  magnificence  k'eles  soient  esmer- 
villables  etloables. 


D'AMOUR.  419 


CHAPITRE  XXX. 


Om  capities  devise  en  qués  choses  ii  magnifiques  despent  le  sien  '. 


Apres  cou  que  nous  ayons  moustret  en  quel  manière  li 
magnifiques  s*a  à  despens  et  le  sien  despent,  or  disons  en 
quel  chose  il  doit  ensi  grandement  despendre,  et  ce  doit 
estre  ens  es  choses  ki  sunt  plus  honorables,  ensi  comme 
ens  es  œvres  ki  sunt  à  Dieu  et  à  ses  sains  :  ensi  comme  en 
faire  grans  motistiers,  grandes  offrandes  et  grans  aourne- 
mens  d*églises  et  se  c^est  en  autres  choses ,  dont  doit-ce 
estre  pour  le  très-grant  bien  de  la  terre  u  dou  commun, 
ensi  comme  en  cités  fremer  n  grans  castiaus  u  aucuifês 
choses  ki  soient  en  longue  mémore  et  durement  enmei*Yil- 
lies  et  de  grant  noblece.  Et  en  toutes  ces  choses  c*on  des- 
pent ensi  grandement,  il  covient  avoir  regart  et  ayis  ne  mie 
sans  plus  à  ce  en  quoi  on  despent,  si  comme  en  Tœvre  c'en 
fait.  Mais  il  covient  les  despens  s'il  doient  estre  fait  selonc 
ceste  vertut  estre  proportionés  et  amesurés,  selonc  le  per- 
sone  et  les  richeces,  par  quoi  il  afiert  à  le  persone  à  faire 
ces  despens  u  tele  œvre.  Car  autre  chose  afSert  à  un  roi  k'à 
un  simple  cheyalier  u  à  un  bourgois.  De  ce  avient  ke  U 
poyre  ne  pueent  estre  magnifique  :  car  il  n'ont  mie  d'avoir 
k'il  puissent  faire  grant  despens  covenablement  ne  ensi 

*  AnsTOTB,  Âf9r.  à  Wcim.f  TV,  n,  9-17, 


420  LI  ARS 

comme  on  doit  ;  et  s*il  s*i  Essaient  par  quoi  il  le  facent,  il 
seront  tenut  pour  nient  sachant  ;  car  il  despenderont  le  leur 
autrement  k*il  ne  devroient  et  non  mie  selonc  ce  ke  raisons 
ensegne,  ce  k'il  apertîent  à  ceste  vertut.  Car  ensi  con  plu- 
seurs  fies  est  dit,  toute  vertus  doit  estre  par  raison  ordenée  : 
à  ciaus  dont  afiiert  à  faire  ces  grans  despens  ki  ont  grans 
richeces,  par  lesqueles  il  pueent  faire  ces  grans  despens,  si 
con  il  affiert,  soit  che  ke  ces  richeces  escheûes  soient  de  lor 
anciestres  u  en  quelconques  manière  autre  il  soient  riche, 
soit  par  dons  u  lassiës  d*estranges  gens,  il  affiert  à  ciaus  à 
faire  grans  despens  et  grans  œvres  et  aussi  à  ciaus  c'en 
tient  à  gentis  et  ki  sunt  en  grans  honeurs.  Toutes  ces 
choses  ont  en  eles  une  grandeur  et  une  dignité  dont  il 
affiert  à  tous  ciaus  ki  les  ont  grans  despens   et  grant 
œvre  faire.  Et  teux  est  que  dit  avons  li  magnifiques  et  tes 
œvres  fait.  Et  maiement  ces  grans  œvres  doit-on  faire  ens 
es  choses  c'on  ne  fait  mie  sovent,  ki  à  lui-meismes  Bfev- 
tienent,  ensi  comme  en  nueces.  Et  aussi  en  teles  ki  sont  à 
autrui,  ensi  que  se  une  cités  u  uns  rois  voelent  aucune 
grande  chose  faire,  ensi  ke  se  on  doit  aucun  grant  signour 
estrange  rechevoir  honorablement,  si  con  aucun  prinche  u 
aucun  roi,  ù  il  coviegne  envoïer  aucuns  grans  dons,  u  doner, 
u  s'il  lor  covient  guerredon  rendre  pour  aucuns  bienfais 
c*on  lor  a  fais  :  en  trestous  si  fais  cas,  li  magnifiques  fera 
grans  despens.  Ne  par  lui-meismes  il  n*est  mie  grans  des- 
penderes  pour  quoi  il  despende  grandement  ou  sien  propre 
usage,  laquele  chose  apertient  à  humilité  ;  dont  il  est  humles 
de  cuer  :  mais  il  fait  les  grans  despens  ou  commun,  si  ke 
cascuns  à  son  pooir,  selonc  ce  k'il  puet,  i  parti  II  aoume 
aussi  sa  maison  et  son  hostel  grandement  et  noblement,  car 
c'est  une  manière  d'aournement  ki  à  lui  affierent  :  lui- 
meismes  aourne-il  de  çou  k'à  son  cors  afiert,  nient  pour  lui. 


D'AMOUR.  421 

mais  pour  son  estât  grandement  à  tenir.  Et  en  ces  œvres 
k'il  fait  par  grans  despens,  fait-il  plus  volentiers  chose 
durable,  et  plus  de  coustenges  i  met  k'enâ  es  choses  ki 
mains  sunt  durans.  Car  les  choses  plus  durans  sunt  les 
mieudres  et  les  mieudres  plus  durans  et  li  maus  est  des- 
truisemens  de  soi-meisme  ;  et  ensi  apert  que  li  magnifiques 
premiers  et  principalment  ens  es  choses  de  Dieu  despent  le 
sien,  si  con  en  moustiers  et  en  tés  choses,  et  en  choses 
aussi  communes  kî  apertienent  au  bien  commun.  Et  après 
despent-il  ens  es  choses  de  singulères  persones  selonc  trois 
manières.  Premiers  en  ce  k'il  à  lui  fait  u  à  autrui  une  fie; 
le  seconde  en  ce  k'il  fait  avec  autrui  en  commim,  ensi  ke 
plus  i  met  à  faire  les  murs  d'une  vile  u  plus  noblement  est 
appareilliés  de  rechevoir  un  grant  signour  ;  la  tierce  en  ce 
ke  les  œvres  sunt  plus  durans  :  et  ces  trois  choses  sunt  ki 
en  choses  singulères  font  le  magnificence.  Et  comment  il 
tient  le  moiien  poës  ensi  savoir  :  car  il  ne  fait  mie  à  tous  ne 
en  toutes  une  meisme  œvre,  ains  regarde  à  qui  c'est  c'en  le 
fait.  Car  autres  choses  fait-on  pour  Dieu  et  pour  les  hommes, 
pour  les  bien  sages  et  les  bien  vaillans  ef  por  les  mais,  et 
pour  les  viens  et  pour  les  jouenes.  Et  comment  que  ce  soit, 
il  fera  tousjours  grans  choses,  selonc  ce  k'il  ara  à  faire  à 
vaillant  gent  :  dont  il  ne  donra  mie  à  un  enfant  ce  ki  con- 
venroit  à  un  homme  percreût  *  ;  mais  tel  chose  et  tex  dons 
k'à  enfant  affiert,  li  donra-il  grant  et  de  grant  coust,  selonc 
ce  que  tel  chose  puet  couster  :  ensi  que  s'il  donnoit  un 
estuef,  il  li  donroit  de  grant  coustenghe,  selonc  ce  que  tel 
chose  doit  estre  ;  pour  laquel  chose  il  apert  ke  li  magnifiques 
en  toutes  choses  et  œuvres  fait  grans  choses  et  grans  des- 

*  Var  :  Pererut.  (Ms  Croy.) 
u  aïs  i»*ahodr.  —  i.  it 


432  LI  ARS 


pens,  flelonc  ce  que  cil  snnt  asqnéi  ne  pcr  lesqués  il  le 
Et  tes  est  li  abis  et  li  vertu  de  magnificence  et  dl  est  magni- 
fiqnes,  si  oon  dit  est. 


CHAPITRE  XXXI. 


Gù  oapitlea  détormine  deb  nseet  contndrei  à  magmfieenM  V 


Chi  apriës  affiert  à  parler  des  visces  ki  contraires  sont 
à  ceste  vertut ,  si  parlons  premiers  de  le  sorhabnndance  ki 
est  apelée  non-sachance  gasteresse,  et  cis  ki  l'a  non  sachaos 
gastereSy  car  il  despent  le  sien,  ne  mie  si  con  il  doit  :  ne  ne 
sunt  li  despens  ordenet,  ne  n*est  li  coustenghe  emploiie, 
ensi  ke  cis  ki  grans  nueces  fait  de  maiestrens,  de  jen- 
gleurs  et  de  flateurs,  et  dou  sien  lor  donne  grandement, 
pour  çou  k*il  vient  estre  d*iaus  loés,  et  k*il  sanlent  grant  en 
ces  fais.  Et  cil  ki  gietent  Tor  et  l'argent,  les  dras  de  soie 
et  tel  chose  aval  les  rues  pour  lor  richeces  à  moustrer,  et 
ne  mie  pour  bien,  chi  cil  sunt  sourhabondant  et  gasteur  de 
biens  :  ne  ne  se  connoissent  ne  lor  pooir,  ne  chiaus  à  qui  il 
le  font,  dont  il  sunt  vicieus  :  car  il  ne  despendent  mie  ensi 
k'il  doivent  raison  gardant.  Parvifiques,  c'est-ànlire  pan 
faisans,  ki  contraires  est  à  non  sachant  gasteur,  cils  fait  en 
tous  tans  pau,  et  toutdis  défaut  de  grans  œvres  '  à  faire. 
Et  cis  a  cink  propriétés.  Li  première  si  est  que  quant  il  fait 

*  Aristotb,  Mot.  h  Nicam.^  IV,  ii,  18-20.  Cfr.  S.  Thobias,  Somme 
tkéol.,  2«  8.,  2*  p.,  q.  cxxxY. 

•  Var  :  Choses.  (Ms  Croy.) 


D'AMOUR.  423 

un  grant  despens  u  une  grant  œyre»  il  piert  tout  à  derrains 
pour  un  pau  de  chose  ;  ensi  ke  cis  ki  tient  une  grant  feste 
piert  tût  à  derrains  pour  un  seul  pot  de  yin  u  un  tel  sanlant, 
u  cis  ki  fait  un  grant  castiel  piert  toute  sa  oeyre  pour  une 
tour  k'il  lait  à  faire.  Et  en  .ce  est-il  bien  contraires  au  ma- 
gnifique ki  mieus  ayme  Toutrage  ke  le  mains ,  et  pour  ce 
dist-on  que  li  outrages  fait  le  feste  plaine.  L'autre  propriétés 
est  que  quelconque  despens  u  don  u  œvre  k'il  face,  il  le  fait 
lentement  et  retraïamment  ^  ;  l'autre  ke  tousjours  pense 
comment  il  pora  le  mains  faire  ;  le  quarte  ke  ce  k'il  despent, 
il  le  fait  tristes  et  dolans  ;  la  quinte  est  k'il  li  sanle  que 
quanqu'il  fait  ke  ce  soit  trop  et  outrages  ;  et  li  sanle  ke 
raisons  aporteroit  k'il  despendist  mains.  Ensi  apert  ke  cil 
doi  ^abit  sunt  doi  visce  ;  mais  ce  ne  sunt  mie  grans  mal- 
vaistés,  car  nul  mal  eles  ne  funt  as  proïmes  ;  ne  ne  sunt 
mie  molt  vilaines,  pour  ce  ke  fort  est  trouver  en  grans  des- 
pens bien  le  moiien. 


CHAPITRE  XXXII. 


Cis  capitles  détermine  de  magnanimité  et  premiers  monstre  ke  li 
magnanimes  poar  digne  de  grans  choses  se  tient  *. 


Pour  ce  ke  parlet  avons  de  largece  et  de  magnificence, 
lesqueles  font  honourer  ciaue  ki  les  ont ,  or  parlons  d'une 
vertut,  ki  est  selonc  honnor,  c'en  apiele  magnanimitet; 

*  Var  :  BetràhaimmeiU.  (Ms  Croy.) 

■  AwsTOTE,  Mot.  à  Nicom.,  IV,  m,  1-5.  Cfr.  S.  Thomas,  Somme 
tiWpl.,  2»  «.  2«  p.,  q.  cxxix. 


424  U  ARS 

c'est-à-dire  grans  corages.  Et  li  nous  si  moustre  bien  que 
ceste  vertus  doit  estre  selonc  grans  choses  ;  si  regardons 
premiers  queles  eles  sunt.  Gis  dont  sanle  magnanimes  a  de 
grant  corage  ki  se  dignefie  et  tient  pour  digne  de  grans 
choses  quant  selonc  vëritet  il  en  est  dignes  ;  et  k*il  covient 
celui  ki  est  magnanimes,  c*e8t  de  grant  corage,  k*il  soit 
dignes  de  grans  choses  et  le  vaille ,  apert.  Car  cis  ki  se 
dignefie  et  magnifie  nient  selonc  ce  k'il  est  dignes,  il  est 
non  sachans  :  or  garde  li  sages  droit  ordene  en  toutes 
choses.  Nus  aussi  vertueus  n'est  fols  ne  non  sachans.  Car 
li  vertueus  œvre  selonc  ce  ke  droite  raisons  ensegne  ;  ensi 
dont  apert,  puiske  cis  est  vertueus  k'il  soit  dignes  des 
choses  dont  il  se  dignefie  et  c'est  de  grandes.  Dont  il  s'ensuit 
k'il  est  dignes  de  grans  choses,  et  k'il  se  dignefie  de  grans 
choses  apert  :  cis  ki  dignes  est  de  petites  choses  et  de  celés 
se  dignefie,  il  n'est  mie  magnanimes,  ains  le  tient-on  pour 
atempret  ;  et  si  n'est  mie  atemprance  ci  prise  selonc  ce  que 
parle  avons  par  devant  :  mais  selonc  ce  k'atemprance  dist 
quelconque  moiien  bien  gardet  et  atempret  :  et  dont  cis 
n'est  mie  magnanimes  :  car  magnanimités  si  est  en  gran- 
dece,  ensi  con  biautés  proprement  est  en  grant  cors.  Les 
petites  gens  communément  et  proprement  ne  tient-on  mie 
à  biaus,  mais  pour  plaisans  u  avenans  ;  aussi  k'â  biauté 
covigne  grandece,  ensi  covient  à  magnanimité  grandeur. 
Cil  ki  se  tient  pour  digne  de  grans  choses  et  si  n'en  est  mie 
dignes,  est  apielés  venteus,  ensi  que  plains  de  vent  et  de 
chose  ki  nient  ne  vaut,  u  présumptueus,  c'est  sans  raison 
quidans.  Mais  cis  ki  de  grans  choses  est  dignes  et  encor  de 
plus  grandes  se  dignefie,  cis  n'est  mie  tousjours  présump- 
tueus u  venteus,  car  fort  est  en  ceste  vertu  bien  garder 
droite  raison,  c'on  de  plus  grans  choses  ne  de  meneurs  ne 
se  dignefie  c'on  ne  doit.  Cil  aussi  ki  soi  tient  et  quide  des 


D'AMOUR.  425 

menres  choses  dignes  k*il  ne  soit  dignes  est  apel4s  pusilla- 
nimes u  petis  corages ,  soit  dignes  de  grans  choses  u  de 
moiienes  u  de  petites  ;  mais  ki  se  dignefie  de  menres  k*il  ne 
soit  dignes,  et  maiement  adont  est-il  de  petit  corage,  quant 
il  est  dignes  de  grans  choses,  et  il  ne  tent  k*à  petites  et  de 
ces  se  dignefie.  Et  il  sanle  ke  cis  magnanimes  pour  ce  k*il 
est  en  grans  choses  k'il  soit  une  extrémités,  et  puisque 
c'est  vertus  ce  doit  estre  moiiens,  quant  moiiens  est  entre 
grant  et  petit  et  cis  est  grans  :  par  quoi  ce  ne  sanle  mie 
vertus.  A  ce  puet-on  dire  que  kî  regarde  à  le  grandeur  c'est 
extrémités  ;  mais  pour  ce  k'ele  est  en  grans  choses,  selonc 
ce  ke  raisons  ensegne,  en  ce  k'il  se  dignefie  de  che  dont 
il  est  dignes,  il  tient  le  moiien  par  raison,  par  lequele  il  est 
vertueus.  Magnanimités  en  comparison  u  regart  de  le 
chose  est  si  come  extrémités  :  mes  en  regart  del  œvre  est 
moiiens  ^ 


CHAPITRE  XXXIII. 


Cis  capitles  moustre  que  li  magnanimeB  qoiert  plus  honeur 

k*autre  chose  ^ 


Se  dont  li  magnanimes  est  cis  ki  se  dignefie  de  grans 
choses,  desqueles  il  est  dignes,  il  s'ensieut  k'il  se  dignefie 
de  plus  grandes,  puisk'il  est  de  celés  dignes.  Dont  il  s'en- 
sieut puisque  trës-grant  n'est  k'à  une  chose,  ke  che  de  quoi 
il  se  doit  dignefiier  soit  une  grant  chose  ;  et  che  si  sera  che 

'  Aristote,  Mot.  à  Nicom.y  lY,  m,  6-12.  Cfr.  S.  Thomas,  Lae.  eii. 


42A  LI  ARS 

ke  noQB  faisons  à  Dieu  et  à  ses  sains,  et  ke  cil  ki  snnt  en 
signerie  quièrent  plus  ;  et  ce  ki  ossi  est  selonc  ce  c'(» 
mieus  puet  faire  gneredon  de  vertut  et  c'est  honneurs.  Car 
nous  faisons  honeur  à  Dieu  et  à  ses  sains  et  à  prinches  et 
à  signours  et  as  vertueus,  car  c'est  tiesmoignages  de  lor 
vertut.  Dont  il  apert  ke  honeurs  si  est  li  plus  grans  chose 
entre  les  biens  mondains  ki  soit  par  defors.  Dont  li  gran- 
dece  de  magnanimitë  sera  prise  selonc  honeur  et  dëshon- 
neur;  selonc  ce  k'il  devra  par  raison.  Et  ce  véons  nous 
apertement  ke  li  magnanime  et  cil  de  grant  corage  se  digne^ 
fient  le  plus  d'onneur,  k'il  voelent  c'on  les  honeure  ;  et  ce 
quiërent-il  devant  autres  choses,  si  k'il  apert  ens  es  prinches 
et  ens  es  prélas  et  signours.  Li  pusillanimes,  cis  de  povre 
corage,  cis  est  dëfaillans  et  à  lui  et  au  magnanime  ;  car  il 
défaut  à  lui  pour  ce  k'il  se  dignefie  des  honneurs  dont  il  est 
dignes,  et  se  de  riens  se  dignefie  si  est-ce  de  meures  k'il  ne 
soit  dignes  :  à  magnanime  est-il  défaillans  car  il  ne  se 
digneâe  mie  de  si  grans  honeurs  con  fait  li  magnanimes  : 
mais  li  venteus,  li  présumptueus  ki  sorhabonde,  cis  se  vient 
dignefiier  de  plus  grans  k'il  ne  soit  dignes ,  et  ensi  est-il 
sourhabundans  à  lui-meisme  ;  mais  il  n'est  mie  sourhabun- 
dans  à  magnanime.  Car  encore  se  dignefie-il  de  plus  grandes 
choses  qu'il  ne  doit,  ne  sontreles  mie  plus  grandes  ke  celés 
c'en  doit  faire  au  magnanime  et  dont  il  se  dignefie.  Et  comme 
ensi  soit  ke  li  magnanimes  se  dignefie  de  très-grans  choses 
dont  il  est  dignes,  il  s'ensieut  k'il  soit  très-bons,  car  tous- 
jours  li  mieudres  est  plus  dignes  de  plus  grans  biens  et  hon- 
neurs ;  dont  il  s*ensiut  que  li  plus  dignes  c'est  li  mieudres  : 
dont  il  covient  que  li  magnanimes  soit  trës-bons,.  puisk'il 
doit  estre  dignes  de  plus  grans  biens  et  honneurs  :  autre- 
ment ne  seroit-il  mie  dignes.  Dont  ceste  vertus  si  est  pour- 
sivans  toutes  les  vertus  et  aconi^agnans  :  car  ele  est  selonc 


D*AUOUH.  4B7 

le  grandeur  de  cascune  vertut  et  pour  ce  ceste  est  U  vertus 
sovraine  :  car  ki  ceste-ei  a  parfaitement,  il  a  toutes  les 
autres  parf alternat  ;  car  ele  est  en  le  grandeur  de  cascune 
vertut  rieulée  par  raison.  Et  ce  le  fait  estre  yertut  singulëre 
départie  des  autres  che  k'ele  est  selono  les  grans  œvres  dâ 
cascune  vertut.  Car  se  li  fors  entreprent  les  péris,  si  con  à 
sa  vertut  apertient,  chis  Tentreprent  grandement.  Et  se  li 
large  u  li  magnifique  donnent  u  font  aucune  œvre,  cis  le  fait 
grandement  et  noblement,  si  qu'ele  ert  digue  de  grant  hon- 
neur. Et  pour  ce  co vient-il  celui  ki  ceste  vertut  a  à  estre 
bon  :  li  magnanimes  aussi  si  ne  croit  mie  trop,  si  ne  tient 
tant  de  lui  ne  de  sen  sens,  k*il  ne  voeille  autre  conseil  siuwir 
ke  le  sien.  Ne  ne  despite  mie  celui  ki  le  conseille  :  ne  il  ne 
vient  à  nului  tort  ne  maie  raison  faire.  Car  puisque  nus 
n*œvre  fors  pour  aucune  autre  chose  ke  celé  k'il  a,  il  coven 
roit  le  magnanime  pour  aucune  chose  faire  tort  et  malvais- 
tet  et  pour  quel  chose  fera  cis  mal  et  vilenie,  à  qui  riens 
n'est  grans,  ne  souiBsans,  ne  de  pris  ?  Li  magnanimes  ne 
prise  riens  fors  ce  que  bon  est  selonc  raison.  Ne  nule  chose 
ne  li  est  trop  grande  ne  de  tel  pris ,  pourquoi  il  fesist  pour 
li  mal  ne  vilenie  :  et  ce  puet-on  veïr  ;  car  c'est  nicetës  et 
folie  s'aucuns  se  tient  pour  magnanime,  s'il  n'est  bons.  Car 
s'il  est  malvais  il  ne  sera  mie  dignes  des  honeurs  dont  il  se 
tient  pour  digne  et  dont  il  se  dignefie.  Car  honeurs  si  est 
loîiers  de  bons  et  vertueus  ;  et  ossi  le  fait-on  as  bons  u  à 
ciaus  c'on  tient  pour  bons  u  ki  devroient  estre  bons.  Dont 
li  magnanimes  se  dignefie  des  grans  honeurs  dont  dignes 
est,  par  quoi  il  apert  que  nus  mal  vais  n'est  magnanimes. 
Si  s'ensieut  de  ce  ki  dit  est ,  ke  magnanimités  si  est  ensi 
comme  uns  aoumemens  de  toutes  vertus  :  car  par  11  toutes 
vertus  sont  faites  plus  grandes.  Et  plus  grandement  se 
maintient  en  toutes  vertus  cis  ki  ceste-ci  a  :  car  à  lui  apier- 


428  LI ARS 

tient  grandement  à  ouvrer  en  toutes  les  vertus,  et  pour  ce 
croissent  les  vertus  et  enmieudrent  et  enbelissent.  Et  n*est 
mie  ceste  vertus  faite  sans  les  autres  vertus,  quant  ele  est 
aoumemens  d*eles  ;  pour  laquel  chose  c*est  moût  fortd'iestre 
par  'vérité  magnanime  ;  car  on  ne  le  puet  estre,  sans  le 
bontés  des  autres  vertus,  asqueles  on  doit  grant  honenr 
et  très-grant  et  checi  ataindre  est  moult  fort  à  faire. 


CHAPITRE  XXXIV. 


Gis  capitles  moustre  que  li  magnanimes  ne  s^esjoist  mie  de  trop 
grant  honeur  se  on  li  fait,  ne  n'est  trop  tonrbl^  pour  grant 
deshoneur  s*on  li  fait  '• 


Selonc  ce  que  deseure  est  dit,  aucuns  est  dis  principan- 
ment  magnanimes  u  de  grant  corage,  selonc  ce  k'il  s'a  bien 
et  maintient  envers  honeurs  et  déshoneurs,  dont  quant  à 
lui  sunt  faites  grandes  honeurs  et  pour  ses  bonnes  œvres, 
moïenement  se  délite  en  eles  et  nient  trop.  Aucunes  fies 
avient  k'aucuns  sans  mesure  d'aucunes  choses  k'il  a  u  ki  li 
avienent  se  délite  u  esjoïst  pour  cou  k*il  avient  sans  espé- 
rance qu'il  ne  quidoit  mie  ke  tex  choses  li  deùst  avenir  et 
si  s'en  merveille  aussi  ke  s'aucune  grans  chose  ki  le  sour- 
monte  li  soit  faite  et  avenue,  dont  sovent  s'enjoïst  outre 
mesure,  pour  le  grant  merveille  k'il  a  de  che  k'avenut  li  est. 
Ensi  con  cis  ki  en  une  bataille  quideroit  tôt  avoir  perdut  et 
venquist;  mais  quant  li  magnanimes  aquiert  très-grans 

*  Ofr.  Akistote,  Mot.  àNicom,^  IV,  m,  13,  et  S.  Thomas,  Loe.  cU» 


D'AMOUR.  429 

honeurs  u  aucune  grant  aventure  et  biele  li  avient,  il  ne 
s'enjoïst  mie  trop.  Car  il  tient  ces  choses  aussi  con  pour 
sienes  et  à  lui  covignables.  Et  nus  ne  s'enjoïst  en  ce  k'il 
tient  pour  sien,  et  k'il  ne  tient  mie  k'il  le  sourmonte.  Et 
encor  de  plus  grans  choses  c'en  ne  li  fait  li  sanle-il  k'il  soit 
bien  dignes  ;  car  il  regarde  et  set  ke  nule  honeurs  que  les 
gens  puissent  faire  est  dignes  loïers  de  vertut.  Car  li  biens 
de  raison  qui  en  toutes  vertus  est  gardés,  par  lequel  vertus 
est  loee,  sourmonte  tous  les  biens  de  defors  et  les  honeurs 
que  les  gens  pueent  faire.  Ne  encore  ne  li  rent-on  soufissant 
gueredon  à  sa  vertut  ne  despite-il  mie  l'onneur  c'en  li  fait, 
ains  le  rechoit,  si  ke  cis  ki  regarde  ke  les  gens  plus  grant 
chose  ne  li  pueent  faire.  Dont  chose  ke  li  avigne  ne  c'en  li 
face  ne  li  sanle  k'ele  sourmonte  le  noblece  de  lui.  Et  s'il 
est  honorés  pour  quelconque  autre  chose  que  pour  vertut, 
si  ke  pour  richeces  u  pour  signerie  u  c'en  li  fait  aucunes 
honeurs,  il  les  refuse  et  despite,  si  con  celés  dont  il  n'a  ke 
faire,  ne  k'il  ne  tient  mie  pour  digues  de  lui  honorer  ;  car  il 
ne  soufist  mie  à  vertueus  k'il  soit  honnourés,  si  con  riches 
u  si  corne  uns  prinches.  Et  ensi  que  ses  corages  n'est  mie 
trop  ellevés  par  les  grans  honeurs  c'en  li  fait,  ensi  n'est-il 
trop  abaissiés  s'on  li  fait  deshonor. 


CHAPITRE  XXXV. 

Cis  capitles  devise  comment  li  magnanimes  s'a  as  biens  de  fortune  *. 

Jà  soit  ce  chose  ke  li  magnanimités  soit  principalment  eu 
honeurs  et  deshoneurs,  s'est  ele  en  après  selonc  richeces  et 

*  Aristotb,  Mot.  à  Nicom.,  IV,  m,  l4. 


490  LI  AR8 

signeries,  et  toutes  choees  ki  flçiertieDeiit  i  bonne  foitoBe, 
en  tant  c'on  est  par  éLes  hononret.  Et  aussi  ens  es  choses 
bien  fortunées  et  mal  fortunées,  ens  es  unes  et  antres  & 
magnanimes  sera  moïenement  en  tel  manière  que  s'il  est 
bien  fortunés,  il  ne  s'esjoïra  mie  trop,  et  s'il  est  mal  for- 
tunes il  ne  sera  mie  trop  dolans.  A  droite  balance  il  snefira 
ses  aventures,  car  il  ne  s'enorguilist  de  sa  prospérité,  ne  ne 
deschiet  des  meschéanoes.  Ki  en  bonne  fortune  douta  lei 
maises,  et  en  maises  espoirs  les  boises,  des  unes  par  povre 
corage  jà  ne  décherra,  ne  par  Tautre  par  orgnel  jâ  ne  s'es- 
lèvera,  car  toK  connoist  ke  Diex  legiërement  puet  rendre  à 
cascun  selone  ses  œvres  :  et  ce  apert  par  oe  ke  dit  est  par 
devant,  k'il  s*a  et  maintient  mciienemait  ens  es  honeurs  ki 
est  li  plus  grans  chose  dou  siècle  :  et  che  apert ,  car  li  plus 
riche   et  li  signour  et  li  prinche  désirent  honneurs  et 
richeoes  et  signerie,  pour  çou  c*on  sieut  les  gens  pour 
teus  choses  honorer.  Se  dont  li  magnanimes  tes  honeurs 
si  poi  prise,  k'il  ne  s'esjoïst  mie  trop  d'eles,  ains  s*i  a 
moiienement  »  moût  mains  dont  prisera  les  choses  ki  sunt 
quises  pour  avoir  honeur,  si  con  richece,  poissance  et 
signerie  et  les  autres  biens  de  fortune,  pour  quoi  il  ne 
s*enjoïra  ne  ara  tristece  trop  grande  raison  passant.  Et  pour 
çou  k'il  ne  les  tîenent  de  riens  de  value  u  de  petite,  ces 
biens  de  dehors  et  de  fortune,  s'il  sanlent  il  estre  despiteus 
et  orgueilleus,  quant  il  pauprisent  autres  ke  ces  de  verta, 
par  lesqués  les  gens  sunt  des  bestes  desevret.  Ki  les  biens 
de  fortune  pau  prisent  à  maint  grant  meschief  faillent,  ke 
cil  kî  les  ayment  aquièrent  ^  Je  me  plaing  ke  je  ne  sui  mie 
poissans  :  si  je  m'esjoïs  je  ne  serai  mie  non  poissans;  aucuns 

*  Ce  qui  suit  est  emprunté  littéralement  aux  soi-disant  Excerjpta  de 
Sënèqne. 


D'AMOUR.  431 

dist-on  me  pora  grietés  faire  :  esjoïe  toi  ke  ta  faire  ne  le 
pues.  Aucuns  dist  :  cis  bons  a  grant  avoir;  tu  prises  Tomme, 
mais  ce  n'est  c'une  huce  :  cils  qui  tu  tiens  pour  riche  n*est 
c'uns  gourliaus  :  cis  qui  tu  tiens  à  boneureus  pour  son  avoir, 
sovent  se  dieut  et  souspire.  Moût  de  gent  le  poursieuent  : 
les  mouches  ^  le  miel,  li  leus  le  caroigne  ',  li  fourmis  le 
blet,  poursieuent  :  tex  gens  le  proie  sieuent  ne  mie  Tomme. 
S'aucuns  dist  :  j'ai  perdu  mes  deniers  ;  tu  les  euïs  :  or  as 
mains  un  péril.  Mon  argent  ai  perdu;  c'est  grans  preus 
s'avec  li  as  perdu  Tavarisse  et  se  Tavarisse  remaint,  de 
tant  c'est  bien  cheiit,  ke  tant  de  matère  de  malfaire  u  voloir 
t'est  soustraite.  Mes  deniers  ai  perdus  :  li  deniers  maint 
home  ont  destruis.  Tu  gémis,  tu  pleures,  tu  te  claimes 
chaitif,  ke  ton  avoir  as  pierdu  :  tu  tiens  à  damage  ce  ki  est 
remèdes  :  tu  ies  or  plus  legiers  en  voie  :  les  larons  ne  tes 
hoirs  ne  criens  :  tant  ne  te  greveroit  ceste  pîerte  se  ces 
deniers  eusses  eus  si  con  perdables.  Aucun  dist  :  j'ai  perdut 
les  ieus.  Seûrtés  respont  :  les  nuis  ne  sont  mie  sans  lor 
délit.  Les  ieus  as  perdus  :  de  molt  de  covoitises  li  voie  est 
fourclose  ;  moût  de  choses  sunt  ke  je  ne  voir  oie  mie  veïr. 
Et  ne  véés  que  c'est  grant  partie  d'innocense  estre  aveule  ? 
A  ciaus  ki  le  monde  et  les  choses  du  monde  voient,  li  œil  ' 
adultère  moustrent,  maisons  et  viles  à  covoitier,  sunt  enchi- 
tement  de  visces,  conduiseur  de  malvestiés.  Aucuns  dist  : 
j'ai  anemis  ;  si  comme  encontre  les  bestes  salvages  et  les 
serpens,  si  quéres  aie  contre  les  anemis,  lesqués  u  tu  des- 
traignes  u  desous  toi  metes  ;  u  ke  mieudre  est ,  tu  faces 
par  quoi  il  soient  ti  ami.  J'ai  anemis  :  pis  vaut  ke  je  n'ai 

<  Var  :  Moùses.  (Mb  Croy.) 

*  Var  :  Charonge.  (Ma  Croy.) 

*  Var  :  Uelg.  (Ma  Croy.) 


432  U*  ARS 

nul  ami.  Aucuns  dist,  j*ai  perdu  me  bone  feme  :  u  tu  le 
trovas  bonne  u  tu  le  fesis  bonne  :  se  bone  le  trovas,  ûes 
joies  que  tu  reiiwis  :  se  tu  le  fesis  bonne,  aies  joie  :  encor 
vit  li  ovriers  ki  bone  le  âst. 


CHAPITRE  XXXVI. 


C»  capitles  monstre  comment  li  bien  de  fortune  font  en  ancune 
manière  le  magnanime  plus  sanler  magnanime  *, 


Cil  bien  de  fortune  encor  dont  sanle-il  k'ii  facent  aucune 
chose  à  magnanimité,  en  tant  k*aucun  sanlent  et  sunt  tenut 
d'iestre  digne  d*ayoir  honneur,  ensi  con  li  riche,  li  gentil 
et  li  poissant.  Or  sunt  toutes  ces  choses  en  une  manière  de 
sormontement,  selonc  ce  que  li  bons  gentis  si  sormonte  en 
bien,  quex  k'il  soit  est  plus  honorables,  ke  sans  ce  bien  de 
gentillece  :  et  honeurs  si  est  rëyërence  c'en  faire  doit  au 
bien  sourmontant.  Et  pour  ce  ke  li  magnanimes  est  dignes 
d*onneur,  de  ce  vient  ke  ces  choses  de  fortune  font  les  gens 
plus  magnanimes,  en  tant  k*il  sunt  honouret  des  communes 
gens,  ki  sans  plus  ces  biens  connoissent.  Et  jà  soit-ce  chose 
c'en  honeure  les  riches  et  les  poissans,  si  doivent  sans  plus 
li  bons  vertueus  iestre  honouret  :  car  honeurs  si  est  li 
propres  loiiers  dou  viertueus.  Et  se  ces  deus  choses  sunt 
en  une  persone,  vertus  et  li  bien  de  fortune,  selonc  Toppi- 
nion  des  gens,  en  tant  ke  li  bien  de  fortune  sunt  ensi  con  li 
estrument  as  œvres  de  vertut,  il  ert  par  vérité  loés.  Ne  cil 
aussi  ki  ces  biens  ont  de  fortune,  sans  vertut  ne  se  pueent 

*  Aristote,  Mor.  à  Nicom.,  IV,  m,  15-18. 


D'AMOUR.  433 

dignefiier  par  raison  des  grans  honeurs  ;  dont  par  raison  il 
ne  pueent  estre  magnanime  nommet,  car  k'uns  hom  soit 
dignes  de  grans  honeurs  et  soit  magnanimes,  ne  puet  estre 
sans  yertu  pai*faite ,  si  con  dit  est.  Mais  cil  ki  falent  de 
vertu  pour  Texcellence  des  biens  de  defors  dëchoivent  les 
gens  et  despitent  et  lor  font  tort.  Et  en  ces  maus  si  chéent 
pour  ce  ke  ce  n*est  mie  legière  chose,  molenement  et  sans 
outrage  porter  ne  soufrir  bonnes  fortunes,  ne  bonnes  aven- 
tures sans  vertut.  Car  c'est  une  grans  œvre  de  vertut  de 
lui  maintenir  moïenement  sans  nul  outrage  ens  es  biens  de 
fortune,  quant  il  eschëent.  Dont  quant  cil  ki  falent  à  vertu, 
ne  pueent  soufrir  lor  bones  aventures,  por  ce  k'il  sor mon- 
tent les  autres  en  richeces  u  en  autres  biens  de  fortune,  il 
quident  simplement  sormonter  les  autres  et  mieus  valoir, 
si  les  despitent  et  les  tienent  pour  vis  :  car  il  ne  quident 
k*il  soit  autres  biens ,  ne  ke  nus  les  peûst  sourmonter  en 
chose  ki  mieus  vausist  ke  ce  k'il  ont.  Et  pour  ce  n'ont-il 
cure  de  nul  bien  faire,  ains  œvrent  du  tout  à  lor  talent.  Et 
tout  lor  sanle  bien  fait  de  tout  pour  ce  k'il  quident  qu'aussi 
comme  il  sormontent  les  autres  en  signerie  et  en  avoir, 
k'aussi  lor  œvres  et  lor  voloir  soient  mieudre  et  mieus 
doivent  valoir  :  et  c'est  grans  non-sachance  et  tex  gens 
point  ne  se  connoissent  :  et  si  voelent  ensiwir  et  resambler 
le  magnanime,  encor  ne  soient-il  sanlant  à  lui ,  par  ce  k'il 
voelent  les  gens  despire  ;  mes  ce  ne  font-il  mie  d'une  ma- 
nière :  car  11  magnanimes  si  despite  les  malvais  et  II  autres 
aussi  si  honeure  les  malvais  comme  les  boins  ;  car  raisons 
ki  les  œvres  doit  droituriërement  govemer  li  faut. 


434  U  ARS 


CHAPITRE  XXXVII. 


Cis  capitl68  met  les  propriétés  dn  magnanime;  se  première  est  la 

matère  de  force  *. 


Cis  magnanimes  se  ne  se  met  mie  pour  petites  choses  en 
péril  ;  ne  n*aime  lui  mètre  legiërement  ne  hastivement  en 
péril,  se  ce  n'est  pour  aucune  chose  k'il  prise  moût.  Mais 
au  magnanime  sunt  molt  de  choses  de  poyre  pris,  par  quoi 
pour  pau  de  choses  il  se  met  en  péril,  ne  pour  petites  il  ne 
se  met  mie  :  car  trop  pau  les  prise  pour  lui  mètre  en  péril; 
mais  pour  grandes  choses  et  honnerables  et  durement  prou- 
fitables  si  met-il  vighereusement  et  apareilliement  en  péris, 
nient  le  mort  redoutans ,  ensi  k*il  n*espargne  mie  sa  vie,  et 
mieus  l'aime  mètre  en  aventure  pour  le  péril  de  mort  u  mort 
rechoivre  pour  le  sauvete  dou  païs  u  d'une  cité  u  por  jus- 
tice u  por  se  loi  à  garder. 


CHAPITRE  XXXVIIL 

Cis  capides  met  antres  propriétés  en  le  matère  de  largeos  *. 

Li  magnanimes  il  est  aussi  apareilliés  et  yolentrieus  de 
bien  faire  à  autrui  et  de  doner,  selonc  ce  k'il  set  k'il  puet 

*  Aristote,  Mot.  à  Nicom,,  IV,  m,  19. 

«  Cfr.  Aristotb,  Mot'  à  Nicom.y  IV,  m,  20-21. 


D'AMOUR.  435 

ùàréi  et  quiert  li  cause  et  Tokison  comment  il  puist  doner; 
mais  il  ne  prent  mie  yolentiers ,  ains  s'en  vergondist  ;  car 
bien  faire  à  autrui,  c'est  celui  sourmonter,  et  bien  reche- 
Toir,  c'est  lui  mètre  desous  celui  de  qui  on  prent  le  bienfait. 
Bienfait  d'autrui  rechevoir  franchise  est  vendre.  Or  est 
tousjours  li  ententions  dou  magnanimes  sourmonter  tous 
les  autres  en  bien  faire  et  en  vertut,  par  quoi  tousjours  il 
est  volentrieus  d'autrui  bien  faire.  Et  s'il  rechoit  biens 
d'autrui  9  si  pense-il  tousjours  comment  il  li  puist  rendre 
plus  grant  chose  k'il  n'ait  rechut,  car  s'ententions  est  de 
celui  sourmonter.  Et  cis  ki  premiers  biens  rechoit  est  moût 
tenus  à  celui  dont  il  les  prent,  dont  cis  rendera  plus  grans 
c*on  ne  li  ait  donnet.  Et  c'est  molt  bele  ententions  bienfais 
par  bienfais  Taincre.  Aprendre  dotons  pour  coi  nos  volm- 
tiers  rendons,  et  ciaus  asquës  par  lor  choses  rechevoir  u  de 
corage  aloïet  sommes,  ne  mie  sans  plus  à  nous  aiever 
devons,  mais  vaincre  :  car  cis  ki  d'autrui  riens  rechoit  de 
rendre  ne  doit  ciesser  de  ci  à  tant  k'il  ait  tant  fait  que  cis 
de  qui  biens  a  rechus,  riens  ne  li  puet  reprover.  Ne  atendre 
ne  devons  c'en  nos  puist  les  bienfcds  rechus  reprover,  car 
c'est  trop  laide  marchandise  le  bienfait  rechut  longuement 
porter.  Foursenerie  est  celui  i  qui  on  donne  tender,  et 
meller  avec  son  bienfait  paroles  vilaines.  Et  s'amonester 
volons  le  prendant  si  doit-<^e  estre  en  autre  tans  que  quant 
nos  douons.  Et  les  gens  regueredonans  li  bénéfices  tousjoors 
délite  et  li  nient  rendaas  une  fie  ^  Li  magnanimes  si  donne 
volontiers  et  si  se  délite  en  donner  ;  mais  envis  il  pr^t  et 
nient  délitablement  se  ce  n'est  si  con  deseure  est  dit.  Ore 
as  choses  ki  no^  délitent  sovent ,  pensons  i  des ,  par  quoi 
sovent  les  avons  en  mémore,  et  ce  ki  ne  nous  est  mie  déli- 

^  Sbnioa,  de  BêM/kiis^  III,  17. 


436  LI  ARS 

table,  n'est  mie  sovent  en  nos  pensées  ne  en  après  en 
mémore  ne  en  sovenance,  dont  il  avient  ke  li  magnanimes 
n'est  mie  sovent  recordans  les  bienfais  k*il  a  rechas.  Car 
en  recordant  les  biens  c'en  a  rechus  on  se  sent  abaissiet  et 
redevaule ,  ki  n'est  mie  délitable  ne  plaisans  ne  ke  cis  ne 
prise  mie,  car  il  vient  tousjours  en  bien  faire  sormonter.  Et 
n'est  mie  si  à  entendre  ke  de  tout  l'ait  oubliet  ;  mais  si  en 
mémore  l'a  et  tant  l'en  sovient  que  quant  guerredoner  li 
puet,  il  li  rent  plus  k'il  ait  pris  :  car  sourmonter  le  vieut  en 
ce,  que  cis  ki  donne  est  en  ce  cas  plus  grans  que  cis  ne  soit 
ki  rechoit.  Pluiseurs  biens  et  dons  rechoit  cis  ki  rendre  set, 
et  ki  sovent  donne,  il  aprent  les  gens  à  rendre  ;  ki  donne  à 
dignes,  tous  les  oblige.  Et  entre  les  visces  uns  des  grans  et 
ki  plus  sovent  avient  est  nient  guerredoner.  Li  ime  des  rai- 
sons pour  quoi  on  ne  nos  guerredonne,  si  est  ke  nous  n'obli- 
gons  mie  à  dignes  ne  bons ,  par  les  dons  ke  nos  donnons, 
ains  donnons  aussi  bien  as  malvais  comme  as  bons  et  li 
malvais  guerredoner  ne  sevent.  Bien  nous  avisons  et  enqué- 
rons  quel  meule  n  quel  yretage  cis  a  à  qui  le  nostre  près- 
tons,  et  aussi  quel  tiere  nos  semons  soit  maise  u  bonne  : 
mais  nos  donnons  sans  nule  amisté  et  plus  sovent  nous  gie- 
tons  le  nostre  envoies  que  nos  ne  le  donnons.  Drois  est  ke 
cis  ki  bien  rechoit  k'il  guerredone.  Et  à  cesti  loi  acomplir 
ne  covient  mie  tousjours  argent  rendre,  mais  bonne  volenté. 
Cis  guerredonne  ki  volontiers  donroit  s'il  avoit  ;  pluiseurs 
trovons  nient  guerredonneurs  et  pluseurs  en  faisons  :  car  à 
aucuns  sommes  grief  en  reprovant  les  biens  que  fait  lor 
avons  :  as  autres  legièrement  les  reprovons.  Tost  aussi 
après  le  don  donné  nos  repentons.  Aucuns  aussi  de  cun- 
chiemens  entrelaçons,  et  ensi  toute  le  grasce  ke  de  nos  dons 
avoir  devrions  nos  perdons  ne  mie  sans  plus  après  le  don 
donné ,  mais  aussi  le  don  donnant.  Â  qui  a,  il  soufist  estre 


D'AMOUR.  437 

legièrement  priés  u  une  fie.  Ki  est  cis  ki  a  soupeçonné  c'on 
li  deûst  demander  et  il  n'a  son  visage  destourné ,  ki  ne  s'est 
fains  ensoigniës  ?  Et  ki  par  longues  paroles  et  soutieuces 
n'ait  trovet  okoison  par  quoi  on  ne  li  demandast  riens  ?S'on 
en  reçoit  *  aucun  a-on  encontret,  u  il  a  le  don  prolongiet  u 
couardement  denoiiet,  u  s'il  a  promis  s'es-ce  à  grant  force 
et  manière  estrange,  u  par  paroles  maises  u  à  paines  issans 
hors  de  la  bouche.  Et  ki  puet  estre  guerredonnans  à  celui 
ki  le  don  u  orguilleusement  a  ensus  de  lui  gietet,  u  courou- 
chiés  il  a  donné,  u  pour  cou  k'il  ne  fust  dou  priant  anoïant 
lassés?  Cis  erre  qui  cuide  rechevoir  guerredon  de  celui 
k'il  a  lassé  par  longue  attente.  Ensi  est  ce  faire  li  rendages 
con  li  dons  est  fait  ;  car  se  li  dons  est  gracieus  et  li  rendages 
estre  le  doit  :  pour  ce  ne  doit-on  mie  nichement  donner. 
S'aucuns  donne  courchiés,  assés  li  guerredone  cis  ki  sen 
don  li  pardone  en  nient  prendant  dou  sien.  Donons  et  fai- 
sons bien  à  autrui,  ne  vendons  mie.  Gis  est  dignes  d'iestre 
déchus,  ki  entrues  k'il  donnoit  pensoit  c'on  li  deûst  rendre. 
Li  solaus  si  luist  sour  tant  maint  ki  ne  sont  mie  dignes  de 
rechevoir  lumière.  Ensi  nos  mains  en  dons  et  bienfaires 
estendre  se  doient  sour  tous  :  néis  encore  sour  ciaus  ki  par 
defaute  de  guerredonner  digne  ne  sont  mie  :  ki  ne  donne 
fors  pour  che  k'il  rechoive,  rechevoir  ne  doit.  Ce  est  propre 
au  grant  corage  et  boin,  nient  siewir  les  fruis  des  bienfais, 
mais  le  bienfaire,  et  après  les  malvaîs  querre  les  bons.  Et 
c'est  li  vertus  de  magnificence  à  pluiseurs  proufiter,  dont 
vertus  est  ou  bienfaire,  ne  mie  ou  rechevoir.  Et  ce  c'on 
nient  ne  nous  guerredonne,  ne  nous  doit  mie  faire  si  perre- 
cheus  à  si  bêle  chose  con  est  donners,  ke  pour  ce  nous  lais- 
sons autrui  bien  à  faire  ;  car  mieus  voel  ^  guerredon  nient 

*  Var  :  Reqwd.  (Ms.  Croy.)  {In  angusto.) 
«  Var  :  Weîg.  (Ms.  Croy.) 

LI  ABB  D*AMOUK.  —  I.  SS 


438  U  ARS 

rechevoir  que  nient  donner.  Ki  nient  ne  donne,  il  ayaiiee 
le  visce  de  celui  ki  n'est  mie  guerredonnans  ^  U  affiert  aie 
grandece  dou  corage  bienfaisant  donners,  néis  se  mal  estoit 
li  dons  mis  par  dëfaute  de  guerredonneur  ;  c'est  fans  c*oii 
dist  :  «  On  doit  molt  de  dons  perdre.  »  Nus  dons  n'est  per- 
dus :  cis  ki  piert,  il  conte  :  de  bienfaire  est  une  raisons 
simple  :  donnés  à  autrui  :  s'on  vous  rent ,  c'est  conquest; 
s'en  ne  tous  rent,  ce  n'est  mie  damages.  Ri  damage  a  il 
conte  :  mais  nos  bienfais  ne  devons  mie  conter.  J'ai  che 
donné,  c'est  pour  ce  ke  je  le  donnaisse.  Nos  bienfais  ne 
metons  ens  ou  kalendrier  ;  néis  li  avers  useriers  ne  rede- 
mande mie  tantost  son  argent.  Le  vertueus  de  ses  dons  ne 
resovient  en  espérant  rendage,  s*il  n'est  dou  rechevant 
amonestés  :  autremait  ne  sanleroit  estre  c'uns  près.  Et 
quele  ke  li  aventure  en  soit,  demorés  tosdis  en  autrui  bien 
faire.  Car  encore  soient  li  pluiseur  mal  vais  guerredoneur, 
toutevoies  u  par  honte  u  par  peur  u  par  aucun  autre  okison, 
il  porra  guerredonner.  Ne  ciessés  d'autrui  bien  faire  :  vostre 
œvre  parfaites  et  le  partie  dou  bon  homme  toutdis  pour- 
sivés  :  l'un  par  choses,  l'autre  par  fait,  l'autre  par  grasce, 
l'autre  par  conseil,  l'autre  par  bons  amonestemens  de  sains 
aidiés  '.  Nule  beste  n*est  tant  cruele  ke  par  débonairement 
traitier,  ne  s'aprivise  et  ne  deviegne  as  gens  amie.  Ensi  li 
continuement  bien  faire ,  néis  le  corage  des  aboutis  amol- 
list.  Cis  n'est  mie  recordans  ne  guerredonans  un  bienfait 
ne  l'autre,  et  au  tierc  espoir  de  tous  se  recordera.  Pour  ce 
ke  s' aucuns  vous  fuit  par  nient  avoir  mémore  de  vos  dons 
ne  laissiés  que  quant  vous  poés  que  de  vos  dons  ne  le  loés  : 
cis  sans  plus  piert  sen  don  ki  tost  le  quide  pierdre  '.  Et  une 

'  Seneoa,  dé  Bfne/kiiSy  I,  1 . 
«  IHd.,  2. 
»  nid.,  3. 


D'AMOUR.  439 

des  choses  aussi  ki  plus  fait  les  gens  nient  guerredonans 
c'est  envie.  Par  envie  me  sanle  mes  dons  petis,  quant  mes 
compains  a  autel  u  plus  grant,  dont  me  sanle-il  qu'à  paines 
li  donans  m'a  jugiet  digue  de  si  petit  don  comme  il  m'a 
donne  ^  Moût  est  grans  maus  d'envie  ki  nos  tourmente 
quant  ele  compère  nous  à  autrui.  Che  m'a-on  donné  :  celui 
plus  ou  plus  tost  '.  Jà  ne  sera  assés  cou  c'on  donnet  a  al 
espérance  covoiteuse,  et  ke  plus  grans  choses  avons  pris  et 
plus  grant  prendre  volons  '.  On  ne  puet  estre  envieus  et 
grasces  rendre.  Li  envieus  se  oomplaint  et  est  tristes,  mais 
grasces  rendre  apiertient  au  joïant  et  liet  ^.  Yolentiers  et 
délitablement  li  magnanimes  ot  les  recors  des  bienfais  k'il 
a  fais  et  nient  les  recors  des  biens  rechus.  Car  par  l'un  il 
se  sent  essauciet  et  par  l'autre  abaissiet  :  li  magnanimes  en 
son  cuer  recorde  ses  bienfais  et  en  iaus  se  délite,  et  autres 
volontiers  les  ot  recorder,  ne  mie  pour  ce  k'il  se  voeille  en 
ce  gloreâier,  ne  en  orguel  monter  n'en  vaine  gloire,  mais 
pour  çou  que  ses  fais  recordans,  il  connoist  k'il  a  bien 
ouvré ,  à  quoi  s'ententions  est  mise  et  en  ce  se  délite  :  car 
il  ataint  sen  désirier  ^.  Et  par  le  raison  k'en  ces  bones 
œvres  il  trueve  délit,  si  est  il  plus  volentiers  ces  œvres 
ovrans  et  plus  apareilliement.  Mais  ens  es  biens  rechus 
trueve-il  petit  des  biens  honestes  ne  ens  es  recors.  Et  pour 
checi  cis  ki  à  aucuns  biens  u  ajuwes  quièrent  à  aucun 
autre,  ne  lor  repruevent  mie  volentiers  les  bienfais  c'on  lor 
a  fais,  pour  ce  k'il  ne  loent  mie  volentiers  ne  ne  se  délitent 


I  Sbnbca.  de  Benefidis^  II,  26. 

•  Ihid.,  28. 
»  Ibid.,  27. 

^  Sbnboa,  de  Benefieiùj  III,  3. 

•  AiirroTB,  J/br.  à  Nic<m^^  IV,  m,  21. 


440  Ll  ARS 

si  con  cil  ki  se  tiennent  en  ce  pour  abaissiet.  Mais  les  bien- 
fais  k'il  ont  fais  lor  reprueve-on  et  met  avant  pour  ce  k'il 
loent  yolentiers  et  si  se  déduisent  et  lor  plaist  qu'il  voient 
ciaus  recordant  les  bienfais  et  k*il  les  sentent  à  aus  rede- 
vables; si  sunt  plus  volentrieu  d*iaus  bien  faire,  pour  tons- 
jours  tenir  au  desous,  et  k*il  tousjours  le  sormontent  en  bien 
faire.  Mais  s*on  lor  reprueve  les  bienfais  qu*il  ont  reciias, 
il  se  hontient  et  ont  tristece  de  ce  k*il  se  sentent  abaissiet. 
Ki  reprueve  cou  k*il  a  doné,  il  demande.  Je  ne  sai  mie  très- 
bien  liquex  est  plus  lais  u  nient  donner  u  redemander  bien- 
fait pour  le  don  donnet.  Et  s'on  les  gens  reprueve,  si  les 
doil^on  en  tel  manière  reprouver  k*il  sanle  encore  c*on  Fait 
fait  par  dete  :  ensi  que  se  je  disoie  ensi  :  ce  Se  je  onques  tons 
fis  nul  bien,  je  le  dévoie  faire  et  i  estoie  tenus  pour  le  bien 
et  le  uoblece  et  le  signerie  qui  en  vous  est,  et  le  bien  ke  fait 
m*avés.  »  Par  tel  manière  atrait-on  mieus  ciaus  dont  on  a 
afaire  et  les  fait-on  plus  amis  et  plus  tost  font  bien  ke  dont 
c*on  plainement  lor  reprovast  les  biens  c'en  lor  aroit  fais. 
Au  magnanime  aussi  apiertient  k*il  monstre  sanlant  ke  de 
nule  chose  il  n'ait  afaire  u  de  pau  et  k'il  soit  apareilliés 
d'apiertement  et  volentrieument  doner  et  de  bien  faire. 


CHAPITRE  XXXIX. 


Cis  capitles  moustre  une  des  propriétés  kî  est  c*on  a  honeur  et 

autres  aussi. 


Il  af&ert  aussi  k'il  se  face  et  moustre  de  grant  honeur 
dignes  quant  il  est  entre  les  grans  signors,  ki  les  autres 


DAMOUR.  441 

Surmontent  en  biens  de  fortune.  Et  as  moiiens  qui  sunt  en 
petit  estât,  il  ne  se  maintient  mie  si  grandement  com  entre 
les  grans  signours  ;  mais  moiienement  et  tousjours  en  iaus 
sourmontant  rainablement.  Et  li  cause  de  ce  si  est,  car  toute 
vertus  s*enforce  à  ce  ki  est  fort  et  honnerable.  S*aucuns 
sormonte  les  grans  signours  et  les  bons,  c'est  fort  et  honou- 
rable  et  pour  ce  se  paine  cis.  Mais  moiiene  gent  sormonter 
est  legière  chose  ;  par  coi  il  ne  se  paine  mie  gramment  et 
n'i  fait  mie  auque  de  force.  Et  k'uns  bon  se  fait  et  rent  hon- 
nerable entre  les  grans,  ce  sanble  k'il  apiertiegne  à  une 
vigeur  de  corage  ;  mais  lui  faire  grant  et  de  grant  excel- 
lence entre  les  moiiens ,  est  une  chose  ki  moût  cherge  les 
gens  et  lor  desplaist  ;  et  c'est  ensi  con  de  ciaus  ki  voelent 
Initier  à  cheaus  k'il  sevent  ^  mains  fort  d'iaus,  pour  resan- 
1er  de  plus  grant  pooir,  et  chiaus  ki  force  ont  n'osent  asalir  ; 
et  ce  ne  vient  mie  de  grant  bonté  de  corage  ne  de  grant 
vigeur  ^.  Il  apiertient  aussi  à  lui  k'il  soit  aussi  comme 
wiseus ,  car  il  n'entent  fors  à  grans  choses ,  si  comme  as 
grans  honeurs  et  as  grans  fais.  Dont  il  est  de  pau  d'œvres, 
pour  ce  c'on  ne  fait  mie  ces  choses  sovent  ;  si  en  sanle  plus 
wiseus  et  perecheus.  Car  legièrement  ne  tost  ne  se  met  al 
ouvrer,  pour  cou  k'il  entent  tousjours  à  faire  grans  choses 
là  ù  on  a  mestier  de  bon  avis ,  si  ne  puet  mie  si  tost  mètre 
main  al  ouvrer,  ke  dont  k'il  volsist  menre  chose  faire  '.  Et 
de  tel  tardivetet  blasmoient  aucunes  gens  Julie  César  ki  fu 
si  vaillans;  et  il  respondoit  k'assés  tost  estoit  fait  çou  c'on 
bien  faisoit.  Et  de  grans  choses  et  d'onnerables  et  dignes 
de  grant  renommée  est  li  magnanimes  faisiëres.  Il  est  aussi 
apiers  amères  et  het  apiertement  et  nient  ne  se  choiie  :  car 

'  Var  :  Sentent.  (Mb.  Croy.) 

•  Aristote,  Mot.  à  Nic(m,,  IV,  m,  22. 

»  Ibid.,  23. 


442  LI  ARS 

hii  celer  est  signe  de  creœeur  et  de  peur,  lesqueles  choses 

ne  sunt  point  en  lui.  Il  aime  aussi  plus  le  vérité  et  plus  grant 

cure  en  a  ke  del  oppinion  des  gens ,  par  quoi  il  ne  lait  mie 

à  faire  che  que  bon  est  par  yérité,  ne  che  que  maus  est  il  ne 

fait  pour  Fopinion  des  gens  ne  faus  quidier.  Apiers  et  oyers 

faisières  il  est  et  nient  covrans;  mais  bien  voet  c*on  saee 

ses  fais  et  ses  dis  ;  car  c*on  les  choile  et  cuevre  ce  n*est  fors 

par  paour  c'en  a  des  gens  :  mais  nus  ne  crient  chiaus  k*il 

despite.  Or  despite-il  les  gens,  si  con  dit  est  :  ne  mie  k'il 

n*ait  les  gens  en  révérence  pour  tant  k*il  valent,  ne  ne  les 

prise  plus  k*il  ne  doit  ;  dont  il  ne  crient  point  les  malvais, 

car  tousjours  est  bien  ouvrans.  Il  est  aussi  voir  disans,  ne 

ne  ment  mie,  se  ce  n*est  aucune  fie  k*il  die  pour  jeu  aucune 

bourde  pour  esbanoiier  les  gens  ^  II  n'est  mie  aussi  moût 

apareilliés  à  vivre  avec  toutes  gens,  ne  ne  le  quiert  fors  avec 

SCS  amis  :  car  ce  k'uns  bons  se  melle  servichaulement  et  à 

tous  vient  servir  et  plaire,  ce  vient  de  serf  corage  et  servi- 

chable  par  nature.  De  quoi  tout  li  flateur  et  blandisseur  ki 

as  gens  voellent  plaire ,  sunt  volentiers  servichable.  Et  li 

kumle  ki  a  tous  se  rendent  acointé  et  servichable,  sunt 

volentiers  flateur  et  blandisseur  *.  Ne  il  n*est  aussi  esmer- 

villans  de  choses  ki  avenir  lui  puissent.  Car  esmervillier  si 

est  quant  trës-grans  choses  et  sormontans  les  gens  lor 

avienent  ;  mais  au  magnanime  n*est  riens  trop  grant  de 

choses  mundaines  de  dehors.  Car  toute  s*enténtion  est  es 

œvres  de  vertut  ;  dont  il  ne  s'enmerveille  de  nul  bien  s'il  li 

avient,  car  point  ne  le  sourmontent  et  poi  les  prise.  Il  n'est 

mie  aovenables  ne  recordans  les  maus,  car  ce  soloit-on 

recorder  de  quoi  on  s'enmerveille  et  puisk'il  n'est  enmer- 

*  Aristote,  Mot.  à  Nictm.^  IV,  m,  24. 

•  Ihid.,  25. 


D'AMOUR.  443 

villans,  ne  il  aussi  n*iert  les  maus  recordans.  Et  pour  ce 
aussi  k*il  despite  les  maus  et  ciaus  ki  faire  ii  poroient,  il  les 
oublie  si  ke  par  despit,  ne  n*en  est  point  recordans  en  tel 
manière  k*il  voeille  vengier,  ke  k*il  aviegne,  tous  les  tors- 
fais  et  les  menues  vilonuies  c*on  li  fait  ou  puet  faire ,  ensi 
ke  de  ce  soit  eu  grant  seing  et  volonté  ^  De  quoi  Tulles, 
uns  philosophes ,  dist  de  Julie  César ,  k*il  riens  n*oublioit 
fors  les  torfais  et  les  yilonnies  ki  faites  li  estoient.  Et  c'estoit 
pour  cou  k*il  li  sanloit  c*on  ne  li  pooit  vilenie  faire  et  ke 
c* estoit  niens  cank*on  li  faisoit  ne  pooit  faire.  Dont  on 
recorde  de  loi ,  quant  on  li  aporta  le  test^  de  Pompée,  son 
plus  grant  mortel  anemi,  k*il  dist  :  Ki  cest  homme  a  ocis 
mal  m*a  servi,  car  tolut  m*a  le  plus  grant  bien  ki  en  victore 
soit,  avoir  pité  et  merci  des  vaincus.  Dont  li  magnanimes 
est  piteus  et  miséricors  et  pardonnables  ;  et  si  punist  les 
maus  c*on  li  fait,  ensi  ke  s*on  li  faisoit  traïson  u  tele  chose, 
ne  ne  le  fait-il  mie,  pour  chose  k*il  vengier  se  voeille ,  ne 
k*il  tiegne  ke  cis  li  ait  riens  méfiait;  mais  pour  droiture,  et 
le  mal  avoir  se  désierte,  fait-*il  celui  bien  comparer  son 
méfiait.  Moult  de  ciaus  ki  en  signeries  et  en  poissances  sunt, 
ce  ke  droiturièrement  font  pierdent,  parce  ke  par  vaine 
gloire  u  par  orguel  faire  le  pensent  ;  et  quant  ensi  à  toutes 
choses  quident  estre  proufitable,  le  mérite  de  le  chose  à 
lequele  il  estoient  proufitable,  il  condennent,  et  pour  ce  k'à 
cascun  si  fait  soient  plus  digne,  il  covient  k*en  lui-meismes 
il  tiegne  k*il  ne  soient  mie  digne  u  k*il  pueent  rechevoir 
amendement. 

*  Aristote,  Mot,  à  Nicom.^  IV,  ni,  26. 


444  U  ARS 


CHAPITRE  XL. 


Cis  capitles  détermine  aucunes  demandes  comment 

on  doit  pardonner. 


Et  comment  on  doit  relaissier  u  pardoner  al  anemi  u  an 
malfaiteur  merci  priant  le  méfiait,  et  comment  non,  est  a 
savoir.  Du  méfiait  seulent  naistre  trois  choses  :  premiers 
rankeurs  u  dësiriers,  et  puis  signes  de  raukeurs  en  aucune 
œvre ,  et  le  tierce  œvre  contre  le  malfaiteur.  Le  première 
doit  cascuns  tantost  relaissier  et  se  point  n'en  estoit  priiés  ; 
le  second  aussi  doit-on  pardonner  à  celui  ki  merci  prie,  ki 
apareilliés  est  à  son  pooir  d'amender.  Le  tierche  chose  ne 
covient  mies  relaissier  u  pardoner  :  car  bien  aiBert  ke  li 
maufaiteur  soient  punit,  par  quoi  de  legier  ne  s'amordent 
au  méfiait,  car  li  legiers  pardons  est  commencemens  de 
mefiaire.  Et  s'on  vient  savoir  se  cis  à  qui  on  a  fait  aucune 
injure  doit  l'amour  de  celui  ki  fait  li  a  requerre ,  à  savoir 
est  ke  devoir  puet-on  prendre  en  deus  manières  :  premiers 
c'on  doit  aucune  chose  par  nécessite,  si  con  celé  sans 
lequele  on  n'est  mie  sauf  u  on  ne  fait  ce  ke  raisons  et  vertus 
ensegne  :  le  seconde  c*on  doit  à  ce  c'on  soit  parfait.  Seionc 
le  première  manière,  nus  n*est  tenus  ne  ne  doit  requerre 
l'amor  u  le  pais  de  celui  ki  a  méfiait,  mes  seionc  le  seconde 
dist-on  c'on  le  doit  faire,  par  quoi  on  ait  double  loiier,  l'un 
par  l'injure  k'il  souôerte  a ,  l'autre  parce  ke  premiers  pais 
a  requise.  Ne  H  magnanimes  aussi  n'est  mie  molt  parlans 
de  gens  et  de  leurs  affaires.  Car  lor  choses  singulères  et 


D'AMOUR.  445 

lor  afaires  pau  prise  :  car  toute  sen  ententions  est  as  vrais 
biens  de  vertut  ki  puissent  proufiter  au  commun,  dont  il  ne 
parole  gaires  ne  de  lui  ne  d'autres.  Car  il  ne  fait  mie  grant 
force  k*il  ne  soit  mie  loës,  mais  grant  force  fait  à  ce  k'il  ait 
ce  par  quoi  par  droit  il  puist  estre  loés.  Ne  il  ne  quiert  mie 
k*autre  soient  blasmet,  dont  il  ne  se  loe  nient,  ne  ne  blasme, 
ne  ne  loe  gaires  autrui.  Ne  de  ses  anemis  ne  parole- il 
gaires ,  se  ce  n'est  en  moustrant  le  maie  raison  ke  faite  li 
est,  par  quoi  cil  soient  punit,  si  con  dit  est  ci-devant  u  ke 
li  injure  soit  ostëe  '.  Rendre  mal  poui*  mal  est  pour  le 
fraileté  de  nostre  nature ,  si  con  tuer  celui  ki  mon  père 
tua  :  mais  mal  por  bien  rendre  est  perversités,  si  con 
traîtres  fait  à  son  bon  signour  ;  mais  rendre  bien  pour  mal 
est  perfections,  si  con  cil  font  ki  pour  leur  maufaiteurs 
prient.  Rendre  bien  pour  bien  est  équités  et  droiture.  Ne  il 
n'est  mie  moût  pensans  ne  estudians  as  choses  nécessaires 
à  sen  humaine  vie  par  quoi  en  teles  mete  sen  estude  :  ne  as 
autres  choses  communes;  ne  se  eles  li  falent  il  n'en  est  mie 
plaindans  ne  murmurans.  Ne  n'iert  mie  prians  par  quoi  on 
l'en  doînst,  se  ce  n'estoit  par  aventure  k'il  n'eûist  de  quoi 
vivre  :  mes  c'est  à  entendre  les  choses  nécessaires  suppo- 
sées ;  car  lui  plaindre  et  murmurer,  et  parler  et  prier  apier- 
tient  à  celui  ki  estudie  et  met  se  cure  ens  es  biens  tempérés, 
ke  li  magnanimes  ne  fait  mie.  II  aime  aussi  mieus  les  petis 
biens  durement  honorables  ke  plus  grans  mains  honou- 
rables  ^.  Il  est  ausi  de  grief  movemeut  et  tardiu,  d'une  vois 
grosse  et  grande  et  parole  estable.  Et  si  movement  sunt 
tardiu  par  che  k'il  entent  à  pau  de  choses  et  celés  sunt 
grandes  ki  tost  ne  pueent  estre  faites.  Il  n'est  mie  àusi 

•  Aristotb,  Mot.  à  Nieam.,  IV,  m,  27, 

•  /WJ.,  28. 


446  U  ARS 


,  car  D«B  ne  tmce  se  ce  olest  pour  aocmie  ckose 
foraine  :  or  ne  prise-il  gairea  ces  clM»es  :  or  li  Yots  agvê  et 
li  hastiTO  parole  ei  yienent  par  le  tencier*  Car  tonqonn 
quant  on  tanche,  on  parole  yolentiers  haut  et  iost.  Dont 
puisk'il  n'est  tenohières  et  II  moToment  seitmt  lent  et  U  vois 
grosse  et  li  parole  tardire  ^  Dont  ausi  eon  se  par  nature 
aucuns  est  enclines  à  aucune  passion,  ensi  con  ore  se  voit 
à  vergoigne,  par  nature  doit  aToir  tele  couleur  ki  soit  com- 
pétens  à  vergoigne  :  ausi  s'aucuns  a  naturele  aploïance  a 
magnanimité,  il  ara  aussi  naturele  disposition  à  ses  acci- 
dens,  ensi  con  d'avoir  movement  tardiu  et  grosse  vois  et 
lente  parole. 


CHAPITRE  XLI. 


Cit  capitlet  détermine  des  Tïeces  contraires  à  magnanimité  et  pre- 
miers de  Ttsces  défaillant  si  oon  de  povre  oorage  *. 


Or  puiske  de  magnanimité  parlât  avons,  si  parlerons  des 
visces  ki  à  li  sunt  contraire.  Dont  li  visces  ki  est  défaillans, 
si  a  non  pusillanimités,  c'est-à-dire  petis  et  povres  corages, 
et  cil  ki  sourhabunde  présomptueus  et  venteus.  Ne  cil  doi 
visces  ne  sont  mie  proprement  apielet  mauaîstés  ;  car  il  ne 
font  nului  mal,  mais  por  tant  les  tient-on  pour  visces,  k'il 
ne  tiennent  mie  le  moiien.  Li  pusillanimes  est  cis  ki  est  de 
povre  cuer  ;  comme  il  soit  dignes  d'aucun  biens,  il  se  prive 
de  ces  biens  en  ce  k'il  ne  se  dignefie  mie.  Et  c'on  ne  se 

•  Artstote,  Mot,  à  Nieom,,  IV,  ra,  29. 

*  lUà.,  30,  sqq. 


D'AMOUR.  447 

dignefie  mie  de  chose  dont  on  se  de^eroit  dignefiier,  pnet 
avenir  pour  trois  choses.  La  première  si  est  pour  ce  k'il  ne 
se  tient  mie  pour  digne  ;  la'  seconde  pour  cou  k*ii  ne  se  con- 
noist  et  a  ignorance  de  se  condition  et  àfi  son  estât  ;  con  li 
propres  biens  de  cascun  soit  à  lui  élisables  et  désirables, 
se  li  povres  corages  se  connoist,  il  désirroit  les  choses  dont 
il  est  dignes  ;  car  ce  sunt  bien  ki  selonc  eaus  sunt  désirable. 
Et  ceste  ignorance  ne  vient  mie  par  sotie ,  mais  plus  par 
une  manière  de  perreche,  dont  il  avient  k*il  ne  se  voelent 
mie  plus  meller  des  choses  k*il  ne  soient  dignes  ;  si  défail- 
lent par  mitant  de  faire  çou  k*il  devroient.  Et  ceste  est  la 
tierce  chose  de  lequele  naissent  maintes  okisons  mavais  osi. 
Car  par  ce  k'aucuns  ne  se  vient  meller  des  choses  plus 
avant  k*il  li  saule  k'il  ne  soit  dignes,  si  ne  se  tient-il  mie  à 
digne  des  choses  dont  il  est  dignes  et  si  devient  ignorans 
de  son  estât.  Dont  cis  n*est  mie  sages,  ki  le  grandece  de  son 
estât  ne  connoist.  Et  ceste  opinions  que  les  gens  ont  ki  lor 
sanle  k*il  ne  soient  mie  digne  des  biens  dont  il  le  sont,  fait 
les  gens  pieurs.  Ghascuns  si  désire  çou  k*à  lui  affiert  u  k*il 
cuide  k*à  lui  affière,  selonc  se  dignité  ;  et  pour  çou  quant  il 
ne  set  se  dignité  et  il  en  a  ignorance,  il  a  double  meschief  ; 
premiers  pour  ce  k'il  se  part  des  œvres  de  viertu  et  d'en- 
querre  et  de  regarder  le  vérité  des  choses,  ausi  con  nient 
dignes  et  nient  souflssans  à  tex  choses .  Et  pour  çou  k'il 
entrelaissent  ces  grans  biens  devienent-il  pieur.  Car  li  ency- 
temens  et  li  enortemens  et  esmovemens  des  grans  biens  à 
ataindre,  font  les  gens  milleurs.  La  seconde  si  est,  car  pour 
tele  opinion  les  gens  si  pierdent  et  laissent  ces  biens  tem- 
poreus  dont  il  sont  digne.  Liquel  ensi  comme  estrument 
doivent  servir  as  œvres  de  vert\it. 


448  U  ARS 


CHAPITRE  XLII. 


Cifl  capitlet  d^tennioe  de  visoes  ki  sorhmbonde,»  oon  d^ootreqnidanoe  '. 

Cis  ausi  ki  sourhabonde  en  ces  honeurs,  ki  plus  sovent 
et  plus  vieut  estre  honnerés  k*il  ne  vaut,  est  nommés  prê- 
suroptueus,  c*est  outrequidans ,  plus  quidans  valoir  k*il  ne 
vaille.  Et  li  cause  de  ce  quidier  si  est  par  non-sachance  et 
ignorance,  car  il  ne  connoissent  eaus  ne  lor  estas.  Ne  mie 
ensi  con  cil  de  povre  corage,  ki  par  perece  sunt  ignorant, 
mais  par  droite  sotie.  Et  cou  apert  tôt  apertement  quant  il 
s'efforcent  quank'il  pueent  à  engrangier  u  à  avoir  aucunes 
choses  honorables  dont  il  ne  sont  digne  ;  dont  il  avient  que 
quant  il  faleut  à  lor  propos  il  sunt  durement  blasmet  si  con 
fol  et  outrequidant.  Trop  durement  le  pensée  eslevée  est 
reboutée  quant  ele  est  mise  desous  ce  deseure  quoi  ele  qui- 
doit  estre  eslevée.  Et  cis  outrequidant  s*aournent  et  viestent 
précieusement;  moût  metent  grans  coustenges  entour  iaus 
et  durement  en  sont  soigneus  et  beubenchièrement  vont  et 
se  maintienent  ausi  bien  entre  petis  comme  entre  grans.  Et 
tex  choses  et  autres  il  font  pour  iaus  outre  cou  k'il  valent 
essauchier,  et  pour  moustrer  le  signerie,  lor  poissance  et 
lor  excellense  ens  es  biens  de  fortune  par  deseure  cîaus 
entour  lesquex  il  repaireni.  On  ne  doit  mie  son  cors  déli- 
teusement  maintenir  et  aourner  et  à  cou  mètre  grant  songne 

'  Àkistote,  Mot.  à  Nicom,^  IV,  m,  31,  32:  S.  Thomas,  Somme 
théoLi  2  p.|  2*  a.,  qq.  xzi,  lxx,  cxxx,  clxix. 


D'AMOUR.  449 

et  grande  cure ,  ains  le  doit-on  travillier,  par  quoi  à  raison 
del  entendement  mal  n  obéisse.  Li  contons  et  despis  dou 
cors  si  est  vraie  francise  car  nus  ne  puet  estre  frans  ki  siert 
au  cors.  Li  cors  si  est  li  fais  et  li  paine  dou  corage  et  del 
entendement  ^  Et  n'est  mie  à  entendre  c'en  ne  se  doie  aour- 
ner  et  maintenir  selonc  Testât  ki  à  cascun  afiert;  mais  tant 
con  pour  lui,  nus  de  tes  choses  ne  en  tes  choses  ne  doit  estre 
curieus;  si  comme  on  trueve  del  empereur  Theodosium,  ki 
si  communs  et  si  compaignables  estoit  à  ses  barons,  k*il  li 
sanloit  k'il  n'avoit  à  eus  différence,  fors  en  Tabit  emperial, 
k'il  portoit  pour  le  dignité  del  empire ,  ne  mie  pour  ce  ke 
pour  lui  il  en  fust  curieus.  Ne  vous  glorefiiés  en  vos  vieste- 
mens  et  au  jour  de  vostre  honour  trop  ne  vous  eslevés,  car 
les  œvres  de  Dieu  sunt  molt  mervilleuses  ^  Plus  est  aussi 
povres  corages  contraires  à  magnanimité,  ke  ne  soit  li 
autres  visces  de  présumption  et  d*outrequidance,  car  ensi 
comme  est  dit  par  deseure,  li  visces  auquel  nature  plus  nos 
encline  est  plus  au  moiien  contraire;  lequele  vertus  à  ce  nos 
ordene,  k'ele  reboute  et  este  les  maises  inclinations  de 
nature.  Or  est  chose  manifeste  ke  plus  de  gens  laissent  à 
faire  les  biens  k'il  faire  poroient,  dont  il  sunt  pour  ce  tenut 
de  povre  corage ,  k'il  ne  se  metent  à  aquerre  biens  k'il  ne 
pueent  ataindre  ne  avenant  ne  lor  sunt.  Une  autre  raison 
i  a  ;  povres  corages  est  pires  ke  présomptions  ne  outrequi- 
diers,  si  con  dit  est  devant ,  et  li  pires  visces  si  est  li  plus 
contraires  à  magnanimité  ;  dont  sera  plus  contraires  povres 
corages  ke  ne  soit  outrequidance  u  présumptions  et  ensi 
apert  que  magnanimités  est  et  queles  ses  œvres  et  ses  pro- 
priétés et,  si  contraire  ausi. 

*  Sbnkoa,  Epist.^  Lxv. 

*  EcclL,,  XI,  4. 


450  LI  ARS 


CHAPITRE  XLIII. 


Cis  capitles  détermine  d*une  vertu  dont  li  nons  n'est  mie  aaqaes 
vméê  et  gist  en  petites  honenrs  désirer  selonc  droite  raison  et  ce 
samle  humilités  '. 


Ensi  con  deseure  dit  est  propres  nons  n'avons-nous  mie 
à  tous  les  abis  ne  les  yertus,  encor  dont  nos  convient 
enquerre  de  ces  abis  et  de  ces  viertus.  Or  parlons  ore  d'une 
qui  nons  n*est  mie  proprement  conneûs  ne  nommés,  laquele 
8*a  en  tele  manière  à  magnanimité  con  largece  à  magnifi- 
censé  :  car  ensi  con  largece  si  est  en  petis  dons  et  moiiens, 
quant  il  sunt  fait  si  con  deviset  est,  et  magniâcense  en  grans 
dons  et  en  grans  fais ,  ensi  magnanimités  est  en  ce  c*on  se 
dignefie  de  grans  honenrs  si  con  on  doit.  Geste  vertus  de 
qui  nos  entendons  à  parler,  si  est  en  petites  honeurs  et 
moïens.  Dont  ensi  con  magnificence  et  magnanimités  sunt 
as  grans  œvres  et  grans  honeurs,  ensi  largece  et  ces  te 
vertus  sunt  à  petis  et  moiiens  dons  et  honeurs.  Et  k*en 
désirier  d*onneur  puist  avoir  moiien  ki  fait  à  loer,  apert 
ensi.  Tout  ensi  faitement  comme  en  prendre  et  en  donner 
argent  u  le  value,  soit  en  petit  et  en  moiien ,  il  a  sourha- 
bondance,  moiien  et  défaute,  ensi  con  deseure  est  dit,  ensi 
en  Tappétit  et  désirier  d*onneur  soient  grandes  u  moïennes, 
si  puet  aucuns  avoir  u  mains  u  plus  désir,  ke  raisons 
n'aporte,  tant  con  par  Tentention  dou  désireur  et  aussi  par 

«  Cfr.  Aristotb,  Mot.  à  Nieom.  IV,  iv,  1-6;  et  8.  Thomas,  Somme 
théol.t  2«  p.,  2«  s.,  qq.  GLX,  CLXi. 


D'AMOUR.  451 

le  cause  dou  désirier  ;  dont  il  covient  pour  tant  k'aucuns 
désire  à  estre  houerés  de  pluseurs  ou  de  milleurs  k*il  ne 
coTiègne  ne  k'il  ne  doie,  et  uns  autres  de  mains  ;  uns  autres 
si  le  désire  tant  k*il  covient  et  de  si  grans  ;  et  ensi  apert 
k*en  désirer  petites  honeurs  u  grandes,  puet-on  trover 
moiien  yertueus  et  extrémités  défaillans  de  vertut,  ki  seront 
yisce.  Et  ce  meisme  apert  par  coustume  :  nous  yéons  k*on 
blasme  celui  ki  trop  ayme  à  estre  honourés ,  ausi  que  s'il 
amast  honeur  plus  k*il  ne  deûst.  Et  aucune  âe  blasmons 
celui  ki  pau  est  amans  honeur,  ausi  ke  s'il  ne  volsist  mie 
bien  faire,  pour  lesqués  il  deûst  estre  honnerés.  Aucune  fie 
loons  celui  ki  ayme  honeur  aussi  con  homme  de  grant  corage 
et  amant  bien  et  vertut  à  qui  on  doit  faire  honeur.  Et  si 
loons  aussi  celui  ki  ne  sanle  mie  estre  amans  honeurs  quant 
il  nos  sanle  ke  moiienement  et  atemprement  il  s*a  envers 
eles,  ensi  k*il  ne  sormonte  mie  en  trop  lui  essaucier  deseure 
son  estât.  Et  oeste  manière  si  puet  estre  humilités  selonc 
aucune  manière.  Car  s'aucuns  est  dignes  de  petites  honeurs 
et  il  ne  se  dignefie  de  plus  grandes  ne  autres  grandes,  cis 
puet  estre  dis  vertueus  et  humles  :  car  humilités  ne  sanle 
autre  chose  que  lui  amoïener  et  le  moïen  tenir  en  honeur. 
Et  tele  humilitet  poons  aukes  prendre  pour  le  moïen  de 
ceste  vertut  :  de  quoi  on  puet  regarder  à  se  nature  et  à  se 
défaute  ;  et  par  le  regart  on  ne  bée  mie  as  grans  choses, 
mais  as  petites  ki  soient  as  gens  àfférans,  et  che  apartient 
au  viertueus  k*à  plus  grans  choses  k'à  lui  n*afièrent,  il  ne 
tiegne  ne  ne  bée.  Mais  s'aucuns  est  dignes  de  grans  choses 
et  il  se  dignefie  des  meneurs ,  s*on  le  tient  pour  humilitet, 
si  n'est-ce  mie  vertus,  mais  povres  corages  et  pusillani- 
mités. Ne  aussi  s'aucuns  est  dignes  de  moïennes  honeurs 
et  par  paroles  u  par  fais  monstre  mains  de  li  k'il  n'i  soit, 
s'en  tient  tel  pour  humble,  si  n'est-il  mie  vertueus  mes  fai- 


462  Ll  ARS 

gniëres,  car  il  se  faint  de  le  vertu  ki  en  loi  est  ;  dont  s*on 
prent  humilité  selonc  ces  trois  manières ,  si  n*est  fors  le 
première  vertueuse.  Aucun  en  humilitet  sunt  si  simple  ke 
ce  ke  droiture  est  il  ne  seveut  :  mais  de  tant  certes  del  inno 
cence  de  simplece  se  départent  k'il  à  le  vertu  de  droiture  ne 
s'eslievent.  Car  quant  par  droiture  ne  sevent  estre  soutil 
et  viseus,  innocent  remanoir  par  simplece  ne  pueent.  Sage 
devons  estre  en  bien  et  en  mal  simple  S  par  quoi  le  mal  si 
ne  connissons  ke  le  soïons  ouvrant,  mais  fulant,  ne  soïons 
mie  enfant  de  sens,  mais  de  roalisce  *.  Enfant  soïons  en 
nient  le  mal  sievant.  Ne  soïons  mie  du  mal  vaincu,  mes  ven- 
cous  en  bien  le  mal  '.  Si  con  serpens  soïés  sage  et  simple 
con  coulon  ^.  Gardés  ke  decheûs  en  sotie  ne  vous  humeliiés. 
Ne  soïés  trop  humles  en  vostre  savoir,  par  quoi  humeliés 
en  sotie  ne  soïés  decheûs  ^.  Il  sunt  aucun  k*encore  pau  de 
choses  facent,  d*iaus  meismes  grans  choses  tienent  et  sen- 
tent lor  cuers  haut  eslevant ,  passer  quident  les  autres  ens 
es  mérites  des  vertus  :  cbici  laissent  l'abaissement  d*umelité 
et  en  le  hautece  d*orguel  montent.  Il  sunt  aussi  aucun  ki 
riens  k'à  vertut  apertient  ouvrer  ne  voelent.  Mais  quant 
il  voient  aucuns  mal  faire ,  en  le  comparison  de  ciaus  pour 
bons  se  jugent;  mais  ki  vrais  humles  est,  tousjours  a  Tueil 
de  se  considérison  de  qués  visces  et  ordures  il  est  envolepés; 
car  les  œvres  ne  sont  mie  toutdis  teles  comme  eles  sanlent. 
Car  sovent  très-grans  ires,  justice,  et  laskes  relaissemens, 
miséricorde  voelent  sanler.  Sovent  nient  sage  cremeurs 
humilités,  et  nient  raf renés  orgieus  franchise  désire  à  apa- 

*  S.  Paulï,  Ep.  ad  Rom.^  xvi,  19. 

*  S.  Pacli,  Ep.  I  ad  Corinth.,  xiv,  20. 

*  S.  Pauli,  Ep,  ad  Rom.^  xn,  21. 

*  Ev.  S.  Matth.,  X,  16. 

*  Eccli,f  xm,  10. 


D'AMOUR.  453 

roir.  Por  ce  dont  ke  nos  loons  aucune  fie  chiaus  ki  honeur 
ajment  et  aucune  fie  les  blasmons,  manifeste  chose  sera 
dont  ke  amer  honeur  iert  dit  en  pluiseur  manières.  Car 
nous  loons  Tamant  honeur  selonc  ce  k*il  bée  à  honeur  et 
désire  plus  ke  li  communs  peules  ne  face;  et  le  blasmons  en 
ce  k'il  les  covoite  plus  k'il  ne  coviegne,  et  ce  meime  est-il 
de  celui  ki  nient  n'aime  honeur.  Dont  il  s'ensieut  ke  li 
moïens  en  ces  choses  fait  à  loer,  en  tant  k'honeurs  est 
covoitié  selonc  ce  c'en  doit  par  raison.  Et  les  extrémités 
sunt  visce ,  en  tant  c'en  covoite  ces  honeurs  plus  et  mains 
c*on  ne  devroit. 


CHAPITRE  XLIV. 


Cis  capitles  détermine  d'orguel  ' 


Li  plus  propres  nous  c'en  puist  donner  au  visce  sourha- 
bundant  sanleroit  estre  orgieus  *.  Car  orguels  proprement 
si  est  désirs  de  le  siene  propre  excellence  et  grandece  et 
soi  por  grant  et  excellent  dedens  le  cuer  tenir.  De  ceste-ci 
naist  envie.  Orghieus  sour  toute  gent  a  envie  ;  à  sovrains 
pour  ce  k'il  n'est  a  eus  iewés  ;  à  paraus  pour  ce  k'il  sunt 
yuwel  à  lui  ;  à  desoustrains  par  quoi  il  ne  soient  fait  à  lui 
ywel.  Et  ceste  manière  n'est  mie  très-proprement  envie, 
mais  une  manière  de  desdaing  et  de  despit.  Car  proprement 
envie  est  à  pers  u  à  souvrains.  Ne  despisiés  le  petit  ne  le 

*  Cfr.  S.  Thomas,  Somme  ihéoL,  2«  p.,  2«  s.,  qq.  xxxiv,  xxxvi, 
cLxii.i^amm. 

•  Var  :  Orgues.  (Ma  Groy.) 

LI  AR8  D  ABOUR.  —  I.  29 


454  LI  ARS 

grant,  car  se  grant  lestes,  ne  savës  encore  qnés  vos  serés. 
Ne  vos  essauchiés  trop  en  vos  pensées  si  con  rois  \  par  quoi 
vos  viertus  n'en  amenuise  *  par  vo  folie  '.  Ne  despisiés  le 
povre  juste,  ne  trop  ne  levés  le  pekeur  riche  :  lor  juges  est 
grans  et  poissans  et  tost  puet  retomer  ce  devant  derière  \ 
Ki  manie  le  poi,  il  s'en  cunchie;  ensi  ki  al  oi^villeus 
s'acompaigne ,  orguelleus  devenra  ^.  Trois  choses  sunt  de 
Dieu  et  des  gens  desprisies  :  povres  orguiUeus,  riches  men- 
tëres  et  viel  foloïant  ^.  Â  orguel  sunt  quatre  choses  propres: 
li  première  est  ke  les  gens ,  les  biens  k'il  ont  quident  ke 
d'iaus  lor  viegnent  ;  li  seconde  ke  li  bien  ke  Dieus  a  à  aucun 
(lonnet,  cis  tient  ke  donné  li  soit  sans  plus,  pour  se  mérite 
et  desierte  ;  li  tierce  ke  li  orguilleus  se  vante  de  ce  k'il  n'a 
mie  ;  li  quarte  ke  les  autres  despise ,  veut  tous  sens  estre 
regardés ,  honourés  et  loés.  Li  orguilleus  pour  ce  ke  sans 
plus  les  fais  des  bons  regarde,  si  ne  pense-il  mie  quel  lor 
corage  sunt,  dont  sovent  juge  à  malfait  che  ki  est  fait  par 
bonne  entention.  Douze  degrés  met-on  en  orguel  :  li  pre- 
miers est  estre  curieus  et  soignons  de  lui-meisme  ;  legierté 
de  pensée  ;  nient  rainable  léece  ;  vantise,  sînguler  u  estrange 
en  fais  et  en  dis  ;  à  soi  atraire  u  apropriier  les  choses  ; 
présumptions  ;  deifendre  ses  méfiais  ;  faintice  confessions  de 
ses  maus  ;  rebellions  ;  de  livrement  pechier  acoustumance. 
Tout  cil  mal  sunt  en  orguel,  et  dist-on  degret  pour  cou  c'on 
tousjours  va  de  mal  en  pis;  li  premiers  est  malvais,  li 
secons  pires ,  et  ensi  tousjours  en  montant.  Trop  de  mal 

*  Var  ;  Tors  (taurus).  (Ms  Croy.) 

*  Eccli.,  VI,  2. 

'  Var  :  N*envanuise.  (Ms  Croy.) 

♦  Eccli,,  X,  26,  27. 
■  EccU.^  xiii,  1. 

•  Vai*  :  Vie%ksfoU.  (Mb  Croy.)  —  Ecclù,  xxv,  4. 


D'AMOUR.  455 

vienent  d'orguel  :  premiers*  ce  ke  Dieu  est ,  il  toit  :  car  il 
tient  ke  li  bien  k'i)  a»  de  lui  li  vienent,  si  ke  de  Diu  le  don- 
neurs ne  reconnoist,  ains  le  despite.  Et  tex  despis  fait  le 
département  de  Dieu ,  ki  en  tous  pechiés  puet  estre  trovés, 
là  ù  on  met  le  bien  trespassable  devant  celui  ki  est  sans  an. 
Li  commencemens  d*orguel  est  Dieu  renoiier.  Car  li  orguil- 
leus  de  Dieu  son  créateur  a  son  cuer  rostet;  dont  c*est 
commencemens  de  tout  pechiés  ;  et  ki  le  tient  il  sera  rem- 
plis de  maleïçons ,  et  eles  à  desrains  le  destruiront  ;  pour 
cou  a  deshonnouret  Dieus  le  compaignie  des  malvais  et  des- 
truite à  tousjours.  Les  sièges  des  orguilleus  a  Dieus  par 
mainte  fois  destruit,  et  sour  eaus  a  fait  les  humles  seoir. 
Les  racines  des  gens  orguilleus  a  Diex  fait  sechier  et  pour 
ciaus  humles  i  a  plantes  ^  Dieus  le  mëmore  des  orguilleus 
a  destruite,  et  pour  celi  a  rendue  le  mémore  des  humles  de 
cuer  *,  et  chi  ci  criement  Dieu  et  sunt  devant  ses  ieux  ^.  Li 
gloire  des  riches  et  de  povres  honores,  si  est  Dieu  lor  créa- 
tour  cremir^.  Maint  tyrant  ont  sis  ou  siège  roïal,  et  cis 
dont  on  ne  le  souspechonoit  mie  a  porté  coronne.  Maint 
poissant  ont  esté  sovent  mis  au  desous,  et  cil  ki  estoient 
en  grant  gloire  mis  en  mains  d*autrui  ^.  Kiconques  les  dons 
et  les  biens  de  fortune  perchoit ,  et  ou  tans  de  dons ,  les 
flaïaus  et  les  grietés  à  avenir  ne  redoute,  sovent  en  orguel 
par  léeche  trébuche.  Orghieus  les  preudommes  grieve  et 
enpeche  ;  orghieus  de  la  grasce  Dieu  les  gens  départ  ;  car 
il  contresta  as  orguilleus  et  as  humles  donne  grasce  *.  Les 

«  Eccli.,  X,  14-18. 
«  7Wa.,21. 
»  Ihid.y  24, 

*  Ihid.,  25. 

'  Ecelûf  XI,  5. 

*  S.  Jac,  Epist,  cath.y  iv,  6,  et  S.  Pbtri,  Spist,^  v,  5. 


456  LI  ARS 

gens  fait  fols  sanler,  car  H  tneschine  est  aoumée  et  la 
dame  va  mal  vestue  ;  grans  choses  vent  pour  petites ,  car 
tôt  donne  pour  estre  loés.  Li  orguilleus,  par  orgue],  quide 
aussi  parvenir  ù  li  diables  quant  il  i  fu  avec  orguel  ne  peut 
remanoir,  c*est  en  paradis.  Il  chéent  à  grant  damage  pour 
ce  ke  trop  haut  voelent  monter  :  car  on  dist  :  «  Ki  plus 
haut  monte  k'il  ne  doit,  de  plus  haut  chiet  k'il  ne  volroit.  » 
Car  ki  s*essauche  Dieus  rabaisse,  et  ki  s'abaisse  Diex  Tes- 
sauche  ' .  Pour  ce  k'orghieus  est  de  se  propre  excellence  et 
grandece,  et  grant  si  est  par  comparison  à  autrui  meneur, 
li  orguilleus  voira  dont  tousjours  sanler  des  autres  li  plus 
grans,  et  pour  ce  li  desplaisent  les  bones  aventures  d*an- 
trui  et  liés  est  de  lor  maus,  par  quoi  à  son  estât  parvenir 
ne  puissent,  et  ce  claime-on  envie,  doloir  dou  bien  d'autrui 
et  liés  estre  d'autrui  mal.  Envie  si  est  dite  de  nient  veïr  le 
bien  d'autrui;  che  ke  nous  ne  volons  mie,  à  paines  veir 
poons,  si  con  li  envieus  le  bien  d'autrui  ne  puet  veïr.  Envie 
si  a  cink  filles  :  li  premières  est  haine,  liquele  est  voloir 
autrui  mal  et  nient  voloir  bien  ;  li  seconde ,  lëece  ens  hs 
maus  d'autrui  ;  li  tierce  estre  grevés  de  lor  biens  ;  li  quarte 
si  est  murmurers  detraïans  u  amenrissans  autrui  biens 
celéement  ;  li  cinkime  est  detractions  apierte.  Dont  li 
envieus  vient  apparoir  mieudres  de  celui  qui  biens  par  ses 
paroles  il  amenrist^  li  orguilleus  ensieut  ce  dont  il  soit 
dehors  loés,  ne  mie  che  dont  à  le  lumière  de  justice  il  res- 
plendisse. Et  ki  bien  vit,  moût  garder  se  doit  ke  se  pensée 
les  autres  despisans  de  le  gloire  de  se  singulère  vie  ne 
s'esliève.  Et  deus  fois  vaint  ki  son  corage  vaint  en  ses  vic- 
teres  et  ens  es  biens  ki  li  avienent.  Et  por  ce  ke  cis  moiiens 
désiriers  d'onneurs  n'est  mie  nommés,- ains  sanle  ensi  con 

•  Ev.  S.  Matth.,  xxiii,  12. 


D'AMOUR.  457 

perdus  par  défaute  de  non,  se  sunt  les  extrémités  ki  sunt 
li  visce  contraire,  ensi  con  doutable  :  car  aucune  fie  sunt 
loet,  autre  fie  sunt  blasmet.  Et  quelconques  chose  on  œvre, 
entre  sourhabundance  et  défaute ,  là  trueve-on  moïen  ;  et 
dont  puisk' aucun  ayraent  honeur  et  plus  et  mains,  il  i  ara 
aucun  ki  l'amera  selonc  ce  k'il  devra,  et  cis  ara  \(^  raison 
de  moïen.  Et  pour  ce  k'il  est  aucuns  moiiens  habis,  s'est-il 
loés,  et  pour  ce  k'il  n'est  point  nommés,  ne  les  extrémités 
aussi,  si  loons  sovent  l'un  pour  l'autre;  et  le  moiien  sovent 
nommons  par  les  nous  des  extrémités,  en  tant  ke  par  le 
comparisons  del  une  extrémité,  il  a  sanlant  al  autre.  Car  li 
abit  moiien,  par  le  comparison  al  autre  sunt  défaillant;  ensi 
con  li  fors  par  le  comparison  à  couart  est  hardis,  par  com- 
parison à  hardit  est  couars.  Ensi  ces  extrémités  selonc  eles 
regardées  sunt  blasmées  selonc  ce  k*eles  sunt  prises  por  le 
moïen  loées.  Dont  sans  plus  ces  extrémités  sanlent  estre 
contraires,  parce  ke  cis  moiiens  n'est  mie  nommés.  Et  aucun 
non  poroit-on  donner  al  extrémité  défaillant,  si  con  des- 
daing  et  despit  de  soi-meismes.  Car  il  sanle  ke  cis  ki  de 
nule  honeur  ne  dignefie  k'il  despite  soi-meimes.  Et  géné- 
ralment  et  communément  à  parler,  cis  moiiens  est  nient 
covoitier  ne  désirer  honneur  plus  ne  mains  c'en  ne  doit. 
Et  tel  moïen  à  trover  n'est  mie  legier,  ne  ne  le  puet  nus 
trouver,  s'il  n'est  sachans  lui  et  son  estât  connissans. 


458  U  ARS 


CHAPITRE  XLV. 


Cb  c^itles  détermine  de  débonaireté  '. 


Âpres  ce  ke  parlet  avons  des  vertus  kl  sunt  selonc  les 
biens  de  defors,  ensi  con  sunt  richeces  et  honneurs,  or  par- 
lons d'une  vertu  ki  regarde  les  maus  de  defors  par  lesquex 
aukuns  puetestre  meus  à  ire.  Geste  vertus  dont  entendons 
à  parler  est  selonc  ce  c*on  s*a  en  ire  selonc  ce  c*on  doit. 
Ires  si  est  une  passions  ki  vient  de  mal  fort  en  présent  gre- 
vant, querant  vengance  ;  et  encore  aient  toutes  les  passions 
contraire,  ceste  proprement  n'en  a  point  ;  car  à  le  présence 
du  mal  est  nécessaire  ce  ke  li  apetis  soit  desous  mis  et 
veincus,  et  ensi  n'ist^il  mie  hors  de  tiermes  de  tristece,  ki 
est  passions  de  concupiscence ,  ù  li  appétis  a  movement  à 
envaïr  le  mal  et  le  chose  grevant,  laquele  chose  s^piertient 
à  vie.  Le  movement  à  mal  fuir,  li  apétis  adont  n'a  mie  ;  car 
on  met  le  mal  présent  u  passet  qui  a  esté  en  présent  gre- 
vans  et  on  fuit  che  c'en  crient  avenir.  Et  ensi  à  ire  n'est 
nule  passions  contraire,  mais  en  aucune  manière  dist*on 
ke  li  ciessemens  dou  movement  est  seulement  à  ires  con- 
traires, si  c'en  dist  k'apaisiers  est  contraires  à  ire.  Or 
poons  veïr  par  ce  ke  dit  est  le  différence  entre  tristece  et 
ire.  Car  proprement  est  tristece,  quant  aucuns  maus  est 
présens  et  quant  li  appétis  par  ce  mal  est  vencus  et  au  des- 

*  Cfr.  Aristotr,  Mot,  à  Nicom.^  IV,  v,  passim,  et  S.  Thomas, 
Somme  théol.y  1' p.,  l«  s.,  q.  xxi;  l«  p.,  2«  s.,  q.  i.x,  et  2«  p.,  2«  s., 
qq,  cxLin,  cLvn,  clxi. 


D'AMOUR.  459 

SOUS  mis.  Et  ire  si  est  de  mal  fort  présent,  là  ù  li  appétis 
n*est  mie  vencus,  ains  quiert  de  ce  mal  vengance  ;  car  uus 
ne  se  courece  se  dou  mal  ki  fais  li  est  u  k'il  tient  c'en  li  a 
fait  vengance  ne  quiert.  Et  li  moiiens  en  ires  et  les  extré- 
mités n'ont  mie  nons  en  commun  usage.  Toutevoies  man- 
suétude et  débonnairetés  sovent  est  prise  pour  ce  moiien  à 
senefiier,  encor  sanle-ce  k'il  soit  plus  enclines  à  nient  cou- 
roucier  k'à  ire.  Et  li  extrémités  sourhabundans  est  nomée 
ireuse,  liquele  selonc  ce  k'ele  est  en  sorhabundance  et  sour- 
montans,  ele  est  une  passions  ki  faite  est  par  moût  de 
diverses  choses.  Et  ensi  selonc  le  diversitet  ki  en  li  est 
prent-on  le  moiien  et  les  extrémités  ;  car  cil  ki  se  coureche 
en  choses  k'il  doit  et  à  tex  gens  k'il  doit  et  si  s'a  moïene- 
ment  en  le  manière  de  couroucier.  Car  il  se  corrouce  ensi 
k'il  doit,  et  quant  il  doit,  et  si  longhement  k'il  doit;  tex  est 
loés  et  est  tenus  pour  mansuetes  u  débonnaires ,  mais  que 
nous  preiidons  le  débonaire  pour  le  moïen  de  ceste  vertu. 
Etcis  débonnaires  si  a  premiers  le  jugement  par  dedens  de 
raison,  par  lequel  il  n'est  point  tourblés  par  ire  et  enquiert 
par  raison  quele  paine  afiert  à  mètre  à  le  grieté  ki  est  faite. 
Dont  ire  puet  estre  juste  et  à  chiaus  aqués  est  justice  ;  car 
ele  a  raison  de  juste  vengant.  Car  faire  vengance  apiertient 
à  justice,  k'ele  vient,  et  grever  aucun  à  nient  justice.  Dont 
ire  aussi  puet  estre  nient  juste  et  à  nient  justes  ;  et  à  chiaus 
aussi  asqués  nient  juste  se  puet  estendre.  La  seconde  chose 
si  est  k'il  n'est  mie  par  le  movement  de  dedens  meus  en 
ire ,  c'est  à  entendre  sourhabondans  ;  mais  en  tés  choses 
l'ordene  de  raison  il  garde ,  par  quoi  il  se  courouche  en 
choses  k*il  doit  et  tant  de  tans  k'il  doit  et  selonc  les  autres 
conditions.  Et  chi  cis  si  sanle  pechier  encor  ne  peche-il 
mie  en  défaute  de  courechiël* ,  pour  ce  k'il  n'est  mie  ven- 
gières  des  méfiais,  mais  plus  pardonères,  et  ire  se  vient 


460  Ll  ARS 

tousjours  vengier.  Cestf»  c*on  nomme  debonnaireté  n'est  mie 
proprement  movemens  ne  tiennes  de  movement,  mais  cies- 
semens  de  movemens.  Car  s'on  dist  aucun  débonaire,  en  oe 
k*il  soustient  aucun  mal,  là  n'est  mie  débonnairetés,  selonc 
ce  c'on  soustient  ce  mal ,  mais  tristece  ;  mais  pour  tant  ke 
pour  mal  c'on  a  rechut  on  n'est  mie  meiit  en  apëtit  de  ven- 
gier par  ire  et  outre  raison ,  selonc  ce  est-ce  débonairetés. 
Dont  proprement  ele  n'est  mie  passions ,  car  passions  si 
sunt  eu  tant  k'eles  dient  et  senefient  aucuns  movemens. 


CHAPITRE  XLVI. 


Ci:»  capitles  détermine  des  visces  contraires  à  débonnaireté 

et  premiers  dou  défaillant  '. 


Li  défaute  de  ce  moiien,  u  soit  apielet  nient  courechier 
u  quelconque  non  ait,  est  visces,  et  fait  à  blasmer  par  trois 
raisons.  La  première  si  est  tout  cou  ki  apartient  à  non- 
sachance  fait  à  blasmer  :  car  loenge  de  vertu  est-ce  c'on 
œvre  selonc  droite  raison;  mes  au  non  sachant  sanle  k'il 
apiertiegne  nient  à  courouchier  en  ce  c'on  doit,  et  ensi  c'en 
doit  et  quant  on  doit  et  à  chiaus  c'on  doit.  Or  est  chose 
apierte,  ke  ire  si  est  par  tristece  ;  or  est  tristece  li  grevance 
d'aucun  des  sens,  si  con  du  tast  u  du  veïr  u  del  oïr.  Se  dont 
aucuns  ne  se  courece  mie  de  ce  dont  il  se  doit  courouchier, 

*  Pour  ce  chapitre  et  les  deux  suivants,  cfr.  S.  Thomas,  Somme 
thcoLy  !•  p.,  2«  s.,  qq.  iv,  xxv,  xliv,  xlv,  xlvi,  xlvii,  xlvhi;  2«  p., 
2*  s.,  qq.  xxxiv,  lui,  lxxh,  cxli,  clvi,  clvii,  clviii,  et  3«p.,  q.  xv;et 
Aristote,  Mot.  à  Nicom.,  IV,  v. 


DAMOUR.  461 

ii  8*en  sieut  k'il  n6  se  dieut  point  de  ces  choses  et  ensi  ne 
les  sentira  mie,  ke  eles  soient  maWaises  :  et  ce  apert  à  non- 
sachance.  Dont  ii  apert  ke  li  défaute  de  courechier  est  à 
blasmer  :  pour  ce  dist  David  :  <c  Courechiés-vous  et  ne  voeil- 
lîés  pechier*.  »  Li  seconde  si  est,  ire  si  est'apétis  de  ven- 
gance  ;  ki  dont  n*est  ireùs  en  ce  k'il  doit ,  il  n'est  mie  ven- 
gans  che  ki  apert  à  vengier,  et  ki  vielle  injure  u  méfiait 
soustient,  il  resemont  novel.  Et  ne  doit-on  mie  si  ceste  rai- 
son entendre  k* aucune  vengance  ne  puist  estre  faite  par 
jugement  de  raison  sans  ire  ;  mais  parce  ke  li  movement 
del  ire  est  meus  par  jugement  de  raison,  fait  celui  plus  apa- 
reilliet  à  la  vengance  faire.  Car  se  li  apétis  sensibles  n*aidoit 
à  fournir  le  jugement  de  raison,  il  seroit  ensi  comme  hui- 
sens  en  la  nature  humaine.  La  tierce  raisons  si  est  ke  de 
sierf  corage  et  caitif  vient  ses  proïsmes  despire  et  chiaus  ki 
font  tort  et  mal  raison  soustenir  ;  et  ce  c'on  ne  venge  les 
méfiais,  ce  vient  par  défaute  d'ire  ;  et  ce  apert,  car  par  ire 
cis  ki  est  lens  et  aussi  comme  anientis  est  ramenés  à  ce  k'il 
se  venge,  par  quoi  il  apert  ke  li  défaute  d'ire  fait  à  blasmer. 
Et  n'afiert  mie  c'on  soit  en  son  ostel  si  con  lions  destrui- 
sans  et  apressans  ses  sougis  '.  Ne  grevés  le  sergant  ki  œvre 
selonc  se  vertu  et  son  pooir,  ne  le  laboureur  ki  se  vie  gaste. 
Servans  sages  de  vous  soit  amés  si  con  vostre  ame  ;  ne  ne 
ii  défailliés  de  sa  franchise,  ne  povreté  ne  li  laissiés  avoir  : 
se  vos  sunt  bestes  et  se  proufitables  vous  sunt,.  de  vos  ne 
se  partent'  :  faites  vos  servans  ouvrer,  car  huiseuse  aprent 
moult  de  maus  et  ses  drois  est  estre  en  labeur.  Li  ju  abais- 
sent les  cols  des  bues  ;  ensi  sunt  li  sergant  enclinet  par  con- 
tinuée labeur.  Lor  mains  sovent  est  laske  et  si  quiërent  le 

*  Psalm.f  IV,  5. 

*  Seeli.,  IV,  35. 

»  BccH..  vu.  22-24. 


4A2  LI  AR^ 

repos  :  se  tobs  les  grevés  il  s*enfmrout,  et  se  trop  les  esstn- 
chiës  il  TOUS  despiront  \  Ki  sages  est,  si  les  xnaintieiit  k*i 
ne  les  piert  ne  ke  deseure  lui  ne  s'eslievent  ;  et  ce  tsit  mont 
k*il  soient  sovent  mis  en  œvre,  et  ke  de  lor  Tiyre  honneste 
ne  soient  défaillant.  Li  sergant  et  li  sierf  si  pueent,  si  coq 
il  sanle,  bien  faire  et  bien  donner  à  lor  signenrs.  Ghe  fait 
différence  en  bien  faire,  de  quel  corage  les  gens  sunt,  ne 
mie  en  quel  estât.  Li  sires  ki  de  sou  serf  u  sergant  prent 
bienfait  u  service ,  ne  doit  mie  regarder  de  qui  le  prait, 
mais  que  c*est  k*il  prent  et  de  quel  corage  c'est  &it  u  doné'. 
Ki  noie  ke  li  sergans  ne  puist  faire  u  donner  bénéfice  à  son 
signour,  il  ne  connoist  mie  le  loi  de  nature ,  car  les  béné- 
fices au  corage  raportons.  A  nule  manière  de  gens  yertos 
n*est  fourclose;  à  tous  apert,  tous  semont  et  amoneste,  les 
gentis,  les  frans,  les  siers,  les  sages,  les  rois  et  les  essilliés  ; 
ele  n'ellist  maison  ne  richeces  ;  ele  se  tient  à  paiet  del  omme 
nut  ^.  Gis  erre  ki  quide  ke  servages  soit  sour  tout  Thomme; 
li  milleurs  partie  est  franke ,  et  c'est  li  entendemens  ^.  Gis 
sans  plus  de  sa  nature  est  frans  ki  sait  cou  c'en  faire  doit 
et  à  son  pooir  le  fait  :  et  cis  sers  par  nature  ki  ne  connoist 
che  c'en  doit  faire.  Li  cors  des  sers  et  de  sergans  sunt  con- 
straint  ^  as  signeurs  ;  mais  li  corages  est  frans  et  a  se  loi  ;  si 
ke  neis  de  se  chartre,  ki  est  le  cors  ouquel  ele  est,  il  ne  paet 
estre  tenus,  k'il  ne  se  mueve  à  ce  k'il  vient,  et  ke  grans 
choses  et  honerables,  tant  comme  en  lui  est,  il  n'uevre*. 
Ghe  ke  li  servans  et  li  serf  font,  par  le  nature  de  lor  services 


Ecclù,  xxxni,  26-33. 

Senbca,  de  BeneficiiSj  III,  17. 

Ihid,,  18. 

Ibid.,  20. 

Var  :  Astraint,  (Ms  Croy.) 

Srnrca,  de  Beneficiis,  III,  20. 


D'AMOUR.  463 

dt  le  sdiTâge,  c'est  lor  mestiers.  Che  ke  servans  u  serf  fait 
outre  nécessité  et  ce  k'il  doit,  c'est  bénéfices  ^  Li  cors  est 
le  signeur^  li  corages  frans  *.  Che  donc  ke  cis  fera  par  corage 
franc,  il  laira  à  estre  nécessités  et  sera  bénéfices.  Li  sires 
doit  sen  servant  u  serf  boire ,  mengier  et  vestement  :  mais 
nus  ne  dist  ces  choses  bénéfices.  Mais  s'il  li  fait  aprendre 
aucune  science,  u  il  l'a  estruit  en  armes,  u  en  autres  biens, 
c'est  bénéfices.  Ensi  est-il  en  contraire  manière  en  le  per- 
sone  du  serf;  cank'il  passe  le  forme  u  le  manière  du  servi- 
chai  service  du  serf,  ki  n'est  mie  fais  par  commandement 
mais  par  grant  volonté,  est  acomplit  bénéfices  ^.  Li  persone 
n'amenrist  mie  le  bienfait  de  le  bone  œvre  ;  à  toutes  gens 
est  uns  commencemens  et  une  orine  de  bien  faire.  A  droit 
parler,  li  uns  n'est  del  autre  plus  nobles  fors  cis  ki  a  plus 
droiturier  jugement  et  à  bonnes  ars  et  œvres  est  plus  ables. 
Ki  puet  celui  à  franc  et  gentil  tenir,  ki  sers  est  à  luxure, 
glotenie   et  autres  visces?  Ki  noie  ke  li  sergans  à  lor 
signeurs  ne  puissent  doner  bénéfices,  ki  frans  sunt  de  ser- 
vichaules  offices  ?  Ki  Tame  et  le  pensée  metent  en  discort 
si  confont  li  visce,  asqués  visces  cil  ki  pour  franc  se  tienent 
sovent  servent^.  Li  sergant  sovent  sunt  plus  franc,  ke  cil 
asquex  il  servent.  Et  n'est  mie  à  entendre  de  ceste  vengance 
c  on  doit  tout  vengier  ne  de  toutes  choses  couroucier  :  mais 
selonc  ce  ke  raisons  l'aporte,  si  ke  de  ce  c'en  doit,  et  quant, 
et  à  qui,  et  comment,  combien  on  doit,  et  en  quel  lieu  on 
doit.  Or  puet  li  sourabondance  d'ire  estre  selonc  ces  con- 
ditions et  ces  manières.  Car  ki  se  courouce  en  ce  k'il  ne  se 

*  Seneca,  de  BeneficiiSy  III,  21. 
«  /M.,  20. 
»  IM.,  21. 

^  lUi.y  28.  —  Ce  qui  Buit  est  la  paraphrase  (TAristotr,  Mot,  à 
Nicom.,  IV,  V,  7  et  Rhetor.,  ii,  passim. 


464  LI  ARS 

doit  couroucier,  et  à  ciaus  asqnex  il  ne  doit  et  pins  tost  est 
meus  à  ire,  et  plus  longhement  se  courouce  k*il  ne  doit.^  cis 
est  sorhaboudans.  Et  cis  sorhabondans  en  ire,  encore  ait-il 
en  aucune  manière  raison  en  lui  ne  l'a-il  mie  parfaitement  : 
car  jà  soit-ce  chose  ke  par  raison  il  juge  ke  don  meffait  afiert 
yengance  à  prendre ,  se  li  faut  raisons  en  le  manière  don 
prendre,  par  trop  vengier,  u  selonc  les  autres  conditions  il 
meffait.  Dont  il  resanle  le  chien,  ki  ancois  k*il  sache  ke  c*est 
amis  u  non  ki  est  à  le  porte,  abaie.  Ensi  cis  ireûs  ançois 
k'il  ait  par  raison  aviset  le  manière  de  le  vengance  ne  quele 
ele  doit  estre,  ne  s*il  doit  vengier  u  non,  venge  s*il  puet,  et 
ensi  raison  trespasse.  Dont  les  injures  et  li  meffait  font  les 
gens  connissables  ;  car  quel  les  gens  à  eus-meismes  se 
tapissent,  li  grietës  faite  le  dëmoustre.  Toutes  vos  œvres  en 
débonaireté  parfaites  et  deseure  toute  le  gloire  des  gens 
serés  amés.*  Trois  choses  sunt  ki  de  Dieu  et  des  gens  sunt 
prisies  :  li  acorde  entre  frères,  amours  entre  les  proïsmes 
et  bons  avec  feme  ki  à  li  bien  s'asent  ^  Et  encor  puet-on 
pechier  selonc  toutes  les  manières  desus  dites ,  encor  dont 
toutes  ces  conditions  ne  pueent  mie  estre  ensamble  en  mi 
home.  Car  cis  si  soufroit  en  lui-meime  si  grant  anui  k'il  ne 
poroit  soustenir,  ne  tes  aussi  entre  gens  vivre  ne  poroit 
pour  les  divers  discors  ki  sovent  naisteroient  entre*  eaus. 
Et  ensi  est-il  de  ce  ki  de  tout  en  tout  est  malvais,  k'il  est 
lui-meismes  destruisans.  Car  nus  ne  poroit  porter  tel  mal, 
ki  en  lui  nul  bien  n*auroit.  Et  pour  ce  cis  ki  toutes  ces 
malvaises  conditions  en  lui  aroit  seroit  lui-meismes  des- 
truisans. 


»  BccH.^  XXV,  1,  2. 


D'AMOUR.  465 


CHAPITRE  XLVII. 


Cis  capitles  détermine  un  visce  contraire  à  débonnaireté 

en  trop  ii'er  *. 


De  ceste  sourhabondance  en  ire  sunt  trois  manières  :  li 
unes  si  est  k'aucun  sunt  dit  ireùs  ki  tost  se  courouchent  et 
à  chiaus  k'i  ne  doient,  et  en  ce  k'il  ne  doient,  encore  dont 
ne  dure  mie  lor  ire  longuement,  mais  tost  faut;  et  c*est  li 
mieus  ki  lor  avient  k*il  ne  retienent  point  lor  ire  en  lor  cuer. 
Mais  ele  se  monstre  tantost  ;  car  u  il  se  vengent  tantost, 
u  en  aucune  autre  manière  il  moustrent  lor  ire  par  aucuns 
signes,  por  le  movement  ki  est  en  iaus  :  et  quant  li  ire  est 
fors  boutée  si  cesse,  ensi  con  li  chaleurs  et  li  feus  enclos 
plus  longuement  dure,  et  li  overs  mains  pour  Taventement*. 
Et  a  ceste  manière  d'ire  sunt  li  colérike  plus  apareilliet, 
pour  ce  ke  lor  complexions  est  de  legier  movement  :  l'autre 
manière  si  est  k'il  sunt  aussi  comme  amer.  Tire  desquex  ne 
est  mie  legièrement  passée  ;  mais  longuement  retienent  lor 
ire  en  lor  cuers,  et  adont  se  repose  u  ciesse  lor  ire,  quant 
il  se  sunt  vengiet  du  méfiait  ki  fait  lor  est.  Li  vengance  si 
fait  apaisier  l'ire,  car  ele  fait  léece,  pour  le  tristece  ki 
devant  dou  fourfait  estoit  engenrée,  car  cis  ki  se  venge  a 
délit  en  vengance.  Mais  ce  cis  amers  ne  se  puet  vengier, 
il  est  durement  en  son  cuer  destourbés,  pour  ce  k'il  tient 

•  Aristotr,  Mot,  à  Nicom,^  IV,  v,  8-11. 
'  Var  :  ren^entemeni.  (Mb  Croy.) 


466  U  ARS 

et  cuevre  sen  ire  ;  ne  pour  nul  enortement  U  ire  ne  s*en  part, 
se  ce  n*e8t  par  lonc  tans  ke  petit  et  petit  soit  refroidie,  et 
ensi  soit  estainte  li  ardeurs  del  ire.  Tel  ki  ensi  longuement 
tienent  lor  ire,  sunt  molt  grevant  et  malfaisant  à  iaus  et  à 
lor  amis,  avec  lesqués  il  ne  pueent  vivre  délitablement,  et 
pour  ce  sunt-il  apelet  amer.  Car  ensi  ke  nus  sains  et  sages 
n'aime  ne  n*use  gaires  de  choses  amères,  ensi  cis  amer  ne 
sunt  gaires  amet  ;  et  à  tele  ire  sunt  le  plus  disposet  li  mëlan- 
colieus  esqués  les  dispositions  rechiutes ,  pour  le  grossece 
des  humeurs  sunt  plus  fermes  et  demorans,  ensi  en  iaus  li 
ire  est  plus  lointaine.  La  tierce  manière  si  est  de  chiaus  ki 
sunt  fors  et  grevain,  ki  se  courouchent  en  ce  k'il  ne  doient 
et  plus  longuement  k*il  ne  doient,  ne  ne  puet  estre  leur  ire 
rassise,  jusques  adont  que  vengiet  se  soient  et  k'il  aient 
punis  ciaus.  Ne  li  ire  n'est  mie  en  iaus  si  longue,  parce 
sans  plus  k'il  retienent  lor  ire,  mais  aussi  parce  k'il  ont  lor 
propos  fichies  à  ce  k'il  se  voelent  vengier  et  ciaus  punir. 
Et  de  deus  visces,  li  visces  de  sourhabundance  en  ire  est 
plus  contraires  à  mansuétude  u  débonnairetet  ke  ne  soit  li 
défaillans.  Car  il  avient  as  pluiseurs,  dont  il  est  plus  natu- 
reus.  Et  cascune  chose  aussi  se  drece  et  contresta  naturel- 
lement encontre  sen  contraire  et  ce  ke  li  est  grevant  ;  dont 
li  movemens  d'ire,  si  est  tousjours  pour  aucune  chose  ki  est 
faite  contraire  à  celui  ki  se  courece.  Dont  ire  si  est  tous- 
jours  pour  ce  c'en  se  sent  grevet  en  aucune  chose,  et  ossi 
nature  est  plus  enclinée  à  vengier  après  le  meffait,  k'à  nient 
vengier,  pour  le  délit  ki  ou  vengier  est;  jà  soit-ce  chose  ke 
quant  on  n'a  nul  mal  soufiert ,  on  soit  à  débonnairetet  plus 
enclinet. 


D'AMOUR.  467 


CHAPITRE  XL VIII. 


Cis  capitles  rent  les  causes  de  plusieurs  accidens  '. 


.Vengîers,  reprendres,  punir  et  vaincres  ne  sunt  mie 
choses  dëlitables,  selonc  che  ke  ce  sont  mal  d*autrui  ;  mais 
selqnc  ce  que  ces  choses  apertiennent  à  bien  propre  des 
gens,  que  les  gens  ayment  plus  k*ii  ne  hachent  autrui. 
Vaincres  si  est  dëlitables  en  tant  ke  les  gens  ont  perchu 
quidance  de  lor  propre  excellence  et  k'il  soient  plus  grant 
des  autres.  Et  pour  cou  tous  les  jeu  esquès  il  puet  avoir 
manière  de  bataille  et  de  contrester,  si  comme  en  Initier, 
ju  de  taules  u  d'esches  et  si  fais  jeus ,  u  ens  èsquës  il  puet 
avoir  victore  sunt  plus  délitable  c' autre,  et  toutes  choses 
ens  ësqueles  il  a  espérance  de  victore.  Reprendres  si  puet 
estre  en  deus  manières  cause  de  délit.  En  une  manière  en 
tant  que  reprendres  fait  les  gens  avoir  ymagination  et  qui- 
dance de  lor  sens  et  de  lor  excellence.  Car  reprendres  et 
corrigiers  apartient  au  sage  et  les  gens  si  ont  délit  en 
Tymagination  et  le  quidance  k'il  ont  d'iestre  sage  ;  en  autre 
manière  selonc  ce  ke  aucuns  en  reprendant  autrui  et  corri- 
gant  fait  autrui  bien  :  laquelle  chose  est  délitable  si  con  dit 
est  ;  et  vengiers  et  punirs  sunt  délitable,  en  tant  k'il  rostent 
Taparant  amenrissement  ki  sanle  ki  venus  soit  par  le  gre- 
vance  ki  devant  estoit  faite.  Quant  aucuns  est  par  autre 

*  Pour  ce  chapitre  et  les  trois  sulTants,  cfr.  S.  Thomas,  Somnu 
théoL,  l*s.,  2«  p.,  q.  XLvi,  xlvu  et  XLvm,  poiHm, 


468  U  ARS 

grevés»  il  sanle  estre  par  celui  amenris,  et  ce  désire-il  de 
ceste  grevance  estre  relevés  par  le  rendage  de  celui  grieté 
faire,  et  ce  fait  délit  selonc  deus  regars  :  li  uns  si  est  à  la 
vengance,  ke  ele  désire  selonc  raison  de  bien,  car  c'est  en 
aucune  manière  biens  à  celui  ki  est  iriés  k*il  se  venge; 
quant  par  ce  en  aucune  manière  de  ce  dont  abaissiés  estoit 
soit  relevés  ;  li  autres  regars  si  est  à  celui  ki  grevance  à 
faite,  duquel  on  quiert  vengance,  et  c*est  selonc  raison  de 
mal,  car  il  vient  mal  à  celui  dont  il  quiert  la  vengance. 
Dont  cestes  passions  ire  est  faite  si  con  de  deus  autres  pas- 
sions, c'est  d'amour  c'en  a  de  lui  vengier  et  de  haine  c'on  a 
à  celui  dont  on  vient  prendre  le  vengance.  Dont  en  ire  et 
vengance  faire  se  doit-on  garder,  et  atendre  ce  meime  c'on 
fait  à  autinii.  Li  ireus  le  vengance  ke  de  Dieu  u  de  juge  doit 
atendre,  veut  de  sen  auctorité  prendre,  et  en  che  sovent  les 
gens  pèchent.  Et  par  l'amor  ke  li  ireus  a  de  lui  vengier,  si 
fait  ire  délit  ;  se  li  vengance  est  en  fait  présent,  adont  i  est 
délis  parfais,  liqués  roste  toute  tristece,  ki  de  mal  grevant 
venoit,  liqués  faisoit  Tire,  si  ke  par  che  li  movemens  del  ire 
est  aquoisiés.  Et  anoois  c'on  viengne  en  présent  puet  ven- 
gance estre  en  déus  manières  al  iriet  présente,  et  ensi  déli- 
table ,  l'une  par  espérance ,  Gar  nus  ne  se  courouce  s'il  ne 
quiert  et  espoire  vengance  ;  l'autre  si  est  par  ententive 
pensée.  Car  à  cascun  désirant  est  délitable  à  demorer  ens 
es  pensées  des  choses  k'il  désire;  pour  laquel  chose  aussi 
les  ymaginations  des  songes  sunt  délitables.  Et  pour  ce 
quant  courouchiés  molt  pense  en  son'cuer  à  avoir  vengance, 
de  ce  moût  se  délite  ;  mais  cis  délis  n'est  mie  parfais,  par 
quoi  il  puisse  ester  le  tristece  et  en  après  l'ire.  Et  de  cest 
ire  si  vient  escaufemens  par  Tapétit  de  vengance  ki  tent  à 
rester  l'injure  et  le  grevance  ki  a  esté  faite.  Dont  li  move- 
mens d'ire  si  est  par  manière  d'aucune  poursiute  si  con  de 


D*ÂMOUR.  469 

vengance.  Dont  cis  movemens  si  fait  caurre  en  esmovant 
le  sanc  et  les  esperis  entour  le  cuer,  liqués  cuers  est  estru- 
mens  des  passions  del  ame.  Et  de  ce  vient  que  por  le  grant 
destourbier  don  cuer  Id  est  en  ire,  en  iriës  durement  apë- 
rent  aucun  signes  en  lor  membres  defors.  Car  quant  li 
aguillons  est  espris  li  cuers  tressant,  li  cors  tramble,  li 
visages  embrase,  li  œil  enasprissent  et  li  conneut  sunt  des- 
connissaule.  Aucun  parolent  et  sovent  ne  sevent  k*il  dient^  ; 
et  tel  tencent,  laidengent  et  jurent  souvent.  Laidenges  ne 
li  fors  ne  li  gentis  de  corage  paisivlement  ne  suefrent.  Et 
c'est  aussi  trës-laide  chose  d'avoir  le  bouche  si  volage  c'en 
prent  le  non  de  Diu  et  de  ses  sains  dësordenëement.  Ne  soit 
mie  vo  bouche  acoustumëe  à  jurer,  car  vos  ne  séries  mie 
quites  del  ire  de  Dieu  ne  de  ses  sains.  Ei  moût  jure  remplis 
sera  de  malvaistë  et  meschief  ne  li  faurront  mie.  Ei  acous- 
tumës  est  en  vilaines  paroles,  jurans,  tencieres  et  de  repro- 
vier,  à  paines  puet  estre  jamais  estruis,  et  tel  sovent  les 
gens  esmuevent  à  ire,  et  à  dire  et  faire  choses  dont  il  mef- 
font  *  ;  et  cil  ki  ensi  les  enchitent,  ne  sont  mie  quite  de  lor 
méfiait.  Car  Id  le  fol  esmuet  à  folie,  de  son  méfiait  est  par- 
choniers  :  sovent  tourblent  plus  les  paroles  des  gens  ke  ne 
fâchent  les  batures.  Mais  cis  de  le  fermetë  de  vertu  se 
départ,  ki  le  doleur  des  paroles  sent  outre  cou  ke  raisons 
porte.  Car  quant  li  cuers  est  touchiës  par  trës-grant  afflic- 
tion '  u  destorbier,  il  s'esmuet  sovent  jusk'à  laidenges  d'im- 
patience, si  que  cis  ki  par  les  paroles  ses  malvais  fais  cor- 
rigier  devoit,  fait  par  quoi  se  malvaistës  par  les  paroles 
croist.  Ire  si  est  molt  prochaine  à  orguel  et  laskes  relais- 
semens  à  cremeur.  En  bones  gens  est  ire  tost  morte  et  li 

*  S.  GRâooiRB,  Moral.,  V,  30. 

"  SecU.y  xxm,  9,  10,  12,  20,  21. 

*  Var  :  Àffeetian.  (Ma  Croy.) 

u  AU  ft'AHOUl.  —  I.  90 


47D  U  ARS 

rnànor»  d'ire  fait  eonrte  amour.  Et  enoore  wHt  caknr  '  en 
ire  et  en  amoar,  pour  le  désirier  d'ataindre  le  chose  amëe, 
si  ert-ele  dlTereement  en  ces  deoa  :  car  calrars  ect  en 
amour  avec  aucun  délit  et  sonatome,  car  de  est  on  bien  ki 
est  amés  et  poor  ce  dist^n  k'ele  est  sanlans  à  la  chaleor 
del  air  et  du  sanc;  poor  lequel  chose  li  sanguin  tunt  plus 
amant,  dont  on  dist  que  li  fies  fait  amer,  pour  çon  k'ou  fie 
est  uns  engenremens  don  sanc  et  li  chaurre  d'ire  si  est  avec 
amertume  pooir  degaster,  pour  ce  k*ire  tant  à  punir  che  ki 
li  a  esté  contraire  ;  dont  tele  charre  est  sanlans  i  le  chaurre 
dou  feu  et  de  oole,  dont  li  colérike  sunt  molt  apareilUet  à 
tel  chaurre  et  ire.  Li  ire  aussi  est  enpeechans  le  jugement 
de  raison  ;  car  ji  soit-ce  chose  ke  li  raisons  et  li  entende- 
mens  de  gens  n'usece  mie  d'estrument  corporel  en  se  propre 
œvre ,  si  con  dist  est ,  toutes  voies  a-il  mestier  en  aucune 
manière  à  sa  œvre  fumir  d'aucunes  vertus  corporés,  des- 
queles  vertus  les  œvrea  sunt  enpeechies  et  le  cors  tourblet, 
dont  il  oovient  que  li  tourblemens  du  cors  enpeeche  le  jug»* 
ment  de  raison,  si  k'il  apert  ou  dormir  et  en  yvroigne  ;  et 
ire,  si  con  dit  est,  si  fait  torblement  corporel  entour  le  cuer. 
Ire  aussi  ai  enpeeche  u  toit  aucune  fie  le  parler,  et  ce  puet 
estre  pour  deua  causes,  Tune  pour  raison  ki  en  li  est,  car 
tant  a  de  jugement  de  raison,  k'encor  ne  puist-ele  le  corage 
refréner  de  nient  droituriëre  vengance ,  toutevoies  ele  def- 
fent  nient  droituriërement  à  parler.  Dont  ire  aucune  fie 
pour  jugement  de  raison  à  le  langhe  met  sillence.  Aucune 
fie  aussi  pour  enpechement  de  raison  fet  ire  sillence,  car, 
si  con  dit  est ,  li  tourblemens  k'ire  fait  s'estent  jusques  as 
membres  defors,  et  mément  i  ces  membres  esqués  les  trace 
dou  movement  de  cuer  mieus  apërent,  si  con  en  visage,  es 

«  Yar  :  Chaimn*  (Ms  Groy.) 


D'AMOUR,  471 

iolfi,  en  le  langue^  dont  11  langtle  ert  ènpéchie,  et  tant  pnet 
forte  ertre  li  turbations  del  ire,  ke  de  tout  en  tout  li  langue 
est  enpeechie  de  son  usage,  si  o'on  se  taist;  cil  aussi  ki 
sourabondent  en  ire  sunt  plus  de  grief  conversation  et  plus 
malaisie  pour  demorer  ;  et  en  ce  sunt-il  pieur  et  li  plus  mais 
visces  est  plus  contraires  à  débonairetë.  Dont  ert  ireus  plus 
contraires  à  dëbonairetë.  Mais  à  cui,  ne  combien,  ne  en 
quoi,  et  selonc  les  autres  oondicions  on  se  doit  courechier, 
n'est  mie  legiëre  chose  à  déterminer,  ne  de  trover,  ne  de 
conbien  cil  pèchent  ki  se  départent  don  moiien,  soit  en  trop 
u  en  pau.  Mais  aucune  fie  ciaus  ki  défaillent  en  courechier 
nous  tenons  pour  débonaires ,  et  chiaus  ki  un  poi  habondent 
en  courouch  tenons-nous  pour  vigreus ,  en  disant  k'il  sunt 
bien  homme  et  avenant  à  estre  slgnor,  pour  ce  k'à  grans 
signours  aflert  vengance  à  faire  des  méfiais  ;  aussi  ke  11 
vengance  fust  faite  par  ire,  ne  por  quant  on  veint  mieus 
par  conseil  ke  par  ire  ;  mais  pour  combien  de  partir  du 
moiien ,  ne  par  quele  manière  on  est  blasmet ,  loé  u  nient 
blasmet,  n'est  mie  legiëre  chose  à  trover.  Car  ce  sunt  fait 
singuler  et  particuler,  ki  maisement  pueent  estre  tout  avi* 
set,  ne  ne  chaient  mie  es  sciences.  Mais  tant  en  poons  avoir 
ke  nos  loons  celui  ki  ne  se  courece  fors  pour  ce  k'il  doit  et 
à  chiaus  k'il  doit,  et  selonc  les  autres  manières  ;  et  aussi 
chiaus  ki  un  pau  le  moiien  eslongent  puet-on  loer.  Mais 
s'aucun  sunt  surhabundant  tt  trop  défaillant,  encor  puist-on 
les  autres  sonfrir,  se  font  cil  durement  à  blasmer.  Et  à  ces 
moiiens  se  doivent  les  gens  tousjours  traire  ,  selonc  ce  k'il 
porront  et  à  ce  parvienent  cil  ki  en  iaus  ont  bien  le  droit 
jugement  de  raison.  Tencier  et  courecier  à  plus  grant  c'on 
ne  soit  est  foursenerie  ;  à  per,  chose  périlleuse  ;  à  meneur, 
chose  vergondeuse  ;  dont  bien  aflert  à  regarder  à  qui  on  se 
courouche  ne  comment.  Périlleus  est  à  plus  fort  de  lut  cou- 


472  LI  ARS 

i*ouci6r9  ne  s'il  griëye,  si  sanle-il  plas  seûr  par  patience  sou- 
frir  ke  courechier  :  dont  Gâtons  si  dist  :  c  Tu  ki  qnassiés 
ies,  done  lieu  à  le  fortune  du  poissant  :  car  cis  ki  grey^ 
paet,poroit  aussi  aidier  aucune  fie^»^ns  des  grans  remèdes 
encontre  ire  est  taires  »  car  ensi  con  de  fërir  deus  pieres 
ensanle  naist  feus ,  ensi  de  paroles  de  pluseurs  naist  ire. 
Douce  repense  ire  brise  et  asouagist,  et  dure  parole  esmnet 
foursenerie  ;  par  ire  est  sapience  perdue  ',  si  que  ce  c'en 
doit  faire  u  par  quel  manière ,  on  riens  ne  sace.  Dont  on 
dist  :  Ire  ou  sain  dou  fol  repose ,  car  le  lumière  del  enten- 
dement soutrait  '.  Par  ire  li  sage  yie  est  destruite,  dont  on 
dist  :  Ire  destruit  nëis  les  sages  ;  car  li  corages  confimdus 
ne  puet  enpiir  ce  que  bien  sagement  a  entendu  ;  par  ire  jus* 
tice  est  perdue  ;  dont  l'escripture  dist  :  Li  ire  des  gens  le 
justice  Dieu  point  n'uevre  ^,  car  quant  le  pensée  tourblée 
le  jugement  de  se  raison  enasprit ,  canke  foursenerie  li 
enorte  droîturier  juge.  Par  ire  le  vie  conpaignable  est  per- 
due, dont  on  dist  :  Ne  soïës  mie  soyent  en  compaignie  avec 
home  ireus,  par  quoi  tu  n*aprenges  ses  yoies  et  tu  en  aies 
honte  ^.  Car  ki  par  humaine  raison  ne  s'atempre,  il  coyient 
k'il  yive  sens,  si  con  beste.  Par  ire,  acorde  est  tolue,  dont 
on  dist  :  Li  corageus  engenre  tenchons  *  et  li  ireus  deffuet 
les  péchiës  ;  car  les  malvais ,  lesquës  nient  sagement  il 
esmuet  à  discorde ,  il  fait  pieurs  :  par  ire  la  lumière  de 
vëritë  est  pardue  :  car  quant  ire  en  le  pensëe  les  ténèbres 
de  confusion  ens  boute,  à  tel  Dieus  le  rai  de  se  connissance 
repont. 

*  Depraeeeptis  vitae  communis,  lib.  iv. 

«  Var  :  Destruicte.  (Ms.  Croy.)  —  Prav.<,  xv,  1. 
»  Eccli.,  VII,  10. 

♦  Ep.f  S.  Jaoobi.,  ï,  20. 

•  Prav.,  xxn,  24,  52. 

•  Prov.^  XV,  18;  xxxi,  21  • 


D'AMOUR.  473 


CHAPITRE  XLIX. 


(Gis  capitleB  rent  les  causes  dont  ire  vient. 


Selonc  ce  ke  deseure  a  esté  dit,  maus  grevans  en  présent, 
selonc  ce  que  li  appétis  n'est  mie  vencus,  ains  quiért  de  ce 
mal  vengance,  est  cause  d'ire.  Or  devons  savoir  que  cis 
maus  si  est  pau  prisiers  :  pour  ce  se  courouchent  les  gens 
k'il  se  sentent  u  quident  estre  pau  prisiet  ;  si  ke  pau  pri- 
siers est  li  maus  ki  est  cause  d'ire  et  ki  muet  les  gens  à 
ireur.  Pau  prisiers  si  est  en  trois  manières  :  li  une  si  est 
despis  :  despis  si  est  quant  aucuns  tient  un  autre  pour  de 
nule  value  et  de  nule  chose  digne  ;  l'autre  manière  si  est 
quant  aucuns  enpeche  le  volenté  d'autrui  ne  mie  pour  ce 
qu'à  soi  aquerre  aucune  chose,  mais  pour  ce  ke  cis  qui 
volenté  cis  empêche  n'ait  ce  k'il  désire.  Ne  pour  tel  enpe- 
chement  cis  ki  enpeeche  ne  tient  ne  ne  croit  ke  maus  ne 
proufis  venir  l'en  puisse  ;  mes  tousjours  entent  ke  cis  n'ait 
mie  sen  entention ,  et  teus  est  l'autre  pau  prisans.  Cis  ki 
tient  ke  li  autre  ne  li  puet  grever  u  aidier,  ne  le  crient  mie, 
ne  ne  le  tient  point  d'aucune  chose  digne  ;  laquele  chose  s'il 
faisoit,  il  aroit  cure  ke  cis  fust  ses  amis.  La  tierce  manière 
si  est  quant  aucuns  par  volenté  grieve  et  fait  triste  aucun 
ens  es  choses  ens  èsqueles  cis  ki  les  suefre  a  confusion  et 
vergoigne  u  damage,  quant  ce  seulement  est  fait  pour  le 
délit  ke  cis  a  eu  le  confusion  del  autre  ;  et  ce  puet-on  dire 
moleste.  Or  devons  savoir  k'à  pau  prisier  covient  trois 
choses  :  celui  premiers  ki  pau  prise  ;  la  seconde,  celui  ki 


474  U  ABS 

pan  i  est  prisiës  ;  la  tierce»  le  cose  selonc  lequele  on  prise 
poi.  Et  li  pourquoi  aucuns  prise  autre  par  tant  con  pour  le 
raison  ki  est  ou  pau  prisant,  si  est  pour  le  délit  que  cis  a  en 
ce  k*il  autrui  poi  prise  :  car  il  sanle  i  ce  pau  prisant  que 
cil  ki  autrui  pau  prisent,  soient  plus  excellent  et  plus  grant 
que  li  autre;  et  ce  fait  délis.  Dont  cil  ki  excellences  aiment 
et  grant  yoelent  sanler,  sunt  pau  autrui  prisant  ;  et  de  ce 
Tient  ke  jouene  gent  et  riche,  pau  les  gens  prisent,  si  ke  cil 
ki  Yoelent  sourmonter  et  sanler  plus  grant  des  autres,  et 
excellence  et  grandeur  sont  choses  délitables.  Li  cause  de 
pau  prisier ,  tant  con  pour  le  persone  pau  prisie,  si  est  nient 
honnerer  •  Gis  ki  aucun  honeure,  ne  le  prise  mie  pau ,  car 
honeur  sieut  on  faire  à  ciaus  c'on  prise.  Dont  cis  qui  il  sanle 
k'il  ne  soît  honnerés  u  si  k'il  doit,  se  tient  pour  pau  prisiet 
et  de  ce  se  courece.  Les  choses  sdonc  lesqués  on  prise  pan 
les  gens,  sont  celés  selonc  lesqués  les  gens  quident  aT<Hr 
aucune  excellence  en  grandeur,  pour  çou  quMl  sanle  as  gens 
excellons  et  grandes  ke  coTÎgnable  soit  k'il  durement  soi^t 
prisiet  et  tenut  en  grant  révérence  et  honeur,  si  voelentril 
esti'e  honneret,  selonc  ce  k'il  les  autres  sourmontent,  soitKse 
noblece  de  lynage  u  quelconques  pooirs  et  segnourie  u  soit 
aucune  vertus,  soit  quelconques  autres  excellence.  Se  selone 
ce  n'est  faite  as  gens  honeurs,  U  sa  coureoent,  si  con  li 
riches  s'il  n'est  du  povre  honnerés,  et  le  bien  et  assisement 
rainana  de  celui  ki  mal  parole ,  et  cil  de  grant  linage  de 
celui  ki  est  du  petit,  et  ensi  en  toutes  grandeces  et  excel- 
lences. Et  ceste  ire  u  li  cause  del  ire  si  engrange,  quant 
cis  ki  pau  est  prisiés  u  honnerés  tient  l'autre  pour  ami,  u 
pour  tel  ke  de  celui  bien  devroit  rechevoir  u  ke  celui  ait 
bien  fait  :  et  c'est  pour  ce  ke  U  deshoneurs  U  sanle  plus 
grande  quant  cU  ki  plus  sunt  tessak  de  lui  honnerer,  mains 
l'oïK^rent  ;  et  ensi  poons  v«kr  par  ce  ke  dit  est,  ke  eU 


D'AMOim.  478 

Asq«è«  M  eourotKMut  les  geta  dtmt  cU  dèisqii^d  11  tiêndut  ki 

deveraent  artre  honneret  et  si  ne  le  sub<  tttie  ;  et  li  p(mN 

quoi  un  se  ootirece  est  li  pwi  prisiers  Vil  lor  sanid  t'oh  lot* 

face;  Estre  despit  u  pslu  prlsiet  edf  pins  grief  qu'estr^  dotf 

loi  botos  ;  et  savoir  derons  que  tout  malade,  n  porvi^e,  tt 

déikillatit^  u  amant,  u  désirant,  a  cil  ki  sunt  en  quelconques 

concupiscences  u  tristeces  sunt  plus  apar eilliet  à  ireur  ke 

ne  soient  antre  ;  car  kiconques  est  en  passions,  concupis*' 

cenoes  u  tristeces  désire  et  rieut  aucune  chose  ;  se  dont  en 

oontresta  au  désirier  droitement ,  on  fera  celui  moleste  et 

i^rt  une  des  manières  de  poi  prisiers,  si  oome  a  esté  dit  i  et 

11  poi  prisiers  si  est  cause  d'ire,  si  con  celui  ki  aroit  sôit,  ki 

droitement  en  ce  sa  volenté  enpeecheroit  de  legier  se  moTe- 

ment  à  ire  :  et  ee  nient  droitement  Teupeeche  U  en  autre 

chose  li  face  moleste,  tousjours  ds  ki  est  en  paâslon  u  tris-* 

tece  de  legier  i  tous  se  coureche  et  li  sanle  ke  cAScuns  li 

faisoit  ^  pour  sen  voloir  à  empeecUer^  Et  maiement  et  très-- 

durement  adont  se  courech-on  quant  pour  le  moleste  u  pôtir 

le  pau  prisiei*  par  s«ilant  cis  ki  est  en  passioii  U  Mstece 

a  u  ataint  le  contraire  de  sen  désirier.  Car  tout  ensi  coâ 

biens  désirés  et  nient  espérés  fait  plus  grant  délit  quaîlt  on 

Ta,  ensi  maus  contraires  au  bien  désiré  fait  plus  grant  tris* 

teee  ;  et  ensi  poons  Tâ'r  par  ce  ke  dit  est,  en  quel  tans,  quele 

heure,  quele  disposition  et  en  quele  eage  les  gens  sunt  i  ire 

plus  disposet  ;  et  c'est  en  ce  tans  et  en  celé  eage ,  k'il  suAt 

plus  tenut  par  leur  passions.  De  le  part  celui  ki  pau  pride 

est  en  Tiriet  ireors  engrangie,  quant  li  iriés  tient  celui  poui* 

ami  u  pour  tel  ke  bien  faire  li  devroit  et  à  qui  il  a  bien  fait. 

Car  trop  est  encontre  sen  ententîon  ki  mesprisiés  est  de 

criai  ki  prisier  le  devroit ,  si  come  amis  doit  faire  ;  et  eil 

*  Yar  :  Cânl-ûn  li/aU  iàii.  (Ms  Cray.) 


470  U  ARS 

c'on  a  bienfait  ;  selonc  aussi  les  dioses  sebnc  lesqueles  les 
gens  se  coureeent,  est  fais  engrangemens  d'ire,  jà  soit-ce 
chose  ke  les  gens  se  courechent  selonc  toutes  les  choses 
selonc  lesqueles  on  lor  fait  despit  et  c*on  pau  les  prise  ;  maie- 
ment  on  se  courouce  à  ciaus  ki  maudient  et  despitent  es 
choses  et  selonc  ces  choses  ke  les  gens  plus  ayment  et  &is 
èsqueles  il  metent  lor  estude,  si  con  cil  ki  ayme  à  estre  hon- 
uerës  en  savoir»  se  courouche  s'on  en  ce  le  despite  :  et  aussi 
en  quelconques  art  aucuns  vient  estre  honnerës ,  s*on  en 
celi  le  mesprise ,  il  se  courece.  Et  aussi  cil  ki  biaus  vient 
sanler,  quant  on  le  desprise.  De  le  part  don  mesprisiet  est 
ire  engrangie  ;  jà  soit-ce  chose  que  les  gens  se  courechent 
quant  mesprisiet  u  pau  prisiet  sunt  en  ce  k'il  aiment  et  en 
ce  ù  il  ont  lor  estude  mis.  Toutevoies  engrangist  li  ire  quant 
par  le  despit  cis  ki  est  despis  cuide  k'en  lui  ne  soit  mie  che 
selonc  quoi  on  le  despite  u  en  tout  u  en  partie  u  k'il  san- 
lecent  ensi  as  gens  ki  si  despit  le  voient,  dont  on  se  cou- 
rouce plus  quant  li  despis  est  fais  devant  plenté  de  gens  ke 
seul  à  seul  u  devant  poi  et  ke  poi  le  sachent.  Mais  quant  les 
gens  sevent  bien  vraiement  en  eaus  estre  che  dont  on  les 
moke  et  despite  u  poi  prise,  dont  ne  se  courecent-il  point  u 
petit,  si  con  cis  ki  se  set  riche  ne  se  courouche  point  s'on 
le  tient  pour  povre,  ne  li  bien  sages  s'on  le  tient  pour  fol. 
Et  devons  savoir  quant  aucuns  vient  estre  honnerës  en 
aucune  chose ,  il  puet  avenir  ke  tele  chose  par  le  despit 
aucune  fie  ne  demorra  mie  en  celui  cui  on  despite.  Aucune 
fie  et  sera  selonc  partie  et  selonc  partie  non  ;  si  ke  s'aucuns 
voloit  estre  honnerës  en  grant  plentë  de  gens  avoir  à  cheval 
après  lui,  par  despit  li  poroit  estre  toute  ostée  ceste  chose  : 
mais  s'aucuns  boins  clers  vient  estre  honnerës  en  aucune 
clergie,  et  il  soit  despitës  selonc  celi  u  poi  prisiës  de  tout, 
cis  despis  n'ostera  mie  le  chose ,  mais  selonc  partie ,  par 
aventure,  en  tant  ke  les  gens  le  poront  tenir  pour  mains  sage. 


D'AMOUR.  477 


CHAPITRE  L. 


Cis  capitles  moustre  les  ocoisonB  plus  espëciaoB  ki  engrangent  ire. 

Autres  encore  considérations  et  regars  plus  espëciaus 
poons  mètre  pour  savoir  à  quës  gens  on  se  courouce.  Si 
devons  savoir  ke  selonc  le  conversation  ko  les  gens  ont 
ensanle,  est  ire  faite,  quant  les  gens  ki  as  autres  ont  con- 
versation désirent  c'en  lor  renge  et  face  ce  c*on  soloit,  si 
ke  s'on  les  soloit  honnerer  u  avoir  cure  d'iaus,  s*on  ne  fait 
ariëre  d*iaus  ce  c*on  soloit ,  on  se  coureche  ;  et  li  porquoi 
si  est  k'il  quident  par  ce  estre  desprisiet,  car  se  mains  pri- 
siet  n'estoient,  et  ce  feroit-on  ore  ke  devant.  Les  gens  aussi 
courechent  à  ciaus  ki  ne  rendent  mie  bienfait  rechut  u  ki 
ne  rendent  ywel  ;  et  li  pourquoi  si  est»  car  li  conversations 
humaine  requiert  ke  cis  ki  bien  a  rechut  ariëre  bien  face  ; 
et  en  ce  c'en  ne  rent  mie  bienfait  pour  autre  u  c'en  rent 
meneur  ke  le  rechut  »  on  se  tient  pour  despitë ,  en  ce  k'il 
sanle  ke  cis  ki  ne  rent  bienfais,  tient  celui  dont  bien  a 
rechut  de  soi  meneur.  Car  il  sanle  ke  cis  voelle  ke  cis  le 
serve  par  dette  et  sans  nul  autre  guerredon.  A  chiaus  aussi 
nous  courouchons  ki  selonc  quelconque  manière  nous  san- 
lent  de  nous  meneur,  quant  cil  nos  mesprisent;  et  li  raisons 
pourquoi  si  est,  car  il  n'est  mie  covignable  à  desoustrains 
lor  sovrains  despire  ;  dont  li  anchiien  as  jouenes  se  cou- 
rechent et  durement  quant  il  se  tienent  d'iaus  desprisiet. 
As  amis  u  ciaus  c'en  tient  pour  amis  se  courouche-on,  quant 
il  ne  dient  mie  bien  u  ne  font  à  chiaus  ;  et  adont  très-dure- 


47S  Ll 

ment  quant  il  font  le  contraire,  et  quant  aussi  à  lor  besoins 
li  ami  n'aiwent.  On  se  courece  aussi  chiaus  ki  s^esjoïssent 
et  sont  liât  de  lor  maus  et  lor  maises  fortunes.  Et  maiement 
à  daus  se  courouche-on  ki  ens  es  bones  fortunes  sanloient 
estre  ami,  car  ce  faire  est  signes  d'anemistës  et  de  despris. 
A  chiaus  aussi  se  courech-on  desqués  il  sanle  ke  force  ne 
fâchent  se  cil  sont  courouciet,  pour  laquel  chose  on  se  cou* 
rouce  à  ciaus  ki  mal  et  grietë  font,  car  tel  ne  font  force  se 
cil  sont  courouciet  u  dolant,  et  sont  aussi  comme  anesii. 
On  se  coureche  aussi  à  chiaus  ki  voient  et  oent  mal  dov 
courechant  u  sentant  u  vëant,  ne  le  contrestont  s'il  pueent; 
car  tel  sanlent  pau  sage  u  anemi  ;  car  s*il  ami  estoientt  il 
s'en  dieuroient  ;  car  propre  est  al  ami  k'il  ti^gne  le  nud  de 
son  ami  si  ke  pour  le  sien  meismes.  Les  gens  muei  se  oou« 
rechent  à  ciaus  ki  gros  et  grasces  ne  rendent  don  bien&it 
ki  lor  est  fais  ;  et  c'est  pour  ce  k'il  sunt  pau  prisiet  quant 
covignable  soit  de  rendre  grasces  et  loenges,  et  bien  dire  i 
celui  d<mt  on  a  les  biens  rechus.  À  ntokeurs  et  à  gabemra 
ki  mokent  et  dient  paroles,  le  contraire  de  ce  k'da  dai^it 
enportM*  segnefians»  se  courech-on,  quant  tele  mokerie  est 
faite  volentiers  par  avis  et  estude.  A  chiaus  aussi  se  cou- 
redi-on  ki  à  plenté  de  gens  bien  font  et  on  ne  fait  riens  k 
eelui  ;  et  c'est  pour  ce  k'il  sanle  celi  k'il  soit  mesprisife  kant 
on  fait  si  k'i  tous  bien,  on  lait  lui  bien  i  fsdre,  aussi  comme 
il  n'en  fuist  mie  dignes  et  est  eis  si  k'oubKës ,  quant  on  les 
autres  bienfait  et  nient  à  lui  :  dont  il  sanle  c'en  n'ait  de  kû 
cure.  Et  pour  çou  suile-il  ke  oubliance  s(»t  signes  de  pei 
prisier,  car  eeaus  dont  on  a  poi  de  cure  et  dé  soii^  onbli^oi 
legièrement.  Et  ne  mie  seulement  les  geins  m  courondient 
à  chiaus  ki  les  mesprisent,  mais  aussi  à  chiaus  qui  lor  aper- 
temns  mesprisent,  lor  amis  et  lor  proïsmes.  Et  maiement 
se  courtch^Km  à  pau  prisans  quant  cink  manières  de  gens 


D'AMOUR.  479 

mespriseut  :  premiers  se  oourech-on  à  ciaus  ki  chiaus  mes- 
prisent  lesquez  an  ayme  et  desquex  on  yieut  estre  bonne- 
rett  et  ki  chiaus  aussi  mespris^t  ki  de  nous  se  merveillent  ; 
car  cascuns  se  délite  en  estre  esmervillables  et  desquex 
nos  volons  ki  de  nous  se  merveiUent  ;  la  quarte  manière 
quant  on  mesprise  chiaus  ki  sunt  à  nous  et  quez  noua  avons 
desous  nous  ;  la  cinkime  quant  on  mesprise  ciaus  ki  nous 
eriement  et  ki  nous  ont  en  révérence.  Dont  selonc  ces  cink 
manières  de  gens  s*aucuns  mesprise,  on  se  courece  plus  ke 
selonc  autres.  Et  ce  ke  ci  est  dit  d'ire  a  moût  grant  besoing 
devant  les  juges  et  en  plais,  par  quoi  li  parlans  garge  k'il 
ne  mueve  le  juge  contre  lui  à  ire  ;  et  sache  faire  par  quoi 
li  juges  à  ses  aversaires  se  courouge,  et  moustrer  sache  par 
quoi  courrechier  se  doie,  dont  li  juges  par  ire  esmeûe  ciaus 
asquex  courechiés  est  confunge.  Et  eu  général  et  commu- 
nément regarder  devons  que  débonnairetés  est  prise  selonc 
le  contraire  d*ire.  Car  li  contraires  de  ce  ki  fait  ire,  si  fait 
débonaireté  ;  et  selonc  ce  k*à  diverses  gens  par  diverses 
causes  nous  nos  courechons,  si  con  dit  est,  ensi  par  causes 
à  celés  contraires,  as  gens  aussi  nos  sommes  débonaire. 
Dont  si  ke  nous  nos  courechons  à  ciaus  ki  despitent  et 
volontiers  griëvent,  ensi  devenons  u  sommes  débonaire  à 
ciaus  ki  se  repentent  et  nient  ne  despitent ,  et  nient  volen- 
tiers  griëvent ,  u  ont  grevet  u  ki  le  moustrent  :  et  de  ce 
vient  ke  nous  sommes  débonaire  i  chiaus  ki  se  repentent 
et  reoonnoissent  lor  meffais  ;  car  par  ce  sanle-il  u  k*tl  ne 
mefflrent  mie  vol^itiers  u  lor  méfiait  duremmt  desprisent. 
Dont  on  devient  débonaire  à  chiaus  ki  en  quelconques  ma- 
nière s'abaissent  et  humelient ,  et  de  ce  a-on  un  signe  de 
chiens,  k'encore  abaient-il  les  gens,  chiaus  ki  à  eus  s'ume- 
lient,  u  chiaus  ki  se  seent  envis  mordent.  Ne  vous  coure- 
chiés à  home  poissant  par  quoi  par  aventure  ne  chéés  en 


480  U  ARS 

ses  mains  ;  n'aies  content  i  home  riche,  par  quoi  al  encon- 
trer  il  ne  vos  face  noyele  brige;  car  ors  et  argens  et 
richeces,  ont  molt  de  gens  destrois  et  les  corages  des  rois 
pervertis.  Ne  tenciës  à  home  de  legiëre  langae,  par  quoi  ne 
metes  en  son  feu  trop  de  laigne  ^  ;  ne  vos  metës  mie  al 
encontre  du  tenceur,  par  quoi  il  soit  en  agait  de  vos 
paroles  *.  Ne  respondës  mie  au  fol  selonc  se  folie  ;  respon- 
dés  au  fol  se  castoïer  le  volés  selonc  se  folie,  par  quoi  il  ne 
quide  en  lui-meisme  estre  sages  '.  Ne  tenciés  à  homme  cou- 
rechous  ;  n*alés  mie  avec  le  hardit  en  le  forest  ne  en  voie, 
par  quoi  si  mal  ne  revieuent  sour  vous,  et  ensanle  vous  ne 
périssiës  pu*  se  sotie,  et  sans  11  est  si  com  niens  ;  et  là  ù  il 
n'a  point  d'aie  est-on  sovent  à  meschiés  ^. 


CHAPITRE  LL 


Cia  capitles  met  le  différence  entre  ire  et  haine. 

Savoir  devons  k'entre  ire  et  haine  a  moût  grant  diffé- 
rence :  haine  est  en  le  poissance  désirant  et  ire  en  le  cou- 
rouchant  ;  si  con  deseure  est  dit,  çou  ki  muet  la  poissance 
désirant  est  biens  u  maus  pris  simplement,  et  çou  ki  muet 
le  courouchant  est  biens  u  maus  en  tant  k*il  a  manière  et 
sanlant  de  chose  greveuse  et  forte.  Dont  haine  rewarde  le 

*  EccH.f  vm,  1-5. 
«  Ihid.,  14. 

*  Prot.^t  xïvi,  4,  5. 

*  Eccli.  vin,  18,  19. 


D*AMOUR.  481 

mal  simplement,  selonc  ce  k'il  est  descovignables  à  çou  qui 
il  malfait;  par  le  natnrele  enclinance  et  covenabletë  que  li 
désirs  a  au  bien  est-il  au  mal  haï  contraire  ;  et  ire  regarde 
le  mal  grevant,  selonc  ce  k*il  est  fors  et  c*on  quiert  de  ce 
mal  yengance  ;  et  pour  çou  si  cesse  li  ire,  quant  on  se  tient 
à  bien  vengiet.  Dont  li  vengiers  ki  proprement  est  ou  dësi- 
rier  del  ireus  est  li  racine  eu  lequele  li  ireus  puet  estre 
rapaisiës,  et  pour  çou  est  ire  mains  maise  ke  haine,  kar  en 
droite  haine  n'a  riens  enclos ,  ne  racine  par  quoi  ele  doie 
ciesser.  Ire  n'est  mie  par  chose  ki  contraire  li  soit  apaisie, 
mais  pour  ce  k'en  li  est  enclos  si  con  vengiers.  Dont  haine 
est  trop  forte  à  rester,  quant  s'on  rester  le  devoit,  il  coven- 
roit  que  ce  fust  par  son  contraire  ki  est  amours  :  pour  ce 
ke  cascuns  par  nature  sen  propre  bien  et  çou  ke  sanlant  et 
covenable  li  est  désire,  pour  ce  ke  pour  l'atainte  de  tés  biens 
la  chose  est  sauvée  ;  si  est  de  çou  meus  à  ce  bien  ensi  sim- 
plement conneût  par  naturele  enclinance.  Et  si  longuement 
c'en  ce  bien  tient  à  soi  covenable  et  cou  dist-on  amours,  et 
par  celé  meisme  raison  ke  cis  biens  covenables  est  par 
nature  désirés,  ensi  est  li  maus  à  ce  bien  contraires,  ki  ce 
bien  destourbe,  par  nature  fuis,  et  che  fait  haine  ;  et  si  lon- 
guement comme  ensi  le  tient  pour  contraire  ne  puet-il  estre 
fais  naturales  ne  covenables.  Dont  tondis  il  muet  le  désir  à 
li  fuir,  et  pour  çou  est  haine  si  griés  à  rester,  k'ele  n'a 
rachine  ne  humeur  dont  ele  puist  en  amour  u  en  carité  fruc- 
teflier  :  et  pour  ce  ke  li  Sains  Esperis  est  par  amours  u  karité 
segnefliés,  si  dist-on  que  li  péchiés  de  haine  est  pechiés  ou 
Saint  Esperit ,  liqûés  pechiés  ne  sera  pardonés  ne  en  cest 
siècle  ne  en  autre,  si  con  dist  li  Ewangiles  ^  ;  et  c'est  por 
ce  ke  cis  ki  het  n'a  racine  ne  fondement,  dont  de  le  mort 

*  Bvang.  S.  Matth.,  xii,  32. 


482  Lt  ARS 

de  son  eorftge  puisse  en  amour  u  en  caritë  resusciter  ;  et 
ensl  con  karitës  est  11  plus  grande  entre  les  vertus,  s'est 
haine  à  li  contraire  U  plus  grans  yisces  ;  et  ce  monstre  bien 
David,  ki  pour  le  malvais  i  confondre  dist  :  c  Se  malvaistës 
viegne  jusk'à  haine  ^  »  Et  ensi  con  par  amors  u  karité  nos 
somes  Dieu  et  nos  proïsmes  pour  Dieu  et  en  Dieu  amant, 
et  ensi  faisons  cou  ke  lois  commande  et  le  parfaisons,  ensi 
par  haine,  somes-nous  toute  droiture  destruisant,  kar  kî 
het,  ne  bien  dire,  ne  bien  faire,  ne  bien  oïr  ne  puet  de  celui 
k*il  het  ;  mais  en  toutes  choses  li  est  tousdis  contraires, 
pour  ce  s'en  fait  bon  garder,  car  cis  visces  est  trop^  grans. 
Ha  !  morteles  gens ,  con  vos  soiiés  mortel ,  comment  vos 
dechevës,  si  ke  vostre  haine  est  nient  mortele  !  Prisés  ke 
vos  mal  devant  vous  muirent,  par  quoi  perduranlement  par 
iaus  ne  morés.  Et  ensi  comme  aucune  amours  est  dite  mal- 
vaise,  ensi  puet  li  haine  à  ce  mal  iestre  boine  ;  car  ensi  c*on 
doit  vrai  bien  amer,  ensi  doit-on  vrai  mal  haïr  et  tele  haine 
fait  à  loer  ;  mais  quant  nos  blasmons  haine,  c'est  selonc  con 
k'aucun  hëent  le  bien  Dieu  u  lor  proïsmes,  par  cou  k'il  lor 
sanle  k'il  lor  soient  contraire  à  aucun  de  lor  biens  ;  et  cele 
haine  fait  à  blasmer  et  à  fuir. 


*  Ps,,  XXXV,  3. 


D'AMOUR.  483 


CHAPITRE  LU. 


Cis  cftpitlet  détermine  d*ane  vierta  ki  pnet  estre  nommée  afablitë, 

ce  est  à  dire  délitables  paroles  ^. 


Dte  ore  dn  avant,  puiske  parlet  avons  des  vertus  ki  snnt 
et  regardent  les  choses  de  defors,  après  parlons  de  celes  ki 
sont  selonc  les  oevres  humaines,  si  corne  en  compaignie  de 
vivre  ensanle.  Et  con  ces  œvres  soient  les  unes  en  parler 
oiertainement  et  les  autres  en  juer,  et  celes  en  parler  cier- 
tainement  puissent  estre  en  deus  manières ,  u  selonc  ce  ke 
cil  ki  ensi  vivent  ensanle,  parolent  de  choses  ki  tournent  à 
d^lit  et  à  déduit,  et  qui  quièrent  le  dëduit  en  paroles ,  u 
selono  œ  ki  parolent  de  vérité ,  si  parlons  ore  premiers  des 
paroles  ki  sunt  par  déduit  et  soulas.  Et  premiers  si  enqué- 
rons  des  visoes  pour  mieus  savoir  le  nature  dou  moiien. 
Selonc  ce  que  les  gens  ont  compaignie  et  vivent  ensanle  est 
une  manière  de  sourhabondance  en  paroles  et  eus  es  choses 
dont  il  ont  communément  hantise,  laquele  sourhabundance 
est  en  çou  k'aucuns  toutes  ses  paroles  dist  à  déduire  les 
autres  et  pour  déliter  ;  et  lui-meismes  tousdis  délitable  se 
rent.  Et  en  nule  chose  ne  contredist  ciaus  avec  lesqués  il 
vit  ;  pour  k'il  ne  les  face  tristes,  quidans  k*il  coviegne  avoec 
toutes  gens  tousdis  vivre  sans  çou  k'il  n'aient  tristece  ;  et 
si  fait  puent  estre  apielet  plaisant,  c'est-à-dire  k'il  plaisent 
en  conversation  et  en  demorer  avec  aus.  Li  contraires  à 

•  Aristots,  Uw".  à  Nteùm.^  ÎV,  vi,  1-6. 


484  U  ARS 

cesti-ciy  si  est  cis  ki  n'entent  à  nule  rien  fors  i  courouchier 
ses  compaignoDS  par  parole  et  contredire  cou  k'ii  ont  dit  et 
lor  fais.  Ne  en  nule  riens  il  ne  quièrent  lor  compaignons  à 
déduire,  mais  tristece  tousjours  à  faire,  et  chi-K^i  sunt  apie- 
let  tencheur  u  discordant.  Et  puisk'il  a  en  paroles  soura- 
bondance  et  dëfaute,  ki  sunt  visce,  il  i  a  aussi  moiien  ki  a 
loer  fait,  selonc  ce  k*aucuns  rechoit  paroles  et  fais  de  ses 
compaignons,  avec  lesquës  il  repaire,  et  il  les  refuse  selonc 
ce  qu'il  doit,  en  tel  manière  k'il  loe  çou  ki  fait  à  loer,  et  il 
aussi  dist  et  fait  choses  loables,  selonc  ce  ke  eles  afiërent. 
Gis  moiiens  aussi  comme  un  granment  d'autre  n'a  mie 
propre  non  ;  mais  c'est  aussi  comme  une  manière  d'amistë, 
car  chi-cis  si  a  sanlance  as  amis.  Car  il  se  rent  compai- 
gnaules  et  délitables  à  ciaus  avec  lesqués  il  demeure  ;  laquele 
chose  est  li  plus  propre  œvre  d'amistë,  maiement  honeste. 
Et  n'est  mie  cis  abis  d'amistë,  car  amistës  si  est  une  pas- 
sions de  sensible  appétit.  Bien  savés  k'amistés  si  est  faite 
par  un  estendement  et  un  aovrement  à  la  chose  amëe,  ke 
fait  une  manière  de  soufrance  ;  mais  cis  habis  n'est  mie 
passions,  car  il  n'est  point  amis  à  ciaus  avec  lesqués  il  vit 
ensi  délitablement,  mais  pour  l'abit  k'il  a  tel,  con  de  prendre 
en  délit  et  fais  et  dis  çou  que  li  autre  font  et  dient,  yit-il 
ensi  délitablement  avec  ciaus  qui  compaignie  il  ante.  Tout 
aussi  con  li  larghes  ki  donne  as  amis  et  as  estraignes  et  à 
chiaus  que  il  ne  connoist  et  k'il  connoist,  selonc  le  nature 
de  son  abit;  mais  li  amis  done  à  son  ami  pour  le  raison  de 
ce  c'en  doit  bien  faire  à  son  ami.  Ensi  cis  ki  a  cest  abit 
n'est  mie  afflis  à  amer  ciaus  qui  paroles  il  reçoit  si  comme 
il  covient  et  les  fais.  Et  si  est  aussi  sans  délit  u  en  pau, 
tant  comme  est  en  lui  ;  jà  soit-ce  chose  k'il  voelle  que  li 
autre  se  délitent  en  ses  paroles  et  ke  les  leur  rechoive  si 
con  délitables,  pour  ce  k'il  les  yieut  avoir  en  délit  et  sans 


D*AMOUR.  485 


tristece.Ettes  abis  n'a  mie  propre  non,  mais  ciski  Tapuet 
estre  dis  délitables  en  paroles. 


CHAPITRE  LUI. 

Cis  capitles  détermine  des  propriétés  de  ceste  virtut  *. 

En  cest  habit  u  en  celui  ki  Ta,  poons  trover  cink  pro- 
priétés. La  première  si  est  ke  génërâlment  et  communément 
chis  se  maintient  de  paroles  entre  les  gens  avec  lesqués 
il  repaire,  selonc  ce  c*on  doit  et  k'il  covient;  l'autre  si  est 
k'il  veut  si  avec  aus  vivre,  par  quoi  il  aient  délit  u  il  soient 
sans  tristece  :  la  tierce  si  est  c*aucune  fie  cis  ki  a  ceste 
vertu  lait  à  déliter  ciaus  avec  lesqués  il  demeure ,  et  c'est 
en  deus  manières  :  l'une  si  est  pour  li,  ensi  ke  se  ce  li  seroit 
honteuse  chose  de  parler  vilaines  paroles  ke  toutevoies  li 
compaignon  croient  volentiers  ;  et  aussi  se  ce  li  estoit  gre- 
vable,  ensi  ke  s'aucuns  parlast  en  se  grevance.  L'autre 
manière  puet  estre  prise  par  regart  à  ceaus  avec  cui  on  vit; 
aussi  con  se  cil  faisoient  aucune  grande  deshonnesté  u  par- 
laissent  trop  deshonestement  si  k'il  n'afrist  mie  à  lor  estât, 
u  desisent  choses  moult  grevables  et  par  ce  cis  ki  ceste 
vertus  aroit  le  contre  desist ,  une  petite  tristece  lor  porroit 
et  deveroit  et  doit  cis  bien  faire.  Li  autres  si  est  que  cis 
vertueus  en  autre  manière  parole  as  grans  signours  et  à 
moiiens  u  petites  gens,  et  as  amis,  et  as  privés  et  as 
estranges,  et  à  cascun  parole  selonc  ce  k'il  est  avenant.  Li 
cinkime  propriétés  si  est  ke  cis  aucune  fie,  si  fait  tristece 

*  Amstotb,  Mot.  à  Nicom.y  IV,  vi,  7-9. 

u  ABl  D'AHOUft.  —  I.  51 


un  petit  c«Iui  avec  cm  il  a  coiiTer»atkia,  quant  U  regarde 
k' après  il  pora  par  ce  avoir  plus  grant  délit  ;  ensi  k'il  blaa- 
meroit  aucunes  paroles  u  fais  deshouestes,  pour  ce  k'^rës 
il  en  pust  avoir  plus  grant  honeur  et  profit.  Et  tei  est  cis 
abis  et  li  moiiens  de  ceste  vertu,  lequel  encor  n'ait-ele  bien 
propre  non,  porietnes  nomer  afabilit^,  et  celui  ki  l'a  affable. 
Cil  ki  en  paroles  se  voelent  rendre  détîtable,  mokeries  dire 
ne  doient,  ki  soient  en  aucun  diffamant,  ne  dont  on  courou- 
chier  se  puist,  car  cil  suut  à  kierke  à  ceaus  avec  lesqués 
il  demeurent  et  de  legîer  haïr  sa  font.  Et  cis  ki  sourhaboode 
en  délitant  en  toutes  choses,  se  pour  autre  chose  ne  le  fait, 
fors  pour  délit,  cis  puet  estre  apielés  plaisans.  Et  s'il  pour 
autres  choses  le  fait,  si  con  pour  avoir  à  aquerre  u  aucune 
chose  qui  à  proufit  apertiegne,  cis  est  dis  blandissîeres  :  et 
cis  ki  tous  les  fait  tristes,  est,  si  cou  deseure  est  dit,  apielés 
tenchieres.  Et  ces  deus  extrémités,  pour  ce  ke  li  moiiens 
n'est  mie  bien  par  propre  non  couneiis,  sanlent  avoir  oppo- 
sition ensanle  ;  et  toutevoîes  saule  li  visces  defaillans  pires 
ke  li  sourhabondans ,  par  quoi  au  moiien  est  plus  con- 
traires. 

CHAPITRE  LIV. 
Cil  upitlM  ditermine  de  vraietet  et  dn  tûcm  contraires  *. 

Selonc  ce  ke  desenre  est  dit,  k'en  conversation  de  paroles 
]jooit-on  entendre  deus  manières  ;  et  en  l'une  moustret 
avcQB  qu'il  i  a  sourhahundance,  moiien  et  défaillance;  or 
parlons  del  autre  ki  est  selonc  ce  ke  les  geus  en  le  compai- 
gnie  de  ciaus  avec  lesqués  il  ont  conversation  se  main- 

'  Abistotb,  Mot.  à  Nicom.,  FV,  vu,  1-9. 


D'AMOUR.  487 

tienent  faussement  u  vraiement  en  paroles  u  en  fais.  Et  de 
ceste  vertu  est  bien  mestiers  c'on  parole.  Car  ele  a  moût 
grant  mestier  en  le  vie  humaine.  Li  visces  qui  est  sourha- 
bundans  à  la  vertut  dont  à  parler  entendons,  si  est  apelëe 
vantise  et  cis  ki  l'a  vanteres.  Ghis  ci  si  est  en  ce  k*il  faint 
en  paroles  u  en  fais  aucunes  choses  glorieuses  et  loïables 
et  honnorables,  ki  ne  sunt  mie  ensi  comme  il  les  fait  enten- 
dant ;  et  ce  puet  estre  en  deus  manières  :  l'une  pour  ce  k'il 
faint  aucunes  choses  qui  ne  sunt  mie  ;  l'autre  pour  cou  s' au- 
cune chose  est,  si  le  faint-il  plus  grande  k'ele  soit.  Gis  ki 
est  ou  visce  défaillant  si  puet  estre  dis  menteres,  fengieres, 
et  cis  est  aussi  en  deus  manières  :  l'une  pour  ce  k'il  noiece 
d'onneur  u  de  gloire  u  de  loenge  ki  en  lui  u  en  autrui  est. 
u  por  ce  ke  ce  k'en  est,  il  le  dit  meneur  k'il  ne  soit.  Et  cis 
ki  ce  moïen  a  puet  estre  només  vrais.  Et  c'est  cis  ki  ce  k'il 
est  de  lui  et  en  lui  reconnoist  ne  point  ne  le  noie  ;  et  ensi  ce 
k'il  dist  de  bouche  de  lui,  il  le  conferme  par  œvres  en  tel 
manière  ke  les  œvres  des  paroles  ne  se  descordent  point. 
Dont  nos  poons  dire  ke  vérités  en  paroles  si  est  quant  les 
paroles  des  choses  dont  on  parole  ne  sont  point  descordans 
et  ensi  est  ens  es  choses  et  d'eles  comme  on  en  parole.  Ces 
œvres  si  pueent  estre  faites  pour  deus  choses  :  l'une  pour 
aucune  autre  chose  ke  pour  li-meismes;  ensi  con  s'aucuns 
noioit  k'il  ne  fust  mie  teus  comme  il  seroit  pour  paour  u 
doutance  :  une  autre  manière,  nient  pour  autre  chose  il  ne 
noie,  fors  pour  ce  k'il  se  délite  en  teles  mençoignes  à  dire 
et  plus  li  plaisent  que  li  voir  ;  et  c'est  propre  et  apiertient 
al  abit  selonc  lequel  il  œvre.  Gar  cascuns  selonc  ce  k'il  est 
et  son  abit,  il  œvre  et  dist,  et  sa  vie  selonc  ce  maine.  Par 
Tusage  ke  les  gens  maineut  les  connoist-on  et  li  encontres 
dou  visage  dou  sage  le  fait  connoistre.  Li  aournemens  dou 
cors,  la  risée  de  dens  et  li  aler  des  gens  avec  lor  parler  font 


488  LI  ARS 

soTent  d'iaus  signes  ^  Ore  en  ces  ki  dit  snnt,  mençoigne  si 
est  selonc  li  malvaise  et  fait  à  fuir  et  à  blasmer,  et  voirs, 
vérités  est  bonne  et  fait  à  loer  et  à  poursivir.  Pour  ce  sont 
fait  li  signe  et  lî  parole  trovée,  k'ele  représentacion  face  des 
choses  selonc  ce  ke  eles  sunt  ;  et  pour  ce  se  uns  hom  repré- 
sente les  choses  par  mençoigne  autrement  k'eles  ne  soient, 
il  n'œvre  mie  selonc  droit  ordene.  Mais  ki  voir  dist,  il  œvrc 
selonc  droite  ordene.  Dont  chose  manifeste  si  est  ke  cis  ki 
voir  dist  tient  le  moiien  ;  car  il  senefie  le  chose  selonc  ce 
k'ele  est.  Dont  vérités  si  est  en  une  yweleté  ki  est  moiiens 
entre  grant  et  petit.  Et  cis  ki  nient  voir  dist,  il  est  en 
extrémitet,  car  u  il  sourhabonde  en  ce  k'il  dist  plus  k*il  ne 
soit  u  il  défaut  en  ce  k*il  dist  mains  k'il  ne  soit  ;  par  quoi  il 
apert  ke  tôt  doi  font  à  blasmer,  mais  plus  li  vanteres ,  car 
il  se  départ  plus  de  vérité.  Disons  dont  de  ce  moiien  et  dou 
véritable.  Ne  n'entendons  mie  à  parler  dou  véritable,  selonc 
ce  c'aucuns  dist  véritet  en  justice  ne  en  quelconques  chose 
ki  à  justice  apertiegne  :  car  ce  apertient  à  déterminer  ci- 
après,  là  ù  on  parlera  de  justice,  comment  on  i  doit  voir 
dire  et  comment  on  i  ment.  Mais  ci  entendons  à  parler 
selonc  ce  k'aucuns  a  par  abit  manière  de  dire  véritet  et  ce 
moustrer  par  œvres  et  ens  es  choses  ki  à  justice  n'apier- 
tienent  et  fors  de  justice.  Ensi  con  de  le  vertut  dont  main- 
tenant devant  avons  parlet,  ke  cis  ki  l'a  ne  vit  mie  en  com- 
paignie  délitablement  pour  amour  k'il  ait  à  chiaus  avec  les- 
qués  il  vit,  mais  sans  plus  selonc  le  manière  del  abit  ki  à 
che  le  muet  :  ensi  chis  voir  disans  ne  dist  mie  voir  pour 
justice  ne  par  droiture,  mais  par  la  manière  et  l'abilité  k'il 
a  à  voir  dire.  Et  cis  s'amesure  en  dis  et  en  fais,  ensivant 
sourhabondance  et  défaute  :  ces  entendes  entérinement,. et 

*  EccH.,  XIX,  2()-27. 


D*ÂMOUR.  489 

grasce  bonne  vous  venra.  0  jouenes  ,  parole  à  pênes  en  te 
querelle  et  se  deus  fies  on  te  demande,  ta  bouche  ait  bone 
response  *.  Il  sunt  aucun  ki  trop  apareilliement  à  parler 
commencent,  puis  sans  frain  et  sans  droit  ordene  se  déii- 
nent,  et  sunt  aucun  ki  tart  à  parler  commencent,  mais  une 
fois  commenchant,  manière  de  parler  garder  ne  sevent. 
Dont  nécessaire  est  ke  ne  mie  sans  plus  nos  regardons  ce 
ke  nos  commençons ,  mais  aussi  par  quele  discrétion  nous 
le  parfurnirons.  Pour  ce  ke  cis  ki  en  ces  paroles  crient  à 
estre  repris ,  premiers  doit  bien  examiner  ce  k'il  doit  dire  : 
par  quoi  entre  le  cuer  et  le  langue  soit  uns  droiturier  juges 
soutivement  pensans,  se  li  cuers  droituriëres  paroles  offre, 
ke  li  langue  puist  mètre  avant  ou  jugement  des  oïans.  Cis 
voir  disans  ayme  vérité  et  voir  dis,  et  es  choses  là  ù  gaires 
de  force  n*a,  si  dist  voir  u  mençoignes,  ensi  comme  es 
choses  ki  grever  ne  pueent.  Et  aussi  ens  es  choses  là  ù  li 
voirs  dire  porroit  porter  preut  u  damage,  dist  aussi  voir,  si 
con  cis  ki  a  horreur  u  ascre  de  mentir,  si  con  de  choses 
vilaine,  et  ne  le  lait  mie  sans  plus  pour  le  grevance  d'au- 
trui,  mais  pour  le  mal  et  le  déshoneste  ki  est  ou  dire  men- 
ceigne.  Li  voir  disans  desdaigne  failir  de  raison  par  men- 
çoigne,  ne  mie  por  ce,  se  mentir  vient,  il  ne  sace,  mais  pour 
l'amour  de  vérité,  il  desdaigne  fans  à  dire  :  de  tout  droitu- 
rier estât  se  départ ,  ki  en  paroles  mençoignables  grevans 
s*acoustume.  Et  cis  voir  disans  si  fait  à  loer.  Et  con  fort 
soit  tousjours  le  droite  véritet  ataindre  s*il  avieut  k*il 
décline  don  moiien,  il  ayme  mieus  à  décliner  ou  mains  k*ou 
plus,  par  quoi  il  die  mains  de  lui  k'il  n'i  ait^  ke  ce  k*ii  plus 
desist  :  et  ce  sanle  plus  grant  sens  et  plus  raisnable  chose, 
pour  ce  ke  les  gens  ki  sourhabondent  en  parlant  d*iaus  sunt 
aucune  fie  chergable  à  ciaus  avec  lesqués  il  demeurent  :  car 

^  Eccli.t  xxxn,  9-11. 


490  LI  ÀRS 


par  ce  sanlent-il  à  chiaus  avec  lesqués  il  mainent,  k'il  les 
Yoelent  sormonter  et  ce  ne  vient  nus  d*aatrai  Yolentiers. 


CHAPITRE  LV. 

Gis  oapitlM  détermine  des  Tiscet  contrtÎFM  à.vndeta. 

Des  vifices  poons  ci  après  parler,  dont  il  avient  k^ancuns 
ki  se  vante  et  dist  autres  choses  de  Ini-meismes  qui  mie  ne 
sunt  ensi ,  u  il  les  dist  plus  grandes  k*eles  ne  soient,  nient 
pour  autre  chose,  fors  pour  ce  k'il  se  délite  en  teles  men- 
çoignes  à  dire  ;  et  cis  a  sanlance  de  malvaistet,  pour  ce  k'il 
des  mençoignes  s'esjoïst.  Car  ce  vient  de  malvaise  orde- 
nance  de  son  corage  et  toutevoies  cis  n'est  mie  dou  tout 
m  al  vais;  car  en  ce  il  n'entent  nul  malisce  et  nul  mal  à 
nului,  fors  que  délit,  k'il  en  ces  mençoignes  a  dou  dire,  et 
tel  nomm'-on  menteur.  Les  meurs  des  gens  mentans  sont 
sans  honeur  et  lor  confusions  est  sans  départir  avec  ans  ; 
li  sages  véritables  en  ses  paroles  se  fait  connoistre  et  s'est 
plaisans  à  grans  signeurs  ^  En  une  autre  manière  se  vantent 
aucun  pour  gloire  et  pour  honour  c'on  lor  éeuïc  et  qu'il 
quierent,  et  cil  ne  font  mie  trop  à  blasmer,  pour  ce  ke 
gloire  et  honeurs  ont  une  affinité  as  choses  honestes ,  pour 
lesqueles  aucun  sunt  loet  et  honneret  ;  dont  ce  k'il  mentent, 
c'est  pour  aucun  sanlant  de  bien  k'il  voelent  c'on  tiegne 
d'aus,  et  ensi  a  lor  vantise  comme  un  rain  de  bien  :  car  il 
voelent  c'on  tant  tiegne  de  bien  d'eaus  k'il  soient  honneret; 
dont  il  se  vantent  de  ces  biens  pour  ce  k'il  voelent  estre 
honneret.  La  tierce  manière  de  vanter  si  est  quant  aucuns 
se  vante  pour  aucun  prouflt  k'il  bée  à  aquerre  par  celé  van- 

■•  Bcdi.,  XX,  28-29. 


D'AMOUR.  491 

tise,  et  ceste  si  est  pire ,  car  pour  menre  bien  on  i  ment. 
De  quoi  vantise  n'est  mie  de  ce  k*aucuns  a  en  lui  u  n'a  mie 
ce  dont  il  se  puet  vanter  ;  mais  en  ce  est  vantise  c' aucuns 
eslist  à  dire  plus  de  lui  k'il  n'en  soit  u  ce  ki  n'est  mie.  Car 
Yanteres  si  est  nommés  selonc  Tabit  ke  tele  élection  ensiut, 
ensi  c'en  dist  de  cascun  menteur  c'en  tient  pour  menteur, 
pour  ce  k'il  eslist  mençoignes  à  dire  u  pour  ce  k'il  s'esjoïst 
de  mençoigne ,  u  por  ce  k'il  ment  pour  désir  de  gloire  et 
d'onnour  et  de  proufit.  Dont  manifeste  cose  si  est  ke  cis  ki 
pour  délit  et  déduit  se  vante  et  en  ce  s'esjoïst,  il  se  faint  de 
toutes  choses,  ne  fait  force  desqueles  ;  et  cil  ki  se  vantent 
pour  honeur  et  pour  loenge,  il  se  faindent  en  choses  ki 
sanlent  honnerables  et  loables,  ensi  con  sunt  les  vertueuses 
œvres  :  ki  pour  loenge  u  gloire  se  vante,  il  amenuise  le 
secret  de  se  conscience.  Li  autre,  ki  se  vantent  pour  avoir 
à  aquerre,  se  faindent  ens  es  choses  dont  aucun  se  délitent, 
autrement  ne  gaigneroient-il  nient  :  et  ce  gardent,  et 
avisent  bien  cil  ki  ensi  se  vantent,  ke  ce  dont  il  se  vantent 
est  tel  ke  cil  devant  lesqueus  il  se  vantent  ne  s'en  apier- 
choivent  point  \  encor  soit-ce  mençoigne  ;  ensi  ke  lor  men- 
çoigne ne  puet  mie  estre  bien  apiertementprovée.  Ensi  con 
11  âsiciens,  pour  ce  ke  cascuns  désire  santé,  ne  puet  mie  le 
mençoigne  legiërement  estre  seûte.  Et  tele  vantise  ki  est 
pour  honeur  si  puet  estre  dite  vaine  gloire  et  cis  vains  glo- 
rieus  ki  désire  à  aparoir  en  le  bouche  des  gens  par  loenge, 
encor  ne  soit-il  dignes,  dont  il  dist  tex  choses  de  lui  et  autres 
monstre  par  fais  ki  en  lui  ne  sont  mie  '.  Gloire  si  est  li 
bone  renomée  ki  ceurt  des  gens  par  le  monde  ;  gloire  deffent 

*  Var  :  Ke  ee  dont  il  se  vantent^  cil  asqvès  U  se  vantent  ne  s'en 
aperchcivent  point.  (Ma  Croy.) 

*  Depuis  le  commencement  de  ce  chapitre,  Tautear  traduit  Aristotb» 
Mot.  à  Nicom.^  IV,  vu,  1-13. 


4M  U  ARS 

par  quoi  cis  ne  soit  mors  ki  est  dignes  de  loenge;  hcmne 
renommée  en  ténèbres  a  se  resplendissence.  Ponr  ceste 
vaine  gloire  dist  li  ewangiles  ^  k'il  estoient  dis  virgenes, 
les  cink  sages  et  les  cink  *  foies  ;  les  sages  prisent  oile  en 
lor  lampes  et  les  foies  non  ;  et  cestes  dévoient  aler  à  unes 
nueces.  Ensi  con  li  espous  demoroit  à  venir,  les  sotes  virges 
disent  as  sages  :  «  Donés-nous  de  vostre  oile,  car  nos  lampes 
estindent.  »  Lesqueles  respondirent  :  «  Par  aventure  pour 
cou  k'il  ne  poroit  soufire  à  vos  et  à  nons,  aies  à  vendeurs 
et  s'en  acatés.  s>  Ensi  k'eles  en  alërent  por  acater,  li  espeus 
vint,  et  icelles  ki  apareillies  estoient  entrèrent  olui  et  li 
huis  fu  clos  ;  et  quant  celés  vinrent  d'acater,  elles  n'i  peu- 
rent  entrer.  Les  nueces,  c'est  li  espousaille  ke  li  bonne  ame 
fait  à  Dieu  au  jour  du  trespas  du  cors  ;  li  lampes  ses  bonnes 
œvres  ;  li  oiles  li  grasce  ki  par  ces  boimes  œvres  et  en  inten- 
tion de  Dieu  aquiert.  Celés  ki  point  d'oile  n'orent  en  lor 
lampes,  senefient  ciaus  ke  encore  facent-il  bonnes  œvres, 
si  ne  le  font-il  mie  pour  le  bonté  ki  est  en  l'œvre,  mais  u 
pour  honeur  u  vaine  glore  ;  et  cist  vont  quérir  l'oile  et  le 
grasce  à  vendeurs,  ki  les  bonnes  œvres  n'ont  ouvrées  fors 
pour  le  vaine  gloire  de  le  loenge  des  gens,  liquele  est  à 
vendre  ;  et  cis  oiles  plus  ne  dure  k'en  cest  monde  ;  et  pour 
cou  les  cink  foies  virges  ki  point  n'orent  d'oile  ne  de  grasce 
divine  de  vertu  ne  de  raison ,  ne  peûrent  entrer  as  nueces 
avec  celé  noble  compaignie,  ki  de  vraie  grasce  et  vier- 
tueuses   œvres  estoit  raemplie.  Ceste  vaine  gloire  fuir 
devons  ;  car  sovent  quant  li  loenge  humaine  le  bonne  œvre 
acompaigne,  le  corage  del  ovrant  mue,  laquele  loenge  encor 
ne  fust-ele  désirée  u  seûe,  toutes  voies  offerte  fait  délit  '. 

*  Ev,  S.  Matth,  XXV,  1-10. 

•  Var  :  Cieunc.  (Ms.  Croy.) 

'  Pour  ce  qni  snit ,  jn8qn*à  U  reprise  du  texte  d*ARiSTOTB ,  cfr. 
S.  Thomas,  Somme  théol.^  2«  s.,  2*  p.  qq.  cxxxii  et  cxx. 


D'AMOUR.  493 

Et  de  cesrte  vaine  gloire  naissent  sept  maises  brankes, 
selonc  les  propriétés  ki  en  li  sont,  pour  ce  ke  cis  ki  a  vaine 
gloire  ne  vient  sanler  desoustrain  à  nului  ;  il  n*est  mie 
obéissans  à  cians  asqués  il  doit  obéir,  dont  il  refuse  obé- 
dience. Et  pour  çou  k'il  vieut  aparoir  estre  sovrains,  si 
vieut-il  par  paroles  vaincre ,  dont  il  devient  tenchieres  ;  et 
pour  ce  qu'il  vieut  estre  loés,  si  est  vanteres  en  tous  les 
biens  pour  lesqués  on  loe  les  gens,  soient  cil  bien  de  vertut 
u  bien  de  fortune,  si  con  richeces,  gentilleces,  poissances 
u  tex  choses.  La  quarte  branche  si  est  ypocrisie,  quant  les 
gens  se  faindent  en  lor  fais  autre  qu'il  ne  soient,  pour  çou 
k'en  aucune  manière  de  gens  soient  loet.  Li  cinkime  si  est 
pertinance,  c'est-à-dire  propre  sens,  en  defiendant  ses  mef- 
fais  et  dis,  par  ce  c'en  ne  voie  u  perchoive  ke  cis  ait  erre. 
Li  sisime,  discorde,  ki  encontre  toutes  paroles  prent  le  con- 
traire par  vaine  gloire  et  aparoir  en  loenge.  Li  septime  est 
présumptions  de  noveles  choses,  par  lesqueles  aucuns  dist 
ou  contrueve  chose  nouvelle  pour  estre  loés.  Entre  loenge, 
gloire  et  révérence  et  honeur,  a  différence.  Loenge  est 
quant  on  dist  bien  d'aucun  en  tiesmoignage  d'aucune  excel- 
lence ki  en  li  doit  estre  :  gloire  est  li  biens  et  li  solas  ke 
les  gens  ont  de  le  loange  et  de  le  boine  renomée  ki  d'iaus 
keurt  par  le  monde.  Révérence  est  une  manière  d'obéis- 
sance, par  une  manière  de  cremeur  u  de  doutance,  et  se 
sieut-on  faire  as  signeurs,  soient  boin  u  malvais  :  honeurs 
est  moustrance  de  révérence  u  d'obéissance ,  en  tiesmoi- 
gnage d'excellence,  maiement  de  vertut,  c'est  à-dire  que 
celui  proprement  honeure-on,  qui  on  fait  obéissance,  pour 
le  vertu  ki  en  li  est  u  estre  i  doit.  Et  encore  soit  en  orguel 
u  en  vaine  gloire  appétis  de  propre  excellence,  si  a  il  entre 
ces  deus  différence.  Car  li  orguiileus  si  apert  à  soi-meisme 
estre  grans  de  soi  meismes.  Cis  ki  a  vaine  gloire,  désire  à 


494  LI  ARS 

aparoir  en  le  bouche  de  gens  par  loenge  defors.  Li  faintres^ 
ki  est  ou  visée  défaillant,  ki  se  fait  et  mains  dist  de  lui  k'il 
n*en  soit,  si  est  plus  gracieus  en  compaignie  que  li  yanteres, 
oar  il  sanle  k*il  ne  dist  mie  ces  choses  pour  conquest  k'il 
bée  à  avoir  ;  mais  il  sanle  k'il  li  face  pour  cremeur  de  ce 
k*il  ne  cheïst  en  orguel,  s*il  se  met  plus  bas  k*il  ne  devroit; 
et  en  ce  li  faut  sens,  quant  au  moïen  adrecier  ne  set.  Et  à 
tel  visce  est  molt  sanlans  jpocrisie.  Tous  faingnieres  en  ce 
ke  véritables  u  droituriers  désire  à  aparoir,  de  tout  en  tout 
ne  se  moustre  mie  estre  nés  u  bons.  Car  quant  aucun  par 
jpocrisie  entreprent  par  sanlant  aucune  vertut,  covertement 
soi-meisme  as  visces  se  semont.  Dont  on  sovent  s'esmer- 
veille  quant  cis  ki  de  tant  de  vertus  sanle  estre  plains,  de 
tant  de  maises  œvres  est  cunchiiés  ;  mes  n'est  mie  merveille, 
quant  par  le  biauté  de  le  couleur  de  vertu  fainte  ki  dehors 
apert,  li  noiretés  de  visces,  ki  dedens  enclose  est,  soit  en 
aucune  manière  coverte.  Tout  ypocrite,  quant  par  le  netetet 
dechaesté  s'esliève,  sovent  par  l'ordure  d'avarisce  s'enorde; 
souvent  quant  par  le  vertu  de  largece  biaus  apert ,  par  les 
ordures  de  luxure  est  cunchiiés  ;  souvent  quant  par  le  biauté 
de  chaesté  et  de  largece  est  vestis  ensi  con  por  l'amour  de 
justice,  de  le  durté  de  cruauté  est  oscurcis  :  sovent  de  lar- 
gece, de  chaesté,  de  pité  par  bel  regars  est  aournés,  mes 
entremellée  Foscurté  d'orguel  est  conneiis.  Tout  ypocrite, 
pour  ce  ke  le  vie  des  bons  est  faignans  et  resanlans,  le 
loenge  de  bons  et  justes  à  soi  atrait,  et  autrui  est  ce  k'ensi 
toit.  Molt  de  gent  quièrent  avoir  vertus,  mais  le  labeur  des 
vertus  il  fuient.  Estre  humle  voelent,  mais  ne  mie  sans 
despit  ;  estre  content  de  lor  propres  choses,  mais  sans  néces- 
sité ;  estre  chaste  il  voelent,  mes  ke  ce  soit  sans  amagris- 

*  Var  :  Faiçnières,  (Mi.  Croy.) 


D'AMOUR.  4M 

sèment  de  oors;  estre  patient,  mais  sans  tençon  estre  ne 
Yoelent.  Aucun  a  sa  cbar  de  luxure  refrénée,  mais  encor 
as^  pensée  n*a  mie  d*avarisse  rostée  ;  uns  autres  le  caurre 
d'avarisse  a  vencue,  mais  encore  le  force  de  luxure  n*a 
desous  mise  ;  uns  autres  le  rébellion  de  patience  a  abatue, 
,  mes  le  vaine  gloire  n*a  mie  vencue  ;  cist  ypocrite  u  faigneur 
moult  menachent  de  contrester  as  visces,  et  quant  il  se 
hontient  d'emplir  ce  k'il  dient,  desous  le  fais  d'un  autre 
visée  sunt  rapelé,  et  ensi  vaincu  par  un  autre  visce  suefrent 
ce  ke  plainement  quidoient  avoir  venou.  De  mal  vais  ypo- 
crites  et  faigneurs ,  les  sentes  de  lor  voies  sunt  molt  envo- 
lepées  ;  car  s'ensi  comme  vencue  une  mauaisté  il  estent,  lor 
pies  toutevoies,  l'autre  régnant  en  celi  meisme  qu'il  qui- 
doient avoir  vencue  retrébuchent.  Moût  de  gent  se  faignent 
d'iestre  u  de  resanler  ce  k'il  ne  sont  mie,  dont  li  œvre  de 
le  vertu  d'aucun  autre  fait  connissaule  le  corage  :  car  ki  pour 
religieus  se  tient  et  se  langhe  ne  rafrëne,  de  celui  est  vaine 
li  religions.  Et  sachiés  k'en  le  langhe  trës-durement  se  fait 
li  ypocrites  connoistre  ;  car  ki  auques  en  fais  ou  en  dis  le 
point,  maisement  tenir  se  puet  ke  se  langhe  à  nient  orde- 
nées  paroles  ne  laissent.  De  quoi  on  raconte  d'un  mestre 
ki  pour  philosophes  voloit  estre  tenus,  k'uns  dist  k'il  pro- 
veroit  s'il  estoit  philosophes  :  si  le  comencha  à  laidengier 
por  vir  s'il  poroit  soufrir  :  car  philosophes  doit  estre  sou- 
frans.  Cis  soufri  et  puis  dist  :  «  Or  pues-tu  savoir  que  je 
sui  philosophes.  »  —  «  Voire,  âst  li  autres,  se  tu  te  fuisses 
teus.  »  Cis  comment  ke  se  faindist,  se  langhe  ne  pot  rafre- 
ner.  Ki  d'un  visce  apiert  se  monstre,  souffissaument  donne 
à  entendre  k'en  autres  vertus  n'est  mie  parfais.  Souvent 

m 

avient  quant  li  face  d'aucun  est  par  abstinence  paile,  li  vie 
de  celui  est  loée.  Lues  vient  vaine  gloire  en  le  pensée  dou 
junant  avec  paroles  hauteines  et  ensi  cis  maus  covers  le 


496  LI  ARS 

bien  apert  estaint.  '  Cis  visces  de  faintise  ayient  en  pln- 
seurs  manières,  quant  aucuns  noie  fort  aucunes  choses  ki  a 
honeur  et  gloire  apertienent.  Ensi  con  Socrates  ki  estoit 
trop  boins  clers  et  disoit  k'il  ne  savoit  riens.  Aucun  aussi 
se  Yoelent  moustrer  en  petites  choses  et  apiertes  et  con- 
neûs,  ki  ne  faignent  point  d*iaus  plus  grant  chose  k'il  n'en 
soit.  Et  tes  eifés  et  œuvres  si  sanle  aucune  fie  vantise  et 
Tpocrisie,  si  que  quant  uns  grans  sires  viest  dras  de  buriel 
u  tes  ki  n'apartienent  pas  à  son  estât  ;  et  en  che  U  sanle 
k'il  plus  soit  essauchiés,  quant  bien  le  puet  amender.  Aucun 
si  sunt  ki  moïenement  usent  de  ce  visce  ;  car  de  tout  il  ne 
noient  mies  les  glorieuses  et  honorables  choses,  ne  il  ne 
prendent  mie  aussi  trop  basses  choses,  et  de  ce  yisce  usent 
en  choses  ki  ne  sunt  mie  manifestes  et  tel  sanlent  estre 
plus  gracieus,  si  con  dit  est;  et  plus  est  contraire  au  voir 
disant  li  vantères  ke  faintëres,  car  il  est  pires  ;  si  con  dit 
est,  li  pires  visces  est  tousjours  à  le  vertu  plus  contraire. 


CHAPITRE  LVI. 


Gif  capities  détermine  d*une  vertut  ki  tient   le  moiien  en  jeui  et 
en  gas  pour  gens  faire  rire  et  des  vices  contraires  *. 


Apres  ce  ke  parlet  avons  des  vertus  ki  sunt  en  compai- 
gnie  des  gens  selonc  certaines  paroles,  or  parlons  de  celé 
ki  est  en  .gieus  et  en  gas.  Et  premiers  si  devons  regarder 

*  Reprise  de  la  traduction  d' Aristotb,  Mot.  à  Nicam.^  IV,  vu,  1 4-17. 
»  Aristote,  Mot»  à  Nicom.^  IV,  viii,  1-3. 


D'AMOUR.  497 

que  selonc  ce  ke  simplement  est  maus  ne  ne  puet  avoir  rai- 
son de  bien,  ne  puet  estre  vertus.  Se  dont  jeu  u  gas  ne 
pueent  avoir  nule  raison  de  bien ,  selonc  les  jeus  ne  poroit 
avoir  vertu.  Or  a  aucune  raisons  de  bien  en  jeus  en  tant 
k'il  sunt  utle  et  proufitable  à  le  vie  humaine.  Car  ensi  corne 
uns  homs  ki  labeure  de  cors  désire  et  a  mestier  de  repos, 
pour  les  membres  travilliës  reposer,  car  cis  ki  n'a  repos  ne 
puet  longhement  durer,  ensi  les  gens  qui  corage  sunt  par 
pensées  travilliet  ont  de  repos  mestier,  lequel  il  aquiërent 
par  jeuer  et  gas  en  paroles.  Et  con  jeu  et  gas  soient  repos 
des  corages  ki  sovent  sunt  travilliet  par  l'ententive  pensée 
k'il  covient  sovent  avoir  en  le  vie  humaine,  il  covient  k'en 
jeus  ait  aucune  raison  de  bien  utle  et  proufitable;  dont  il 
s'ensieut  k'en  jeus  puet  estre  une  covenable  parole  de  gens 
ensamble,  en  tel  manière  ke  li  uns  die  et  oïe,  ce  k'il  affiert 
à  dire  et  à  oiir  et  selonc  ce  k'il  doit.  Et  grant  différence  a 
entre  dire  et  oïr  ;  car  molt  de  gent  covenablement  et  hon- 
nerablement  oïent  tels  choses  ki  seroient  descovenables  et 
honteuses  à  dire  ;  et  en  tous  lieus,  là  ù  il  a  différence  des 
choses  k'il  covient  par  raison  et  de  celés  k'il  ne  covient,  en 
teles  puet-on  trover  sourhabundance,  moiien  et  défaute. 
Dont  puisk'en  geus  on  puet  ce  trover,  selonc  geus  pora  dont 
estre  moiiens,  sourhabundance  et  défaute,  dont  les  extré- 
mités sunt  visce  et  li  moiien  vertus.  Li  visces  ki  est  sour- 
habundans  en  geus  est  cis  là  ù  on  quiert  tousjours  comment 
on  face  les  gens  rire.  Et  cil  ki  de  tel  visce  sunt  entecchiet 
aiment  mieus  à  dire  risée  dont  il  puissent  faire  rire  les 
gens,  et  plus  s'en  painent  k'il  ne  facent  de  dire  paroles 
bonnes  et  honestes.  Et  tés  trueve-on  ki  phis  volentiers 
dient  paroles  déshonestes  et  ki  aucun  de  le  compaignie 
puissent  courrechier,  k'il  ne  facent  les  autres  rire.  Et  cil 
ki  sunt  défaillant  sunt  cil  ki  nule  chose  ne  dient  dont  on 


496  U  ARd 

puist  rire  ;  et  se  coarouchent  sans  raison  à  ciaus  qui  lor 
dient  ;  et  ciaus  puet-on  apeler  aigres  et  durs ,  si  con  ciaus 
ki  ne  pueent  estre  amolliiet  par  délit  de  jeu.  Cis  ki  tient  le 
moiien  est  vertueus,  ki  moiienement  se  maintient  en  ces 
geus,  k'il  ne  dist  trop  de  risëes,  et  bien  les  ot  quant  il  affiert 
et  ensi  c*on  doit. 


CHAPITRE  LVII. 


Qia  capitlM  prueve  que  li  hftbis  dont  on  a  ptrlé  devut 

•piertient  aa  meurs  ^. 


Et  que  li  movement  selonc  lesquex  les  gens  sourha- 
bundent  u  défaillent  u  le  moiien  tienent ,  soient  en  gieus  et 
apiertienent  as  meurs  et  as  vertus  u  visces,  apert,  quant 
tout  autresi  con  11  movement  de  defors  de  cors  font  oon- 
nissables  les  dispositions  du  cors  par  dedens,  ensi  con  li 
mains  tranlans  fait  connissance  de  le  maladie  et  de  le  dis- 
position du  cors,  ensi  par  les  vertus  des  gens  de  defors,  si 
connoist-on  les  manières  et  les  meurs  de  dedens  ;  si  ke  cis 
ki  volentiers  et  sovent  rit,  est  molt  volontiers  fol.  Li  fols 
en  ses  risées  essauce  se  vois,  li  sages  à  paines  coiement 
rira  '.  Sovent  avient  aussi  ke  cis  ki  en  ces  jeus  sourhabonde, 
c'en  le  tient  pour  viertueus,  le  moiien  gardant  ;  et  c'est  pour 
ce  ke  li  pluiseur  se  délitent  plus  k'il  ne  doient  ens  es  jeus, 
dont  sovent  on  prise  ciaus  ki  trop  en  font  et  tient-on  por 

•  Aristotb,  Mot,  à  Nicam.f  IV,  viii,  3-12. 
«  BccU.j  XXI,  23. 


D*AMOUR.  409 

Tiertneus,  pour  ce  k'il  sunt  gracieus,  à  ciaus  kî  ensi  volen- 
tiers  jeuent.  Et  à  celui  ki  tient  le  moiien  et  l'abit  a  de  le 
Tertut,  apertient  à  dire  et  à  oiir,  et  ne  mie  trop  parler 
paroles  ki  afiSërent  à  home  rassis  et  franc  de  corage  et 
délivre  de  sierves  passions.  Trop  à  parler  n*est  mie  sens; 
dont  miens  vaut  que  les  oreilles  deÉ  gens  soient  désirant 
de  paroles  oïr  que  eles  soient  de  gengles  saoulées.  Les 
oreilles  saoulées  li  corages  est  saoulés  et  de  là  en  avant 
voit-on  envis  le  parlant.  Or  en  tous  liens  là  ù  on  puet  tro- 
ver  aucune  chose  faite  covenablement ,  celé  apiertient  à 
vertut.  Et  il  avient  k'en  geus  on  dist  et  ot  aucunes  choses 
covignables  et  afiërans,  par  quoi  celes  apertenront  à  vertut. 
Et  ce  puet-on  moustrer  par  le  diverse  manière  des  jeus. 
Car  li  jeus  des  gens  rassises  et  frans  de  corage,  ki  de  lor 
propre  volenté  entendent  bien  à  faire,  est  autres  que  de 
ciaus  cui  corage  sunt  serf  et  de  viles  œvres.  Et  autre  si  sunt 
li  jeu  autre  de  chiaus  ki  estruit'  sunt  et  apris  comment  il 
doivent  jeuwer,  et  de  chiaus  ki  nient  ne  sunt  estruit  ;  dont 
il  apert  bien  ke  ens  ou  moiien  habit  de  ceste  viertut  apier- 
tient à  dire  et  à  oiir  ens  es  jeus  toutes  choses  honestes  et 
covenables  et  tés  jeus  jeuer  dont  on  solas  puist  avoir  sans 
autrui  grevance.  Car  il  a  molt  grant  différence  al  honestet 
de  gens  à  dire  ens  es  jeus  honestes  u  vilaines  paroles.  Et 
kiconques  tient  ce  moiien  pour  ce  ke  che  ke  li  uns  aime  het 
li  autres,  par  aventure  ne  l'ayme  mie  u  het,  si  dist-il  volen- 
tiers  et  gabe  et  jeue  de  ce  k'il  quide,  que  cil  oient  volentiers 
et  fâchent  pour  iaus  à  déduire  et  à  déliter,  sauve  toute  hon- 
nesté  ;  car  ce  c*on  volentiers  ot,  fait-on  sovent  quant  on  en 
vient  en  ayse  et  de  ce  c*on  fait  volentiers  se  déduist-on 
sovent  quant  on  en  ot  parler.  Dont  au  déduit  de  paroles 
puet-on  auques  connoistre  qués  choses  les  gens  font  volen- 
tiers ;  si  con  cil  ki  volentiers  parolent  de  rikes  sunt  volen* 


500  LI  ARS 

tiers  tenant  et  aver,  et  ensi  d'autres.  Et  ne  mie  tontes  risées 
tt  gas  il  dist  ;  car  aucune  fie  li  gas  et  les  risées  sunt  aussi 
con  tendions.  Quant  on  dist  aucune  risée  dont  les  gens 
sunt  diffamet  u  pueent  estre,  si  se  courechent  et  si  tait 
gabois  sunt  deifendut.  Il  sunt  aussi  aucun  ki  mie  ne  sunt 
defiendut,  ains  affiert  à  dire  pour  les  gens  déduire  et  sola- 
tier,  u  pour  çou  k*il  s*enmieudrent  en  aucuns  fais.  Car 
aucune  fie  puet-on  gaber  à  celui  ;  mais  ke  cis  gas  ne  soit 
en  lui  diffamant,  qu*il  s'amende  pour  le  gabois  c*on  a  de  lui 
fait.  Dont  cis  ki  ce  moiien  a,  tient  et  veut  en  ses  jeus  iestre 
gracieus  et  en  ses  gaberies  et  en  ses  risées,  il  est  loiieus  à 
lui-meismes,  car  de  se  propre  volente  et  élection  il  eslîst  à 
dire  et  à  oiir  che  ke  lois  et  drois  et  raison  ensegne  c'en  doit 
dire  et  oiir,  et  lait  ce  k'ele  commande  à  laissier  :  et  teus 
est  li  vertueus  selonc  ceste  rertut.  Et  ce  ke  n'afiert  à  faire 
sachiés  ciertainement  ce  n'est  mie  honeste  à  dire.  Vostre 
parole,  ki  voisine  est  as  meurs,  devés  commander  honestes 
choses.  Et  li  sourhabundans  si  dist  et  prent  toutes  les  risées 
et  les  jeus  et  les  gas  là  ù  il  puet,  soit  chose  grevable  u  chose 
aidans,  chose  honteuse  u  honeste;  force  n'i  fait,  mais  k'il 
puist  faire  les  gens  rire.  Et  moult  sovent  pour  faire  rire 
dient  paroles  si  vilaines  et  déshonestes,  ki  n'afi*erroient  néis 
encore  à  nul  sage  homme  vertueus  à  oiir.  Et  de  teus  gens 
i  a  deus  manières  :  car  aucun  si  dient  ces  risées  et  ces  gas 
pour  les  gens  à  confondre  et  vergoigne  faire  :  et  li  autres 
le  fait  pour  risée  faire  et  n'i  entent  fors  que  rire  et  le  solas 
dou  rire.  Et  de  ces  deus  manières,  est  li  première  li  pire. 
Et  tel  gent  si  font  à  eskiver  ;  car  malvaises  paroles  cor- 
rompent les  bonnes  meurs.  Et  cis  ki  défaillans  est,  si  est 
cis  ki  nule  risée  ne  gas  ne  dist  ne  ne  fait,  ains  li  desplaist 
ce  k'il  en  voit.  Et  en  ce  n'est-il  mie  vertueus,  ki  de  tout  en 
touteskive  le  jeu;  car  c'est  ensi  con  repos  nécessaires  à  le 


D'AMOUR.  601 

-vie  humaine.  Et  ensi,  selonc  ce  ke  dit  est,  nos  avons  trois 
yertos  en  le  vie  humaine,  lesqueles  sunt  selonc  la  conver* 
sation  et  le  vivre  ensanle  en  paroles  et  œvres.  Et  si  ont 
différence  ;  car  li  une  si  est  en  vérité  en  fais  et  en  dis,  et 
les  autres  deus  si  sunt  selonc  délit.  Dont  li  une  virtus  est 
en  paroles  et  li  autres  est  en  jeus. 


PIN  DO  Ton  Msun. 


U  AM  »*AM0U1.  —  I. 


TABLE  DES  GfiÀPITBËS. 


PagM. 
GHAPITBB  VKODSBL. 

a  commenod  li  nr»  d^anovr»  et  ^kmeé  av  wum&BmmeBt  qtul 
doivent  estre  U  corage  ki  doient  amistë  aquerre 5 

CHAPIXKB.  0. 
Ch  capitles  oommende*  le  bien  qui  est  en  amour 7 

G9Â.FITHH  m. 

Cis  capitles  rent  le  raison  pour  quoi  eu  traîtiia  est  fais  et  monstre 
combien  amours  est  nécessaire  en  tons  estas 11 

CHAPITRE  lY. 
Cis  capitles  nous  devise  dont  li  langages  nous  vient 13 

GBAPmOb  V. 

Cis  capitles  devise  quel  response  on  doit  ve^pondre  an  demandant 
d'aucune  chose,  ke  ce  est,  et  de  quoi  descent  À  rendre  le  cause 
de  destlaetér  les  nons  ^qwvoqneff M 

CHAPITRE  VI. 
Cis  capitles  destincte  les  choses  amables 16 

CHAPITRE  Vn. 

Cis  capitles  devise  les  manières  d*amours,  selonc  les  choses 
amables  et  done  le  cause  d'am«vF  «s  gêainX 17 


504  TABLE 


CHÀPITBS  Ym. 

Ea  068t  capitle  Mt  enqnii  li  premidn  membres  de  la  dîffinitioB 
d*amor    . ^ 

CHAPITRE  IX. 

Cifl  oapitles  devise  les  manières  d'amours  sor  lesqaelee  amisUs 
est  fondée  et  dist  quele  chose  amoars  et  séLone  eaacone 
manière 21 

CHAPITKB  X. 

Ois  eapitles  monstre  qnés  choses  amist^  igonste  sor  amour  et  en 
che  apert  la  diffërence  entre  amor  et  amistë 22 

CHAPITRE  XI. 
Gis  eapitles  met  différence  entre  amor  et  bienTeOlaaoe    ...      24 

CHAPITRE  Xn. 

Ois  eapitles  monstre  ke  ds  nons  amis  Tient  d*amistë  et  nient 
d*amonr8 25 

'  LI  SECONS  LIVRES  DE  LA  PREMIERE  PARTIE. 

CHAPITRE  PREMIER. 

Ois  eapitles  monstre  la  canse  del  amistë  selonc  ce  k*ele  est  en 
remet 27 

CHAPITRE  n. 
Ois  eapitles  devise  quantes  manières  sont  de  apétis 29 

CHAPITRE  m. 

Cis  eapitles  monstre  ke  biens  est  canse  d*amonr  et  que  tôt  oamer 
par  amours  œvrent  et  ke  amors  honeste  est  li  plus  noble  .     .      30 

CHAPITRE  IV. 
Ois  eapitles  deyise  comment  ceste  amistës  honeste  naist  ...      33 

CHAPITRE  V. 
Cis  eapitles  devise  les  signes  d*amisté 34 


DES  CHAPITRES.  506 

CHAPITRE  VI. 

Cift  capiil68  mouBtre  ko  odste  amistës  reqaert  lonctans  ains  qn^ele 
aoit  faite 36 

CHAPITfiB  vn. 
Gis  capitles  mouatre  cornent  li  amant  annt  un  enaaxnble  ...      37 

CHAPITRE  vni. 

Gis  capitles  monstre  c*on  se  doit  sonvrainement  fier  en  son  ami 
et  deTÎse  liqnel  sont  covignable  à  estre  ami  de  ceste  amistë.     .      39 

CHAPITRE  IX. 

Gis  capitles  doTise  les  manières  des  jouenes  gens  selonc  les  con- 
ditions de  leur  aage 41 

CHAPITRE  X. 
Gis  capitles  devise  les  manières  des  anciens 44 

CHAPITRE  XI. 

Gis  capitles  deidse  la  manière  de  cians  ki  sunt  ou  molen  eage 
c'on  apièle  estât 47 

CHAPITRE  Xn. 

Gis  capitles  monstre  que  femmes  kemunement,  ne  vielg,  ne 
cmeus  ne  sont  mie  able  à  ceste  amistë 48 

CHAPITRE  xm. 

Gis  capitles  doTise  liquel  sont  able  à  estre  ami  et  monstre  que 
cascnne  amistés  est  de  propres  œyres  engenrëes 50 

CHAPITRE  XIV. 

Gi  demande-on  se  li  une  amistë  engenre  Tautre  et  li  une  œvre 
Tautre 51 

CHAPITRE  XY. 

Gis  capitles  condust  de  ce  que  dit  est,  liquel  sunt  able  à  iestre 
vraiami 53 


606  TABLE 


CHAPITRE  XYI. 

En  ceit  <api£l«  eit  aae  deouLndd  £ui6  :  se  «a  fMiet  plus  mmt  c*oa 
ne  doid  ? 54 

GHAPITBS  XVII. 

£n  cest  capltle  est  ane  questions  d^rminée  se^toui  dsient 
et  Toelent  avoir  amis 58 

CHiprrsB  xvm. 

Cis  capitles  devise  et  expose  aucuns  dis  devant  del  sage  et  après 
met  aucun  notable  notant  à  la  matàre 61 

CSAPtTBS  XIX. 

Cis  capiâes  monstre  que  K  sages  despîte  fortune,  ce  que  fortmie 
est  chrtft!!^  • 63 

OHAmSBXX. 

fin  cest  oapitle  est  meute  «nw  <siil>aoe,  se  «a  doit  legièraotmit 
passer  le  pierte  de  son  ami,  et  si  igouste  aucuns  notables  pour 
iesquex  li  propos  est  plus  plains 65 

CHAPITRE  XXI. 
Cis  capitles  rent  raison  pour  coi  li  sages  vient  avoir  ami  ...      70 

CHAPITRE  XXn. 

Cis  capitles  met  encore  raisons  par  lesqueles  il  mosntre  que  ii 
sages  doit  ami  avoir • 74 

CHAPITRE  XXm. 

Cis  capitles  d^tîermine  une  question^  lequel  vaut  mieus  a  faire 
ami  u  avoir  fait? 77 

CHAPITRE  XXIV. 

Cis  capitles  devise  aucunes  condidons  de  vraie  amist^  et  aprent 
laquele  noblece  est  vraie  ..•...•••...      78 

CHAPITRE  XXV. 

Cis  capitles  ensegne  IfamistSs  vraie  ne  se  puet  estendre  d'un 
à  pluiseurs,  mais  à  un  seul 80 


DES  CHAPITRES.  Wt 

CHÀPTTRB  XXVI. 

Gis  capitles  moet  une  qnentioii,  se  tmttè  un  graiit  aigtKrar  et  tm 
povre  home  pnet  ayoir  amist^  vraie •     .     .    63 

CHAHTBÉ  XXVIl. 

CîB  capitles  met,  ains  kMl  avièg&e  à  la  responte,  ce  dent  elè  sera 
traite 84 

CfiAPITRB  XXTIU» 

Cis  capitles  estrait  de  ce  ke  devant  est  dit,  ce  dont  on  paet 
à  la  question  et  as  raisons  mises  respondre 85 

OHAPITftB  XXIX. 

Gis  capitles  met  aucans  ensegnemens  ki  sunt  à  garder  entre 
vrais  amis 89 

CfiAPIT&B  XXX. 

Cis  capitles  enseigne  par  quel  defonte  amist&i  pnet  deaevrer 
et  par  quel  ne  doit  de&Ur*    .     •    •     • 92 

CHAl^lY&B  XXXI. 
Cis  capitles  muet  ane  demande  s*on  se  doit  miens  amer  k^antroi.      94 

CHAPITRE  XXXU. 

Cis  capitles  pmeve  ke  li  viertnens  doit  voloir  avoir  richeoes 
amesarëes  et  en  occoison  de  ce  met  plusenrs  notables   .     •     •      97 

CHAPITRE  XXXUI. 
Cis  capitles  monstre  ke  U  viertuens  s'aime  soverainement.    .  •  .     102 

CHAPITRE  XXXIY. 

Cis  capitles  monstre  ke  en  amist4  est  amer  pins  principalment 
ke  estre  am^  et  monstre  ansi  ke  père  et  mire  ayment  plus  lor 
enfans  que  li  enians  ne  font  ans 106 

CHAPÏTRfi  XXXV. 

Cis  capitles  met  dens  demandes  :  si  le  père  et  li  mère  doient  plus 

amer  lor  enûms  que  li  enfant  ans;  et  U  bien  ûusant  cmm  ki 

bien  rechoivent • 108 

I 


606  TABLE 


CHAPITRB  XXXYI. 

En  oeti  oapitle  «it  miM  li  raponaei  u  dent  demandes  kl  fintee 
■ont  dennt  • 109 

CHàPITBB  XXXTn. 
CI  reeponinm  à  la  demande  liqiiel  Tant  miens  amer  a  eiireaiii^T    112 

CHAPiniB  XXITm. 

Cia  oapitlee  monstre  comment  li  pire  et  les  mères  se  doÎTent 
maintenir  enTers  lor  enians  etli  enfans  entiers  ians«     •    •    .    113 

CHAPITRB  XXZIX. 

En  oest  OKj^He  est  nne  questions  dëterminëe  s*  on  doit  Tokoni 
àsonami  trë-grantbiens? 117 

CHAPITRE  XL. 

En  oest  oapitle  est  nne  question  d^tenninëot  s'on  se  doit  mètre 
enp&nldemortponrsonami? 119 

CHAPITRB  XU. 

Gis  ospitles  met  Tentendon  d'ancanes  paroles  devant  dites  et  si 
i^onsteplnsenr  notables  ki  bon  snnt  à  retenir 120 

CHAPITRE  ZUI. 

En  oest  capitle  est  nne  questions  déterminée,  en  quel  cas 
on  a  mestier  d*ami 125 

CHAPITRE  XLm. 

Gis  capitles  monstre  ke  li  présence  del  ami  en  mesehiés  n*est  mie 
sans  târisteoe 127 

CHAPITRE  XLIY. 

Gis  capitles  deyiae  Testât  don  sage  ^bien  eurens  et  met  ancnns 
ensegnemens  ke  yrai  ami  doient  garder 129 

U  TIERS  UVRES  DE  LA  PREMIÈRE  PARTIE. 

CHAPITRB  PREMIER. 

Gis  capitles  rent  raison  pourquoi  premiers  est  à  traitier  del 
amour  délitable  que  de  celi  ki  est  pour  proufit 133 


DES  CHAPITRES.  509 

,  PtgM. 

CHAPITRE  n. 

CÎB  capiUM  deTÎM  mlonc  quès  dëlis  des  sens,  amours  dëlitables 
est  plus 135 

CHAPITRE  m. 

Ci  commence  à  traiter  del  axnistë  dâitable^  ki  est  fonde 
sur  le  premier  des  cink  sens Ihid, 

CHAPITRE  IV. 

Cis  capitles  blasme  dans  ti  sant  trop  sovent  à  celés  k*il  ayment 
deteleamistë 137 

CHAPITRE  V. 

Cis  capitles  enorte  à  fuir  les  dëlis,  sur  lesqués  ceste  amistës 
est  fondée  et  si  met  une  différence  de  li  à  la  yraie    .     .     .     .     139 

CHAPITRE  VI. 

Cis  capitles  devise  comment  ceste  amistës  fondée  sor  déUs  puet 
falir;  et  monstre  ausi  con  li  délit  plus  fort  muevent  le  corage 
à  eus  poursiTir,  ke  tristece  À  eaus  contraire  à  fuir 140 

CHAPITRE  VU. 

CÎB  capitles  monstre  ke  li  nous  d*amisté  n^est  donés  à  le  délitable, 
fors  par  le  sanlance  à  la  vraie 144 

CHAPITRE  vm. 

Cis  capitles  monstre  comment  li  amistés  délitable  défaut  de  le 
vraie,  et  rent  raison  pour  quoi  ele  est  moins  durans  que  li  vraie .     1 45 

CHAPITRE  IX. 

En  cest  capitle  est  une  question  déterminée,  et  comment  nos 
poons  dire  ke  Tuevre  natarele  n'est  mie  biens  simplement; 
et  par  la  response,  le  différence  de  cele  amisté  À  la  vraie  est 
plus  plaine 147 

LI  QUARS  LIVRES  DE  LA  PREMIÈRE  PARTIE. 

CHAPITRE  PREMIER. 

Cis  capitles  monstre  k*ir  est  une  amours  fondée  sor  le  délit  ki 
est  en  veir  et  devise  comment  on  le  doit  apieler?    .     .     .     .     149 


510  TÂBLB 


cHAPiras  n. 

Cia  ci^itiM  à$vim  ooauMut  ramUrttfs  ki  est  ml<mt  k  f«lr 
ett  faite 161 

CHAPITRE  m. 
Cis  capitlee  dîal  qœl  cboee  aoÛBUe  eei  eiud  pikiie  ke  àernà  «t    156 

CHAPITRE  IV. 

Oie  capitlee  monstre  que  li  amiat^  délitable  fondée  mr  le  Yeîr  eit 
ploasanlana  àla vraie  que  Ut  Batorole;  et  aprte  met  diff^rottoe 
de  li  À  la  vraie 166 

CHAPITRE  y. 

Cis  capitles  mooatre  que  eeste  amiat^  par  amours  est  plus 
durable  que  la  natorele 169 

CHAPITRE  YI. 

Gis  capitles  monstre  ke  Tamistés  natarele  est  enai  ooa  li 
moTemena  en  droite  ligae 161 

CHAPITRE  Vn. 

Cis  capitles  rent  la  raison  pour  laquele  chose  amors  natarele  est 
pins  dorans  en  feme  k*en  home 1Ô2 

CHAPITRE  YIII. 

CÎB  capitles  rent  le  raison  pour  coi  li  baisiers  et  li  acolers  sunt 
quis  en  amour  par  amours •    •    .    .    •    163 

CHAPITRE  EL. 

En  cest  capitle  est  une  questions  déterminée  «  se  U  oevre  del 
amour  naturele  est  departans  amours  par  amors 165 

CHAPITRE  X. 

Gis  capitles  rent  le  raison  pourquoi  li  amant  del  amour  natarele 
et  del  amour  par  amours  pâlissent,  et  frémissent  et  deviennent 
malades  et  de  tes  avenues 167 

CHAPITRE  XI. 

Gis  capitlee  enseigne  comment  jalousie  vient  en  amour  et  quele 
jalousie  est  malvaise  et  quele  non 170 


DES  CHAPITRES.  511 

CHAPITRB  XII. 
CÎB  capitles  donne  Tentencion  comment  oremeara  «st  en  amcnr.     172 

cHàPiTBx  xm. 

Cifi  capitlei  monstre  les  propriétés  del  amour  pronfitable  .    .    .    178 

OHAPITEB  XIV. 
En  oest^îapitle  est  déterminet  se  amours  esiTertoB? 181 

CHAPITRE  XV. 

En  cest  capitle  est  déterminet  une  questions  :  se  longhe  demo- 
rance  fait  amonr  honneste  départir? 183 

U  CAPITLE  DOU  PROMIER  LIVRE  DE  LA  SECONDE  PARTIE. 

CHAPITRB  PREMIER. 

Cis  capitles  reoorde  en  général  ce  ke  devant  est  déterminé  et  se 
continue  à  oe  ki  est  à  dire,  en  donnant  Tentencion 185 

CHAPITRE  II. 
Gis  capitles  met  une  diTision  général  pour  venir  an  propos.    .    .     186 

CHAPITRE  m. 

En  cest  capitle  sont  mises  diverses  descriptions  del  ame,  selono 
diverses  comparisons 188 

CHAPITRE  IV. 

Cis  capitles  met  pluseurs  nous  al  ame,  selonc  les  diverses  œuvres 
ki  issent  de  ses  poissances 189 

CHAPITRE  V. 

Cis  capitles  devise  comment  li  semence  del  omme  rechute  en  le 
feme,  muet  le  vertut  del  engenrant,  tant  k*ele  a  fourme  de 
faon;  mais  premiers  devise  aucuns  choses  nécessaires  à  oe 
savoir 191 

CHAPITRE  VI. 

Cis  capitles  commence  A  destinter  les  diverses  poissances  del 
ame  .    •    .    .^ 195 


512  TABLE 


CHAPITRB  VU. 
Cû  capiUM  détermine  du  sens  oommun 106 

OHAPITBB  Vni. 
Gii  capitlea  devûe  del  imagiiiation 199 

CHAPITBB  IX. 
Gis  capitlee  détermine  del  eetimAtive,  c'est  qoideresse  ....    200 

CHAPITRE  X. 
Gis  capitles  détermine  de  fantaisie 201 

CHAPITRB  XI. 
Gis  capitles  détermine  de  mëmore 204 

CHAPITRE  xn. 

Gis  ci4[>itles  met  différence  entre  mémore  et  réminiscence,  c'est 
resoYenance 206 

CHAPITRE  xni. 
Gis  ci^pitles  détennine  de  le  partie  moYant 206 

CHAPITRE  XIY. 
Gis  capitles  met  une  diyision 209 

CHAPITRE  XV. 
Gis  capitles  devise  Famé  raisonnable 210 

CHAPITRE  XVI. 
Gis  capitles  détermine  del  entendement  spéculatif  et  pratik  .    .    213 

LI  SEGONS  LIVRES  DE  LA  SECONDE  PARTIE. 

CHAPITRE  PREMIER. 
Gi  revient-on  an  propos  des  virtos  morans 217 

CHAPITRE  U. 

Gis  capitles  devise  les  vertus  moraus  entre  celés  ki  sunt  en 
Fentendement 21 


.  DES  CHAPITRES.  513 

CHAPITRE   m. 

En  C6Bt  capitle  est  mi86  une  diviaionB  por  enqadire  quel  chose  est 
Tirtus 221 

CHAPITRE  lY. 

En  cest  capitle  est  provet  ke  virtus  ne  soit  mie  une  passions  ne 
poissance,  mais  habis 225 

CHAPITRE  y. 

■ 

Cis  capitles  devise  qnës  habis  virtos  est 228 

CHAPITRE  VI. 

Cis  capitles  devise  les   signes   et  les  oondidons  des  œvres 
▼irtoenses 232 

CHAPITRE  YII. 

Cis  capitles,  dëdairë  le  contrariété  del  unes  extrémité  al  antre 
et  à  moiien,  ensègne  cornent  on  pnet  avenir  à  molen.    .    .    .    237 

CHAPITRE  VIll. 

Cis  capitles  devise  qnes  œvres  doient  estre  dites  volentrives 
et  queles  non,  et  queles  mellées 239 

CHAPITRE  IX. 

Ci  est  nne  questions  déterminée,  se  c^est  volentrien  gieter  son 
avoir  en  mer  poor  sauver  les  gens 240 

CHAPITRE  X. 

Cis  capitles  este  une  erreur  k'aucun  poroient  dire  ke  biens  nos 
moveroit  par  force 242 

CHAPITRE  XI. 
Cis  capitles  devise  plusieurs  manières  de  nient  volontrieu  .    .    .    244 

CHAPITRE  XII. 

Cis  capitles  devise  les  diverses  conditions,  desqneles  on  puet 
avoir  ignorance  en  partieuler 247 


/ 


514  TÀBLB 


cffApmB  xm. 

Gû  ci^[iit]M  déteimiiM  do  Tolentri^«tf  et  otte  vie  doétâom  ki 
{met  naifltre  en  ceste  matère 248 

CHAPIT&B  XIY. 
Cie  capitles  détermine  de  volonté 251 

CHAPITRE  XV. 

Gis  oapitles  deTÎBe  comment  li  volentée  est  meûte  à  voloir  et  as 
antres  oBTres 254 

CHAPlTaS  XYI. 

Gis  capitles  deTÎse  comment  volontés  tent  en  ancone  fin  et  en  œs 
choses  kî  sunt  à  le  fin 258 

CHAPITRE  XVn. 
Gis  capitles  monstre  comment  volentés  est  meUte  et  nient  meûte.    260 

CHAPITRE  nrin. 

Gis  capitles  monstre  ke  entendons  si  est  propre  œvre  de  Yolenté.    264 

CHANTRE  XiX. 

Gis  capitles  monstre  ke  élections    est  chose   dont  il  afllerl 
À  déterminer  après  che  ke  dit  est 266 

CHAPITRE  XX. 

Gis  capitles  prenve  ke  concapiscence,  ne  tre^  ne  Tolentés  ne  snnt 
mie  élections 267 

CHAPITRE  XXI. 
Gis  capitles  preuve  ke  opinions  n'est  mie  élections 272 

CHAPITRE  XXII. 
Gis  capitles  devise  quel  chose  est  électioofi 274 

CHAPITRE  XXni. 

Gis  ci^ntles  devise  quel  chose  est  consans,  et  de  quels  chose  on  ao 
doit  consillier  et  de  quele  non 276 


DES  CHAPITRES.  5)5 

Pagei. 
OHAPITU  XXIY. 

G»  capitlM  dûTiae  qoantes  iiuuiiàr69  de  choMB  annt  en  no  pooir, 
à  prendre  en  général 279 

CHAPITRE  ZXY. 

Cis  capitlea  deviae  manières  de  gouTememens  et  de  oorreptions 
contraires,  ne  mie  de  principal  entention  et  puis  devise  ques 
choses  font  À  estre  de  consaus 282 

CHAPITRE  XXYI. 

Cis  capitles  monstre  de  ques  choses  on  ne  se  conseille  mie,  u  ne 
doit  oonsillier,  u  petit  on  s^en  conseille  et  met  aucuns  notables.    284 

CHAPITRE   XXYII. 

Cis  capitles  devise  ques  consilleurs  on  doit  avoir,  et  met 
plusieurs  bons  enseîgnemens  et  monstre  ke  parce  c^on  tient 
les  gens  pour  bons,  il  enarrent  les  gens  à  ans  acroire    .    .    . 


288 


CHAPITRE  XXVin. 


Cis  capitles  monstre  c'oa  croit  les  oonsillettrs  pour  çou  c*on  les 
tient  pour  amis 294 

CHAPITRE  XXIX. 

Cis  capitles  monstre  c*on  eroit  les  gens  pour  çou  con  les  tient 
pour  sages 296 

CHAPITRE  XXX. 

Cis  capitles  monstre  ke  «/9  mie  «ans  plus  li  consilleur  doivent 
sanler  bons,  mais  estre  le  doivent 299 

CHAPITRE  XXXI. 

Cis  capitles  devise  et  mo«ctre  ke  me  mie  sans  plus  li  consilleur 
ami  doient  sanler,  mes  aussi  estre  le  doient 302 

CHAPITRE    XXXn. 

Cis  capitles  monstre  ke  ne  mie  sans  plus  li  consilleur  doient 
sanler  sage,  mais  estre 905 


516  TABLE 


CHAPITRE  XXXIII. 
CiB  capitlei  devùe  quel  ordene  oa  doit  garder  en  connllant.    .    309 

CHAPITRE  XXXIV. 

Cis  capitles  pmeye  en  continuant  cekeditestàoekieatà  dire, 
ke  les  Tertna  et  U  viace  sont  Yolentriea 314 

CHAPITRE  XXXY. 

Cia  eapitlea  praeTe  enoor  les  biens  et  les  maoa  eatre  en  nous  par 
no  Tolont^y  et  oste  aacnnes  raisons  menans  en  erreor.    .    .    316 

CHAPITRE  XXXVI. 
Gis  eapitlea  remue  anenna  fans  coidiers  c*ankan  poroient  avoir.    318 

CHAPITRE  XXXYII. 

Cia  eapitlea  reoorde  ce  que  devant  est  dit»  prochainement  pour 
venir  au  principal  propos 321 

LI  TIERS  LIVRES  DE  LA  SECONDE  PARTIE. 

CHAPITRE  PREMIER. 

Gis  eapitlea  commence  à  déterminer  de  virtus,  et  premiers 
de  force. 323 

CHAPITRE  II. 

Gis  capitles  devise  qués  choses  font  à  cremir  et  en  qués  choses 
nient  cremir  n*est  mie  force 325 

CHAPITRE   Ul. 

Gis  capitles  devise  en  qués  choses  cremeteuses  nient  cremir  est 
force 328 

CHAPITRE  lY. 

Gis  capitles  monstre  ke  force  soit  en  ce  c'en  soustient  les  périls 
de  mort  en  batailles  pour  le  bien  commun 330 

CHAPITRE  V. 
Gi  est  devisé  pour  quantes  choses  on  doit  entrer  en  bataille.     336 


DES  CHAPITRES.  017 

Pagei. 
CHAPITRE   VI. 

Cis  capitlea  devise  des  visces  contraires  à  force 339 

CHAPITRE  VII. 

Cis  capitles  recorde  en  général  çou  ke  prochainement  est  dit  et 
se  met  en  différence  entre  le  fort  et  le  hardit 342 

CHAPITRE  Vin. 
Cis  capitles  met  plusieurs  manières  défaillans  de  vraie  force.     .     343 

CHAPITRE   IX. 
Cis  capitles  monstre  ke  forsenerie  n'est  mie  force 347 

CHAPITRE  X. 
Cis  capitles  met  aucunes  propriétés  de  force 350 

CHAPITRE  XI. 
Cis  capitles  devise  selon c  quel  chose  at^mprance  est  prise     .     •     353 

CHAPITRE  XII. 
Cis  capitles  devise  selonc  qués  délis  ateroprance  est     ...     .     353 

CHAPITRE  XIII. 

Cis  capitles  devise  comment  11  atemprés  et  li  nient  atemprés  se 
maintienent  as  tristeces 35 

CHAPITRE  XIV. 
Cis  capitles  compère  le  nient  atempret  au  cremetens   ....     303 

CHAPITRE  XV. 

En  cest  capitle  est  une  question  déterminée  se  c'est  péchiés 
d'avoir  compaignie  à  femme,  supposée  les  conditions  qu'il 
adevise 365 

CHAPITRE   XVI. 

Cis  capitles  parole  des  conditions  de  maises  femes  et  de  bonnes.     300 
LI  AM  d'avour.  —  I.  33 


518  TAHI.K 

Page». 
GHAPITRB   XVII. 

Gis  capHles  parole  de  larguée  et  de  Wsoes  à  li  contraires  ...     371 

CHAPITRE  XYlIl. 

Cie  capitlea  mouatre  que  largece  giat  piua  en  doner  k  en  nient 
prendre 373 

CHAPITRE  XIX  r 
Cia  capitlea  deviae  quel  manière  li  larges  doit  avoir  en  doner.     .     374 

CHAPITRE  XX. 

Gis  capitlea  monstre  coment  on  doit  doner,  tant  con  pour  ancans 
regsrs  ki  afièrent  ou  recheVant 380 

CHAPITRE  XXI. 
Gis  capitles  monstre  à  qui  ne  comment  li  larges  doit  prendre         385 

CHAPITRE  XXII. 
Gis  capitles  devise  les  propriétés  de  largece  .    • 302 

■ 

CHAPITRE   XXIII. 
Gis  capitles  mousti*e  à  quoi  cis  est  tenus  ki  bien  reciioit  .     .     .     395 

CHAPITRE   XXIV. 
Gis  capitles  détermine  de  prodigalité 401 

« 

CHAPITRE   XXV. 
Gis  capitles  compare  le  prodighe  al  avaricieux 404 

CHAPITRE  XXVI. 
Gis  capitles  détermine  d'avarisse    .  408 

CHAPITRE   XXVII. 

Gis  capitles  moustre  que  li  avers  n'est  k*uns  mambours  de  son 
avoir 411 

CHAPITRE  XXVIII. 
ris  capitles  détermine  de  magnificence 415 


DES  CHAPITRES.  5Î0 

Page». 
CHAPITRE   XXIX. 

Cis  capities  devise  les  propriétés  de  magaifieence 416 

CHAPITRE   XXX. 
Cis  capitles  devise  en  qués  choses  li  magnifiques  despent  le  sien.     419 

CHAPITRE  XXXI. 
Cis  capitles  détermine  des  visées  contraires  à  magnificence   .     .     422 

CHAPITRE  XXXII. 

Cis  capitles  détermine  de  magnanimité  et  premiers  monstre  ke 
li  magnanimes  pour  digne  de  grans  choses  se  tient ....     423 

CHAPITRE   XXXIII. 

Cis  capitles  monstre  que  li  magnanimes  quiert  plus  honeur 
k'tfutre  chose 425 

CHAPITRE   XXXIY. 

Cis  capitles  moustre  que  11  magnanimes  ne  s'e&joïst  mie  de  trop 
grant  honeur  se  on  li  fait ,  ne  n^est  trop  troublés  pour  grant 
deshoneur  s'on  li  fait 4*28 

CHAPITRE   XXXV. 

■ 

Cis  capitles  devise  comment  li  magnanimes  s'a  as  biens  vie 
fortune 4*29 

CHAPITRE   XXXVl. 

Cis  capitles  moustre  comment  li  bien  de  fortune  font  en  aucune 
manière  le  magnanime  plus  sanler  magnanime 432 

CHAPITRE   XXXVIl. 

I 

Cis  capitles  met  les  propriétés  du  magnanime  ;  se  première  est  la 
matère  de  force 434 

CHAPITRE   XXXVIl  1. 
Cis  capitles  mei  antres  propriétés  en  le  matère  de  largoce     .     .     434 


520  TABLE 

PafM. 

CHAPITRE  XXXIX. 

Cis  capitieB  moustre  une  des  ptx>priétë8  ki  est  c'en  a  honeur  et 
autres  aussi ^  .     .     .     .     440 

CHAPITRB  XL. 

Cis  capitles  détermine  aucunes  demandes  comment  on  doit  par- 
donner      444 

CHAPITRE  XLI. 

Cis  capitles  détermine  des  TÎsces  contraires  à  magnanimité  et 
premiers  de  visces  défaillant  si  oon  de  povre  corage.     .     .     .     446 

CHAPITRE  XLIL 

Cis  capitles  détermine  de  visces  ki  sorhabonde,  si  con  d^outre- 
quidance 448 

CHAPITRE  XLIII. 

Cis  capitles  détermine  d'une  vertu  dont  li  nous  n'est  mie  auques 
usés  et  gist  en  petites  honeurs  désirer  selonc  droite  raison  et 
ce  samle  humilités 450 

CHAPITRE   XLIV. 
Cis  capitles  détermine  d'orguel 453 

CHAPITRE   XLV. 
Cis  capitles  détermine  de  débonaireté 458 

CHAPITRE   XLVI. 

Cis  capitles  détermine  des  visces  contraires  à  débonnaireté  et 
premiers  dou  défaillant 460 

CHAPITRE   XLVn. 

Cis  capitles  détermine  un  visée  contraire  à  débonnaireté  en  trop 
irer 465 

CHAPITRE   XLVIIL 
Cis  capitles  rent  les  causes  de  plusieurs  accidens 467 


DES  CHAPITRES.  5-21 

Paires. 
CHAPITRE   XLIX. 

Cis  capitleR  rent  les  causes  dont  ire  vient 473 

CHAPITRE   L. 

Cis  capitles  moustre  les  ocoisons  plus  esp^daus  ki  engrangent 
ire.     .     , ,477 

CHAPITRE  LI. 
Cis  capitles  met  le  différence  entre  ire  et  haine 480 

CHAPITRE  LU. 

Cis  capitles  détermine  d'une  viertu  ki  puet  estre  nommée  afablité, 
ce  est  à  dire  délitablos  paroles 483 

CHAPITRE   LUI. 
Cis  capitles  détermine  des  propriétés  de  ceste  virtut    ....     485 

CHAPITRE   LIV. 
Cis  capitles  détermine  de  vraietet  et  des  visces  contraires.     .     .     486 

CHAPITRE   LV. 
Cis  capitles  détermine  des  visces  contraires  à  vraieté    ....     490 

CHAPITRE   LVI. 

Cis  capitles  détermine  d*une  vertut  ki  tient  le  moiien  en  jeus  et 
en  gas  pour  gens  faire  rire  et  des  visces  contraires  ....     496 

CHAPITRE   LVII. 

Cia  capitles  prueve  que  li  habis  dont  on  a  parlé  devant  apier- 
tient  as  meurs 498 


PIN  DE  LA  TABLE  DES  CBAPITaBS. 


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